Suicide Manifeste (1984)

Durant l’année 1984, devant l’ampleur des appels à la censure de Suicide, mode d’emploi, paru deux ans plus tôt, et les tracasseries judiciaires que nos ennemis entreprennent de multiplier, nous diffusons une affiche imprimée en quadrichromie, conçue par le graphiste Charlet Denner (au financement de laquelle participe l’éditeur A. Moreau).
Elle reproduit un manifeste imaginaire censé avoir été rédigé et signé par vingt-deux rebelles, suicidés célèbres ou obscurs ; le texte intègre des citations tirées de leurs œuvres.
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Suicide Manifeste

Un écrivain libertaire est poursuivi en France pour avoir confirmé par lettre à un correspondant les indications pratiques que renferme le livre Suicide, mode d’emploi dont il est l’auteur avec Claude Guillon.

Yves Le Bonniec est poursuivi sous le double chef d’inculpation « d’homicide involontaire » et de « non assistance à personne en danger ». La mort volontaire n’est pas un « danger », c’est une hypothèse, celle de l’extrême liberté. Le suicide n’est pas un « homicide de soi-même ». La Révolution de 1789 a chassé de la loi française cette notion absurde. C’est toujours hélas l’ancien régime de l’esprit. À entendre les marchands et les flics de la pensée, la liberté serait un privilège réservé aux littérateurs gâteux et aux vedettes de cinématographe. Par malheur pour eux, ce qui tient lieu de vie dans le monde présent, le triste espoir de divertissements épisodiques, ne saurait détourner les êtres lucides de l’hypothèse du suicide. On sait bien que l’existence de la plupart des hommes s’écoule dans tant d’oppression et d’hésitation, avec tant d’ombre dans la clarté et, somme toute, tant d’absurdité que seule une possibilité lointaine d’y mettre fin est en mesure de libérer la joie qui l’habite*. C’est comme arme à l’usage des vivants que le suicide possible élargit en espace infini cette demeure où nous étouffons.

Tous nous avons lutté par la plume et le plomb, la poésie ou la bombe, pour ramener dans le cœur des hommes la clarté du bonheur. Nous qui les avons aimés dans leurs faiblesses et qui avons choisi la mort au détour du combat, nous tendons la main à tous les déserteurs.

Les mêmes qui crient haro sur l’anarchiste interdisent aux femmes et aux enfants la libre disposition de leurs corps, fomentent les guerres, remplissent les écoles, les prisons et les asiles pour faire régner sur l’humanité entière une détresse morale qui assassine plus sûrement les femmes et les hommes de ce temps que n’importe quelle potion.

Nous ne reculerons jamais devant les conséquences de la pensée et laissons aux cafards leurs mensonges et leurs feints apitoiements. La prévention du désespoir de vivre ne peut être tentée que dans le renversement de l’ordre social existant. Cette tâche à laquelle participent les auteurs de Suicide, mode d’emploi, nous vous y invitons aussi.

Pitchipoï, décembre 1983.

Alexandre BERKMANN, auteur de La Rébellion de Kronstadt (1925) ; Jean BILSKY, braqueur ; Édouard CAROUY, tourneur sur métaux, membre de la bande à Bonnot ; CHAVAL, dessinateur ; Ernest CŒURDEROY, médecin, auteur de Hurra !!! ou la révolution par les cosaques (1854) ; Arthur CRAVAN, boxeur ; René CREVEL, écrivain ; Stig DAGERMAN, écrivain ; Serge ESSENINE, poète ; André FRÉDÉRIQUE, écrivain ; Michel FRANCHY, lycéen ; Ernest HEMINGWAY, écrivain ; Alexandre Marius JACOB, voleur ; Paul LAFARGUE, médecin, membre du Conseil général de l’Internationale, auteur du Droit à la Paresse (1880) ; Vladimir MAIAKOVSKI, poète ; Ian PALACH, étudiant ; Georges PALANTE, philosophe ; Jacques RIGAUT, poète, fondateur de l’Agence générale du Suicide ; Paul ROBIN, éducateur, auteur de Technique du suicide (1901) ; Jacques VACHÉ, poète ; ZO d’AXA, pamphlétaire, fondateur de L’Endehors (1891) ; Adolf YOFFÉ, militant de l’opposition trotskiste.

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* Cette phrase de Musil, extraite de L’Homme sans qualités, a servi de slogan publicitaire à Suicide, mode d’emploi.

Alexis Carrel, ce méconnu ?

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e texte a été publié dans la revue No Pasaran (janvier 1997, n° 43), organe du réseau du même nom et du groupe Scalp-Réflex.

Éloigné des positions dites « antifascistes », jugées par moi réductrices et confusionnistes, j’avais décliné, en janvier 1996, l’amicale proposition d’un billet régulier dans cette revue. Certaines péripéties de la lutte des sans-papiers devaient néanmoins me rapprocher des militants du Scalp-Réflex, jusqu’à la débandade de la guerre du Kosovo. À propos de ce dernier épisode, on se reportera au texte « De la confusion comme “dégât collatéral” », refusé par No Pasaran, et reproduit en annexe de Dommages de guerre.

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Prix Nobel 1912 de médecine et de physiologie, Carrel avait découvert sa vocation en assistant à l’agonie du président de la république Sadi Carnot, poignardé à Lyon, en 1894, par le compagnon anarchiste Caserio. « Je me résolus à prévenir le retour de ce genre d’accident » écrivait Carrel, qui tint doublement parole, puisqu’il devint le spécialiste de la suture des vaisseaux sanguins (et le pionnier des greffes de vaisseaux et d’organes), et se fit l’apologiste d’un fascisme scientifique.

L’Homme cet inconnu, vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, depuis 1935 jusqu’à nos jours[1], défend des thèses autoritaires, misogynes, et racistes, prétendument fondées sur des données biologiques. Selon Carrel, les prolétaires « doivent leur situation à des défauts héréditaires de leurs corps et de leur esprit. » Pour parvenir à « une aristocratie biologique héréditaire », le médecin préconise de « favoriser l’union des meilleurs éléments de la race. » Quant aux criminels les plus endurcis, « un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait d’en disposer de façon humaine et économique. » Dans une préface de 1939, Carrel déplore l’affaiblissement des « grandes races blanches » : « La civilisation occidentale […] s’achemine vers la dégénérescence grâce à la stérilité des groupes humains les plus forts et les plus intelligents. » Il rend hommage à « la jeunesse de l’Allemagne et celle de l’Italie […] animées par la foi qui les pousse à se sacrifier pour un idéal. »

Rien d’étonnant donc (je l’ai montré plus longuement ailleurs[2], à ce que Carrel ait séduit les théoriciens de la nouvelle droite qui se sont employés à le remettre au goût du jour, en minimisant, avec le concours d’anciens collaborateurs du maître, le caractère raciste et pronazi de ses écrits. C’est ainsi qu’Yves Christen a dirigé un ouvrage collectif intitulé Alexis Carrel, l’ouverture de l’homme [3], avant d’écrire lui-même une « suite » à L’Homme, cet inconnu, intitulée L’Homme bioculturel [4], livre qui s’ouvre « délibérément » sur les dernières phrases de celui de Carrel. De son côté, Alain de Benoist cite élogieusement Carrel, dès 1977, dans son Vu de droite [Éd. Copernic, 1977]. Par la suite, tout en continuant à se vendre dans les bibliothèques de gares, Carrel a été utilisé comme caution « scientifique » par Le Pen, Bruno Mégret et consorts[5].

La dernière tentative de réhabilitation vient d’un André Mure, romancier obscur, mais ancien adjoint à la Culture de la ville de Lyon, et ancien chargé de mission au cabinet de Jack Lang[6]. La ligne de défense qu’il adopte en faveur de Carrel n’est pas originale, c’était déjà celle de la nouvelle droite : tout ce que l’on peut reprocher au grand savant appartient à son époque, la critique de ses positions racistes et pronazies est malveillante ou anachronique. Au passage, ce sont de bien étranges réflexions qui apparaissent sous sa plume, dont je vais donner deux exemples.

Ayant, semble-t-il, admis la guérison médicalement inexplicable d’un « miraculé » de Lourdes, Carrel aurait été contraint de quitter Lyon au début du siècle, en butte à une cabale anticléricale. C’était, écrit André Mure, « aux alentours de 1900, en pleine affaire Dreyfus qui déchirait le pays entre Juifs et anti-Juifs (p. 10)[7] » ! Ainsi donc, il fallait être juif pour prendre le parti de Dreyfus ! Si la société était en effet partagée, c’était entre dreyfusards et antidreyfusards. Si ces derniers étaient antisémites, rien ne permet de mesurer la proportion de juifs parmi les premiers (et quel intérêt, sinon pour un antisémite ?).

Déplorant le retour, dans la jeunesse, de « l’intolérance » et du « sectarisme », à propos des crimes commis pendant la deuxième guerre mondiale, Mure écrit : « Mais il fallait punir tous ceux qui avaient participé au génocide nazi, même de manière passive, comme ces fonctionnaires de Vichy arrêtant des juifs. (p. 78)[8] » On aurait préféré, c’est un euphémisme, voir plus « passifs » encore les fourriers de la machine d’extermination nazie…

L’excuse d’époque

 « Carrel, bien que très ami avec de nombreux Juifs qu’il appréciait et admirait beaucoup, notamment ceux de la Fondation Rockefeller [A.C. vivait aux États-Unis], se laissait aller dans les conversations privées à des lieux communs du style : “Les Juifs sont partout…” ou à parler des “nègres”. Il n’était pas le seul dans ce cas, et, jusqu’à 1945, c’était le vocabulaire courant qui ferait bondir aujourd’hui (p. 24). »

« Il est vrai qu’avant la guerre l’eugénisme n’avait pas sa résonance d’aujourd’hui, et même les gens de gauche négligeaient — ou glissaient — sur les prises de positions dans un domaine qui gênait les catholiques pointilleux (p. 51) [allusion à une critique de L’Homme, cet inconnu publiée dans la revue Esprit]».

« En réalité, Hitler n’était pas encore au pouvoir quand le livre fut pensé et écrit. (p. 57) »

« [Carrel] portait des jugements tranchés. mais si on les replace dans le vocabulaire, le contexte de l’époque, avec ses connaissances, que lui reprocher de sérieux ? Les étrangers nous considèrent avec étonnement, quand ils nous voient massacrer [sic] nos gloires les mieux établies… Ne jouons pas avec notre patrimoine. Nos grand hommes, tout comme nos vieilles pierres, valent mieux que cela. (p. 88) »

Le plaidoyer de M. Mure, comme ceux de ses prédécesseurs, fonctionne comme un tour de prestidigitation : on ne peut pas dire que mon client était raciste, puisqu’à l’époque, tout le monde était raciste ; et d’ailleurs, puisque tout le monde l’était, ça ne pouvait pas être grave. De plus, racisme et eugénisme n’ont pris tout leur sens qu’avec la mise en pratique nazie. Ce procédé me paraît particulièrement intéressant en ce qu’il utilise au service des pronazis d’époque, et de leurs idées, une vérité historique généralement niée : la théorie et la pratique nazie dans le domaine de l’eugénisme raciste trouvent leurs racines dans des théories et des pratiques très répandues dans les trente premières années du siècle, dans les dites démocraties, notamment dans les élites scientifiques. Ou de manière plus provocatrice : les nazis mettent en pratique jusque dans ses plus extrêmes conséquences meurtrières, en en exagérant notamment la paranoïa antisémite, un programme déjà partiellement élaboré et pratiqué par les démocraties, l’élimination des individus jugés « tarés ». En 1904, Francis Galton, cousin de Darwin et fondateur de l’eugénisme moderne, inaugure une chaire d’eugénique à l’université de Londres. Il espère contribuer à « l’extinction progressive des races inférieures ». En France, le prix Nobel de médecine 1913 Charles Richet ne comprend pas « par quelle aberration on peut assimiler un Nègre à un Blanc ». On pourrait multiplier les exemples, d’un courant dont Carrel est le représentant le plus connu, du fait du succès persistant de L’Homme, cet inconnu. On peut aussi rappeler les milliers de malades mentaux stérilisés de force aux États-Unis ou dans certains pays scandinaves.

Certains libertaires mêmes, et leurs compagnons de route, n’ont pas échappé aux séductions du projet eugénique, dont ils n’ont pas vu la contradiction avec les principes antiautoritaires. En 1909, Paul Robin, éducateur anarchiste et néo-malthusien, était d’avis de pratiquer la stérilisation « sans leur demander leur avis à tous les fous internés, aux criminels, aux violents surtout, à tous les inaptes ou inadaptables ». Plus tard, le Dr Binet-Sanglé, réformiste sincère, proche du mouvement néo-malthusien, et très influencé par les théoriciens anarchistes, estimera que « l’infanticide des dégénérés, le meurtre des idiots et des mélancoliques incurables ainsi que le suicide secondé sont parfaitement rationnels. (1919) » Et ailleurs, il propose « d’encourager le suicide des mauvais générateurs et, à cet effet, de créer un institut d’euthanasie, où les dégénérés fatigués de la vie seront anesthésiés à mort à l’aide de protoxyde d’azote ou “gaz hilarant”. (1918) » Cette dernière citation, tirée du Haras humain, suffit à priver Carrel du titre, peu enviable et historiquement peu pertinent, d’ « inventeur des chambres à gaz[9] » qu’on lui a rétrospectivement attribué pour mieux le déconsidérer.

Lire Carrel aujourd’hui peut certes être utile, à condition que ses textes soient disponibles dans une édition critique, et non comme c’était le cas de L’Homme, cet inconnu dans l’édition Presses Pocket (vendue jusqu’en 1992) présentés comme un innocent « ensemble de données scientifiques », sur lesquelles le préfacier, le Dr Robert Soupault[10], se refusait à tout commentaire, feignant de « laisser le lecteur entièrement livré à sa propre analyse et à son propre jugement ». Manière extrêmement perverse d’attribuer au racisme le statut d’opinion, susceptible de discussion, dans le même temps où l’on reconnaît le bien fondé de ses justifications pseudo-scientifiques. C’est précisément là ce que nous avons « à reprocher de sérieux » à Carrel et à ses actuels défenseurs.

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[1] La multiplication des polémiques, notamment à propos de la dénomination de la faculté de médecine de Lyon, semblent avoir poussé les éditeurs Presses-Pocket et Plon à l’autocensure. Les deux versions (poche et grand format) sont annoncées indisponibles, sans projet de réimpression (décembre 1996).

[2] Claude Guillon, De la Révolution, 1989, l’inventaire des rêves et des armes, Éditions Alain Moreau ; cf. notamment chapitre IV.

[3] Éditions du Félin, 1986.

[4] Éditions du Rocher, 1986.

[5] Voir à ce sujet L’Homme, cet inconnu ? Alexis Carrel, Jean Marie Le Pen et les chambres à gaz, Lucien Bonnafé, Patrick Tort, Syllepse, 1992.

[6] Alexis Carrel, éditions LUGD, Lyon, 2e trimestre 1996.

[7] C’est moi qui souligne.

[8] Idem.

[9] C’est le titre donné par Libération à un entretien avec Jean-Pierre Cambier. Texte reproduit en fac-similé dans le livre d’André Mure, pp. 80 et 81.

[10] Sur ce personnage cf. « Le nazisme, la “race” et la loi ».

“Suicide, mode d’emploi”, le retour !

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e donne ci-dessous l’introduction de mon livre Le Droit à la mort. Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges, publié aux éditions IMHO (voir lien dans la colonne de droite). La dernière édition, revue et augmentée est sortie en 2013.

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Le livre Suicide, mode d’emploi[1] occupe une place à part dans l’histoire de l’édition française. Acheté en France par plus de 100 000 personnes et traduit en sept langues, ce qui est banal pour un roman couronné du prix Goncourt mais exceptionnel pour un essai, il a fait l’objet de plus de 500 articles de presse, et suscité depuis sa publication en 1982, une polémique sans précédent.

En février 1995, soit treize ans après sa parution et quatre ans après sa disparition des librairies, le parquet de Paris s’acharnait encore à le poursuivre. L’action opiniâtre d’une association militant pour son interdiction aboutissait enfin à la condamnation de l’éditeur Alain Moreau interdisant ainsi toute réimpression de l’ouvrage dans sa forme initiale[2].

En effet, ayant tout à la fois révélé et battu en brèche le tabou qui pèse sur un « droit à la mort » décidément intolérable aux institutions[3], surtout lorsqu’il est pris ou revendiqué par des personnes en bonne santé, Suicide, mode d’emploi a paradoxalement renforcé ses formes juridiques, en fournissant le prétexte d’une nouvelle loi. On verra qu’elle a servi par la suite à interdire, saisir et détruire le livre Exit Final de l’américain Derek Humphry, préfacé par Hubert Reeves (1992), ainsi qu’à condamner le journal Le Monde au début des années 2000. Sans doute honteux d’être confondus dans la même réprobation qui frappait des auteurs voyous, le quotidien s’est dispensé d’en informer ses lecteurs, et par conséquent de protester contre l’usage qui était fait d’une loi de censure !

Rien de neuf objectera-t-on : la censure est une habitude aussi ancienne qu’elle est déplorable et, sans remonter plus loin, les procès faits aux auteurs n’ont pas manqué au XIXe siècle. L’institution judiciaire est généralement fort longue à reconnaître ses torts, lorsque même elle y consent. Ainsi le jugement de 1857 qui condamnait certaines pièces des Fleurs du Mal de Baudelaire à peine publiées n’a-t-il été cassé qu’en 1949, soit quatre-vingt douze ans plus tard ! Encore aura-t-il fallu voter tout exprès, en septembre 1946, « une loi d’exception pour un livre exceptionnel », selon les termes de l’historien de la littérature Yvan Leclerc[4].

Au contraire, c’est l’une des originalités de l’affaire Suicide, mode d’emploi, nos adversaires devront batailler treize années durant, engager pas moins de dix procédures judiciaires — dont deux amenèrent la condamnation de mon ami et coauteur Yves Le Bonniec à des peines d’amende et de prison, et l’une son arrestation —, solliciter et obtenir du parlement en 1987 une loi d’exception ad hoc supposée réprimer la « provocation au suicide[5] », puis son application au mépris du principe de la non-rétroactivité de la loi pénale, pour interrompre enfin la diffusion de l’ouvrage.

Un livre inconnu

En février 1969, Henri de Montherlant confiait aux Nouvelles littéraires : « J’ai souvent songé à écrire un petit ouvrage uniquement de pratique, bon marché pour être largement répandu, dont le titre eût été, par exemple : Vite et Bien ou L’Art de ne pas se rater, en cinq leçons. Vraiment un ouvrage pour être utile aux gens, un ouvrage que tout ami du suicide eût dû avoir toujours sous la main. J’ai été arrêté par la conviction que cet ouvrage serait saisi[6]. » Conviction point dénuée de fondement comme l’ont prouvé nos démêlés avec l’institution judiciaire. Néanmoins, la stratégie de « propagande par le fait accompli [7] » que nous avons adoptée, profitant de l’absence d’une législation interdisant à l’époque l’information sur les moyens du suicide, a été couronnée d’un relatif succès : Suicide, mode d’emploi a pu être diffusé neuf années durant.

Comme on le verra, nos adversaires ont voulu faire croire que, dans ce livre, seule la liste de médicaments mortels, qui faisait l’objet du dixième et dernier chapitre, heurtait la morale dominante. Ce rideau de fumée n’a guère aveuglé que ceux qui l’entretenaient de leurs appels à l’autodafé. La diffusion des « recettes médicamenteuses », qui suscita tant d’indignation, n’a rien changé aux chiffres du suicide, j’en ai fait la démonstration dans À la vie à la mort[8]. Il n’en reste pas moins que c’est sa dimension pratique qui a fait prendre notre livre au sérieux et donné une nouvelle acuité à une exigence immémoriale de liberté. Il n’est peut-être pas inutile de répéter ici que, ni en 1982 ni aujourd’hui, l’idée absurde de « provoquer » le lecteur au suicide ne nous a effleurés.

Rarement lu par ceux qui en réclamaient la destruction, Suicide, mode d’emploi a eu — dépassant les espoirs et les craintes de ses auteurs — une fonction de révélateur des blocages idéologiques et caractériels de la société française. Si nous ne doutions pas que notre livre puisse choquer, nous avons été surpris par l’ampleur et plus encore par la violence et l’irrationalité des réactions qu’il a déclenchées.

Suicide, mode d’emploi s’inscrivait, non seulement dans une tradition libertaire — l’anarchiste Paul Robin a publié en 1901 une brochure intitulée Technique du suicide — mais aussi dans la logique des combats menés dans les années 70 du vingtième siècle autour des droits des malades, du droit à disposer et à jouir de son corps, du droit à la contraception et à l’avortement[9].

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Les bibliothécaires nomment « fantôme » le morceau de bristol qui marque dans les rayonnages l’emplacement d’un livre consulté. Livre mythique, Suicide, mode d’emploi est à sa manière un « livre fantôme », bénéficiant du statut original mais peu enviable de « classique introuvable ». Référence obligée en matière de droit à la mort, il incarne aussi désormais les limites de la tolérance démocratique.

S’il a donné lieu à de multiples textes et ouvrages de controverse et à quelques ersatz, Suicide, mode d’emploi n’a pas — quant aux informations historiques et juridiques qu’il contient — d’équivalent en français[10]. Son absence des librairies, comme de la plupart des bibliothèques, permettra longtemps encore aux truqueurs de toute espèce de mentir sur son contenu et sur les intentions de ses auteurs. Au moins était-il possible d’offrir au public d’aujourd’hui un ensemble d’informations et de documents jamais réunis à ce jour, dont beaucoup figuraient dans des dossiers judiciaires ou dans des revues professionnelles (médicales, juridiques, etc.) difficilement accessibles. Les lectrices et les lecteurs qui ont eu la chance de se procurer ce livre « interdit », à l’époque de sa libre diffusion ou ultérieurement, et pareillement ceux et celles qui, du fait de leur âge, n’en connaissent qu’une image partielle et déformée par la rumeur, tous ont le droit de connaître les pièces de ce dossier et de savoir sur quel argumentaire moral et juridique on a condamné un livre au néant.

Le combat pour le droit de chacun à décider de sa vie et de sa mort, dont l’affaire Suicide, mode d’emploi aura été une importante étape, se poursuit[11] et se poursuivra, malgré et contre les tentations autoritaires et moralisatrices des démocraties, et le retour des fanatismes religieux. Le présent ouvrage en conserve la mémoire, manière de défi à ceux qui croient que l’on peut éradiquer l’idée de liberté en brûlant les livres qui la défendent.

Remarquons que ceux-là sont aujourd’hui impuissants à empêcher qu’un usager d’Internet puisse, en quinze minutes de connexion, et au tarif d’une communication téléphonique, consulter à l’aide d’un moteur de recherche plusieurs sites internationaux (dont la grande presse a publié les adresses sans être inquiétée) qui lui fourniront des pages d’informations, de références bibliographiques et d’adresses militantes. Quant aux médicaments, il est plus aisé de les commander de chez soi, via Internet et les sociétés de vente par correspondance qui y sont installées, que par n’importe quel autre canal[12]… Mais les censeurs s’adaptent péniblement à la modernité. Même si l’on ne se prive pas de surveiller le Net[13], c’est encore le livre qui fournit la cible la plus familière, la plus tangible et surtout la plus facile à atteindre.

Le cortège des suicides

« Je regarde passer le cortège des suicides », écrit Aragon, dans son Traité du style (1926). Nul encouragement ici à la patience de qui veut, selon une sagesse prétendument orientale, voir passer au fil de l’eau les cadavres de ses ennemis. Aragon les désigne au contraire comme « les seuls morts par [lui] véritablement respectés[14] ».

En transformant, depuis le XIXe siècle, les morts volontaires en « faits divers », la presse écrite — et illustrée —fait accéder quelques suicidés à la célébrité posthume. Les médias de masse ont encore simplifié la focalisation de l’attention publique. Si la plupart des disparus restent pour jamais anonymes, d’autres, ni écrivains ni artistes pourtant, font la une des gazettes et des écrans. Candidats au suicide ou à l’euthanasie, ils ne s’effacent pas, comme on s’attendrait de la part de presque morts, ils se mettent en avant, convoquent les journalistes et interpellent le président de la République, comme on faisait jadis du monarque.

On connaît leur noms : Vincent Humbert, Chantal Sébire en France ; Ramon Sampedro en Espagne ; Piergiorgio Welby, Eluana Englaro en Italie… Désormais, on retient leur visage : celui de Chantal Sébire, déformé par une tumeur incurable ; le lumineux sourire d’Eluana Englaro, sur les photos d’avant l’accident de voiture qui l’a plongée dans le coma.

Arrêtons-nous quelques instants devant ces photographies, ces coupures de presse, et souvenons-nous de l’indignation qui a saisi des nations entières, du poids de douleurs que ces femmes et ces hommes ont mis dans la balance de nos libertés. Les ennemis de la liberté le leur ont fait payer, chaque fois qu’ils l’ont pu. Comme ils ont pris l’air sévère, et dégoûté ! Comme ils nous ont mis en garde contre l’émotion… On ne pense pas, on ne légifère pas, on ne fait rien de bon « sous le coup de l’émotion » ! Voilà ce qu’ils répètent, les politiciens et les moralistes que rien n’émeut, sinon le sort du monde qu’ils ont bâti. « Émotion populaire », c’était jadis l’expression qui désignait l’émeute. Les pouvoirs institués ont toujours de bonnes raisons de s’en méfier.

Quelques noms distingués dans le cortège des suicides, et parmi celles et ceux qui les ont aidés[15].

Ramon Sampredo — tétraplégique à 25 ans à la suite d’un accident, il se donne la mort trente ans plus tard, le 12 janvier 1998, sans avoir obtenu de la justice espagnole la reconnaissance de son droit à un suicide assisté. Quatorze mille personnes s’accusent dans un manifeste de l’avoir aidé à mourir. Ses derniers instants, vingt minutes d’une agonie difficile, sont filmés pour établir qu’il a avalé seul le poison mortel. Le film est diffusé — amputé de quelques minutes où Ramon fait entendre des hurlements de douleurs — sur une chaîne de télévision privée[16].

Gilles Châtelet — mathématicien et philosophe, ancien militant du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), auteur de Vivre et penser comme des porcs (Exils, 1998), il se suicide le 11 juin 1999[17].

Mireille Jospin-Dandieu — sage-femme à la retraite, marraine de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), mère du politicien et ancien Premier ministre social-démocrate Lionel Jospin, se donne la mort le 6 décembre 2002, à l’âge de 92 ans[18].

Christine Malèvre — infirmière d’abord soupçonnée d’une trentaine d’actes d’« euthanasie active », elle est finalement jugée coupable d’avoir provoqué six décès, est condamnée en octobre 2003 à 12 ans de prison par la cour d’assises de Paris (après une première condamnation à 10 ans). Elle obtient une libération conditionnelle en décembre 2008. De tous les soignants impliqués dans des affaires d’euthanasie, c’est elle qui a été le plus dûrement punie.

Vincent Humbert — tétraplégique âgé de 21 ans, il avait interpellé le chef de l’État Jacques Chirac, lui réclamant le « droit de mourir[19] ». En accord avec sa mère, qui a tenté de lui administrer des barbituriques deux jours plus tôt, le Dr Frederic Chaussoy, médecin-chef du service de réanimation de l’établissement où est hospitalisé le jeune homme, provoque sa mort, le 26 septembre 2003. Tous deux poursuivis, Marie Humbert[20] pour « administration de substances chimiques », et le Dr Chaussoy pour « empoisonnement avec préméditation » (passible de la réclusion à perpétuité), bénéficieront d’un non-lieu à la fin février 2006.

Emmanuelle Jensen — âgée de 28 ans en 2003, elle est dans le coma, en phase terminale d’un cancer généralisé. Son mari fait en sorte d’interrompre ses souffrances. Contre l’avis de l’avocat général, qui réclame deux ans de prison avec sursis, il est acquitté par la cour d’assises d’Angers en juin 2006[21].

Paulette Druais — en phase terminale d’un cancer du pancréas en 2003. Laurence Tramois, la docteure qui a prescrit l’injection qui lui permet de mourir est condamnée en mars 2007 à un an de prison avec sursis (peine non inscrite au casier judiciaire). Chantal Chanel, l’infirmière qui a exécuté la prescription est acquittée. Pour parvenir à ce verdict, les jurés ont, selon le sens commun mais à rebours de la logique pénale, interverti les rôles de l’auteure principale de l’infraction et de la complice[22].

Piergiorgio Welby — atteint de dystrophie musculaire, entièrement paralysé, il peut mourir en décembre 2006 (après qu’un tribunal civil de Rome ait déclaré sa demande d’euthanasie irrecevable) grâce au geste de l’anesthésiste qui a débranché son respirateur. Le médecin, ainsi qu’un député européen du parti radical qui le soutenait, sont entendus par des policiers spécialisés dans la lutte antiterroriste (ce qui montre que les démocraties savent identifier les périls). Sept cent personnes ont observé une grève de la faim tournante de deux jours en solidarité avec M. Welby, tandis que le Vatican rappelait son opposition à l’euthanasie[23].

Maïa Simon — comédienne, elle avait notamment joué sous la direction de Jean-Louis Barrault et Jorge Lavelli. Militante de l’ADMD, atteinte d’un cancer, elle choisit le suicide médicalement assisté, à Zurich, le 19 septembre 2007. Interrogé par Le Monde, le Pr Dreyfuss (réanimateur à l’hôpital Louis-Mourier de Colombes) juge « indécent » la comparaison entre le combat pour le droit de mourir et celui pour l’avortement libre : « Des gens ont pris des risques pour promouvoir le droit à l’IVG. Quel risque a pris l’entourage de Maïa Simon ? » Et cette phrase : « S’il s’agit pour des personnes à haut niveau social et culturel de se renseigner sur les meilleures modalités de mettre fin à sa vie, on peut très bien le faire en France, où le suicide n’est pas réprimé[24]. » Cynique hypocrisie ? Peut-être pas même… Plutôt cuirasse caractérielle et idéologique contre le réel.

André Gorz — le philosophe et sa femme Dorine, âgés de 84 et 83 ans, se donnent la mort à la fin septembre 2007. Sur une pleine page de Libération, un M. Delfour, agrégé de philosophie, en profite pour dénoncer « le fantasme du suicide », à grand renfort de paradoxes. Songer au suicide est une excellente manière de maîtriser son existence (nous voilà d’accord !) « mais passer à la tentative (l’agression physique du corps) serait perdre la liberté conquise[25] »… La « croyance archaïque » dans le suicide serait, si l’on comprend bien, un déni de la mort. Mais ma propre mort, quelle qu’en ait été la cause, comment croire à son existence, puisque je ne serai plus en vie pour la vérifier ? C’est une vieille consolation du matérialisme antique, ici étrangement brandie contre la seule mort volontaire et ses partisans.

Hugo Claus — écrivain belge d’expression flamande, poète, peintre du groupe Cobra, dramaturge et cinéaste, romancier, auteur notamment du Chagrin des Belges (1983), il est atteint de la maladie d’Alzheimer et choisit d’être euthanasié, comme le permet la loi belge, le 19 mars 2008[26].

Chantal Sébire — âgée de 52 ans, atteinte d’une tumeur incurable, elle demande le droit de se faire prescrire par son médecin un produit létal. Elle est assistée par un avocat talentueux, Me Gilles Antonowicz, vice-président de l’ADMD. Sa requête est rejetée par le tribunal de grande instance de Dijon, le 17 mars 2008. Son cas est l’objet d’une médiatisation exceptionnelle. Le Premier ministre François Fillon évoque publiquement l’hypothèse d’un coma provoqué, tandis que le député Leonetti, dont nous reparlerons, déclare sans vergogne : « La seule option qu’elle s’autorise est le suicide assisté. C’est la plus mauvaise solution[27]. » Au contraire, André Deseur, conseiller national de l’ordre des médecins, envisage une évolution du droit selon les modèles belge et suisse, que nous étudierons dans les pages qui suivent : « Dans ce type de situation, nous pourrions proposer une assistance médicale à une mort délibérée. Ou à un suicide assisté[28]. »

Chantal Sébire se suicide le 19 mars 2008, en absorbant une forte dose de barbiturique. Une autopsie est ordonnée et une enquête préliminaire pour « provocation au suicide » ouverte, sur la base de la loi de décembre 1987. Incontestable victoire posthume pour Mme Sébire, l’enquête est « classée sans suite » quatre mois plus tard. Le parquet renonce à savoir et à poursuivre qui lui a fourni le barbiturique mortel.

Clara Blanc — jeune femme de 31 ans, atteinte d’une maladie génétique rare qui affecte les articulations, elle a appris à 25 ans que son handicap ira s’aggravant. Profitant du débat suscité par le sort de Chantal Sébire, elle interpelle le président de la République Nicolas Sarkozy et la ministre de la Santé Roselyne Bachelot : « Qu’on me laisse le libre-arbitre de ma mort[29] ».

Rémy Salvat — âgé de 23 ans en 2008, atteint d’une pathologie dégénérative depuis l’âge de 6 ans, il écrit à M. Sarkozy pour réclamer le droit à l’euthanasie. Celui-ci répond : « Pour des raisons philosophiques [je crois] que nous n’avons pas le droit d’interrompre volontairement la vie. » Le jeune homme se suicide en avalant des médicaments, le 10 août 2008. « Vous ne m’avez pas laissé le choix » réplique-t-il au président, dans un enregistrement sonore. Neuf ans plus tôt, sa mère avait tenté, en vain, de mettre fin à ses souffrances. Elle avait été mise en examen pour tentative de meurtre, mais avait bénéficié d’un non-lieu[30].

Eluana Englaro — dans un coma végétatif depuis 1992, elle meurt en février 2009 après l’arrêt de son alimentation artificielle, que la Cour de cassation italienne a autorisé en novembre 2008, mais que Silvio Berlusconi a tenté d’interdire par un ultime décret-loi (le président de la République Giorgo Napolitano refusera de contresigner le texte). Le cardinal Lozano Barragan, président du Conseil pontifical pour la Santé parle d’« un abominable assassinat[31] ».

Comment ne pas être frappé par la force d’inertie obstinée que les institutions opposent à cette énergie du désespoir et à ces souffrances ? En France, satisfaits d’avoir réintroduit le suicide dans le code pénal, deux ans avant le bicentenaire d’une Révolution qui l’en avait chassé — par une loi dont nous verrons combien elle embarrasse les magistrats — les législateurs gagnent du temps. Encore quelques années, encore une parodie de réforme, encore quelques cadavres, encore « de l’émotion » que l’on espère — à tort ! — éphémère. Tantôt ils nous renvoient, avec un ironique mépris, à la liberté du suicide qui-n’est-pas-réprimé-en-France, mais qu’il ne faut pour autant prendre pour un « droit », tantôt ils mobilisent la police, saisissent et détruisent des livres. C’est qu’ils sentent leur cause perdue ! et la majorité des populations européennes hostiles.

Malheur à celles et ceux qui voudront ou devront mourir avant qu’une nouvelle révolution balaye cette morale d’Ancien Régime, qui veut que l’être humain ne soit, comme jadis, maître ni de sa personne ni de sa mort.

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On pourra s’étonner de voir indiquées dans les pages qui suivent comme censurées des indications techniques déjà publiées par des journaux au tirage sans commune mesure avec celui du présent livre. Le récit de nos démêlés judiciaires convaincra, je pense, que des « recettes », qui n’ont pas retenu l’attention des magistrats dans leur quotidien habituel, leur fourniraient un prétexte commode à poursuite aussitôt que reproduite par le coauteur de Suicide, mode d’emploi.

J’ajoute que si je lis toujours avec intérêt les témoignages que des lecteurs veulent bien m’adresser, je ne réponds à aucune demande de renseignements sur les techniques du suicide, pas plus que je ne commercialise des exemplaires ou des photocopies du livre de 1982.

À ce propos, des personnes peut-être animées des meilleures intentions ont, depuis quelques années, mis en ligne des copies électroniques de Suicide, mode d’emploi, consultables et téléchargeables à volonté. Yves Le Bonniec et moi-même avons publié, en juillet 2009, un avis (voir ci-après l’adresse de mon site Internet) par lequel nous précisons que ces initiatives ont été prises sans notre aval, qu’elles contreviennent à la fois à la loi réprimant la « provocation au suicide », dont le détail sera examiné dans les chapitres qui suivent, et aux textes régissant la propriété littéraire. Suicide, mode d’emploi n’est pas plus « tombé dans le domaine public » que le sac d’un manifestant assommé par les flics n’appartient à qui le ramasse.

Ajoutons une maigre consolation, à l’intention de celles et ceux dont la curiosité se porte sur le dernier chapitre du livre : ses indications sur les médicaments sont obsolètes (spécialitées modifiées, retirées de la vente, etc.).

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[1] Titre que l’on trouvera souvent abrégé en SME dans les pages qui suivent.

[2] Sur ce procès et les nombreuses procédures qui l’ont précédé et préparé, voir chap. 7.

[3] Autre symptôme d’acharnement, dérisoire mais éclairant : par décret du 20 août 1997, M. Chirac, président de la République, refusait à A. Moreau la nomination dans l’ordre de la Légion d’honneur à lui décernée par son prédécesseur Mitterrand, le Conseil de la Légion ayant estimé que « l’édition d’un tel ouvrage constituait un manquement grave au respect dû à la personne humaine et donc un acte attentatoire à l’honneur. » À l’époque, cet organisme ne trouvait rien à redire au maintien dans son grade de M. Papon, responsable de la déportation de personnes juives pendant l’Occupation, puis en 1961 de l’assassinat de manifestants algériens à Paris. Ce n’est que deux ans plus tard, en 1999, que sa décoration était retirée à M. Papon. Mieux vaut donc, du point de vue de l’« honneur », commanditer des meurtres sous tous les régimes, qu’encourager la liberté de disposer de sa propre vie.

[4] Crimes écrits, La littérature en procès au XIXe siècle, Plon, 1991, p. 276.

[5] On en trouvera le texte en annexe. Sur la genèse de la loi, voir plus loin chap. 7.

[6] « La mort de Caton », in Le Treizième César, Gallimard, 1970, pp. 43-44.

[7] Au XIXe siècle, dans le mouvement anarchiste, la « propagande par le fait » désigne d’abord toute réalisation pratique ou action d’éclat dont l’exemple peut servir à éclairer la classe ouvrière. Par la suite, elle sera plus étroitement associée aux attentats.

[8] À la vie à la mort, Maîtrise de la douleur et droit à la mort, Noésis, 1997. Rappelons ici que le nombre des décès suicidaires a régressé à partir de 1987 jusqu’en 1991 (pour augmenter à nouveau en 1992) alors même que 100 000 exemplaires d’un livre citant des techniques d’intoxication médicamenteuse avaient été vendus. De plus, cette méthode de suicide n’a jamais représenté que 13,54 % de l’ensemble des décès suicidaires (25% chez les femmes), tandis que les méthodes violentes, bien connues de tous, sont toujours — de loin — les plus utilisées. Les journalistes renoncent difficilement au discours alarmiste. Ainsi Le Monde du 4 février 1998, année pour laquelle le chiffre des décès suicidaires (10 534) est inférieur au chiffre le plus bas (11 502) de la période 1987-1991, citait-il, sans le démentir, un professeur de médecine légale selon lequel « le suicide augmente à une telle vitesse que tout le monde commence à se sentir concerné » [Je souligne].

[9] On trouve les traces de mon activité dans les groupes et revues de cette époque dans le recueil intitulé Pièces à conviction, Noésis, 2001 (épuisé). La brochure de Robin est reproduite en annexe du présent ouvrage.

[10] LHistoire du suicide de G. Minois, sous-titrée « La société occidentale face à la mort volontaire » (Fayard, 1995), est « centrée sur les XVIe-XVIIIe siècles », délaissant les XIXe et XXe siècles, ce qu’il n’annonce que dans sa conclusion. M. Minois qualifie SME de « brochure » (p. 373), dont il ignore l’éditeur et les auteurs…

[11] Je songe par exemple au manifeste, dit « de désobéissance civique », lancée par deux militantes de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) et signé par 132 personnalités, publié à la une de France-Soir, le mardi 12 janvier 1999. « Nous déclarons avoir aidé une personne à mourir ou être prêts à le faire. Nous considérons que la liberté de choisir l’heure de sa mort est un droit imprescriptible de la personne […]. À plus forte raison, ce droit est-il acquis au malade incurable ou qui endure des souffrances que lui seul est habilité à juger tolérables ou intolérables. […] »

[12] Voir « Le gouvernement s’inquiète du trafic de médicaments sur Internet », Le Monde, 4 octobre 1996. Fin décembre 1998, suite au suicide d’une jeune femme, la police japonaise ouvrait une enquête sur un site Internet qui proposait à la vente des doses de poison.

[13] Un matin de décembre 1998, Guillaume Esnault, gérant d’une société rennaise hébergeant sur le Net plus de 2 500 sites francophones, ainsi que sa femme enceinte de sept mois sont arrêtés à leur domicile. On pouvait lire sur l’une des 200 000 pages accueillies par le Village des extraits de SME (j’ignore lesquels) et sur une autre un dessin animé jugé pornographique…

[14] Rééd. Gallimard, coll. L’Imaginaire, 2004, pp. 88-89.

[15] Certains, par exemple Claire et Roger Quilliot, n’y figurent pas ; nous les retrouverons dans la suite de l’ouvrage.

[16] L’histoire de Ramon Sampredo a fait l’objet d’un film d’Alejandro Amenabar : Mar adentro [hacerse mar adentro signifie « prendre le large »] (Le Monde et Libération du 2 février 2005).

[17] Le Monde, 20-21 juin 1999.

[18] Noëlle Châtelet, sa fille, lui a consacré un livre : La Dernière Leçon (Seuil, 2004).

[19] France Soir, 16 décembre 2002.

[20] Mme Humbert milite pour une réforme du droit en matière d’euthanasie.

[21] Libération, 15 juin 2006.

[22] Le Monde, 17 mars 2007. À l’occasion de cette affaire, plus de 2 000 médecins et soignant(e)s affirment dans un manifeste qu’ils ont « aidé médicalement des patients à mourir avec décence » et réclament une dépénalisation « sous conditions [des] pratiques d’euthanasie, en s’inspirant des réformes déjà réalisées en Suisse, en Belgique et aux Pays-Bas » ; Le Nouvel Observateur, 8-14 mars 2007.

[23] Le Monde, 19 et 23 décembre 2006.

[24] Le Monde, 26 septembre 2007 (je souligne) ; nécrologie de Maïa Simon, Le Monde, 30 septembre-1er octobre 2007.

[25] Libération, 4 octobre 2007 ; nécrologie d’A. Gorz dans Le Monde, 27 septembre 2007.

[26] Voir Libération, 21 mars 2008 ; Le Monde, 25 mars 2008.

[27] L’Express.fr, 13 mars 2008.

[28] L’Humanité, 21 mars 2008.

[29] Le Midi libre, 1er avril 2008.

[30] Le Monde, 15 août 2008.

[31] Le Monde des 10, 11, 12 février 2009.