PROJECTEURS (2003)

 

LE MOUVEMENT DES INTERMITTENTS

ÉCLAIRE LES QUESTIONS DE LA PRÉCARITÉ ET DE LA POÉSIE

 

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Cet article a été publié dans Le Monde libertaire du 18 au 24 septembre 2003.

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Au-delà des problèmes particuliers qui se posent à eux, c’est sans doute — pour nous tous — un des acquis majeurs du « mouvement des intermittents » d’avoir résisté au soi-disant bon sens, en fait un plaidoyer pour la résignation, exprimé notamment par des « artistes » de gauche. Les Chéreau et Mnouchkine ont parlé le langage du patron ou du syndicaliste stalinien s’adressant aux ouvriers en grève : « Vous allez tout gâcher, casser l’outil de travail… Et quand la boîte aura fait faillite, vous aurez l’air malin, hein ! Commencez par reprendre le travail, et puis nous expliquerons gentiment nos soucis au public. »

Ce discours, de tonalité « managériale », s’orne de références à la vocation supposée de l’artiste, à son essence, dont la grandeur résiderait dans le sacrifice. « À chaque fois que l’on fait grève, dit Chéreau, on fait grève contre nous-mêmes. On se tire une balle dans le pied. On ne fait pas grève contre un patron, on fait grève contre nous, contre le fait que les spectacles peuvent être montrés[1]. » L’artiste est un monde (le monde ?) à lui seul ; il est censé vivre hors des rapports sociaux. Même subventionné par le Conseil général, il est, comme l’artisan, « son propre patron ». Narcisse autodestructeur, il ne peut, s’il sort de son rôle, que se blesser lui-même…

À l’encontre de cette vision, des milliers de travailleurs du spectacle, parmi lesquels on note (comme chez les enseignants) la place décisive des femmes, ont su prendre le risque d’une précarisation supplémentaire en choisissant de « tout arrêter » plutôt que de subir une fois de plus la fatalité d’une misère humiliante au nom du « mieux que rien ». Ce faisant, ils ont parfois renoncé à réaliser des projets dans lesquels ils avaient mis beaucoup d’eux-mêmes. Des artistes installés, je pense à la chorégraphe Régine Chopinot, ont soutenu cette détermination. La visibilité médiatique particulière du travail de beaucoup d’intermittents et l’heureux enchaînement chronologique de leur mouvement avec celui des enseignants ont donné à cet exemple un retentissement symbolique, dont on peut souhaiter que la leçon soit retenue.

 

Fonctionnaires ou bouffons ?

Il semble que les « artistes » sont confrontés à un ancien dilemme : peuvent-ils mordre la main qui les nourrit ? Sauf à pratiquer leur discipline en « amateurs », peuvent-ils refuser à la fois d’être le panégyriste du Prince, et son bouffon ? Peuvent-ils subvertir de l’intérieur la culture de divertissement dont ils sont les fonctionnaires intermittents ? À formuler ces questions en termes uniquement idéologiques ou éthiques, en tous cas intemporels et individuels, on ne discernerait pas en quoi elles se posent dans des conditions renouvelées par le capitalisme Capture d’écran 2014-11-26 à 14.16.58moderne. Or, le mouvement des intermittents a précisément mis en lumière l’importance du spectacle dans l’économie touristique de régions entières. On découvre ainsi que ce qu’il est encore convenu de qualifier de «superflu», lorsqu’on adopte le point de vue du consommateur de festivals, est devenu vital pour certains secteurs : industrie hôtelière, commerçants, etc.

Le mouvement a également confirmé ce que l’on savait déjà du recours croissant au travail précaire, non seulement dans des secteurs où il est d’usage traditionnel (bâtiment, restauration, spectacle), mais dans l’industrie des loisirs, à la télévision, dans l’édition, sur le Tour de France, dans des institutions comme l’Université, et finalement dans toute la société.

Après le Pare, le RMI devenu RMA, la réforme du statut des intermittents, décidée en commun par le patronat et son bureau d’études CFDT, apparaît comme un outil supplémentaire de gestion rationnelle de la main-d’œuvre. Ses promoteurs se félicitent d’avoir « sauvé l’essentiel », affirmation recevable si l’on sait que l’essentiel c’est, pour le patronat, entretenir la précarité sans en payer le prix.

De ce point de vue encore, la lutte des intermittents est symboliquement exemplaire. En effet, de plus en plus, dans la production industrielle, dans les services, et davantage encore dans la production dite «immatérielle», on exige du travailleur des qualités qui sont supposées caractéristiques de l’artiste passionné par son art : investissement intellectuel et émotionnel, capacités d’initiative, sacrifice et flexibilité. Recruteurs et patrons se sentent assez forts pour exiger, en échange d’un salaire, le «feu sacré», attribut mythique du créateur. «L’ironie veut ainsi, écrit Pierre-Michel Menger, que les arts qui, depuis deux siècles, ont cultivé une opposition farouche à la toute-puissance du marché, apparaissent comme des précurseurs dans l’expérimentation de la flexibilité, voire de l’hyperflexibilité[2]. »

La remarque de Menger mérite d’être élargie : non seulement le salariat moderne intègre les valeurs associées à la création artistique, mais le système fait un usage croissant des dimensions du jeu et de la virtualité, et d’ailleurs des comédiens eux-mêmes. On sait, par exemple, que certains chômeurs sont aujourd’hui priés de mimer le travail dans des « entreprises d’entraînement », où tout est fictif sauf les contraintes (horaires, hiérarchie, compétition). « Acteurs » en otage, ils sont jugés sur leur aptitude à jouer le jeu de l’exploitation[3]. Des entreprises, réelles celles-là, utilisent des comédiens pour animer des jeux de rôle où les employés s’exercent à gruger le client ou à supporter les tensions hiérarchiques.

Les intermittents, en se considérant eux-mêmes et en s’affichant comme des travailleurs, dotés d’un statut particulier mais capables de faire grève et de peser par leur action sur le système économique, ce que d’autres catégories marginalisées comme les chômeurs et les sans-papiers ne peuvent faire, ont donc aussi rompu avec la mythologie romantique de l’artiste. En utilisant et en assumant dans des actions efficaces (sabotage des grosses machines festivalières) les moyens de la fête et de la farce, ils ont retrouvé une dimension ancienne des séditions populaires. Guignol (au singulier) peut à la fois faire rire et faire mal.

 

Le retour des poètes ?

Le statut des intermittents est loin de concerner toutes les catégories de la « création artistique ». C’est ainsi que photographes, peintres et plasticiens n’en bénéficient pas. J’ai analysé ailleurs[4] le cas particulier des écrivains (auteurs de romans, d’essais, de poèmes, de pièces…) de plus en plus souvent rémunérés comme Capture d’écran 2014-11-26 à 14.27.56supplétifs des services sociaux et agents d’animation culturelle dans les banlieues, les prisons et les établissements scolaires. Depuis 1992, la Maison des écrivains organise chaque année un millier de visites (rémunérées) d’écrivains dans des classes. Le système utilise ainsi les compétences en matière de production idéologique de centaines d’auteurs, connus ou obscurs, sans les faire bénéficier d’un statut et des protections qu’il suppose.

Il me paraît salutaire de rappeler cette évolution récente (et quasi-inaperçue) du métier d’auteur au moment d’évoquer les commentaires sur la place de l’artiste dans la société qu’a suscité le mouvement des intermittents. On a pu lire, par exemple, sous la plume d’Olivier Py et Christian Salmon, un appel au « retour des poètes » : « Il y aura un grand siècle de théâtre et il y aura des poètes, annoncent-ils On peut se demander à qui ou à quoi réclamer un nouveau poète. À la mer, à la nuit, au soleil, à l’amour[5] ? » Tirons d’embarras nos deux auteurs : ils peuvent adresser leur réclamation à la Maison des écrivains : elle tient des poètes en fiches et les envoie, contre rémunération, faire des « résidences » en usine.

Mais non ! s’exclamera-t-on, il s’agit bien sûr de véritables poètes, des insoumis, des rebelles ! Nos prophètes n’ajoutent-ils pas : « C’est peut-être la douleur de tout un peuple dont on a défiguré la parole qui fera naître le poète. Le monde est pauvre en pensée, mais il est riche en douleur, les nantis n’auront pas l’avantage, et puisque nous serons bientôt, tous, le bétail d’un pouvoir unique et invisible, nous aurons en commun aussi la parole de nouveaux poètes. Il n’y a pas d’autre définition de l’espoir. »

Pour lyrique qu’il soit, ce messianisme doloriste me paraît régressif et pernicieux. D’abord parce qu’il ne prend pas en compte les conditions matérielles actuelles de la Capture d’écran 2014-11-26 à 14.16.42production intellectuelle, qu’au contraire les intermittents ont mis en lumière. Ensuite, parce que la douleur n’est pas, ne peut pas être la seule source de création et de révolte, la seule accoucheuse de poésie. Cette rhétorique-là s’accroche à une conception romantique de l’artiste souffrant, que le mouvement actuel contribue précisément à rendre anachronique. Elle se complaît dans la célébration du poète « maudit », suicidé de la société, brûlé en place de Grève, porte-parole martyr d’un peuple abêti.

Si « l’espoir » est à ce prix, nous nous en passerons ! Ce que nous avons en commun c’est le présent de la lutte, au cours de laquelle peuvent s’exprimer en pleine lumière la coopération, l’ironie et la poésie ; c’est aussi le projet d’un monde débarrassé du salariat. Chacun(e) pourra s’y adonner à la poésie, à la musique ou à l’amour ; se découvrir guérisseur, ténor ou pâtissier. Tant de goûts révélés, d’aptitudes épanouies, de séparations dépassées rendront la vie plus diverse et plus riche. Impossible de prévoir si l’on écrira davantage de strophes ou de vers libres, mais la poésie étant la matière même de la vie humaine, il est probable que « le poète » se fera moins remarquer.

Il y a, dans le mouvement du capitalisme moderne qui tend à intégrer la création et les créateurs à la production, et simultanément dans les luttes par lesquelles ceux-ci s’affirment comme travailleurs exploités, l’esquisse[6] de cet avenir.

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[1] Le Monde, 3 juillet 2003.

[2] Portrait de l’artiste en travailleur, La république des idées-Seuil, 2002, p.68.

[3] Sur les « entreprises d’entraînement », cf. « Simulateurs de vol », Oiseau-tempête, n°10, printemps 2003.

[4] « Post scriptum… Littérature, argent et paix sociale », Oiseau-tempête, n° 7, hiver 2000, consultable sur ce blog.

[5] « Un jour, les poètes reviendront », Libération, 22 juillet 2003.

[6] Esquisse : du latin schedium, « poème improvisé » ; Petit Robert.

La Chair des femmes : terre promise aux hommes, à propos d’un film d’Amos Gitaï (2005)

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Je ne doute pas des bonnes intentions qu’affiche Amos Gitaï. Il les appuie d’ailleurs sur des constatations de bon sens et des informations saisissantes : « Il y a un lien évident entre la tension liée à la peur [dans le conflit Israélo-palestinien] et la dépense sexuelle [organisée, au seul bénéfice des hommes, par les deux camps[1]. » ; on estime que, chaque année, 3 000 femmes sont acheminées en Israël depuis les pays de l’Est, pour y être prostituées.

Les bonnes intentions d’Amos Gitaï viennent de loin. On peut supposer qu’il connaît l’origine de son prénom : dans la Bible, Amos est un berger-prophète inspiré par Yahvé, qui lui annonce le châtiment d’Israël où l’on « achète les faibles à prix d’argent » (Amos, 8-6).

On veut bien croire que faire d’un attentat palestinien l’instrument du châtiment divin qui s’abat sur les trafiquants de chair humaine a pu choquer une partie de l’opinion israélienne, et de l’opinion juive dans le monde. Et que cela puisse être salutaire, on veut bien le croire encore.

Cependant, chacun sait que les bonnes intentions font le pavement des enfers aussi couramment que des terres promises. Ce qui m’intéresse, en l’occurrence, c’est la manière dont est traité, c’est bien le cas de le dire, le corps des femmes, et représentée la violence sexuelle.

« Même avec des comédiennes, dit Gitaï, j’étais inquiet de la manière de filmer les corps des femmes, nues, humiliées physiquement. Il y a tant de films dégoûtants qui tirent bénéfice de ce qu’ils prétendent dénoncer. La présence à mes côtés de trois femmes, Marie-José Sanselme au scénario, Caroline Champetier à la caméra, Isabelle Ingold au montage, était essentielle[2]. »

Justement, Caroline Champetier déclare au Monde [3] : « Je fais partie des féministes qui ont poussé la radicalité un peu loin. » Diable ! On aimerait en savoir davantage sur cette lointaine radicalité, dont le journaliste du Monde s’extasie que le « féminisme » (les guillemets sont de lui) en quoi elle s’est muée, constitue « l’un des atouts » de Champetier en tant que camérawoman de Terre promise.

De la pornographie

– Scène I

Lors d’une halte dans le désert, l’un des convoyeurs arabes du groupe de jeunes femmes en choisit une, qu’il viole. Si l’on ne savait pas qu’il s’agit d’un geôlier et d’une presque prisonnière (nous ignorons quelle est la part de contrainte dans la succession d’événements qui l’ont conduite là), on pourrait penser à une scène de séduction. La fille geint plus qu’elle ne crie, se débat sans violence. Que croit-elle ? Que craint-elle ? Que pense-t-elle ? Que dit-elle ? Nous n’en saurons rien. Nous ignorons d’ailleurs tout d’elle et de ses compagnes ; ce ne sont pas des personnages mais des icônes.

À la fin de la scène, la caméra monte vers la lune pleine. Maintenant que je connais les antécédents d’une excessive radicalité de la camérawoman, je me dis qu’il s’agit peut-être d’une très audacieuse satire du rite de la lune de miel… Sur le moment, la scène est confuse — image et sens.

– Scène II

Les filles sont présentées aux acheteurs. C’est un marché de chair humaine, une foire aux esclaves. La femme qui les vend fait l’article : elle est jeune ! elle est belle ! poitrine superbe ! La scène est d’autant plus violente qu’elle mobilise peu de violence effectivement pratiquée. « Ne l’abîmez-pas ! » dit la vendeuse. « Poitrine superbe ! » répète-t-elle : on fait jaillir deux seins d’un chemisier, chair lumineuse dans le rayon des phares des 4 x 4. Image pornographique, au sens strict d’abord : qui décrit la prostitution. Mais pornographique aussi parce qu’image inutile du corps exhibé. Et répétée. « Poitrine superbe ! » : deux autres seins jaillissent.

– Interlude

Je ne me lasse pas de la contemplation des corps humains en général et de ceux des femmes en particulier. Je ne suis jamais rassasié de peau et de chair : peau, chair et courbes des fesses, des ventres, des poitrines. Les êtres humains rendus à leur nudité, à la fois unifiés et irrémédiablement individualisés par elle, me sont une source d’émotion inépuisable. Peu porté par ailleurs au fétichisme, je me connais pas de préférence (« gros seins », « petits culs », que sais-je…). Et j’apprécie pareillement le corps des femmes pour lesquelles je ne bande pas.

J’ai détesté la vision de ces seins-là. Je n’avais nul besoin de les voir, d’être fait voyeur de ces seins, pour comprendre ce qu’on voulait me (dé)montrer. Ou bien s’agit-il de me faire bander, pour établir ainsi scientifiquement ma complicité avec les trafiquants de femmes ? Quel peut être le sens de la situation ainsi créée : des seins dévoilées sur l’écran ; moi qui souffre dans mon fauteuil ; ma voisine, inconnue qui est venue s’asseoir à mon côté qui geint, se cache les yeux, se frappe les cuisses ?

– Scène III

Un camion transporte plusieurs filles. Le chauffeur, excité croit-on par le coït amorcé entre un convoyeur et une fille détachée du lot (dont on ne comprend pas si elle a un statut privilégié ou si elle est victime de l’amour qu’elle éprouve pour le beau mac), arrête le camion, choisit une fille et la viole.

Le viol menace à chaque instant. OK J’ai vu la fille tirée par le bras, on pourrait me la montrer pleurant, une fois remontée dans le camion. Je ne suis pas idiot.

Or j’assiste au viol. En gros plan. Mais c’est un viol incroyable. Je dis peut-être une bêtise, je manque d’expérience en matière de viol. Voilà. Le convoyeur ouvre sa braguette, prend la tête de la fille et lui imprime un mouvement de va-et-vient très rapide et très violent, rabattant le front de la fille sur son pubis de toute sa force. Je n’ai pas remarqué que la fille ait été contrainte d’ôter un dentier… Ou bien le violeur a-t-il une bite en bois ? Quand il a fini (quoi ?), croyez-vous que la fille régurgite du sperme, comme chez Breillat ? Pas du tout. D’ailleurs Bite-en-bois lui donne une espèce de baiser au coin des lèvres ; c’est dire qu’il ne craint pas d’y trouver son propre sperme (je dis peut-être une bêtise, mais il me semble que, le plus souvent, les mecs hétéros réservent de préférence l’ingestion de leur sperme aux femmes qu’ils violent/dominent).

Quel est le sens, une fois encore, de cette mauvaise pornographie, à la fois ostentatoire et si peu réaliste ?

Il y a précisément dans un autre film israélien récent, Mon trésor, une scène de fellation. Le film de la réalisatrice Keren Yedaya traite également de la prostitution, d’abord pratiquée par une femme, puis par sa fille. C’est la jeune fille qui est amenée, sans contrainte mais avec un souverain mépris masculin, à soulager d’un trop plein de sperme un ancien petit ami, retour du service militaire. La scène est triste, parfaite, subtile. Comme le film et le regard de la réalisatrice sur la jeune fille (Dana Ivgy), fascinante d’énergie, sur son corps, éloigné des canons dominants de la beauté, et parfaitement bouleversant.

– Scène IV

Les filles sont arrivées dans l’établissement, dancing-bordel en bord de mer, qui s’appelle Promised Land. On leur intime l’ordre de se déshabiller entièrement, elle sont coincées par quelques costauds sur une espèce de galerie qui domine les flots. Un des types les passe au jet d’eau, quelque chose entre chahut de bord de piscine et thalasso glauque. On pense à un rite de passage, une humiliation supplémentaire, gratuite et un peu minimaliste pour des filles qu’on va faire violer pour de l’argent. Mais admettons…

Or à quoi pensent les journalistes du Monde et Gitaï lui-même ? Je vous le donne en mille : à Auschwitz !

Je n’invente rien. Lisez Le Monde [4] : « Une hallucinante séquence de déshabillage forcé avant qu’elles soient poussées sous une douche au jet [notez la contorsion pour user du mot douche et éviter de parler d’un tuyau d’arrosage], qui, par sa violence [pas celle du jet, en tout cas], pétrifie autant le spectateur que les gamines déshumanisées, insiste sur le parallèle iconoclaste entre le gazage des juives à Auschwitz par les nazis et la réduction d’innocentes émigrées au rang de marchandises par des citoyens d’Israël. »

« Il est tout de même difficile de ne pas y penser [à la Shoah, dit un autre journaliste J. Mandelbaum] en voyant la scène au cours de laquelle les filles sont passées à la douche. Y avez-vous pensé vous-même ?

Oui, évidemment », répond Gitaï [5].

La question précédente portait justement sur la Shoah comme « référence » du film, et Gitaï a répondu : « Non. La Shoah est un événement unique dans l’histoire de l’humanité, et est devenu à ce titre un référent absolu, y compris sur le plan iconographique, auquel on fait appel un peu trop à la légère à mon sens. »

Donc : Non, mais oui !

Ainsi, on nous montre une demi-douzaine de top-models les miches à l’air, courant et piaillant sous le tuyau d’arrosage d’un maquereau culturiste, et nous sommes supposé(e)s songer aux camps d’extermination nazis !

Est-ce que la « banalisation du nazisme », dont ils ont pourtant plein la bouche, a gangrené à ce point ce qui tient lieu de cervelle à ces gens pour qu’ils voient réellement une métaphore de la chambre à gaz dans ce grotesque arrosage ?

Ou bien s’agit-il, et cela ne vaut pas mieux, d’une métaphore cinématographique ? Le scénario de « L’arroseur arrosé » se retournerait : le [juif] arrosé [de gaz] arrose à son tour, et tel est pris [dans le crime] qui croyait prendre [le tapin]… Et puisque la fausse salle de « douche » dissimulait la vraie chambre à gaz, le passage au jet serait supposé marquer l’équivalence… Mais de quoi ou de qui d’ailleurs ? Maquereaux = Nazis ? C’est ça ? Ah non ? Maquereaux [même juifs] = Nazis ? C’est bien ça ?… Restons-en là, Gitaï aurait mieux fait de s’en tenir à sa méfiance envers des références utilisées « un peu trop à la légère ».

Rideau !

« La question centrale du film, dit Gitaï dans la même livraison du Monde, est celle de l’exercice du pouvoir par l’humiliation d’autrui. »

C’est en effet une question importante. On ne trouve hélas dans le film aucun élément de réponse ou d’analyse qui permette de l’éclairer. On rangera donc Terre promise parmi les tentatives manquées, et Mon trésor parmi les réussites.

Quant à la manière de montrer au cinéma, de cinémato-graphier le corps nu, désirant, et le plaisir, on mentionnera rapidement, pour y revenir peut-être ultérieurement, les tentatives stimulantes et audacieuses de Catherine Breillat (Anatomie de l’enfer) et de Patrick Chéreau (Intimité), et au contraire l’horripilant voyeurisme d’un Brisseau (Choses secrètes).

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[1] Entretien, Cahiers du Cinéma, janvier 2005, p. 42-43.

[2] Cahiers du Cinéma, op. cit.

[3] 23-24 janvier 2005.

[4] Article de Jean-Luc Douin, 12 janvier 2005.

[5] Le Monde, 12 janvier 2005.