À propos de “Comment peut-on être anarchiste?” signalons également…

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Parmi les recensions dans la presse papier ou sur Internet de Comment peut-on être anarchiste ? et les invitations (rencontres ou émissions de radio) dont je me suis fait l’écho sur ce blogue, il convient de signaler également une mention dans Le Monde des livres (daté du vendredi 5 juin) dans une double page intitulée « Anarchie vaincra (sur le papier) ».

La précision apportée entre parenthèse peut paraître superfétatoire dans le supplément « livres » d’un journal. Elle est là, sans doute, pour marquer une distance ironique et bonasse avec le sujet traité.

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Il n’est pas impossible que certaines lectrices et lecteurs de cette double page aient manqué la mention de Comment peut-on être anarchiste ? (voir illustration), qui réunit concision et sèche « objectivité ».

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On pourrait s’étonner du minimalisme de l’écho donné au seul livre évoqué dans ces deux pages qui reflète l’activité militante actuelle et récente d’un anarchiste vivant. Ce malaise se trouvera aisément dissipé dès lors que l’on voudra bien prendre en compte le fait que, pour des journalistes, il n’existe de bons anarchistes que morts, universitaires, ou rangés des barricades depuis des lustres (les cumulards sont appréciés).

Il serait déshonnête de ne pas signaler également, puisque telle est la formule sacramentelle, une contribution de Claude Pennetier, l’un des maîtres d’œuvre du « Maitron » (comme il est précisé) qui s’aventure à décrire les diverses tendances de l’anarchisme français contemporain. Malheureusement, il n’a jamais entendu parler ni des groupes autonomes (qui réunissent sans doute aujourd’hui davantage de militant(e)s que les organisations) ni du communisme libertaire (il ne saurait donc exister d’Organisation du même métal, et tant pis pour l’OCL). Pennetier, puisqu’on est là pour parler bouquins, évoque les nombreuses rééditions : « Bakounine, Kropotkine ou même Daniel Guérin… ».

Comme ami de l’auteur et préfacier de la réédition de Bourgeois et bras-nus. Guerre sociale durant la Révolution française 1793-1795 (Libertalia, 2013), ce « ou même Daniel Guérin » m’a laissé rêveur…

Bref, comme cela leur prend tous les dix ans environ, les journalistes nous rappellent, à nous autres anarchistes, que notre place est sur les étagères (je n’en manque pas), et au cimetière (je musarde autant qu’il est possible, mais…).

Trop aimables, vraiment.

DOMMAGES DE GUERRE. Chap. III. «“Réalisme” et résignation».

Dommages de guerre

 

Je donne ci-dessous le troisième chapitre de Dommages de guerre, «“Réalisme” et résignation», édité en l’an 2000 par L’Insomniaque. Ce chapitre est particulièrement consacré à l’analyse de l’attitude des libertaires français face à la guerre menée au Kosovo.

[C’est au moment de transférer les textes depuis mon ancien site sur le présent blogue que je constate qu’à la suite d’une confusion, et sans doute d’un splendide acte manqué, ce texte avait été remplacé sur le site par un double de l’enregistrement — sur le même sujet — d’une émission de Radio libertaire. Voici le tir rectifié.]

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

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Oh! ne les faites pas lever!

C’est le naufrage…

Arthur Rimbaud, Les Assis.

Responsable du projet « Santé mentale » mis en place cinq ans plus tôt en Bosnie par Médecins du monde, un psychiatre décrit ainsi, en 1999, les détériorations men­tales subies par les réfugiés du Kosovo fuyant l’armée, les milices serbes, et les bombardements de l’OTAN : « La réponse aiguë, avec sidération, perte des repères temporo-spatiaux, perte de la notion même de l’événement traumatique, au cours du premier mois ; le stress post-traumatique, qui peut prendre place au cours de la phase qui va de un à six mois après le traumatisme ; et, au-delà de six mois, des troubles de l’adaptation[1]. » On ne peut qu’être frappé de l’exactitude avec laquelle la description de la première phase, dite aiguë, s’ap­plique, en France, aux milieux révolutionnaires et singulière­ment au mouvement libertaire[2] qu’on aurait pu croire immu­nisé contre la résignation par une haine de l’État et un antimilitarisme constitutifs. Et pourtant…

La sidération est, d’après Littré, l’état d’anéantissement produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. Quel terme pourrait mieux caractériser l’apathie quasi générale des révolutionnaires, en ce printemps 1999 où le plus prosaïque des bombardements est vendu par les états-majors et la télévision comme une version domestique de la Guerre des étoiles, la bonne conscience humanitaire en sus ? Les primitifs superstitieux levaient avec terreur leur regard vers les cieux; anarchistes farouches, antifascistes radicaux et contempteurs maniaques du spectacle (le concentré et le diffus) baissent le nez devant leur écran de télévision, acceptant les sanglants augures qu’il dispense dans un halo bleuté avec la même résignation, la même abdication de la pensée, la même crédulité que la plus sotte des midinettes consultant l’horoscope. Ah non ! décidément, le monde n’est pas tendre à qui prétend le bouleverser, et la vie même semble se rire de qui veut la changer, prouvant — dès qu’elle cesse d’être quotidienne — qu’elle peut être pire encore qu’à l’accoutumée. N’allez pas dire au plus debordiste des révolutionnaires que c’est là précisément la réaction qu’on attend de lui, l’absence de réaction devrais-je dire! Il s’y connaît en complot. Il s’est méfié de tout : du journal, de la police, et même de la météorologie nationale ! Cette fois, le temps est à la guerre, ses rhumatismes le lui confirment. Et si malgré tout le soupçon lui vient que le monde en guerre est mené par ces maîtres qu’hier il affectait de mépriser, et que l’écœurante bouillie de sang, de larmes, de sperme (en parts égales ; faire revenir) qu’on lui sert à l’heure des repas a la même origine, et par tant la même fonction hypnotique qu’elle a toujours eue, il se cabre, se maîtrise, et peut-être s’estime pour cela. C’est ici que le comportement des militants se démarque de celui des réfugiés; si ces derniers présentent des troubles de l’adaptation, la guerre provoque chez les militants un grave prurit d’adaptation au monde. Car enfin, peut-on toujours douter ? Est-il sain ou raisonnable de toujours dire non ? La critique n’est-elle pas quelquefois trop aisée, quand l’art de la guerre est, lui, toujours difficile ? N’y a-t-il pas de la grandeur dans le renoncement, comme il y a de la douceur dans l’abandon… Eh pardieu, ce sont de grandes et bonnes questions de psychologie religieuse, mais les révolutionnaires sidérés ne se les posent pas. Ils jouissent simplement du plaisir — certes un peu coupable, mais la transgression est une épice — de ressentir enfin la même chose que leurs semblables, au même moment, devant le même écran, qu’ils croient scruter, quand en vérité c’est l’écran qui les surveille.

Interrogé sur l’utilisation par le gouvernement serbe, à des fins de propagande, d’un slogan publicitaire de sa marque (Just do it !) un responsable de Nike déclare, exprimant sans le savoir un désarroi partagé par beaucoup de révolutionnaires : « C’est tellement loin de nous, de tout ce qu’on est, de tout ce qu’on veut faire, qu’il n’y a rien à dire, rien à en penser[3]» C’est qu’en effet, du côté de l’OTAN, le chantre du social-libéralisme Tony Blair n’hésite pas, lui non plus, à pratiquer le détournement idéologique, affirmant sans vergogne : « Nous ne nous battons pas pour des territoires mais pour des valeurs. Pour un nouvel internationalisme. » Le terme, explique doctement le journaliste du Monde tout juste revenu de son Robert en douze volumes, « a quelque chose à la fois de suranné et de sulfureux, qui évoque les premiers temps du mouvement ouvrier et l’ère des révolutions[4]. »

C’est reparti comme en 14 !

Guerre, révolution, et mouvement ouvrier au début du XXe siècle, l’évocation n’est pas si désuète que les maîtres du monde la dédaignent. Ainsi découvre-t-on que la formation universitaire de Jamie Shea l’a préparé à jouer quotidiennement sur CNN le représentant de commerce de l’OTAN. Sa thèse d’histoire contemporaine à Oxford s’intitule « Les intellectuels européens et la guerre de 14-18 [5] ».

La Première Guerre mondiale fut la défaite, définitive à ce jour, de l’internationalisme révolutionnaire. La pitoyable répétition du Kosovo montre que ce qui se joua, et fut perdu alors, n’a été ni compris ni dépassé. Au contraire, devrais-je dire, puisque les débats du début du siècle (qui se prolongèrent jusque dans les années 1930) eurent lieu au grand jour, relavés malgré la censure par les personnalités en vue du mouvement et par sa presse, tandis que bien des libertaires actuels ont jugé plus prudent de confiner leurs états d’âme dans les conversations particulières (pas avec n’importe qui !) ou le bulletin intérieur de leur groupe. Tel militant d’une organisation ayant pris position clairement contre la guerre peut parfaitement laisser entendre en privé qu’il se félicite de la correction infligée « aux Serbes » ; face à un opposant, il se retranchera discrètement derrière la position confédérale. Lorsque la discussion s’affiche, elle ne vise pas à combattre les thèmes de la propagande officielle dans l’esprit de militants hésitants, mais à justifier une confusion que l’on s’avoue incapable de dissiper. L’inconséquence est revendiquée comme un providentiel antidote du dogmatisme ! Lire la suite

Cartographie de l’anarchisme expliquée à mon père (mars 2014)

La maison d’édition canadienne et francophone LUX a entrepris la publication de petits livres de vulgarisation sur l’anarchisme, ce qui est une heureuse initiative qui mérite d’être saluée (pardon pour le cliché).

J’en ai lu deux que je vais évoquer en commençant par le dernier consulté. Celles et ceux qui me lisent depuis longtemps savent que je suis un piètre chroniqueur de livres, au sens où le plus souvent — sauf quand il s’agit de signaler une petite merveille comme Dernier chapitre de Gérard Lambert-Ullmann — j’ai tendance à prendre prétexte de la recension de tel livre pour aborder l’un des thèmes dont il traite, voire pour chicaner l’auteur sur un détail qui occupe un trois cent soixante-douzième de l’ouvrage. Autant vous le dire tout de suite, ça n’est pas moi qui vais changer…

J’ai pourtant fait un effort en rendant compte sur mon blog La Révolution et nous d’un autre livre publié par LUX, précisément écrit par l’un des auteurs du livre dont je vais parler, Francis Dupuis-Déri, à propos du concept de démocratie. Là je sens que mon effort se relâche ; l’âge, sans doute…

anarchie-explique-siteOr donc, Dupuis-Déri publie avec son père Thomas Déri, un livre intitulé L’Anarchie expliquée à mon père. Voilà qui nous change agréablement des sempiternels « …expliqué à ma fille », même si l’effet aurait été mieux ajusté avec une petite présentation pleine d’esprit. Là non, ça commence sec et rêche : « Comme disait déjà Bernard de Chartres au XIIe siècle ».

Le parti pris du dialogue fils-père est plutôt astucieux, même s’il aurait mérité un peu plus de légèreté dans l’exécution. Il s’agit de faire « passer » le maximum de références, de noms et de citations sans avoir l’air de les asséner aux lectrices et lecteurs.

Certes, mais c’est la loi du genre, chaque lectrice ou lecteur un tant soit peu féru(e) d’anarchisme aurait souhaité tel exemple plutôt que tel autre, omis tel penseur, pour mieux mettre tel autre en valeur, etc.

Tel quel, je ne doute pas que le bouquin, d’ailleurs d’une modestie sympathique, puisse éclairer et fournir en pistes de réflexions et de lectures un lectorat curieux.

Ça se gâte !

Page 34, Dupuis-Déri évoque l’anarchisme « officiel », celui qui se revendique comme tel (si j’ai bien compris). À propos de la France, il écrit :

« En France, il est porté par la Fédération anarchiste (FA), dont la première mouture a été fondée au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Elle dispose d’un journal, Le Monde libertaire, d’une librairie à Paris et d’une radio. D’autres organisations existent, comme Alternative libertaire (AL), sans compter les dizaines de collectifs autonomes ou le réseau des squats. »

La première affirmation — selon laquelle l’anarchisme serait en France « porté » par la FA — est ridicule. Il ne suffit pas de mentionner les « dizaines de collectifs autonomes », il faudrait préciser que le total de leurs membres est supérieur au 500 adhérent(e)s — et non pas nécessairement militant(e)s — de la FA. Accessoirement, tant qu’à citer AL, l’auteur pourrait aussi citer l’Organisation communiste libertaire (ou bien ça se sait jusqu’à Québec qu’ils acceptent des patrons lock-outers ?).

Mais l’essentiel n’est pas là. C’est dans une omission monumentale que réside la malhonnêteté de cette description. Pour Dupuis-Déri, littéralement, la Confédération nationale du travail (CNT) n’existe pas ! Or si une organisation a « porté » et pour mieux dire incarné le renouveau de l’anarchisme depuis l’an 2000, c’est évidemment la CNT (et pas du tout la FA, souvent incapable, lors des mouvements sociaux d’importance ces quinze dernières années de trouver un(e) vendeur/deuse pour diffuser le ML dans des manifs de 100 000 personnes). Dupuis-Déri ne peut évidemment ignorer l’existence de la CNT, même s’il peut en sous-estimer l’importance (signalons au passage que le nombre des adhérents de la CNT est entre 4 et 7 fois supérieur à celui des adhérents FA). Il a donc choisi de mentir par omission. Certes, on peut arguer du fait que la CNT est un syndicat anarcho-syndicaliste et non une organisation « spécifique », on peut même défendre un point de vue anti-syndicaliste, ce qui ne me choque nullement. On ne peut juste pas faire ce que Dupuis-Déri a choisi de faire. Le prenant en aussi flagrant délit de mensonge sur un point précis, je me demande ce qu’il en est du reste, sur des faits et des auteurs dont j’ignore tout. C’est l’inconvénient d’être malhonnête… Ça n’incite pas à la confiance.

Une remarque sur le fond, et avant de revenir sur les merveilleux jouets dont « dispose » la FA parisienne : le livre donne, une fois mis de côté l’omission scandaleuse sus-citée, une idée absolument bordélique de l’anarchisme. En partie justifiée, hélas. Ce serait un travail de longue haleine d’examiner la question de savoir si c’est bien cela le « mouvement anarchiste ». L’Auberge espagnole (sans la CNT ! ce qui est un peu fort). Ainsi rencontre-t-on à la page 188 la notation suivante :

« D’autres anarchistes, mais c’est plus rare, proposent l’asexualité, c’est-à-dire l’abstinence, pour ne pas dominer (pour un homme) ni être dominée (pour une femme). »

Vous imaginez la même phrase à propos de n’importe quelle autre tendance du mouvement ouvrier révolutionnaire ?

« D’autres trotskistes, certes minoritaires, ont carrément arrêté de niquer. “Je ne leur propose plus rien, nous déclare l’un d’eux, et elle me foutent la paix !” »

Non, hein ! Eh bien avec les anarchistes, ça passe. On les voit, ces malheureux(ses) « proposer » l’abstinence, c’est-à-dire notez le bien proposer une abstention, un non-agir (des anarcho-boudhistes ?).

Une tendance, rare d’accord, mais tout le monde a le droit de ne pas vivre, et l’addition de tous ces fêlé(e)s… eh bien papa, c’est l’anarchie !

Ayons une pensée émue pour le pauvre Sébastien Faure, partisan de la « synthèse » (dont s’inspire en principe la FA) entre individualistes, anarcho-syndicalistes et communistes libertaires (la « synthèse » étant en réalité une pénible cohabitation). Les anarchaféministes, on comprend ! Quelques chrétiens tolstoïens, passe encore ! Des naturistes vegan, OK ! Mais les j’nique-plus-j’m’en-vante, où voulez-vous les mettre ? (Euh, non chèr(e)s camarades, c’est un malentendu, personne n’avait l’intention…).

Ah ! une coquille à corriger si le livre connaît un retirage : p. 75, la DCRI n’est pas obsédée par une mouvance « anarcho-autonomiste » façon bretonnante, mais « anarcho-autonome ». Il y a sur ce blogue quelques bons textes à lire sur cette chimère.

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J’ai annoncé que j’allais revenir sur l’un des merveilleux outils dont « dispose » la FA, on va voir pour quoi faire, je veux parler du Monde libertaire. Un correspondant m’envoie un supplément gratuit (n° 48) au numéro 1732 de ce quinzomadaire, daté du 27 février 2014. Au milieu de contributions plus ou moins anodines ou même sympathiques, je relève les prestations remarquables de deux crétins. Le premier signe à la une un articulet qui cherche laborieusement à moquer J.-L. Mélenchon pour avoir viré un candidat de son parti, coupable d’avoir publiquement trinqué avec Yves Guéna. Le personnage sévit jadis au cabinet du premier ministre Michel Debré, fut plusieurs fois ministre du général de Gaulle, notamment de l’Information, puis des Postes et Télécommunications, chargé par Pompidou de mettre au pas les radios périphériques trop indépendantes du pouvoir en mai 1968. Bref une belle carrière d’ordure d’État. Sa description dans le Monde libertaire, quinzomadaire de la Fédération anarchiste :

« Yves Guéna, une personnalité respectée par tous à Périgueux, gaulliste, résistant, ancien président du Conseil Constitutionnel, nonagénaire. »

Page 5, maintenant, un galimatias[1] sans titre possible à distinguer, à propos de la censure d’un spectacle du triste Dieudonné, dont il nous est dit, sans rire semble-t-il, qu’il est « accusé d’antisémitisme ». « Accusé », tandis que M. Valls est « spécialiste du racisme anti-immigrés en général et anti-Roms en particulier ». Si M. Valls est tout cela, c’est donc, sous-entend le crétin, que Dieudonné est innocent. Le galimatias se clôt sur un clin d’œil complice à l’intention des ahuris qui croient défier un « système » en reproduisant le signe de ralliement des dieudonnistes, la « quenelle ».

Tout ça est minable, à gerber. Ça n’est pas la première fois, et ça n’est pas la dernière (vive la « synthèse » !).

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Ajout 1. (11 mars [mon papier a été mis en ligne le 9 mars 2014]). Un certain nombre de militant(e)s de la FA ayant refusé de diffuser le « gratuit » évoqué ci-dessus, en raison semble-t-il du seul article signé « Michel », les exemplaires ont été pilonnés. Les deux crétins, non.

Ajout 2. (15 mars). La FA a officialisé sa position par un communiqué dont je tire cet extrait : « Il s’agit bien évidemment d’une erreur, la personne ayant écrit cet article ne fait pas partie de notre organisation et ne représente pas davantage notre position politique. Nous allons rechercher collectivement la source de ce dysfonctionnement. »

Bonne chance !

Pas un mot sur l’éloge de Guéna. Il est vrai que son auteur est bien membre de la FA, lui.

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[1] Dont on peut lire une critique méritoire sur le blogue de Floréal.

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En voilà assez, changeons-nous les idées avec le second livre de cette chronique : Cartographie de l’anarchisme révolutionnaire, de Michael Schmidt.

couv-cartographie-siteL’auteur tient une gageure de même dimension que celle des Déri, résumer en moins de deux cent pages l’histoire d’un mouvement. Cependant, notez l’adjectif « révolutionnaire » dans le titre ! Si les anarchistes dont il est ici question sont abstinents, du cul ou de la bouteille, ils n’en font pas le ressort de leur action. C’est reposant.

Schmidt adopte, pour réécrire l’histoire de l’anarchisme la métaphore des « vagues » successives, la première vague de 1868 à 1894, la cinquième de 1990 à nos jours. Je ne suis pas complètement convaincu de la pertinence de cette métaphore, devenue un lieu commun à propos du féminisme par exemple, mais reconnaissons qu’elle permet de situer des périodes historiques sans être obligé de s’en justifier de manière trop rigoureuse.

On peut faire la même remarque à propos de ce livre qu’à propos du précédent : la nécessité de la concision entraîne des choix, par nature discutables. Mais l’ensemble est tenu et cohérent.

De plus, le choix de déplacer le regard, depuis l’Europe occidentale vers d’autres régions de la planète, Amérique latine, Antilles, Asie, Afrique, etc. est assez rare pour être signalé. Les pistes vers des documents en ligne sont nombreuses et permettent de prolonger utilement la lecture.

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Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Thomas Déri & Francis Dupuis-Déri, L’Anarchie expliquée à mon père, 240 p., 10 €.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Michael Schmidt, Cartographie de l’anarchisme révolutionnaire, 187 p., 14 €.

VAISSELLE SALE EN FAMILLE. Un patron anarchiste est un patron (2013)

copy-capture-d_ecc81cran-2014-11-09-acc80-01-10-09-e1415491935357.pngLa lettre ci-dessous a été adressée aux personnes qui ont lancé au milieu des années 2000, à Paris, un restaurant-bar-librairie, baptisé « La Passerelle ». Deux d’entre elles (sur trois) étaient bien connues dans le milieu anarchiste, notamment pour avoir milité à l’Organisation communiste libertaire (OCL). Elles sollicitèrent le soutien d’un assez grand nombre de gens : camarades sous la forme de parts dans la société, clients sympathisants dans le cadre d’une association des Amis de La Passerelle, pour ne rien dire de celles et ceux qui vinrent, par solidarité, travailler gratuitement dans ce nouveau lieu « militant » (lequel accueillit en effet nombre de débats et fêtes politiques).

La lecture de la lettre donne une idée suffisante des découvertes que nous fumes quelques-un(e)s à faire sur les dessous de l’entreprise et les motivations des copy-capture-d_ecc81cran-2014-11-08-acc80-23-10-36.pngentrepreneurs. L’affaire fut revendue l’année suivante, avec un considérable bénéfice, sans que les associé(e)s d’un jour ou les adhérent(e)s des Amis (à qui nul ne proposa de rembourser leurs cotisations) en fussent informé(e)s. Les salariés furent mis devant le fait accompli… se syndiquèrent à la CGT et firent grève contre leurs employeurs anarchistes (voir en annexe l’article de Politis).

Anticipons sur les réactions du lecteur non prévenu :

— Menteurs, voleurs, escrocs, sont-ce pas là en somme des qualités qui ont servi à bien des illégalistes ? J’en conviendrais, pour peu que ces talents s’exercent au dépens des banques, et non au dépens des camarades au moyen des banques.

— Pourquoi n’avoir pas donné, comme j’en menaçais ses destinataires, une publicité immédiate à cette missive ? Sans doute parce qu’il est désagréable d’avouer s’être laisser berner avec une telle innocence, à un âge aussi avancé. Or, si la même nausée m’a repris à chaque tentative, la même colèreCapture d’écran 2014-11-09 à 01.11.00 me revient à chaque fois qu’il faut détromper un nostalgique mal informé. Je mets donc, une fois pour toutes, les pieds dans ce plat jamais lavé. J’ai choisi de ne pas indiquer les prénoms des anciens camarades concernés. Dans mon esprit, cet anonymat est infâmant.

Après cela, quelle « morale » généralement utile tirer de cette navrante aventure ? Au moins celle-ci : un anarchiste qui devient patron, dans la limonade, le BTP ou l’imprimerie, devient… un patron. Lire la suite

TERRORISATION : LA PEUR COMME ARME ET COMME MARCHANDISE (2011)

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éjà remarqué comme auteur de L’Ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine (La Découverte, 2009), Mathieu Rigouste vient de publier chez Libertalia, dans la même collection « À boulets rouges » où j’ai publié La Terrorisation démocratique, un essai très complémentaire du mien. L’auteur y traite en détail d’un aspect que je n’ai fait qu’évoquer : Les Marchands de peur. Il est sous-titré : La bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire. Il démontre notamment comment un certain nombre de personnages, tels Alain Bauer et Xavier Raufer, sont parvenus à maîtriser les deux « manettes de commande » de la production et de la vente de peur. D’une part ils occupent des postes dans des institutions ad hoc et des médias, au sein desquels ils théorisent la fabrication des menaces, extérieures ou intérieures, qui sont censées justifier un arsenal juridique (que j’ai analysé) et militaro-policier ; d’autre part, ils vendent directement, aux entreprises ou aux collectivités locales, leur « expertise » en matière de « sécurité ». L’immense avantage de ce système est de s’auto-alimenter, une fois lancé. « En l’occurrence, c’est bien la sécurisation qui fait augmenter le “sentiment d’insécurité”. Ainsi, plus on déploie de policiers dans une zone, plus se répand l’idée que la zone est “à risques”. » (p. 20)

Fidèle au «cahier des charges» de la collection, le livre de Rigouste est facile à lire, court (150 p.) et bon marché (8 €).

On aimerait pouvoir attribuer les mêmes qualités au livre de Serge Quadruppani intitulé La Politique de la peur (Seuil, coll. « Non conforme »). Certes facile à lire (mais l’auteur avait habitué son lectorat à une écriture, ici absente), et correctement documenté, l’ouvrage est plus long d’un tiers et plus de deux fois plus cher (la remarque vaut dans une comparaison avec le livre de Rigouste comme avec le mien).

J’avais cité en bibliographie le premier livre de Quadruppani sur la question (L’Antiterrorisme en France, ou la terreur intégrée : 1981-1989, La Découverte, 1989). Il cite honnêtement La Terrorisation, à trois reprises, dans La Politique de la peur.

Si les bonnes manières se trouvent ainsi heureusement illustrées de part et d’autre, exercice méritoire de la part de gens qui ne se saluent plus depuis quinze ans, il était un motif particulier d’attendre l’ouvrage de Quadruppani. Son livre de 1989 lui donnait une légitimité incontestable sur le sujet, mais le fait de publier après La Terrorisation, paru en 2009, présentait évidemment une difficulté. Pour le dire rapidement : il fallait faire visiblement mieux, ou au moins aborder le sujet, identique, d’une autre manière. Lire la suite