BNF : l’Enfer interdit aux mineur(e)s ! (2007)

Qu’évoque pour vous la mention « Enfer 69 » ? Si vous imaginez que c’est le numéro de la fournaise infernale réservée aux damné(e)s du tête-bêche, vous ne brûlez pas du tout. C’est la cote, à la Bibliothèque nationale, de L’Étourdi, roman galant, Bruxelles, 1882.

L’Enfer est une cote de la BN qui rassemble, depuis la fin des années 1830, les ouvrages jugés contraires aux bonnes mœurs. Dans ses débuts, elle était alimentée par les saisies judiciaires effectuées chez les imprimeurs. Guillaume Apollinaire, Fernand Fleuret et Louis Perceau, tous trois amateurs et éditeurs érudits d’érotiques en dressèrent un premier catalogue imprimé en 1913. Pascal Pia a donné un ouvrage scientifique, précieux outil de travail pour la période allant des origines au milieu des années 1970 : Les Livres de l’Enfer (Fayard, 1998). Fermé (comme cote) en 1969, l’Enfer était rétabli en 1983 pour des raisons de commodité bibliographique. N’y sont inclus désormais que des ouvrages anciens qui avaient fait l’objet de poursuites. Les cotes Enfer sont accessibles à la BN dans les mêmes conditions que toutes les autres. Le département des Estampes et de la photographie a également sa cote Enfer.

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Les responsables de la BN ont eu l’idée d’organiser une exposition sur cette particularité peu connue des collections. Elle est intitulée « L’Enfer de la bibliothèque, Éros au secret ».

J’ai d’abord cru à un trait d’humour en lisant sur le programme publié dans la revue Chroniques de la Bibliothèque nationale de France (n° 41, nov./déc. 2007) : « Exposition interdite aux moins de 18 ans » !

Mais non, interdite aux mineurs, « Éros au secret » l’est bel et bien ! Et les bras m’en sont tombés !

Que des jeunes adolescent(e)s puissent « apprendre quelque chose » dans une telle exposition, j’en doute un peu. Mais la perspective n’est-elle pas merveilleuse ?

Nul n’ignore aujourd’hui, dans les cours de récréation, ce qu’est un gang-bang, un snuff movie ou une éjac faciale. Pourquoi ne pas laisser une chance aux préadolescent(e)s de découvrir les termes gamahucher, mentule et tribade ?

Aux admirateurs pré pubères (et aux autres) de Rocky Sifredo, pourquoi ne pas enseigner le nom de Giacomo Casanova, qui savait, lui-aussi, ce que tailler une plume veut dire ?

Ce que toutes et tous ont vu sur Internet cent fois représenté en photographies et vidéos en couleurs d’un réalisme de boucherie, pourquoi ne pas leur révéler qu’on l’a traité par les techniques de la gravure, de l’aquarelle et de la photo noir et blanc argentique ? Pourquoi dissimuler Peter Fendi, Uzelac et Man Ray ?

Qu’on me dise lequel des textes de l’Enfer n’est pas disponible aujourd’hui, y compris librement aux mineur(e), dans les librairies, et souvent au format poche ? Qu’on me montre une photo pornographique du siècle dernier qui puisse étonner et choquer un(e) internaute de 12 ans.

Quels imams ou quels curés a-t-on voulu par avance désarmer ? Au moins à cette dernière question, la même livraison de Chroniques de la BNF apporte une réponse, qui vaut son pesant d’eau bénite.

Les deux commissaires de l’exposition Marie-françoise Quignard et Raymond-Josué Seckel sont interrogés par Marie-Noëlle Darmois, laquelle, dans un style faux-cul très pur, formule ainsi son interrogation :

« Cette interdiction est-elle un handicap ou peut-elle induire des effets positifs ? »

Admirez la richesse d’un procédé que l’on peut décliner à l’infini : « M. le ministre de l’Économie, cette falsification des chiffres du chômage est-elle un handicap ou peut-elle induire des effets positifs ? » Et la réponse, évidemment :

« Nous ne pensons pas que cela soit un handicap. Cette interdiction est une mesure de prudence prise par la Bibliothèque afin que quelque ligue de vertu ne puisse nous reprocher de pervertir la jeunesse. […] La notion d’interdit peut donner envie à des adolescents de la transgresser et peut inciter certaines personnes à voir cette exposition uniquement pour ce motif. Il est possible aussi que cette interdiction entraîne une polémique, fasse débat et que certains veuillent juger sur pièces : était-il nécessaire de mettre en avant un tel affichage. […] Il reste que, à défaut de voir l’exposition, ceux-ci [les mineurs] pourront toujours consulter le catalogue qui n’est assorti jusqu’ici d’aucune clause restrictive et qui, nous l’espérons, se trouvera dans de nombreuses familles. »

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Nous en sommes de nouveau là : la Bibliothèque nationale, en revenant sur une tradition de pudibonderie désuète, écarte « par prudence » les adolescent(e)s de moins de 18 ans de ses salles d’exposition ! On pourrait lui reprocher de « pervertir la jeunesse »… Comment ne pas voir que c’est tendre le cou aux intégristes, qui pourront s’appuyer sur cette pusillanimité pour reprocher à la BN de porter atteinte aux convictions religieuses ; cela s’est vu ! « Ils avaient conscience du caractère choquant de leur exposition puisqu’ils l’on interdite aux mêmes aux mineurs ! »

C’est le choix de la bêtise, de la peur et de la défaite.

La deuxième phrase de la réponse de nos commissaires montre qu’ils prennent les adultes aussi pour des imbéciles. L’interdit aux mineurs est destiné non seulement aux intégristes, mais aux adultes en général, qui brûleront de voir ce que l’on refuse de montrer à leurs enfants… Sont-ils seulement niais ou un peu tordus dans leur tête, nos braves commissaires ?

Cerise sur le gâteau de l’hypocrisie, le catalogue, lui, n’est pas (pas encore !) interdit aux mineur(e)s et nous incitons les « familles » à l’acheter. Passons sur la contradiction ridicule entre la démarche et les propos et lisons l’avertissement qui précède l’entretien dans la revue Chroniques :

« L’exposition étant interdite aux mineurs, le lecteur de Chroniques [la lectrice de la revue ira se faire foutre, cela n’est point hors sujet] ne trouvera dans le magasine qu’une iconographie décalée, déclinée autour du visuel de l’exposition et de la couverture du catalogue [38 euros, une misère], qui, nous l’espérons, lui donnera néanmoins l’envie d’aller juger sur pièce. »

Chacun sait que la revue de la BNF est avidement dévorée tous les deux mois dans les cours de récréation des écoles maternelles ! Mais tout de même, puisque les bambins peuvent « jusqu’ici », économiser sur leur quatre heure pour s’offrir le catalogue plein d’images à eux interdites dans l’exposition, à quoi rime ce grotesque avertissement ? Et au fait, à quoi ressemblent ces images si « décalées » ? Elles sont au nombre de trois et représentent un personnage aux traits fins, à la bouche rouge et aux cheveux longs, donc assez féminin dans notre lexique culturel. Mais la voilà, la « lectrice » de Chroniques ! Pour l’instant, elle lit le catalogue de l’exposition. Sur la première image, elle écarquille les yeux, n’en croyant pas leur témoignage ; sur la seconde, son visage disparaît entre les pages, elle louche sur un détail ; sur la troisième, elle lève les yeux aux ciel et pince les lèvres comme on le fait pour dire « N’iiiiimporte quoi ! ». Bref, la lectrice est gentiment choquée. Comme vous avez bien compris le procédé ci-dessus décrit, vous savez que vous devez à cet instant être saisi(e) d’un impérieux désir de savoir ce qui peut ainsi choquer cette lectrice de papier…

L’interdiction aux mineur(e)s de l’exposition « Éros caché » est une niaiserie ; mais c’est aussi et surtout un mauvais signe pour la liberté de d’esprit. Qu’il soit donné à la société par la Bibliothèque nationale est un détail navrant.

Amateur d’érotisme comme lecteur et comme auteur et familier des livres de l’Enfer, je ne me ferai pas le chaland de pareille « exposition ». J’incite vivement chacune et chacun à satisfaire ailleurs et autrement sa légitime curiosité de l’art d’aimer et de ses représentations artistiques.

« Cène de ménage » chez les marchands de vent (2005)

L’Église catholique veut censurer les publicitaires

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Les évêques visent juste en s’attaquant à la publicité : c’est bien elle, en effet, qui a relayé dans le capitalisme post-moderne la religion dans le rôle de fabrique sociale de l’imaginaire.

De plus, les responsables catholiques espèrent que la censure d’une affiche vantant une marque de prêt-à-porter suscitera moins d’hostilité que celle d’un film ou d’un livre.

J’avais signalé, en 1997, le retour à l’offensive de l’Église catholique[1] via notamment la création par l’épiscopat de l’association Croyances et libertés. celle-ci est une machine de guerre idéologique et juridique destinée à introduire l’idée religieuse de blasphème (à l’origine : parole de mauvaise augure) dans une jurisprudence laïque, et à réoccuper un terrain abandonné trop longtemps aux seuls intégristes.

L’affaire de l’affiche publicitaire pour Marithé et François Girbaud est intéressante dans la mesure où son caractère érotique est discret, contrairement à ce que prétend l’association épiscopale. On sait qu’il s’agit d’un pastiche de la Cène, notamment peinte par Léonard de Vinci, dernier repas qu’aurait pris, selon la légende biblique, le Christ en compagnie des apôtres.

Sur douze apôtres, répartis en quatre trios, onze sont ici des femmes (jeunes, jolies, très minces, poitrines de pré-adolescentes). Un seul personnage masculin, debout, de dos (le dos nu), entre les jambe d’une apôtre assise, la tête reposant sur l’épaule d’une autre, debout. Les mais gauches des deux jeunes femmes se recouvrent sur le flanc de l’homme.

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Je ne crois pas, contrairement à ce qu’avance un journaliste du Monde[2], que ce soit « lui qui focalise les passions [sic] », davantage que les femmes qui l’entourent. L’avocat des évêques assure qu’il est « nu, dans une attitude lascive ». Il n’est que torse nu, même si son jean comporte à la taille une pièce surpiquée d’une couleur différente qui peut donner l’impression qu’il s’agit d’un caleçon que le jean, porté sur les fesses, dévoilerait.

Non, le scandale, c’est évidemment que c’est UNE Christ que cette Cène nous montre ; une fille de dieu aux longs cheveux châtains ondulants jusqu’à la taille.

Pour qui douterait du sexe de cette Christ au torse androgyne, le publicitaire a disposé devant elle, outre trois poissons, symboles chrétiens (je crois qu’il s’agit de maquereaux !), deux figues, dont l’une est ouvertes en deux. On sait que ce fruit symbolise depuis l’antiquité à la fois le sexe de la femme et l’anus[3].

Voilà qui chatouille, comme n’a pas manqué de la remarquer le magistrat auteur du jugement, le « tréfonds des croyance intimes » d’une secte patriarcale, misogyne et antisexuelle.

La Cène a déjà été interprétée/parodiée par d’autres publicitaires (pour la marque Volkswagen en 1997) et par des artistes contemporains (Andy Warhol a remplacé les apôtres par des motos). Je souhaite attirer l’attention ici sur une autre satire, autrement violente et sexualisée : celle intégrée par c à son film Viridiana, palme d’or au festival de Cannes en 1961, censuré par le régime franquiste.

Je ne peux mieux faire que d’extraire la citation suivante du livre que je suis en train d’écrire[4] :

« Lors d’un banquet organisé par des gueux en l’absence de leur bienfaitrice, une pauvresse annonce qu’elle va prendre l’assemblée en photo avec l’appareil « que lui a donné son papa ». Les convives prennent la pose dans une évidente parodie de la Cène — le repas que, dans la légende biblique, le Christ prend avec ses apôtres, la veille de la Passion. Au moment où l’on s’attend à l’éclair d’un flash, la mendiante soulève ses jupes et exhibe son sexe, déclenchant un tonnerre de rires et d’exclamations. Voyez, dit-elle en somme, et prenez-en de la graine, ceci est la chair, la seule icône vraie, le reflet inversé du monde qui conjure les mauvais augures doloristes, ces obscénités, et illumine la vie. »

On voit que les tréfonds intimes sont ici fouaillés, et la religion traitée pour ce qu’elle est : une hypocrite obscénité.

Le film de Bunuel étant susceptible d’être diffusé à tout moment dans les cinémathèques, les festivals, et à la télévision (il est disponible en DVD), les évêques se doivent logiquement d’en exiger la censure !

On peut prévoir qu’ils tenteront l’aventure un jour ou l’autre, et d’autant plus sûrement qu’ils auront effectivement réussi à introduire le blasphème dans la jurisprudence. D’autant plus encore qu’ils n’entendent pas laisser aux musulmans le terrain de la lutte pour l’ostentation religieuse. En témoignent les immenses calicots accrochés aux églises à l’occasion des fêtes catholiques ou la croix de bois dressée devant Notre-Dame à Noël 2004.

Répétons ici que la « liberté de croyance » est une contradiction qu’il n’est envisageable de tolérer qu’à la seule et sine qua non condition qu’il est permis à chacun(e) d’en rire, gaiement ou cruellement, selon l’humeur.

Si les sectateurs de l’une ou l’autre des religions existantes ou à venir prétendent régenter l’affichage public, l’expression artistique ou la tenue vestimentaire des femmes, il faudra faire subir aux signes ostentatoires de leurs cultes le même sort que les militant(e)s antipublicité réservent aux affiches qui recouvrent les couloirs du métropolitain.

Entre l’obscurantisme religieux et la marchandisation publicitaire de l’espace, je n’ai pas à choisir : ce sont deux systèmes de conditionnement et de croyance, et partant n’en déplaise aux évêques, deux antagonistes de la liberté.

La pensée libre est par essence blasphématoire aux yeux du croyant. Tant mieux !

Aux lions, les chrétiens !

Au cirque, les publicitaires !

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[1] Voir, sur ce blog « L’Église catholique passe à l’offensive ».

[2] Le Monde, 12 mars 2005.

[3] Cf. C. Guillon, Le Siège de l’âme, éd. Zulma, 1999.

[4] Je chante le corps critique.

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Samedi 2 avril 2005, à la Maison du peuple de Saint-Nazaire (Place Allende), Rencontres et débats autour de la séparation de l’Église et de l’État.

10h 30 Spectacle « Marianne et le goupillon », Thierry MAILLART et Lucien SEROUX

14 h « La croyance : de l’institution au sujet ? », Philippe COUTANT

15h 30 « Douleur physique, soins palliatifs et droit au suicide : résistance du discours religieux sur le corps », Claude GUILLON

17 h « La Vie d’un jeune nazairien militant catholique dans les années d’avant-guerre », Roger GUERRAND

 

Le culte du barbelé (2000-2004)

Cet article a été publié dans le n° 6 de la revue Oiseau-tempête (hiver 1999-2000) et republié en ligne en novembre 2004.

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Cela a commencé — je crois — par une simple vulgarité, un objet-gag, variation lourde sur le registre déjà pesant du fluide glacial et du coussin péteur.

Je le découvris à la page 852 (équipement pour WC) du catalogue printemps été 1995 d’une grande firme de vente par correspondance, les 3 Suisses.

« L’abattant “barbelés”. Inoffensif : le fil barbelé est pris dans la masse ! En acrylique avec charnières chromées. Dim. 37 x 44 cm. adaptable sur cuvette dont l’entre-axes est compris entre 11 et 21 cm. 495 F. » Il y a une photo en couleurs. L’abattant, sorte de couronne de plastique où l’on pose les fesses, est transparent ou plus précisément translucide avec un vague reflet rosé. On y distingue bien le serpentin du fil et ses pointes… Grosse rigolade escomptée quand la cousine ou le beau-frère s’éclipsent aux toilettes ; on attend — surtout des dames — une exclamation de surprise et de frayeur.

Outre le mauvais goût le plus ordinaire, dont l’objet représente tout de même une espèce de sommet, quelque chose d’autre retient l’attention. Sans pour autant verser dans les fausses alarmes sur la « banalisation » de l’horreur concentrationnaire, on ne peut qu’être frappé par une récupération mercantile aussi décomplexée d’un symbole d’enfermement et de contrainte universellement véhiculé, notamment par l’affiche politique (ne manque que le mirador !). Ajoutons que le « message » s’adresse à une clientèle populaire.

Quel peut-il être d’ailleurs ? « Concentration, mon cul ! » ou bien « Font chier avec leurs histoires ! » ou encore « Les camps, moi je m’assois dessus ! » ? Je ne veux pas suggérer ici que l’imbécile acquéreur de la chose (onéreuse de surcroît) fasse un achat d’impulsion idéologique, pas plus que je ne souhaite interdire que l’on rie de tout. Mais ce dont on rie — et de quel rire — méritent de figurer parmi les éléments d’appréciation d’une société et d’une époque. En l’espèce, ces barbelés utilisés en renfort de l’humour franchouillard me causèrent une impression de malaise, qui semblait pourtant devoir rester sans suite. Tout au plus, les protestations du clergé brésilien contre un fabricant de maillots de bains ayant imprimé, côté cul, la figure du Christ couronné d’épines, fournissaient-elles un piquant écho à notre « abattant ». Les deux opérations avaient bien pour conséquence de mettre symboliquement en contact la même partie de l’anatomie humaine avec des ronces, naturelles ou usinées, mais l’on voit bien que dans l’affaire du slip, la transgression (pensée ou non) est de nature religieuse, sans référence au symbole concentrationnaire.

Or il advint que, feuilletant quatre ans plus tard un magazine censément destiné à la jeunesse, je remarquai un tatouage affectant la forme d’un bijou dit « bracelet d’esclave » sur le biceps droit d’une actrice de série américaine[1]. On l’a deviné, il s’agissait d’un fil de fer barbelé, hyperréaliste, aux pointes particulièrement visibles. Certes, le tatouage fut pour les marginaux et les rebelles (marins, bagnards, etc.) un signe de reconnaissance. Mais que subsiste-t-il de cette révolte dans l’exhibition d’une poupée Barbie, probablement responsable de la mode dont on me dit qu’elle a particulièrement sévi l’été dernier sur les bras de centaines d’adolescentes italiennes ? Propagé par une telle icône du décervelage et de l’acculturation, le geste d’arborer un symbole d’enfermement qui lacère les chairs n’est plus qu’un sale tour joué par le système. Ces jeunes filles — ce sont toujours des filles — dont on commence à croiser les clones à Paris, comment pourraient-elles réfléchir au sens de ce qu’elles affichent ? Révolte gadgetisée, rite initiatique qui n’intègre à rien : comment s’avouer davantage dépourvu de repères dans le moment même où l’on couvre son corps de signes indélébiles ?

Outre le tatouage, percing et « body art » ont la faveur des jeunes « créatifs ». Le magazine Les Inrockuptibles, observatoire complaisant des nouvelles aliénations, intitulait justement son numéro d’été : « Le corps dernier cri ». Heureuse formule, qui indique à la fois la prégnance de la mode sur les jeunes, et le désespoir muet qui leur fait traiter leur corps comme les détenus le leur, contraints de s’automutiler pour attirer l’attention. « Comment chacun se débrouille avec ce machin » sous-titrait non moins significativement la revue. Lorsque La Mettrie publiait L’Homme machine, il opposait une vision matérialiste de l’humain aux dogmes religieux. Lorsque de vieux jeunes gens décrètent le corps « machin », ils avouent le désenchantement piteux, qu’ils éprouvent sans le critiquer, devant la vision marchande et industrielle du corps que projette le capitalisme contemporain. Qu’est-ce qu’un machin ? une chose sans nom ni genre, dont la machine est la matrice, et non plus même le féminin. Mon corps et moi : schizophrénie commune aux vieux croyants et aux savants fous de la chirurgie esthétique et des manipulations génétiques. Mon corps et moi ne faisons qu’un.

Il y a une quinzaine d’années, j’avais réalisé un « objet » intitulé « Mais qu’est-ce qui lui passe par la tête ? », constitué d’une grosse tête de baigneur en Celluloïd posée sur un socle et piquée de plusieurs morceaux de fil de fer barbelé. Aujourd’hui, la mode des implants crâniens se développant, on peut paraît-il se faire greffer des pas de vis sur la tête et y installer, selon l’inspiration, des décorations temporaires.

Je ne suis pas sûr de mieux comprendre « ce qui leur passe par la tête », mais je sais qu’un jour prochain, je rencontrerai mon cauchemar dans la rue : une tête de poupon fièrement barbelée sur un « machin » vivant…

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[1] Pamela Anderson, série « Alerte à Malibu » ; 20 ans, juin 1999, p. 30.