Mai-Juin [1968], par Ngô Van

Décembre 2000 ph. C.G.

Décembre 2000 ph. C.G.

 

Ce texte de Ngô Van a été publié dans la revue Informations et Correspondances ouvrières (ICO) n° 76, décembre 1968.

Il est repris ici du site Chat qui pêche sur lequel on peut lire de nombreux autres articles de Van.

 

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Nous continuons à publier des textes rédigés par des travailleurs sur ce qui s’est passé réellement dans les entreprises en mai et juin 1968. Presque tous les livres parus concernent le mouvement étudiant, presque rien sur ce que fut la grève généralisée. Nous demandons à nouveau aux camarades d’ICO d’écrire ce qu’ils ont vécu dans leurs entreprises et de recueillir tous les témoignages de camarades avec lesquels ils sont en contact.

Chez Jeumont Schneider : Impressions de mai

Il nous paraît fastidieux en ce moment où tout est à la « normale » d’évoquer ce qui ne l’était pas moins « normal à rebours » à la fin du printemps dernier. D’ailleurs ce qui s’est passé ici n’est qu’une variante de ce qui s’est passé ailleurs, que tout le monde connaît. Cependant il n’est pas inutile de se pencher sur le miroir terni du passé pour essayer de se connaître soi-même.

L’après-midi du vendredi 17, dans les ateliers, on chuchote : les syndicats sont en train de mijoter quelque chose devant la montée de la vague ; cependant c’est une fin de semaine sans histoire.

Lundi matin, les travailleurs, qui ont parcouru l’avenue décorée de drapeaux rouges, se groupent devant les portes sans savoir s’ils doivent entrer ou rester dehors ; ils attendent un ordre. Les délégués le donnent : « Entrez, nous déciderons de ce qu’il faut faire ». Comme d’habitude les lourdes portes de fer se referment, après que tout le monde, d’un geste d’automate, a pointé son carton à la pendule, tandis qu’à l’usine voisine, la SIFA, fabrique d’antibiotique, il s’est déjà passé quelque chose : le drapeau rouge flotte au-dessus des portes de fer scellées par d’innombrables affiches blanches manuscrites qui pourraient se résumer ainsi : grève illimitée, pour que ça change, pour que le travail fasse partie de la vie et non de la destruction de la vie…

« Il va se passer quelque chose chez nous, tout à l’heure », nous prévient un jeune copain de la CFDT.

En effet, dans les ateliers, les gens ne travaillent pratiquement plus, certains se montrent impatients dans l’attente de ce quelque chose. Vers 9 heures les délégués syndicaux circulent et présentent un papier polycopié à signer : « Êtes-vous pour ou contre les revendications suivantes : salaires minimum 800 francs, semaines de 40 heures sans diminution de salaires, retraites à 60 ans, abrogation des ordonnances de la Sécurité Sociale, reconnaissance des droits syndicaux dans l’entreprise. Êtes-vous pour ou contre une assemblée générale du personnel ? » Quelle responsabilité aurons-nous à prendre, nous les éternels signataires de pétitions, de revendications, de requêtes destinées aux corbeilles à papier ?

À dix heures les ateliers se vident, et on se réunit à la menuiserie. Environ 500 personnes dont la majorité est formée d’ouvriers en bleu ; eux, les contremaîtres, chefs d’équipe, en blouse grise, ils sont là aussi cette fois-ci ; et quelques blouses blanches. Cet atelier d’emballage connaît depuis des années, de temps à autre, la routine des assemblées d’une heure, d’une demi-heure, des gens en débrayage à l’appel des syndicats, réunions où on n’a jamais vu tant de monde que ce matin du lundi 20 mai. Mais la routine n’a pas perdu ses droits, les mêmes mènent le jeux, et les autres jouent le jeu. Les délégués sont sur la plate-forme et la foule, comme toujours, est presque silencieuse. Prend la parole le premier un délégué de la CFDT, un tourneur, un gaillard entre deux âges, aux yeux profonds et luisants, l’air convaincu et passionné. Il fait l’éloge du courage des étudiants et estime que c’est le moment pour les ouvriers d’entrer dans la lutte pour « faire ouvrir les yeux au patronat et au gouvernement qui, depuis des lustres refusent de discuter avec les syndicats ». Timidement un petit drapeau rouge est déroulé puis dressé derrière le groupe des orateurs. « Je ne suis pas communiste, dit-il, mais je suis pour le drapeau rouge. » Puis il rappelle les origines de l’emblème : pendant les barricades de 1848, on a ramassé une chemise imprégnée du sang d’un ouvrier (…) elle a servi de drapeau, et cette chemise serait encore conservée dans un musée de Moscou. Ça étonne un peu tout de même. Les quêtes pour les grévistes des houillères, pour le Vietnam, s’étaient faites avec le drapeau tricolore : on l’étendait à la sortie de l’usine et chacun manifestait sa « solidarité agissante » en jetant son obole dans ce chiffon sacré de la patrie. Eh oui ! on aurait eu bonne mine, devant les étudiants des barricades avec leurs drapeaux rouges et leurs drapeaux noirs, si l’on avait sorti seulement le bleu-blanc-rouge. Après le délégué de la CFDT, celui de la CGT avoue n’avoir plus grand-chose à dire, et propose, comme moyen d’appuyer les revendications proposées par les syndicats, la grève illimitée avec occupation de l’usine. Les jeunes semblent être enthousiastes pour l’action, les vieux paraissent soucieux. La décision est prise par voie de scrutin : chacun marque le oui ou le non sur un petit papier ; 2/3 pour la grève, 1/3 contre ; une vingtaine pour la grève sans occupation de l’usine.

« Nous vous demandons, dit le délégué CGT, de ranger vos outils et de tenir les établis propres. » On sent l’autorité du « responsable ».

Ainsi fut rompu le quotidien, et chacun, secoué, fut tiré plus ou moins de l’apathie. Le problème était là, et chacun se le posait à sa manière.

« Maintenant, il faut discuter de ce qu’on va faire, dit G., un contremaître, vous voulez foutre par terre le gouvernement, et il faut savoir où l’on va. Demain il n’y aura plus de lait pour les bébés… »

Après le repas de midi, on se réunit à la cantine et on élit un comité de grève. La plupart des candidats présentés à l’approbation de l’assemblée sont des délégués ou syndiqués CGT et CFDT ; quelques jeunes « inorganisés » y sont admis. Un piquet de grèves de quarante personnes, toutes volontaires, assurera l’occupation jour et nuit. Le comité invite tout le monde à venir tous les jours pour participer à l’occupation. En réalité pour garder l’entrée de l’usine, car seul le piquet de grève peut circuler dans les ateliers. « Et pourquoi occuper l’usine ? Pour que le patron ne lock-out pas ; car une fois déjà il a joué ce mauvais tour et a fait convoquer un à un les travailleurs qu’il voulait reprendre. » Aux jeunes du comité est confiée la tâche « d’organiser les loisirs » en vue de tuer l’ennui des occupants, l’ennui prévu aussi illimité que la grève.

Chez les jeunes (infime minorité) se manifeste un sentiment confus de la nécessité d’un changement profond du mode de vie, ce qui implique un changement profond de la société entière dans ses structures. À certains qui descendent au quartier latin les nuits des barricades, il semble que le couvercle du vieux monde de plomb s’entrebâille au-dessus de nos têtes et que c’est le moment de le faire sauter ; la majorité vit l’événement passivement, comme en se laissant un peu emporter dans l’inconnu par la vague ; ceux qui ont déjà dépassé le demi-siècle d’âge, qui ont fait 36, ne s’illusionnent point, ils se rappellent bien comment on a su « terminer une grève ».

Durant la première semaine, on vient nombreux et les assemblées pour informations et discussions, organisées par le comité de grève, sont fréquentes.

Après Grenelle, la CGT et la CFDT ne se montrent pas chaudes pour les réunions du comité de grève et les assemblées générales et prétextent, pour en convoquer le moins possible, de réunions intersyndicales presque journalières. Ou bien on expédie prestement la réunion du comité de grève, on y parle de cantine ou de la garde de nuit, et c’est tout.

Le mercredi 21, des jeunes proposent de constituer des équipes de discussion sur les revendications et autres problèmes. À l’issue de l’assemblée une trentaine d’ouvriers se retrouvent dans la salle de conférences (accessible aux cadres seulement en temps normal), car la proposition leur a plu. Une discussion très sympathique se développe au sujet des revendications, des contradictions et des insuffisances ; on en arrive à la question des rapports entre syndicats et partis politiques mais la discussion tourne court, des délégués CGT intervenant, prenant la parole avec force et interrompant tout le monde.

Le premier jour, seul le drapeau rouge flotte au-dessus de la porte fermée de l’usine, porte scellée par une grande affiche rouge portant nos revendications. Mais dès le jour suivant, le drapeau tricolore est là, faisant la paire avec le rouge. Nous comprendrons ça plus tard, lorsque le PC se déclarera parti de l’ordre, « le premier à dénoncer les groupuscules extrémistes et provocateurs », et déclare qu’il a su associer « le drapeau de la révolution française » au « drapeau de la classe ouvrière ». Monsieur Waldeck Rocher charrie. Le drapeau des communards ne se mêle pas au drapeau des Versaillais. Le drapeau tricolore est celui de la bourgeoisie et de l’État bourgeois actuels. C’est sous ses couleurs que, depuis 1789, la bourgeoisie exploite les ouvriers et les envoie mourir au champ d’honneur ; sous ses couleurs qu’elle a asservi les noirs et les jaunes.

Est-il utile de le dire ? Nos camarades de la CGT, c’est la cellule à l’usine, tout comme le camarade Séguy fait partie du bureau politique.

Dans les assemblées les gens parlent peu, s’expriment avec difficulté. Nous notons au hasard les choses qui nous reviennent à la mémoire. Quelqu’un propose un jour de discuter sur les revendications formulées, en rappelant qu’en 36 on a obtenu la semaine de 40 heures, et que depuis on a toujours travaillé de 48 à 56 heures. Et puis maintenant, 32 ans après, nous nous retrouvons au même point. « Depuis 32 ans, la technique a évolué et la production s’est développée, s’est dit un vieil ouvrier, pourquoi revendiquer 40 heures au lieu de 35 heures ? » Et si demain patronat et gouvernement acceptaient les 40 heures, qu’est-ce qui les empêcheraient de nous rouler comme par le passé ? La retraite à 60 ans permettrait aux vieux de connaître un peu de repos et aux jeunes d’avoir du travail. La proposition n’a pas suscité beaucoup d’intérêt parmi l’assistance, et le comité déclare clos le débat qui n’est pas même commencé.

Dans la suite, après Grenelle, au comité de grève, on ne parle plus de 40 heures mais de la réduction progressive des heures de travail ; on ne parle plus de la retraite à 60 ans, mais de l’abaissement de l’âge de la retraite…

Des camarades évoquent l’union dans la lutte entre l’université et l’usine, proposant qu’on invite les étudiants de l’UNEF du mouvement du 22 mars à venir à l’usine nous informer de leur mouvement. Sur le refus du comité de grève, ils demandent que leur proposition soit soumise à un vote de l’assemblée, ce qui est classé sans réponse. Bien qu’il y ait un certain nombre de camarades favorables à cette idée, personne n’insiste. Les délégués et les jeunes membres de la CFDT, qui sont d’accord pour une telle liaison ouvrier-étudiants, n’ont pas voulu contrarier les délégués CGT, de crainte de « rompre l’unité d’action ».

Un groupe de jeunes se rend à la mairie « communiste » de St-Denis pour obtenir un local hors de l’usine où ils pourront discuter avec des étudiants. D’abord on leur refuse sous prétexte que chez J.S. il y a des gens suspects. Pour contenter ces jeunes un délégué (CGT) intervient et une salle est accordée au 120 avenue Wilson, à quelque cent mètres de l’usine. Mais la rencontre n’a pas lieu, les étudiants de l’UNEF ne sont pas venus.

Le jour de la manifestation à la gare St Lazare, organisée par la CGT pour un gouvernement démocratique (à participation communiste) à l’assemblée générale, le comité de grève, ou plutôt les délégués CGT, invitent les gens à participer à la manifestation pour « appuyer les pourparlers entre patronat et délégation syndicale de la métallurgie ». « Maintenant vous voulez politiser la grève, dit quelqu’un. Qu’est-ce que vous racontez, la manifestation est destinée à soutenir votre politique, hier soir à la télé Séguy l’a dit, et vous nous faîtes croire qu’elle est simplement destinée à soutenir nos revendications. » De son côté la déléguée CFDT propose le soutien d’un éventuel gouvernement Mendès-France.

Vers une heure, quatre ou cinq gars et filles du mouvement du 22 mars sont venus devant l’usine et cherchent à entrer en conversation avec les grévistes. Tout de suite les délégués CGT interviennent. Une femme prend à partie les intrus :

« Qu’est-ce que vous voulez ? Quel est votre programme ?

« Mais madame, nous ne sommes pas un parti politique, nous ne voulons pas le pouvoir, et nous n’avons pas de programme. Nous voulons simplement prendre contact pour information. »

Dans la discussion avec les ouvriers, lorsque le gars prononce le nom de Séguy, un délégué CGT, tout feu, veut lui sauter à la gorge. Comme si le bon dieu était profané. Une ouvrière, indignée du fanatisme du délégué, intervient : « Tu n’as pas le droit de l’empêcher de parler, laisse-le parler. Moi aussi je suis cégétiste, mais il faut que tout le monde puisse parler. Même les trotskistes qui étaient venus pour distribuer des tracts, vous n’avez pas le droit de les brutaliser. » Et elle continue : « On peut obtenir des améliorations ; pourquoi faire une révolution ? Pourquoi faire couler du sang ? »

Peu à peu les bouches s’ouvrent, surtout en dehors des assemblées, dans les piquets de grèves, la nuit. Comme disait un copain de la boîte : « Cette grève, elle aura eu au moins le mérite de faire parler les travailleurs. » On discute sur les événements, les étudiants, le fascisme, sur tout. Quelques-uns vont le soir à la Sorbonne, à l’Odéon, à l’école des Beaux-Arts, et reviennent le lendemain avec des idées et l’ambiance de liberté de ces lieux.

Bien souvent, devant le fiasco des revendications alimentaires de Grenelle, l’idée de l’autogestion, de la gestion ouvrière est lancée. Les réponses ne sont pas hostiles, mais l’on se considère incapable de mener une telle tâche à bien, on sent qu’il s’agit d’un problème à caractère global, qui dépasse le cadre de l’entreprise, et même de la France. Et on sent aussi que les syndicats ne sont pas pour la fin du régime social existant. La commission des loisirs a invité des artistes portugais qui viennent chanter des fados. À leur arrivée, le mercredi 21, devant la porte de l’usine, les copains portugais comparent la profondeur et l’ampleur du mouvement avec le piètre contenu de nos revendications, ce qui a pour effet d’éveiller la méfiance d’une déléguée CGT. Après les chants un dialogue s’amorce avec un délégué CFDT :

« Pourquoi êtes-vous en grève, et quelles sont vos revendications ?

« La société capitaliste nous exploite par le canal des imprésarios, des maisons de disque, la radio, au même titre qu’elle exploite les ouvriers par le moyen des patrons. Nous ne revendiquons pas la semaine de 40 heures (qu’on devrait avoir de plein droit depuis 36) ni un salaire minimum de 800 F (car il faut plus de 800 F pour vivre décemment) et pourquoi ici 800 F, plus loin 600 F et là-bas 1000 F ? Nous sommes en grève aussi par solidarité envers les ouvriers et les étudiants, nous allons dans les usines pour que s’engage le dialogue entre ouvriers et artistes, et qu’on voit bien qu’il n’existe qu’un problème pour tous : contester la société en place. »

Le copain achève en disant qu’il ne faut pas se laisser avoir. Réaction violente de la déléguée CGT : « Vous êtes là pour chanter, alors chantez. Quant aux ouvriers, nous, on s’en occupe. » Le dialogue se poursuit néanmoins, mais bientôt les copains sont priés de quitter l’usine sous la surveillance du gorille de service, et l’après-midi s’achève avec eux dans un café, à l’abri des réactions syndicales.

À part ces incidents, l’ordre syndical a bien régné dans l’usine. Les outils sont intacts, pas de destruction de machines par les étudiants. Pas de contestation, ni d’actes hostiles d’aucune sorte de la part des jeunes enthousiastes ou des vieux « anarchisants ». Le directeur est là tous les jours, dans son bureau ; il signe le déblocage des fonds pour la cantine, ordonne les avances de salaires aux grévistes, discute de temps à autre avec les délégués, ne prend aucune décision de lui-même, lui aussi, il attend et suit les ordres…

Un événement important : les ingénieurs ont fait la grève. Le premier jour ils se sont réunis séparément. Il leur a fallu quatre jours pour que, par une faible majorité, ils décident une grève de solidarité. Ils ont tenu pendant trois semaines, se réunissant presque tous les jours pour discuter, et élaborer leur propre cahier de revendications. Ensuite, ils ont demandé un vote secret de l’ensemble du personnel pour ou contre la reprise du travail. La majorité des grévistes votent contre le vote et les ingénieurs reprennent le travail. Comme l’usine est fermée et gardée par le piquet de grève, les ingénieurs travaillent dans des chantiers extérieurs à l’usine.

Au milieu de la dernière semaine de grève, le grand patron accepte la discussion avec les délégués. Les choses se précipitent. Le jeudi 13, à l’assemblée générale, le délégué CGT dit qu’il faut savoir reprendre le travail, et propose à son tour un vote secret sur cette question ; le vendredi 14, comme prévu, on passe tout de suite au vote. On sort les isoloirs, comme pour les élections de routine quand il s’agit de désigner le comité d’entreprise ou les délégués du personnel. La majorité des travailleurs est découragée et juge qu’une semaine de plus ou de moins ne changera rien, maintenant que les autres corporations sont déjà au travail, que le front des travailleurs est brisé, et que les métallos sont presque seuls à continuer à se battre.

La cantine est pleine quand on annonce le résultat : 423 voix pour la reprise, 135 pour la continuation de la grève, 3 votes nuls. L’assemblée est houleuse. Ceux qui veulent « continuer le combat » sont contents quand même de se trouver si nombreux.

La direction et les délégués ont hâte d’en finir. Ils proposent de recommencer le travail l’après-midi même, et la direction, généreuse, paiera la journée entière. De partout on crie : « lundi ! lundi ! » Une nette majorité semble refuser le marchandage. À 13 heures, quelle surprise ! Tout l’état-major CGT et CFDT est devant les portes grandes ouvertes de l’usine ; deux délégués portent les drapeaux, le rouge et le tricolore, et ils s’engagent dans l’usine, suivis timidement d’une minorité d’ouvriers… Arrivés à l’intérieur ils entonnent l’Internationale.

Le lundi matin, tout le monde est là, c’est le « retour à la normale ».

P. S. : Le mercredi 22, deux jours après notre début de grève, les syndicats se déclarèrent prêts à négocier avec le patronat et le gouvernement. À la nouvelle de l’ouverture des négociations avec Pompidou, tout le monde pensa qu’étant donné la paralysie du pays, l’agitation insurrectionnelle permanente des étudiants qui soulevait le monde du travail, il y avait beaucoup de chance pour que le patronat et l’État capitaliste lâchent quelque chose d’important. Quelques-uns poussaient plus loin l’espoir : ils vont céder rapidement, et probablement on reprendra le travail dans le courant de la semaine prochaine.

Mais dès que le fameux protocole d’accord du dimanche 26 eut été proclamé, et que Séguy et consorts eurent été hués chez Renault, tout le monde se sentit dupé et comprit que la lutte serait plus dure. À l’assemblée générale du mardi, après avoir informé les grévistes des modalités du protocole, les délégués eux-mêmes, comme pénétrés du malaise général, proposèrent tout simplement la continuation de la grève.

Le sentiment d’avoir été dupé se renforça lorsque le gouvernement brisa le mouvement en accordant des avantages aux secteurs clés (électricité, métro, SNCF, postes…) et que les syndicats se mirent à chanter victoire.

Le Maoïsme à travers le petit livre rouge, par Ngô Van

 

Né en 1913, Ngô Van Xuyet est mort à Paris en janvier 2005. Ses obsèques ont eu lieu le mercredi 5 janvier 2005 au cimetière parisien d’Ivry.

Mon livre Je chante le corps critique lui est fraternellement dédié.

Décembre 2000. C. G.

L’Insomniaque, a publié de lui, en l’an 2000, Au pays de la Cloche fêlée. Tribulations d’un cochinchinois à l’époque coloniale, puis Au pays d’Héloïse, avec une cinquantaine d’illustrations dont une vingtaine d’œuvres de Van lui-même :

« Il s’agit d’un volet inachevé des souvenirs de Van , augmenté de textes pour la plupart inédits ; notamment ses impressions sur Mai 68 ou sur l’influence de Jean-Jacques Rousseau dans le combat anticolonialiste en Indochine. »

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Le texte ci-dessous reproduit de Ngô Van a été d’abord publié dans la revue Informations et Correspondances ouvrières (ICO) n° 112-113, décembre 1971-janvier 1972.

Il est repris ici du site Chat qui pêche sur lequel on peut lire de nombreux autres articles de Van.

Voir en bas du texte une présentation en anglais.

 

Capture d’écran 2014-11-29 à 11.26.07

Par ces notes, nous avons l’intention de contribuer à la démystification parmi nous de ce nouvel « isme » qui se manifeste bruyamment depuis mai 1968, et essayer de faire connaître ce monde si lointain qui participe à l’universalité du système d’oppression et d’exploitation inauguré un demi-siècle plus tôt en Russie sous le drapeau du marxisme-léninisme.

L’attrait exercé par le maoïsme sur les esprits dans les régions à économie essentiellement agricole où les paysans pauvres constituent la majorité des exploités, et sur une fraction agissante de la jeunesse des pays fortement industrialisés, nous semble provenir de deux faits principaux. Issue victorieuse d’une guerre de paysans menée par Mao contre la bourgeoisie et ses seigneurs de guerre puissamment appuyés par les impérialismes ; attitude antiaméricaine du régime de Mao.

Pour les paysans pauvres embrigadés sous la bannière des partis nationalistes, la victoire de Mao semble ouvrir à leurs propres luttes une perspective de succès qui fait naître un espoir comparable à celui qui agita le monde ouvrier au lendemain de la prise du pouvoir par les bolcheviks en 1917. Pour la jeunesse occidentale animée d’un esprit de révolte contre l’écrasement des faibles par les forts, et prisonnière d’un monde capitaliste en crise permanente et sans mouvement ouvrier révolutionnaire. « Mao c’est le chemin, le long chemin de la victoire. » (La Cause du Peuple, 1er août 1971).

Qu’en est-il dans les faits ? Après vingt ans de régime maoïste, le capitalisme d’État chinois, évolue vers l’impérialisme et tend à disputer des zones d’influence aux autres impérialistes. « Mais la Chine est une grande puissance pas comme les autres », nous disent les maos. Bien sûr, si les troupes chinoises ont occupé le Tibet, ce fut pour « libérer les Tibétains du féodalisme ». Et « l’internationalisme d’un type nouveau » (La Cause du Peuple dixit) de la Chine de Mao consiste à défendre les droits des Bengalis du Pakistan oriental à se faire massacrer par les armées de Karachi auxquelles elle apporta aide et soutien au nom de l’intégrité territoriale du Pakistan; en contrepartie, Mao trouve en le général Yahya un allié militaire contre l’Inde. La république populaire ne cède point le pas aux autres puissances dans la pénétration en Afrique. Avec le fruit de travail des ouvriers et paysans chinois, les bureaucrates de Pékin contribuent à consolider le pouvoir et les bases d’exploitation des bourgeoisies africaines en vue d’avoir leur alliance. Au « socialiste » Sékou Touré, n’ont-ils pas offert dix millions de dollars à titre d’aide contre la subversion au moment de « l’invasion portugaise » ?

Récemment, après la dispute sanglante pour le pouvoir entre colonels et généraux à Khartoum, où communistes et syndicalistes furent pendus par les vainqueurs, à peine les Russes étaient-ils évincés du Soudan, que les émissaires de Mao vinrent proposer les services de la Chine. Les maos locaux nous expliqueront que c’est pour la cause du peuple soudanais !

Nous ne perdons pas de vue la fourniture d’armes et de vivres de la Chine aux Vietnamiens, Laotiens, Cambodgiens, Philippins, Birmans… contre l’impérialisme américain : aux naxalites du Bengale contre le pouvoir de New Delhi… On nous dit que c’est pour la cause de ces peuples, pour leur « indépendance nationale ». Mais nous ne perdons pas non plus de vue que Mao est le disciple spirituel de Staline. On se souvient que Staline porta un toast à Hitler pour le partage de la Pologne, on l’a vu annexer l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie qui appartenaient autrefois aux tsars et réduire les pays d’Europe centrale en satellites du nouvel empire russe. Mao saura bien, sur les pas de son maître, utiliser tous les mouvements dits de libération au profit des manœuvres diplomatiques de la puissance chinoise. En 1936, Mao confia à Edgar Snow (Étoile rouge de la Chine) qu’il était pour l’indépendance de Formose contre l’impérialisme japonais. Maintenant Pékin parle de Formose comme d’une province de la Chine, d’un « territoire sacré » de la grande Chine, et Mme Sie Xue-hong, une communiste formosane clandestine, réfugiée à Pékin, n’a-t-elle pas été déportée au Turkestan oriental (Sinkiang) pour avoir osé rappeler à Mao le droit des Formosans de disposer d’eux-mêmes ? Ce seront bien les paysans pauvres de tous les maquis du monde qui paieront de leur peau la politique de puissance de la Chine maoïste. Ils sont dupés d’une part par les « libérateurs », leurs nouveaux maîtres et futurs exploiteurs, d’autre part par le sauveur suprême de la Chine.

– Quels renseignements tirons-nous des « Citations du Président Mao Tsé-toung » ?

C’est sous ce titre qu’est rassemblé dans le petit livre rouge un ensemble d’extraits des écrits de Mao entre 1926 et 1964, qui furent édités à Pékin en 1966 par le « Commissariat politique général de l’armée de libération » (l’édition française ne porte pas cette mention). Ils sont présentés par Lin Piao, chef actuel de l’armée, qui exhorte « les masses des ouvriers, paysans, soldats, cadres révolutionnaires et intellectuels… à étudier les œuvres du président Mao, suivre ses enseignements et agir selon ses directives » dont l’essentiel se concentre dans ce catéchisme : « Est juste ce qui réussit, est faux ce qui échoue ».

La bureaucratie militaire qui préparait le vaste règlement de compte que fut la « révolution culturelle », d’autre part soupape de sûreté de la fermentation libertaire contre un parti bureaucratique écrasant, publiait cet opuscule à des millions d’exemplaires et répandait aussi les paroles d’un « chef militaire » (p. 102), d’un « maître qui instruit » (p. 301) et qui a réussi, donc qui est justifié par l’histoire : « En général, est juste ce qui réussit, est faux ce qui échoue » (p. 229).

 

 Maoïsme et traditions confucianistes

La bureaucratie du capitalisme d’État, militaire et maoïste, fait de ce petit livre rouge la base morale et politique nécessaire à son autorité, tout comme les fonctionnaires-lettrés de l’ancienne bureaucratie impériale trouvaient leur appui dans les textes canoniques confucéens. Le confucianisme, expression de l’idéal moral et politique féodal de la Chine antique, fut plus d’une fois révisé par la Capture d’écran 2014-11-29 à 11.26.35bureaucratie impériale pour être adapté aux formes politiques du pouvoir, mais ses préceptes de base – respect du pouvoir de l’empereur et de ses mandarins, respect de la hiérarchie sociale et familiale, et soumission volontaire de l’inférieur au supérieur, chacun accomplissant les devoirs de sont état (le prince doit se conduire en prince, le sujet en sujet, le père en père, le fils en fils) – ont toujours été utilisés par les gouvernements et le demeurent encore en République populaire, d’après le catéchisme rouge actuel : « soumission de l’individu à l’organisation ; soumission de la minorité à la majorité (ce qui se traduit par la soumission de huit cents millions de paysans et d’ouvriers à une dizaine de millions de cadres maoïstes) ; soumission de l’échelon inférieur à l’échelon supérieur ; soumission de l’ensemble du parti au comité central » (p. 281). Le culte du chef génial couronne tout cet édifice « populaire ».

Remarquons qu’à côté du confucianisme, on trouve invoqué dans le petit livre rouge l’autorité d’autres sages, Lao-tseu et Souen-tseu, de l’antiquité chinoise. On y trouve également des adages millénaires exprimant la morale idéale d’une société agraire, de sorte que dans ces textes émaillés des lieux communs du matérialisme historique et de la dialectique matérialiste, Marx-Engels-Lénine-Staline, se trouvent amalgamés à l’antique pensée chinoise. Avant son accès au pouvoir, Mao s’inspirait de l’École des Lois d’avant J.-C. – art de gouverner par les lois, les punitions et les récompenses, opposé à l’art de gouverner par la morale et les rites, professé par les confucianistes – dans la rédaction du programme du parti (11-6-1945), chapitre X, art. 63 : « Les membres du parti… qui se distinguent dans l’exécution du programme du parti ainsi que de la politique et des décisions du CC et des organes supérieurs… seront récompensés ».

En s’appuyant sur la pensée antique pour la cause d’un nouveau régime d’exploitation, Mao n’a fait que suivre les traces des anciens mandarins (qui, comme lui, croyaient souvent œuvre pour un monde meilleur). Exactement comme lorsqu’il affirme que « en fin de compte, le régime socialiste se substituera au régime capitaliste, c’est une loi objective, indépendante de la volonté humaine » (p. 27); les mandarins croyaient eux aussi que le régime de leur époque – le régime impérial – était octroyé par le Ciel (t’ien-ming).

 

Dictature du prolétariat chinois ou dictature sur le prolétariat et les paysans chinois ?

Nous considérons la victoire militaire de Mao comme la victoire d’une guerre de paysans dans la tradition millénaire des guerres de paysans de Chine, qui n’ont contribué jusqu’à présent à d’autre « développement de l’histoire » (p. 11) qu’à la chute des dynasties et la fondation de nouvelles; ce peuple de serfs n’a vu depuis toujours que des changements de maîtres.

Avant Mao, trois chefs de paysans ont réussi : le premier, Lieou Pang, fondateur de la première dynastie des Han en 206 avant J.-C. ; le second, Tchou Wen, fondateur de la dynastie des Leang en 907, et le troisième, Tchou Yuan-tchang, devenu empereur Ming en 1368. Mao, dans la conjoncture historique du déclin des vieux impérialismes, a pu vaincre la bourgeoisie, les seigneurs de guerre appuyés par les puissances, éliminer le compradorisme[1] qu’il appelle capitalisme bureaucratique (p. 16), le régime de la propriété foncière, qu’il nomme féodalisme (p. 16) et la classe des propriétaires fonciers; il déclare que son État est fondé sur la dictature du prolétariat (p. 32) qui se propose de réaliser l’industrialisation de la Chine et de moderniser son agriculture (p. 2) ; que le prolétariat industriel est la force dirigeante de sa révolution (p. 15).

Qu’en est-il dans la réalité ? Cet « État populaire qui protège le peuple » (p. 275) avec sa police, son armée, et ses cadres hiérarchisés à l’image du mandarinat de l’ancienne Chine, est un appareil de coercition et de répression entre les mains de la nouvelle classe exploiteuse[2], la bureaucratie du capitalisme d’État contre les paysans et les ouvriers qui ne constituent encore qu’une infime partie de la population et n’ont d’autre rôle que de produire pour réaliser les plans de l’État. Cet État paternaliste extrait du labeur des ouvriers et de l’immense masse des paysans la richesse nécessaire à l’accumulation capitaliste. Lire la suite

Arthur, où t’as mis ton corps ?

Gueule en deuilChristian Marchadier, plus connu sous le (pré)nom Arthur, correcteur, écrivain, traducteur, moustachu, présenté dans la correspondance de Debord comme « ex-vandaliste de Bordeaux en 1968 », buveur endurci qui usait de pseudonymes évoquant des grands crus (Alexis Chassagne / Gaston Montracher pour La Fin du travail, chez Stock en 1978, Jean-Paul Musigny pour La Révolution mise à mort par ses célébrateurs, même, chez Nautilus, ou encore Adèle Zwicker pour ses traductions à L’Insomniaque – notamment celle de la biographie de Traven par Rolf Recknagel, Insaisissable, Arthur, donc, a été retrouvé mort chez lui. Probablement victime d’une crise cardiaque.

Ci-dessous, une photo d’Arthur trouvée sur le site marseillais Mille Bâbords. (Arthur vivait à Marseille depuis une dizaine d’années.)

Capture d’écran 2014-11-13 à 13.40.46

Nouvelle reçue par mail et trouvée développée sur le site L’Ex, homme-âne-Yack, dont je reprends la plus grande partie du communiqué.

Capture d’écran 2014-11-16 à 11.57.22

 

 

Je retrouve cette photo, prise par moi dans les locaux de L’Insomniaque, en décembre 2000, lors d’une fête à l’occasion de la publication d’un livre de Ngô Van.