Concept d’«islamophobie» (suite) : textes, liens, débats, mensonges et sarcasmes…

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J’ai reçu peu de commentaires directs à la suite de la publication sur le présent blogue du texte intitulé «Et “dieu” créa l’“islamophobie”»…, sauf de courts messages d’encouragement, précieux certes, mais qui ne demandent pas à être reproduits.

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Je cite cependant celui-ci :

Il me semble que dans ton article « Et Dieu créa l’islamophobie », quelque chose t’a échappé. L’OCI ne dit pas que « les croyants » ont des « droits » et que les athées n’en ont pas. Elle dit que les croyants des religions abrahamiques et monothéistes, c’est-à-dire les musulmans, les chrétiens et les juifs (oui mais bon eux…) ont des droits et que les autres, mais pas seulement les athées, également les croyants des religions polythéistes, les animistes, et tout ce qui peut exister comme croyants de religions non-abrahamiques, n’ont aucun droit. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Christophe

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Mon texte a été intégralement repris et/ou signalé sur les sites suivants:

Socialisme libertaire

Le Laboratoire anarchiste

Mondialisme.org

Non fides

En dehors

Le Blog de Floréal

Sous la cendre

Indymedia Bruxsel

Indymedia Nantes

INCENDO

Et, malgré ma défense maintes fois réitérée, par le crétin qui a intitulé son triste blogue « Serpent libertaire ».

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La version d’Indymedia Bruxsel présente l’avantage d’être suivie de commentaires.

On y apprendre, en vrac, qu’« après un début de carrière plutôt intéressant et sympathique contre les idées toutes faites et la pensée dominante, Claude Guillon a décidé de jouer dans la cour des grands [sic] et d’accéder à un monde politiquement correct d’où ses idées trop extrémistes l’avaient écarté. »

L’auteur de ce commentaire croit pouvoir annoncer que je vais prochainement prendre pour cibles les « “antisionistes”, les “anticolonialistes”, “les anti-impérialistes”, bref, tous les empêcheurs de tourner en rond dans le meilleur des mondes colemanesques possibles… »

L’adjectif « colemanesques » dérive d’Yves Coleman, auteur de la revue Ni patrie ni frontières, qui a repris un certain nombre de mes textes (voir le lien mondialisme.org ci-dessus). Au passage, j’ai l’impression que certains voient Coleman, auteur-éditeur d’une revue tirée à 200 exemplaires, comme une espèce de Citizen Kane du XXIe siècle, au cœur de la concentration de la presse française…

Passons. Une fois décidé que ledit Yves Coleman (qui n’en peut mais !) est mon « nouveau maître à penser » (sans préciser qui était le précédent…), il est facile à notre illusionniste d’aligner une longue liste de liens conduisant à des articles de Coleman, dont il va de soi — désormais — que je suis censé les endosser.

On apprendra encore que je fais désormais partie des « anarchistes “respectables” » qui « disent exactement la même chose que Fourest, Val, Finkielkraut ou même Éric Zemmour, ce qui prouve bien plus sûrement qu’ils sont sur la même longueur d’onde. »

Je m’étais dispensé jusqu’ici de lire une ligne de M. Zemmour, mais si des « anarchistes » pas respectables m’assurent que c’est un communiste libertaire antithéiste, je vais faire un effort…

On apprendra encore que « Je suis Charlie » sans le savoir. Comme j’ai pris la peine d’écrire le contraire et que cela s’est un peu su, il faut feinter : « Passer de Mordicus à Mondialisme.org et Le Monde libertaire pour promouvoir ses “idées” anarchistes, quelle déchéance ! Même ses fausses audaces par rapport à Charlie ne sont que des échappatoires. Il n’est pas Charlie seulement à cause de la récupération par le pouvoir, mais nulle part il n’émet la moindre critique envers ce journal raciste qui était passé depuis plus de dix ans dans le camp du pouvoir. D’autres ont eu ce courage qu’il n’a pas et qu’il n’aura jamais plus. »

Voyez comme on peut se tromper : j’aurais juré que ce passage du texte « Vous faites erreur, je ne suis pas Charlie ! » était une critique de Charlie Hebdo

Je ne suis pas Charlie, parce que si je partage la peine des proches des personnes assassinées, je ne me reconnais en aucune façon dans ce qu’était devenu, et depuis quelques dizaines d’années, le journal Charlie Hebdo. Après avoir commencé comme brûlot anarchisant, ce journal s’était retourné — notamment sous la direction de Philippe Val — contre son public des débuts. Il demeurait anticlérical. Est-ce que ça compte ? Oui. Est-ce que ça suffit ? Certainement pas. J’apprends que Houellebecq et Bernard Maris s’étaient pris d’une grande amitié, et que le premier a « suspendu » la promotion de son livre Soumission (ça ne lui coûtera rien) en hommage au second. Cela prouve que même dans les pires situations, il reste des occasions de rigoler.

Passons sur le léger retard de lecture à propos du Monde libertaire (voir Comment peut-on être anarchiste ?), le même messager de mauvais augure prévient qu’un jour les Coleman (dont je ne sache pas qu’il se soit jamais prétendu anarchiste) et les Guillon « dépasseront les Cohn-Bendit et les Philippe Val dans le reniement des idées libertaires, on préfère [ajoute-t-il] les anonymes qui n’ont pas retourné leur veste. »

Notez que je prétends justement, moi, qu’ils l’ont retournée en abandonnant l’antithéisme.

My tailor is perhaps rich but unfortunately no longer anarchist !

Et pour finir — très provisoirement, sans doute — je suis qualifié par un autre commentateur d’« ayatollah de la laïcité (d’État) », doublé d’un « idiot utile de l’anticommunisme » (étonnez-vous, après ça, que j’ai un emploi du temps de ministre…).

Le même fan me reproche de m’être « acoquiné » avec Octavio Alberola, en publiant à ses côtés une critique de Chomsky, Alberola dont « je ne peux pas ne pas avoir lu » un texte en faveur d’Onfray… Vous suivez toujours ?

Or me voici dans la pénible obligation de dessiller les yeux de mon sévère critique : je ne connais pas Alberola, sinon de vue, je ne lui ai jamais parlé. Et personne ne m’a demandé mon avis pour publier nos textes conjointement.

Oh !? Non !!! Eh si !…

Ainsi va le monde radical, et le ridicule des couillons qui bricolent des « écoles de pensée » sur la table de leur cuisine.

Il y a une chose qui manque dans la longue liste de liens, entrecoupée d’insultes, à laquelle je vous renvoie…

UNE CRITIQUE D’UN PASSAGE DE MON TEXTE

Mais je suis sûr que ça viendra. Il leur faut un peu de temps, c’est tout.

J’ajoute qu’en présence d’une critique précise et argumentée, je publierai et répondrai.

À moins bien sûr d’être terrassé par la force d’arguments, insoupçonnables à ce jour par ma misérable cervelle d’ex-mousquetaire anarchiste sénile et avide de voir ses mérites anticommunistes et « islamophobes » reconnus par l’État (putain ! 63 ans !), lesquels me convaincront de récuser le fier (croyais-je) slogan « Ni dieu ni maître » comme le « dicton » raciste qu’il est.

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Plusieurs textes portant sur le même sujet m’ont été signalés par leurs auteurs, des lecteurs et des lectrices :

Notes sur la religion dans son rapport avec le communisme

Le nouveau damné de la Terre est arrivé

Sur le site de la Marche mondiale des femmes contre les violences et la pauvreté (MMF) on peut télécharger le n° 280 (26 mars 2015) de son Courrier, dans lequel on trouvera un article de Laurent Zimmermann : « Évitons le terme d’“islamophobie” ».

L’auteur donne une citation de Salman Rushdie (dans Joseph Anton. Une autobiographie, Plon, 2012, chap. 6) :

« Un nouveau mot a été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l’islamophobie. »

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Du côté des FEMEN

Je me suis rendu, le 29 août dernier, à la soirée-débat coorganisée à Paris par les Femen et le MLF (déposé), dont le thème était « Des femmes et des dieux ». Je souhaite revenir sur deux moments de la réunion.

Moment A (le désaccord).

Zineb El Rhazoui, journaliste à Charlie Hebdo, a d’abord parlé du concept d’ « islamophobie », de telle manière que, même si elle n’utilise pas les mêmes références documentaires que moi et ne se soucie pas des anarchistes (chacun[e] ses soucis !), j’ai pu penser que nous étions d’accord.

Hélas, au moment du débat avec la salle, une dame est intervenue pour rapporter son expérience. Employée dans une structure hospitalière (service public), elle a reçu en consultation une femme voilée dont elle ne voyait qu’un « triangle » du visage (les yeux probablement). Elle a fait part de son malaise à cette femme, laquelle est partie furieuse et a porté plainte pour discrimination (je résume[1]).

Zineb El Rhazoui a commenté ce récit en soulignant à quel point, à son avis, le service public hospitalier est un terrain de choix pour les militant(e)s islamistes ; elle a apporté tout son soutien à la dame visée par la plainte, applaudie par, disons une moitié de la salle au moins (très pleine, la salle, mais je n’ai pas procédé à un comptage).

Or voici où nous nous séparons Zineb El Rhazoui et moi. Je considère que, tel que compréhensible dans le récit de la dame, l’incident épuise la définition de l’islamophobie concrète dénoncée par l’intermédiaire du concept d’ « islamophobie », qui a par ailleurs d’autres objectifs et d’autres conséquences, ici récemment dénoncées.

Peu m’importent la sincérité et les éventuelles mauvaises intentions de la femme (« testing » prémédité) qui vient en consultation (ici sans accès nécessaire à son corps) dans la tenue qui correspond à ses partis pris religieux. La question est de savoir si mon propre parti pris philosophique, en tant qu’employée éventuelle de l’hôpital, suffit à légitimer des remarques, nécessairement ressenties comme désobligeantes, ou des obstacles mis à la consultation. Je réponds non.

Or il est d’autant plus dommageable que cette question ait été traitée de la sorte, que cela allait exactement en sens opposé à l’un des arguments — avec lequel je suis pleinement d’accord — opposé aux revendications religieuses. En l’espèce : il est bien possible que vous soyez choqué(e), heurté(e), agacé(e), etc. par mon mode de vie, ma vêture ou mes habitudes alimentaires, mais c’est la vie ! Et rien ne vous autorise, au nom de votre droit incontestable à croire et manger ce que vous voulez, à empiéter sur mes propres droits.

Cet argument ne vaut, comme règle de vie commune, que si il vaut pour tous et toutes, et pas seulement quand ça m’arrange, et qu’il sert mes propres partis pris.

Par ailleurs, quand une étrangère voilée me demande son chemin dans la rue, je le lui indique (si possible) sans assortir le renseignement d’un prêche antithéiste ; quand une manifestante voilée me demande du sérum physiologique pour son barbu de mari, gazé en même temps que moi dans une charge de police, je lui offre une dosette du produit sans l’assortir du « prix » d’une remarque acide. Et, je ne suis (même) pas payé pour ça.

Je ne crois pas que ce soit là que se situe la ligne de front ; je ne crois pas que des attitudes insultantes fasse avancer la cause de la laïcité d’un centimètre (je parle du pays où je vis ; dans une théocratie, la provocation a un autre poids). Et je ne vois pas comment l’on pourrait ensuite critiquer l’interdiction de signes religieux ou politiques à l’hôpital. Si je veux arborer un tee-shirt siglé du « A » anarchiste, ou mon badge préféré (« Trouble maker »), je veux pouvoir le faire sans laisser au médecin ou à l’infirmier protestant ou sarkosyste la latitude d’une « objection de conscience » dont les limites et les prétextes pourraient être discutés à l’infini (on attend déjà bien assez comme ça !).

Moment B (le mensonge).

Dans la continuité de la critique du concept d’ « islamophobie » comme « cheval de Troie théorique », je pose une question piquante à l’une des militantes Femen présente à la tribune. J’ai vu sur Internet une photo la représentant avec peint sur le torse le slogan « Allah created me free ». N’est-ce pas déjà une manifestation de démagogie à l’adresse d’un public musulman, quand on a plutôt vu dans un passé récent les Femen arborer des slogans clairement antireligieux. La jeune femme n’a pas le temps de répondre ; la meneuse du groupe, Inna Shevchenko s’en charge : « Il ne faut pas interpréter les slogans, mais s’en tenir à leur sens originel. Il était écrit : “Si Allah m’a créée, il m’a créée libre” ».

Tiens, se dit le piquant dépité, j’aurais mal lu, ou ma mémoire me joue des tours…

Or, après vérification sur le fil Twitter officiel de Femen France, voici la photo que je retrouve.

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C’est bien la même jeune femme ; le slogan est bien celui dont j’avais le souvenir (et dont j’avais publié une miniature dans les notes de « Et “dieu” créa l’“islamophobie” ») ; il est entièrement peint sur le torse puisque l’action est prévue et « cadrée » pour les photographes. Il est d’ailleurs repris — et lui seul — en légende de la photo.

Me voilà rassuré sur le fonctionnement de ma mémoire visuelle, à défaut de l’être sur la sincérité et les capacités d’autocritique d’Inna Shevchenko.

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[1] Je précise que je ne prétends pas rendre compte littéralement des propos de cette dame, l’incident qu’elle rapporte ayant fait l’objet d’une procédure judiciaire, dans laquelle je ne souhaite pas m’immiscer.

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GARE AU TGV ! [2] Progrès et vitesse : le mouvement du faux

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Je donne ici la deuxième partie du texte publié en volume en 1993 sous le titre Gare au TGV ! (Éditions Car rien n’a d’importance…), aujourd’hui épuisé.

 

 

 

Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous

(Proverbe SNCF)

Ça te dérange ? Moi, ça m’arrange !/ À toi la merde, à moi l’orange !

(Comptine marseillaise).

 

« Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. » Le manifeste futuriste que lance Marinetti à l’aube du siècle n’exalte pas tant la vitesse, dont un cavalier audacieux pouvait bien se griser jusqu’à en mourir, que la machine : “Nous chanterons (…) les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux[1]. »

Si véritablement « une automobile de course (…) est plus belle que la victoire de Samothrace », c’est que la machine vaut mieux que l’homme ; elle doit donc le supplanter. « Après le règne animal, écrit Marinetti, voici le règne mécanique qui commence ! (…) nous préparons la création de l’HOMME mécanique aux parties remplaçables. »

Le futurisme, que les sympathies fascistes de ses animateurs ne discrédita pas, influença profondément la représentation d’un « Progrès » mythique, associé à l’image de la vitesse. En France, dans les années 25 où les affichistes Loupot et Cassandre dessinent les réclames des industriels de l’automobile et des compagnies de chemin de fer, et plus encore aux États-Unis où le streamlining (style aérodynamique) crée dans la deuxième moitié des années 30 une esthétique nouvelle, d’ailleurs séduisante, pour les voitures et les locomotives, et qui s’étend bientôt au-delà de toute justification technique aux objets domestiques : briquets, vaisselle, postes de radio, etc.

Plus que l’avion, dont les performances techniques peuvent paraître plus miraculeuses encore, mais qui ne touche terre qu’en deux points donnés de la planète, le train — qui parcourt à force ouverte tout un territoire occupé par l’animal et par l’homme — devient l’incarnation de la marche inexorable du progrès. À l’époque où les futuristes célèbrent dans un même chant la machine, la vitesse et la guerre, le « cheval d’acier » a déjà servi au génocide des peuples indiens d’Amérique du Nord.

À propos de la Chine, Simone de Beauvoir s’indigne que les mêmes « libéraux » n’aient point formulé d’objection au massacre de centaines de milliers de paysans qui sabotaient les voies ferrées au début du siècle, et reprochent au régime maoïste la « liquidation » de ce qui reste des sectes taoïstes. « Anarchistes, les taoïstes avaient toujours été hostiles à la fois à l’ordre et au progrès ; héritiers d’une vieille tradition naturiste, dégradée en animisme, explique-t-elle, ils considèrent les machines comme des inventions sacrilèges : au début du siècle, des sociétés taoïstes avaient convaincu les paysans que les chemins de fer troublaient le repos des génies de l’air et de l’eau et qu’il fallait détruire les voies ferrées[2]. » Héritière d’une vieille tradition humaniste, dégradée en stalinisme prochinois, la romancière voit la preuve du progrès dans les sacrifices humains qu’on lui offre. Prête à gober le plus grotesque des mensonges de la propagande officielle, elle décrète la peine de mort pour le paysan attaché à ses croyances et à ses traditions[3].

Sous une forme moins martiale — encore faut-il relever la métaphore du ministre Joxe pour glorifier l’action des troupes françaises lors de la dernière guerre mondiale, dite « du Golfe » : « les soldats français ont démarré comme un TGV[4] » — ces naïvetés ont pénétré l’esprit de l’époque au point qu’il est difficile de soumettre l’idée de progrès à la critique sans s’exposer au reproche de passéisme.

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Peaux de lapins ! La «Fusillade de Vincennes» (1994)

Le mardi 4 octobre 1994, à 21 h 25, Audry Maupin (22 ans) et Florence Rey (19 ans), braquaient les deux policiers en faction à la pré-fourrière de Pantin et leur volaient leurs armes. Ils obligeaient un taxi à les mener place de la Nation. Le chauffeur entrait volontairement en collision avec une voiture de police. Dans la fusillade qui s’ensuivit, il fut abattu, ainsi que deux policiers. Un autre fut blessé, ainsi que deux passants. Le couple contraignit ensuite un automobiliste à les emmener dans la direction de la porte de Vincennes. La voiture fut prise en chasse par des motards. A 21h 50, une dernière fusillade éclatât. Un motard fut tué, le jeune homme mortellement blessé, sa compagne arrêtée.

Dès le lendemain soir, Charles Pasqua donnait à la télévision la version officielle des faits et rappelait que le peu de réalité de ce monde est d’abord garanti par le ministère de l’Intérieur : « Dans une certaine mesure, les deux malfaiteurs relèvent plus de la psychiatrie que d’autre chose. Ces jeunes gens désespérés sont enfermés dans un fantasme de théories anarchistes visant à détruire la société. » S’appuyant notamment sur un texte signé d’une « Organisation de propagande révolutionnaire » retrouvé à Nanterre, dans le pavillon squatté par les jeunes gens, la presse allait agiter l’épouvantail de l’anarchie : « Les anarchistes meurtriers de Nanterre », titrait France-Soir (6 octobre) ; « L’équipée sauvage de deux apprentis anars » titrait Libération le même jour ; L’Événement du jeudi (13 octobre) annonçait « Le retour de l’anarchisme “moléculaire” » !

Je pris l’initiative de contacter plusieurs camarades de différentes sensibilités (autonomes, libertaires, ultra-gauche) pour leur soumettre un texte d’abord, l’idée d’une brochure ensuite.

Le texte qui suit a d’abord été diffusé de manière militante, puis publié notamment dans Alternative libertaire (Bruxelles ; janvier 1995 sous le titre « Deux camarades ») et dans le Bulletin d’information de la 2e UR/CNT (n° 47, 15 janvier 1995), organe de la « CNT [Confédération national du travail, anarcho-syndicaliste] de la rue de la Tour d’Auvergne » (quand la CNT de la rue des Vignolles ne soufflait mot ni de l’événement ni de notre réaction). Il sera repris dans une brochure de quarante pages intitulée Quelques leçons sur l’affaire dite “de la fusillade de Vincennes” (supplément au n° 4 de Auberge Au Libre Olibrius, avril 1995), dont le texte de présentation est cosigné par les mêmes auteurs que « Peaux de lapins ! » : Hervé Delouche, Jimmy Gladiator, Aris Papathéodorou, Serge Quadruppani, et l’auteur de ces lignes[1].

Les notes et ajouts entre crochets sont de ma plume.

Deux camarades

Audry Maupin et Florence Rey ne sont pas inconnus dans les milieux libertaires et « contestataires » parisiens. Ils ont fréquenté les librairies, les lieux de réunion, les groupes que nous animons ou avec lesquels nous avons des contacts. Ils sont bien connus de beaucoup de militants et ont notamment participé au mouvement anti-CIP.

Mieux, Audry et Florence ont activement milité en 93-94 dans la mouvance libertaire. À l’automne 1993, Audry a ainsi participé à une action publique spectaculaire — au cours de l’occupation des bâtiments administratifs de la faculté de Nanterre (pour l’inscription d’étudiants étrangers) — pour laquelle ses talents de grimpeur le désignaient : l’escalade d’une tour pour y accrocher une banderole. Cette action, menée par des syndicalistes de la CNT-FAU et de l’AGEN-UNEF, et des étudiants non-syndiqués, s’est déroulée au vu et au su de tous, journalistes compris.

Il nous semble que la première réaction qui s’imposait à l’annonce de l’équipée de la nuit du 4 au 5 octobre, de la mort d’Audry et après les déclarations de Pasqua était d’affirmer publiquement et simplement que ce garçon était (ou avait été) un camarade. Ce que ses camarades d’escalade de l’« Union sportive ouvrière de Bezons », ont su faire, les anarchistes s’en sont montrés incapables.

Nous imaginons bien que c’est la crainte des tracasseries policières qui a motivé et qui motive encore le silence de ces gens.

Certains déménagent leurs archives et leurs carnets d’adresses, d’autres chuchotent qu’il « n’est pas facile de prendre position ». Nos yeux éberlués ont même vu des autocollants « Anarchistes pas tueurs » signés « Apache ». Qu’elle soit l’œuvre d’un égaré ou d’un groupe [la première hypothèse était la bonne, le groupe Apache ayant démenti toute implication], cette initiative coliqueuse en prépare sans doute d’autres : à quand « Anarchistes pas voleurs », signé « Groupe Jules Bonnot » ? En tout cas, pour l’heure, tout le monde rentre la tête dans les épaules et attend.

Notons que l’embarras et la censure sont également partagés par une presse naturellement hostile à nos idées et par des anarchistes. Le même texte de Serge Quadruppani (« Lettre à Florence ») a été refusé par Libération et par Le Monde libertaire. Ce cordon sanitaire spontané aide à présenter la révolte de Florence et d’Audry comme un « coup de folie » sans aucun rapport avec la société dans laquelle il est né.

À nos yeux, la peur — compréhensible en elle-même — ne saurait justifier le déshonneur. De ce point de vue, le mal est irrémédiable. Mais il y a pire pour des gens qui se veulent militants révolutionnaires : le silence est une lourde erreur tactique. (Il s’agit bien ici du silence des militants et non de celui de Florence, militante entre les mains de la police, qui est au contraire digne d’éloge et dont nous verrons combien sauront s’inspirer quand viendra leur tour d’être interrogés).

On pouvait être certain que l’enquête (de longue haleine) entamée par les policier déboucherait sur des arrestations de « complices » réels ou supposés. Outre le fait que trois de leurs collègues ont été tués, ce qui est une motivation psychologique et politique suffisante, on peut noter qu’ils se sont abstenus de procéder immédiatement à des perquisitions et de livrer aux journalistes les éléments qu’ils possédaient sur les activités d’Audry et Florence (contacts avec des groupes libertaires ou radicaux, participation au mouvement anti-CIP, etc.).

Dans ces conditions, le seul contre-feu possible à mettre en place consistait et consiste encore à dire publiquement « Oui ce sont des camarades, oui nous avons milité ensemble, non nous n’étions pas au courant de leurs projets ». Ayant dit cela publiquement, il est beaucoup plus aisé de s’en tenir là et de refuser d’ajouter quoi que ce soit dans les locaux de la police judiciaire.

Le silence gêné et les gesticulations vaines « en coulisse », adoptés jusqu’à présent, accréditent l’idée aux yeux des policiers (ce qui n’a pas grande importance), mais surtout aux yeux de la presse et du public (ce qui en a beaucoup plus) de relations honteuses, cachées, et donc d’un « complot » terroriste. Il sera trop tard pour pleurer ensuite sur la méchanceté des médias et l’odieuse campagne antianarchiste qui se prépare.

Dire que « la vérité seule est révolutionnaire » n’est pas ressasser un slogan moraliste, c’est énoncer une vérité stratégique toujours vérifiée.

Dans ces conditions, il est lamentable que les seules réactions de la Fédération anarchiste, qui dispose d’un hebdomadaire, ait été un communiqué, puis un article, l’un et l’autre totalement hors sujet. Le surtitre et le titre de l’article en question donnent une exacte idée de l’intelligence de son contenu : « L’affaire Florence Rey et Audry Maupin — Les anarchistes de plus en plus crédibles, Pasqua panique » (Le Monde libertaire, n° 970, 13 au 19 octobre). Ce genre de fanfaronnades est particulièrement mal venu, quand les libertaires, dès que ça chauffe pour eux, se manifestent surtout par un silence comateux et le souci prioritaire de « sauver les meubles ».

Une structure organisationnelle, une librairie, une radio, un journal, sont des outils qui doivent servir (entre autres) à réagir plus rapidement et plus efficacement dans des situations d’urgence. Ils doivent également être des lieux de débats à chaud et au grand jour entre les militants[2]. S’ils transforment les militants en petits possédants, terrifiés à l’idée de perdre leurs acquis et prêts à tous les renoncements pour les conserver, ces outils deviennent nuisibles[3].

Romantisme révolutionnaire et nécrophilie

Le plus grave est qu’à l’abri de ce silence public se développe dans certains groupes un culte du martyr (« Un des nôtres est tombé »), voire une glorification à bon compte de l’« action » menée.

Rappelons que, visiblement, l’équipée d’Audry et de Florence avait pour objectif immédiat de se procurer des armes (dans un but que nous ignorons) et non d’assassiner les premiers flics venus. Ils auraient pu sinon tuer les deux flics de la fourrière. De ce point de vue, leur aventure se solde par un échec « militaire » lamentable et rappelle plus une scène tragique de roman noir qu’un fait d’arme de la guerre sociale.

De plus, il est bon de préciser que la mort de trois policiers ne saurait en aucune manière être considérée comme une « compensation », ni d’un point de vue arithmétique ni d’un point de vue politique.

La violence sociale collective lors de manifestations (comme celles qui se sont déroulées lors du mouvement anti-CIP à Nantes et Lyon) nous l’avons tous, à un moment ou à un autre, pratiquée et soutenue, mais il est injustifiable — moralement et politiquement — de présenter l’assassinat de policiers choisis au hasard comme une stratégie révolutionnaire.

Faudra-t-il ajouter aux flics les chauffeurs de taxi, les coiffeurs, les « cons » en général ?

À nos yeux, l’aventure tragique d’Audry et Florence fait office de révélateur et de test éliminatoire. Les soi-disant « révolutionnaires » incapables de faire face à ce genre d’événements et/ou qui se complaisent dans des fantasmes morbides et infantiles seraient bien inspirés de se consacrer à n’importe quelle autre activité : collection de timbres, voyages, lecture… Ce serait un service à rendre aux idées qu’ils se montrent incapables d’assumer.

La poursuite du projet révolutionnaire ne peut se réduire à un jeu de gendarmes-voleurs, pas plus avec des flics qu’avec des nazillons.

L’apathie générale, trop rarement secouée par de brèves explosions sociales, conduit beaucoup de militants ou de jeunes révoltés à entretenir un folklore « militaire » exaltant l’affrontement physique et/ou armé comme seule expression possible de la radicalité. Des publications par ailleurs sympathiques et utiles auxquelles plusieurs d’entre nous ont collaboré (Mordicus, Quilombo, etc.), si elles n’ont jamais eu dans les textes, de complaisance pour la violence individuelle et suicidaire, si elles ont même, à l’occasion, critiqué les limites de certaines pratiques de violence collective, ont parfois contribué à entretenir, par le jeu de l’iconographie ou de plaisanteries provocatrices, un folklore du « baston » qui devrait être clairement tenu pour ce qu’il est : une légèreté lourde de conséquences.

Une femme, témoin de la poursuite dans le bois de Vincennes, déclare à Libération (6 octobre) : « J’ai cru qu’ils tournaient un film, ça ne faisait pas vrai, pas comme à la télé ». Les mauvais scénarios sont faits pour la télé ; dans la réalité ils sont décevants. Ça ne fait pas vrai mais hélas c’est vrai. Les balles sont de vraies balles et les cadavres ne se relèvent pas.

Sauf événements impossibles à prévoir, Florence risque fort de sortir de prison à une date où beaucoup des jeunes anarchistes et radicaux d’aujourd’hui auront depuis longtemps remisé leur drapeau et leur prétention à changer ce monde.

[Florence Rey a été condamné, en octobre 1998, à vingt ans de réclusion criminelle. Elle est sortie de prison le 2 mai 2009.]

La mort d’Audry et le destin de Florence doivent marquer un retour au réel et alimenter le débat et la réflexion collective, non d’autres délires. A cette condition, la solidarité avec Florence et les autres personnes inculpés dans cette affaire, pourra s’organiser sur des bases claires et suivant des modalités qu’il conviendra de fixer avec leur accord.

Paris, le 29 octobre 1994

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38Claude Guillon, Aris Papathéodorou, Hervé Delouche, Serge Quadruppani.

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[1] Je suis également responsable de plusieurs des textes publiés dans la brochure : « Bestiaire (suite) », une réponse au groupe Apache ; « Papa, Maman, la police et moi. Famille nucléaire et anarchisme régressif », une critique des justifications du silence public des jeunes de la CNT ; « Panorama du milieu libertaire, de sa presse, et des alentours » ; « Maintenant : la médiocrité à la page », texte cosigné avec Serge Quadruppani critiquant le traitement porno-spectaculaire des événements par le journal de Michel Sitbon. J’ai cessé toute relation avec S. Quadruppani (décembre 1999), dont la campagne de calomnies qui l’a visé ne saurait excuser les mauvaises manières.

[2] Seule Radio libertaire joua partiellement ce rôle.

[3] On a pu vérifier, hélas, lors des mouvements sociaux ultérieurs, la paralysie politique qu’entraîne ou aggrave la gestion et la préservation d’« outils de lutte » qui, en fait, se sont depuis longtemps transformés en coûteux moyens de paraître.

 

Ce texte a été republié dansrubon5

1990 : L’irruption dans Paris d’une violence venue des banlieues

La France connaît, en novembre 1990, Lionel Jospin étant ministre de l’Éducation, son énième mouvement lycéen. Celui-ci réclame un mois durant la réfection de locaux souvent vétustes, l’embauche de nouveaux professeurs et l’allègement des classes, soit — à partir d’une situation matérielle effectivement dégradée — un programme une fois pour toute caricaturé dans la formule : « Nous voulons, nous aurons, des gommes et des crayons ! »

Le ras-le-bol lycéen rencontre, parfois de manière violemment antagonique, la rage des banlieues (des émeutes ont eu lieu à Vaulx-en-Velin). C’est, à cette échelle, la première explosion d’une violence que l’on retrouvera, plus exacerbée, plus massive et plus sélective au printemps 2005, lorsque des bandes de jeunes de banlieue attaqueront les manifestations lycéennes, tabassant et dépouillant, sans plus guère s’attaquer aux vitrines, véhicules et policiers, cibles de 1990.

La mobilisation de 1990 culmine les 12 et 16 novembre. Le 12, trois cent mille jeunes défilent dans toute la France. De violents affrontements ont lieu à Paris (plus de cent policiers blessés) ; de nombreux manifestants, que l’on qualifie de « casseurs » pour mieux les opposer à leurs camarades, sont déférés à la justice et souvent lourdement condamnés. Un magistrat parisien, M. Ducoudray use à leur propos d’une formule qui reste dans l’histoire, en traitant les accusés de « déchets de la basse humanité ».

Capture d’écran 2014-11-21 à 20.07.56Le texte qui suit a été publié dans la première livraison de Mordicus (n° 1, décembre 1990), journal d’agitation et de critique sociale, au collectif duquel j’ai participé depuis l’origine jusqu’à avril 1991. On vérifiera à sa lecture qu’il était possible de publier dans cette revue, à chaud, l’amorce d’une critique de la violence que certain ex-« mordicant » préfère oublier, peut-être pour mieux se flatter de l’incarner au terme d’un long cheminement autocritique, d’autant plus méritoire qu’il serait original[1].

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ÉCOLE ET COLÈRE

 

Les lycéens et collégiens qui sont descendus dans la rue cet automne se foutaient éperdument du budget de l’Éducation nationale, comme ceux de 1986 se foutaient de la loi Devaquet qu’ils n’avaient pas lue, pas plus que ceux de 1974 n’avaient lu la circulaire Fontanet ou ceux de 1975 la réforme Haby…

Comme dans les années 70, les lycéens veulent d’abord sécher les cours, crier, courir, être ensemble. Il faut être d’humeur bien chagrine pour ne pas reconnaître là une révolte contre ce monde et ses écoles. Que cette révolte soit inconsciente ou plus précisément honteuse d’elle-même et avance sous les masques de l’époque n’a rien d’étonnant. Même au plus fort de l’agitation post-soixantuitarde, les lycéens ont généralement cédé à l’exigence de « sérieux » que les adultes attendent d’eux. Encore ne faut-il pas prendre au pied de la lettre la déclaration bien raisonnable et en bon français que l’on fera devant les caméras de télévision. Entre soi, on assume plus librement l’aspect de joyeuse déconnade des grèves et des manifs. Par ailleurs, la dégradation des conditions de vie est bien réelle depuis vingt ans. Il ne s’agit pas seulement de plafonds qui fuient, mais aussi du racket, des bagarres, bref d’une violence sordide sécrétée par ce monde, dont le rejet ne peut être réduit à un réflexe sécuritaire.

Faut-il regretter que ce mouvement éclate, à la surprise générale, sur un aussi pauvre mot d’ordre que « Du pognon pour l’éducation » ? Rien n’indique que cette espèce de degré zéro de la fausse conscience, dépourvue de justification comme d’imagination, ait été particulièrement propice aux récupérations politiciennes des JC ou de SOS-PS. Elle a, en tout cas, sérieusement embarrassé le ministre Jospin, obligé de lancer à la télévision des appels pressants à des revendications précises, qu’il pourrait donc satisfaire pour interrompre le mouvement.

La cuisse de Bakounine

Les collégiens d’aujourd’hui ne sortent pas tout armés de la cuisse de Bakounine. Leur mouvement appelle la critique et non le mépris. Quant à la réfutation de la notion d’éducation, les révolutionnaires — libertaires ou ultra-gauche — seraient mal venus de reprocher aux lycéens de ne l’avoir pas élaborée, quand eux-mêmes s’en abstiennent, soit qu’il aient à fourguer sur la question quelque vieillerie début de siècle, soit qu’ils n’aient pas trouvé pour leurs propres gosses de garderie plus avantageuse que l’école dite gratuite et obligatoire, soit encore qu’il s’agisse — plus prosaïquement — de leur gagne-pain.

Genoux, cailloux, zouloux

L’originalité de ce mouvement c’est bien le surgissement dans ses marges d’une nouvelle génération de casseurs. Garçons en majorité, âgés de 15 à 17 ans, le plus souvent Noirs ou Beurs, ils viennent de banlieue et prennent possession des rues de Paris, cassant et pillant tout ce qui peut l’être. Deux cents lors de la manif du 5 novembre, ils étaient cinq cents le 12, évoluant par petits groupes de copains, très mobiles. Leurs exploits ont provoqué une telle surprise, mêlées de panique, que personne n’a vraiment osé entonner le refrain, usé jusqu’à la corde en 86, des « provocateurs ». Ce sont désormais des « zonards » ou, selon le mot d’un militant JC, des « parascolaires ». Encore un mensonge : ces mômes vont au collège comme tous ceux de leur âge. Mentent pareillement les pédagogues qui pleurent sur ces « exclus du système scolaire ». Quitter l’école à 16 ans ne fait pas d’un gosse un « exclu », mais un produit de l’Éducation nationale.

Le 12 novembre dernier, pour la première fois, les enfants des pauvres et des immigrés que l’on s’applique à chasser de Paris depuis vingt ans sont venus mettre à sac les beaux quartiers. Flics, politiciens et technocrates ne sont pas près d’oublier cette réjouissante leçon d’urbanisme !

Reste que pour nous, qui étions parmi le millier d’incontrôlés ridiculisant en tête de manif les grandes manœuvres FASP-SOS-JC, le bilan est plus nuancé que celui des blessés[2]. On peut déplorer que beaucoup de jeunes casseurs se servent mieux de leurs jarrets que de leurs cervelles : tel manifestant autonome l’a appris à ses dépens qui n’a dû son salut qu’à une fuite éperdue devant une bande qui lui reprochait, par une casse inconsidérée, de provoquer une charge de flics, lesquels ne cogneraient que sur les Noirs et les Arabes ! Argument qu’un jeune Beur du service d’ordre de SOS m’avait assené hargneusement une semaine plus tôt. Étrange identité de vue entre casseur et anticasseur, néo-racisme « antiraciste » justifiant que les seuls Noirs et Beurs puissent tenir le haut du pavé, côté foutoir ou côté flicard.

Ce fameux lundi, une certaine violence — frisant parfois l’hystérie — était bien propre à dégriser ses apologistes en chambre. Certes, comme dit la chanson, quand il s’agit de rosser les cognes, tout le monde se réconcilie ! Mais la jolie bataille du pont de l’Alma ne peut faire oublier que ni les ridicules bastons entre chefs de bandes ni leurs prétentions hégémoniques, pas plus que les corrections justement données à tant de cameramen et de photographes ne contrebalancent l’immunité de flics en civil ou en uniforme circulant dans la manif.

Cette rage confuse semble irrécupérable par quiconque, et c’est rassurant. Nos maîtres et leurs sociologues sont extrêmement emmerdés, et c’est réjouissant.

Mais très insuffisant.

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[1] « À moins de sombrer dans des incantations irresponsables et suicidaires, la volonté de confrontation avec les institutions ne pourra faire l’économie d’une critique de la violence. Il s’agit de rompre avec l’imagerie à la Mordicus qui refuse de voir que les manifestations les plus spectacularisées (les rodéos, les incendies de voitures, les affrontements ritualisés) sont prisonnières, pour la plupart, du spectacle et de la marchandise. » Serge Quadruppani, La Fabrique de la haine, coll. L’Esprit frappeur, 2002, p. 190.

[2] 104 policiers blessés selon la Préfecture, 222 selon la FASP (syndicat policier proche de la gauche). À titre indicatif : 116 flics avaient été blessés le 23 mars 1979, lors de la marche des sidérurgistes sur Paris.

 

Ce texte a été repris dans Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-2000, éditions Noesis-Agnès Viénot, 2001 (épuisé).