Extension du domaine de la “miséricorde” (suite). Demain: les bancs publics à picots rétractables!

À peine mis en ligne mon billet sur la généralisation des «miséricordes», non plus dans le sens originel de «tabourets de charité», mais au contraire comme instrument de dissuasion des sans-abri, billet complété par une conclusion sur les dispositifs de torture du type picots en métal, je suis tombé sur un document posté sur Twitter…

Comme on le verra sur les photos ci-dessous, il s’agit de picots installés sur des bancs publics classiques (quoique russes), de ceux que chantait Brassens.

Las! les amoureux·ses qui s’égareraient sur lesdits bancs seront bien inspiré·e·s de se munir de petite monnaie. À défaut, les bécotements pourraient tourner aux picotements.

En effet, les concepteurs de ce nouveau dispositif se sont avisés que des pauvres, amoureux ou non, pourraient bien profiter éhontément de la gratuité des bancs publics pour s’y allonger un brin.

Comment prévenir une telle agression pour le regard (oblique) des passants honnêtes? Simple – mais génial! – il suffit d’intégrer aux bancs le système de picots dissuasifs, en les rendant cependant rétractables, à condition de payer

Il y avait des compteurs à pièces pour le gaz et l’électricité; il y aura désormais des bancs à pièces pour poser son cul. Chasser le pauvre, lui faire cracher sa monnaie à tout prix, telle est la motivation qui a titillé l’imagination de nos inventeurs russes.

Il ne s’agit plus d’inverser seulement le sens du mot miséricorde, mais de faire de tous les sièges publics des épouvantails pour ceux qui en endossent souvent, par force, le costume.

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Où il appert que ledit dispositif de torture n’est pas issu de cervelles «urbanistes», à défaut d’être urbaines, mais de celle d’un artiste contestant les picots anti-sans-abri, comme ceux que j’évoquais en conclusion de mon papier précédent.

Belle réalisation qui donne à voir expérimentalement le futur immédiat de la ville interdite aux pauvres.

Extension du domaine de la “miséricorde”, doublée d’une inversion du sens du mot

Troisième sens de «miséricorde» d’après le Petit Robert:

Saillie fixée sous l’abattant d’une stalle d’église, pour permettre aux chanoines, aux moines, de s’appuyer ou de s’asseoir pendant les offices tout en ayant l’air d’être debout.

Ne vous hâtez pas de railler une hypocrisie de la secte catholique… Nous sommes bien dans le domaine naturel de la miséricorde: avoir le cœur sensible au malheur d’autrui (du lat. miseria & cor ~ misère & cœur). En l’espèce le malheur des religieux âgés qui ne pouvaient suivre de longs offices en restant debout.

Quasi-siège, cousine du strapontin, la miséricorde pourrait se définir comme un «tabouret de charité». D’ailleurs souvent support de magnifiques et surprenantes sculptures.

La Régie autonome des transports parisiens (RATP) a intégré, voilà à peu près quinze (?) ans la miséricorde à son mobilier de stations. Celle-ci a gagné, notamment depuis deux ou trois ans, les wagons de métro eux-mêmes (à Lyon), les autobus, les stations de bus et de métro. On la rencontre partout.

Dans de rares cas (autobus), il reste un souvenir de l’esprit charitable initial puisque la miséricorde permet aux voyageurs de s’adosser commodément, tout en gagnant de la place par rapport à un siège.

Partout ailleurs, la miséricorde a pour fonction, non pas de soulager la fatigue du voyageur, mais d’interdire aux sans-abri de s’étendre sur les bancs.

C’est si vrai que certaines miséricordes sont installées au niveau des mollets d’un adulte et ne pourraient servir à s’adosser qu’à des enfants.

C’est donc bien un complet retournement de sens et de fonction. La miséricorde intégrée dans le dit «mobilier urbain» est devenu un dispositif de dissuasion et d’empêchement. Elle interdit le repos. Elle est une arme dans la guerre menée aux (très) pauvres.

On peut noter que ce meuble détourné est encore surpassé par de véritables dispositifs de tourment, pour ne pas dire de torture, ainsi ces picots en acier scellés sur le moindre rebord qui permettrait de s’assoir ou de se coucher, devant un commerce ou un bâtiment administratif. Au moins, ces picots n’ont-ils jamais été présentés, dans l’architecture religieuse, comme des vecteurs de charité chrétienne.

À moins qu’il faille les considérer comme des instruments de macération, gratuitement mis à disposition des pauvres pour expier leurs péchés dans la souffrance…

Ces dispositifs ont été la cible de campagnes de dénonciation par divers moyens (par exemple le ridicule, à Londres, où des militants ont installé de confortables matelas sur les picots).

Pour citer un type d’action qui me tient à cœur, le nu manifeste, je citerai encore l’action de Ou Zhilang, en Chine, qui a visé un vaste dispositif de picots en béton disposés sous un échangeur en y exhibant son corps dénudé, comme celui d’un fakir.

La dérision – aussi – soulage.