DOMMAGES DE GUERRE. Chap. 4. «Guerre aux femmes !»

Dommages de guerre

 

On trouve ci-dessous le quatrième chapitre de Dommages de guerre : [Paris-Pristina-Belgrade-1999] (L’Insomniaque, 2000).

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

Notons pour la petite histoire que ce chapitre, intitulé « Guerre aux femmes ! », était le deuxième du livre, dans le projet initial. Il parut trop « féministe » aux éditeurs pour arriver si tôt et fut rétrogradé en quatrième position.

 

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Où l’on vérifie la validité de la formule « les femmes et les enfants d’abord ! » — La sexualité comme processus de domestication. — La guerre au quotidien. — Le quotidien comme guerre. — La guerre considérée comme maladie sexuellement transmissible.

 

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Les propagandistes de l’OTAN ont fait du sort des femmes violées un prétexte subsidiaire, et quasi anachronique tant il était tardif par rapport aux crimes commis en Bosnie, à l’intervention armée de 1999. Le présent opuscule se devait — par logique et par justice — d’évoquer les premières victimes de la violence guerrière, qu’elle s’exerce en temps de « paix » ou en temps de « guerre » : les femmes et les enfants. Il n’est pas d’aspect plus dérangeant de l’horreur moderne que l’institutionnalisation paisible de la guerre faite aux faibles, aux femmes singulièrement, susceptible de devenir dans les conflits armés le ressort principal d’un système de destruction. La cruauté ordinaire, mais gérée par la bureaucratie.

Discerner ce qui relie les comportements socialement admis par la civilisation marchande aux violences guerrières perçues comme extraordinaires, nous aidera à comprendre ce qui fait de la guerre le comble de la paix sociale.

 

Les femmes : marraines et butin de guerre

La figure de la femme violée par l’ennemi est une image forte des temps de guerre. Elle sert les propagandes et marque les mémoires. Dans les années 60, on rencontrait dans beaucoup de villes françaises « la Folle », une femme âgée parlant toute seule, et dont la rumeur disait le plus souvent, non qu’elle avait été elle-même violée, mais qu’elle avait assisté au viol de sa fille « par les Allemands ». On m’en a désignée une, au Puy-en-Velay, encore en 1979.

Nous vivons, en France, dans une société libérale et pacifiée (selon les normes du capitalisme démocratique), où le viol est laissé à l’initiative individuelle. La définition culturelle implicite de la « sexualité » dans laquelle sont élevés garçons et filles se caractérise par une double et contradictoire injonction : tout contribue à induire l’idée que le viol est un comportement, peut-être excessif, mais finalement adapté à la nature véritable des hommes et surtout à celles des femmes. Au vrai, c’est par ce dernier biais que s’opère, du point de vue idéologique, la transmission : le corps des femmes est partout étalé, disponible, offert, vendu, ouvert, béant, écarté, couché, aguichant, provocateur, d’avance conquis. Un « appel au viol », comme le disent précisément certains hommes d’une femme séduisante et mise d’une manière qu’ils jugent provocante. Dans le même temps, le Droit réitère sévèrement l’interdiction du viol (entre quinze et vingt ans de réclusion, selon les circonstances ; trente ans s’il a entraîné la mort ; la perpétuité s’il est accompagné de « tortures ou d’actes de barbarie », art. 222-23 et s. du code pénal). Le nombre des viols ne diminue pas, et le quantum des peines appliquées augmente.

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Au Mexique : Nous les femmes, nous ne sommes pas un butin de guerre ! Halte aux féminicides !

 

On estime qu’en France, une femme sur sept est victime de violences domestiques, viol compris[1]. Plus défavorisés encore que les femmes dans la cascade des brutalités, les enfants des deux sexes subissent à la fois des violences masculines et féminines. Le Service national d’accueil téléphonique pour l’enfance maltraitée recevait, en 1995, une moyenne de 531 appels par jour. Concernant les agressions à caractère sexuel, 67 pour cent des appelants dénoncent un membre de leur famille proche (père, mère, frère, sœur, beau-père, belle-mère, grands-parents), le reste des appels désignant un gardien (0,37 %), un membre de la famille plus éloignée (9,92 %), un ami de la famille (3,17%), un camarade (2,76 %), un voisin (2,30 %), un professionnel (sic, 3,08 %). Seuls un peu plus de 6 pour cent des appels désignent un inconnu[2].

Il est absurde d’imaginer que des comportements aussi répandus, — dans toutes les milieux sociaux —, que les mauvais traitements de parents à enfants (meurtre compris), le viol et les violences sexuelles de toute nature commis contre des femmes et des enfants des deux sexes, ne subsisteraient que comme des reliquats d’une sauvagerie instinctuelle primitive, progressivement marginalisés par la civilisation. Faute d’un approfondissement, hors de proportion avec la dimension du présent texte, je formulerai l’hypothèse d’un rôle de soupape ou de paratonnerre de la violence sociale, tacitement dévolu aux femmes et aux enfants. C’est à dessein que je préfère parler ici de violence sociale plutôt que de violence « sexuelle ». La violence imposée, le plus souvent (mais pas uniquement) par des hommes, aux femmes et aux enfants s’enracine bien dans le refoulement sexuel induit par l’éducation autoritaire et machiste (pourtant dispensée par des femmes), mais au-delà de l’histoire personnelle du violeur, du meurtrier d’enfant, c’est une humiliation générale qui est compensée par le rabaissement d’un plus faible. La soumission initiatique des plus jeunes par la peur et la honte, également imposée aux femmes adultes, a une fonction d’assimilation caractérielle, puis de régulation de l’ordre social.

Le viol ne vient pas combler ce que l’on pourrait définir en novlangue économique comme un « déficit de l’offre sexuelle féminine », que certains consommateurs masculins seraient amenés à contourner dans l’illégalité. Le violeur n’est ni malade mental (le plus souvent) ni tenaillé par une pulsion irrépressible ; il s’en tient à une règle implicite, confirmée par la culture dominante, selon laquelle l’homme a des besoins que les femmes sont là pour satisfaire. Cette règle, qui demanderait à n’être pas aussi sommairement évoquée, sous-tend les rapports sociaux sexués dans un système social et politique donné, où le viol, s’il est bien un crime au sens pénal, est un crime logique.

Il faut insister sur le rôle « éducatif » des femmes, rapidement évoqué plus haut : c’est celui de premiers agents de transmission et donc de reproduction de l’idéologie patriarcale. Chargées de l’éducation et des soins aux enfants, les femmes sont logiquement responsables de la majorité des mauvais traitements à enfants (négligence, cruauté mentale, coups, torture — mais elles tuent deux fois moins que leurs compagnons). Des femmes se livrent également à des abus sexuels sur des enfants ou des adolescents, le plus souvent du sexe masculin. Ces violences, moins nombreuses que les violences masculines, et qui prennent moins volontiers la forme d’un « viol » (pénétration sexuelle), sont plus difficilement repérables, parce qu’elles exigent des plaignants qu’ils dépassent leur supposée « nature » masculine, et parce qu’elles se confondent facilement avec une initiation sexuelle implicitement valorisée lorsque c’est un garçon qui la vit[3].

Nous pouvons être légitimement fascinées par certains aspects de l’expérience érotique, abandon, vertige, dissolution du moi, perte de conscience… qui trouvent des correspondances, idéologiques et émotionnelles, dans la violence subie dans des situations de cruauté extrême. Il est frappant de constater que les mots même de l’amante offerte et exigeante, caricaturés dans une plaisanterie vulgaire — « Fais-moi tout ! » —, se retrouvent dans la formule d’une elliptique pudeur des victimes de tortures sexuelles. « Ils pouvaient tout faire, alors… », disent des réfugiées des miliciens fascistes d’Arkan et de Seselj. « Dans ce vertige du “tout”, on trouve le viol, les tortures, les massacres[4]. » Vertige encore (ou conjuration ?) dans cette mise en scène sordide du « plus grand gang bang de l’histoire », organisé nous dit-on dans les meilleures conditions d’asepsie et de publicité par un fabricant de films pornographiques, dont l’actrice vedette se fait pénétrer par 620 hommes en 7 heures. « Dans la vraie vie, prend soin de préciser le reportage publié dans la revue Max, un gang bang s’appelle un viol collectif. Une atrocité urbaine [sic] insoutenable. Dans la pornographie, il s’agit, selon les professionnels du X, d’une “expression artistique”, un rituel orgiaque, une figure presque imposée d’un film porno[5]. » Figure imposée est une expression heureuse ; elle s’imposera donc par centaines de milliers d’exemplaires de cassettes vidéo à des millions de spectateurs et, dans une moindre mesure, de spectatrices. N’existe-t-il aucune relation entre le fantasme des 620 mâles, tous rémunérés mais pas tous professionnels, celui — au moins escompté — des milliers d’acheteurs et de mateurs du film, et la manière dont est perçue « dans la vraie vie » la violence sociale et sexuelle[6] ?

Peu habituées à regarder en face et donc à penser cette réalité, nous sommes mal préparées à concevoir pire encore ; c’est probablement pourquoi la politique de « viols systématiques » menée par l’armée et les milices serbes (mais aussi croates) à certaines périodes du conflit des Balkans a suscité un mélange d’incrédulité, de fatalisme agacé et d’horreur paralysante.

Véronique Nahoum-Grappe discerne « un usage politique de la cruauté extrême et des tortures sexuelles depuis quelques années et dans des terrains hétérogènes, africains, orientaux, européens : cet usage n’est pas forcément lié à un accroissement quantitatif (…), mais il s’inscrit dans l’actualité de notre culture contemporaine où le statut de la sexualité comme torture croit en prestige négatif et dérive du non-politique vers le politique [7]. » Je signale à l’intention du lecteur qu’étonnerait cette référence (et celles qui suivront), que je n’ignore pas que Mme Nahoum-Grappe participe au Comité Kosovo, lequel a approuvé les bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie, et même qu’elle a très imprudemment manifesté son soutien aux nationalistes grand-Albanais de l’UCK, lesquels ne dédaignent, à l’occasion, ni le meurtre ni le viol[8]. Si dans l’esprit de cette auteure, il existe certainement un lien entre ses réflexions sur le « nettoyage ethnique » et ses regrettables prises de position belliciste, je ne me sens, moi, nullement tenu de confondre les unes avec les autres.

 

La terreur familière

On a beaucoup insisté, au début des années 90, sur un aspect jugé particulier de la politique d’« épuration ethnique », et notamment des viols systématiques, et qui ressortait de la plupart des témoignages de victimes : le fait que des familiers se muent en tortionnaires. Une jeune femme bosniaque décrivait ainsi ses violeurs : « Mes voisins, des paysans du village avec lesquels je suis allée à l’école. Ils me connaissaient depuis l’enfance, mais ils disaient qu’ils me violaient parce que je suis musulmane et qu’avec tout ce que j’avais pris aux Serbes, il était temps que je nourrisse un petit tchetnik[9]. » « À deux reprises, rapporte Véronique Nahoum-Grappe, nous avons entendu des jeunes Bosniaques nous confier que le garde/bourreau dans le camp de concentration était leur instituteur. (…) Tous les récits ou presque mentionnent le voisin l’ami, cités parmi les assassins, les violeurs[10]. » En 1999, au Kosovo, une habitante de Pristina se dit convaincue que dans chacun des groupes de paramilitaires qui ont brûlé des maisons et assassiné leurs occupants, « il y avait un homme d’une maison serbe de [son] quartier[11] ». On a affaire ici au ressort principal des films d’épouvante : la banalité quotidienne la plus rassurante peut basculer dans la terreur. La prof sympa ou le petit ami peuvent se transformer en assassins déments. Je n’entends pas suggérer que les récits des victimes sont influencés par des scénarios de fiction et ne reflètent pas des drames réellement vécus, je note au contraire que les auteurs d’œuvres d’imagination ont compris depuis longtemps où se trouve la source de l’horreur pure. Mme Nahoum-Grappe se trompe lorsqu’elle conclut l’article précédemment cité en affirmant que, « comme l’inceste en famille touche le lien de filiation, la cruauté endogène entre gens d’une même communauté touche le lien social, le pacte de fraternité que suppose toute vie en temps de paix. » Ou plus précisément : elle voit à tort une différence de nature où l’on ne peut distinguer qu’une différence de degré. Je l’ai rappelé plus haut, les mauvais traitements (sexuels ou non) et le viol sont le plus souvent le fait de proches et mêmes de (des) parents. Ils sont donc eux aussi constitutifs du lien social tel qu’il se reproduit dans nos sociétés occidentales, en temps de paix (intérieure au moins). De ce point de vue aussi, la guerre est le comble de la paix, singulièrement pour les femmes[12]. Lire la suite

Céline, Dieudonné, Faurisson : toujours les maux pour rire (2009)

Notes antiémétiques

 

Gueule rouge

[Aucune perte d’actualité, ou de pertinence, hélas ! pour ce texte, plus de cinq ans après sa publication, et à l’heure où Dieudonné et Soral annonçent la création d’un (autre) parti politique.]

Des extraits de ce texte ont été publiés dans le n° 19 (été 2009) du fanzine de contre-culture, antifasciste et libertaire Barricata.

 

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En organisant et en dirigeant une liste dite « antisioniste » aux élections européennes de 2009, le fantaisiste Dieudonné s’est situé délibérément sur le terrain de l’action politique d’où il feignait d’être absent, tout en affichant ses relations avec des militants d’extrême droite, soi-disant par intérêt médiatique ou goût de la provocation.

On aborde ici son discours, sketchs ou déclarations politiques, comme un mode d’intervention politique unifié, ainsi que celui des amis politiques qu’il a choisis.

Les citations que l’on trouvera reproduites sont, sauf exceptions signalées, tirées des extraits de spectacles, d’entretiens ou de conférences de presse librement consultables sur Internet (sur Dailymotion pour les sketchs).

Je précise qu’il ne m’intéresse pas de décider, dans les notes qui suivent ou dans la vie courante, qui est ou n’est pas antisémite, comme s’il s’agissait d’une essence particulière d’humains à détecter (on chercherait alors l’antisémite, comme celui-ci cherche « le juif »). Il me paraît instructif en revanche de repérer chez tel ou tel les éléments d’un discours antisémite, ses tenants et ses conséquences. J’utilise, en contrepoint des propos contemporains, quelques citations des « pamphlets » de Céline, remarquable écrivain et d’ailleurs antisémite militant, baignant dans l’aigreur misanthrope comme le cornichon dans son vinaigre.

 

Perversité

 

En faisant applaudir Robert Faurisson sur la scène du Zénith, le 26 décembre 2008 (nous y reviendrons), Dieudonné a attiré l’attention des médias et suscité de nombreux commentaires. On a moins remarqué l’enregistrement d’une vidéo mettant en scène Dieudonné et le même Faurisson, dont j’ignore si elle est antérieure ou postérieure au 26 décembre.

Au Zénith, Faurisson était invité sur scène ès qualités, si l’on peut dire ; dans la vidéo consultable sur le Net, il apparaît comme acteur d’un sketch, dans lequel il donne la réplique à Dieudonné. M. Faurisson a donc entamé une carrière inattendue de comique.

On peut étendre ici à divers catégories de personnes la remarque que faisait, dans un film célèbre, Bernard Blier, à propos des cons : « Ils osent tout… c’est même à ça qu’on les reconnaît ! »

Dans le sketch, il « joue » un juif (il porte une kippa) traqueur de nazis, Maître Simon Krokfield (entre Simon Wiesenthal et Maître Klarsfeld). Ce juif de comédie est président — ici l’on est supposé rire — de « l’association des beaux-frères et belles-sœurs de déportés » (au lieu de « fils et filles »). Dans le répertoire comique français, toutes les phrases qui commencent par « Mon beau-frère…» annoncent une charge ironique. La formule de Dieudonné veut s’inscrire dans ce répertoire (imaginons : « Mon beau-frère, il est déporté… [rires] »). Elle sous-entend que les gens qui se prévalent d’une filiation avec les déporté(e)s en jouent comme d’une recommandation, un piston, quand au fond ils n’ont qu’une relation d’alliance avec eux. On voit que tout le monde n’a pas le souci de ne pas séparer les enfants de leurs parents.

Ajoutons que Faurisson/Krokfield plaisante sur les « nègres ». Il s’agit probablement d’une « réplique » à un extrait d’émission télévisée où un intervenant critique Dieudonné, et prononce à son propos un mot, qui peut être « nègre », mais qui, dans les mauvaises conditions d’enregistrement et d’écoute, peut aussi bien être le début de nég/ationniste. Qu’importe d’ailleurs. Le fait qu’un individu particulier, à le supposer de confession ou d’origine juive, traite quelqu’un de « nègre » à raison de la couleur de sa peau, ne justifie nullement d’incarner un « juif » abstrait en raciste antinoir.

Faurisson « joue » donc, pour le ridiculiser, le rôle d’un juif, non pas « survivant », mais presque « au contraire » vivant puisqu’il n’a pas pu être victime d’un génocide qui n’a pas eu lieu. Faurisson, qui nie que les juifs aient jamais été victimes d’un génocide organisé par les nazis, crée, par la magie d’un petit théâtre, un juif supplémentaire. Du coup, il « prouve » que le génocide n’a pas eu lieu, puisque lui Fau/juif/risson est bien en vie et parle, de manière censément ridicule. Des néo-nazis ont pareillement dit de Simone Veil, par exemple, qu’elle prouve, par son existence même, l’inexistence du génocide.

On entendait, pendant l’Occupation, sur Radio Paris, les bonimenteurs de la collaboration contrefaire un « accent yiddish » pour parler des juifs et de leurs « bedis » commerces. Imaginons maintenant Rudolph Hess, improvisant une scénette au procès de Nuremberg, napperon sur le crâne, accent d’Europe de l’Est, « témoignant » que les juifs n’ont pas été exterminés puisque lui est vivant…

Nous ne sommes nullement, comme le prétend Dieudonné, dès qu’il est renvoyé dans les cordes, et comme le croient de trop nombreux crétins, dans le registre de la dérision ou de la provocation, mais dans celui de la perversité, ce qui n’est pas une catégorie morale mais clinique.

Historiquement, Faurisson « jouant » au juif, pire encore, jouant « le » juif — menteur, raciste, prétentieux —, c’est la revanche des antisémites contre « le juif Chaplin[1] » ridiculisant Hitler, et à propos duquel Céline écrivait, dans Bagatelles pour un massacre : « Charlie Chaplin travaille aussi, magnifiquement, pour la cause, c’est un grand pionnier de l’Impérialisme juif » (1943 p. 43).

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« Ils » sont partout !

Considérons maintenant les propos de M. Yaya Gouasmi, dirigeant d’un « parti anti-sioniste », membre de la liste « antisioniste » de Dieudonné aux européennes, lors de la présentation de celle-ci. Il est assis à la droite de Dieudonné, parle en sa présence, sans être à aucun moment repris ou démenti par lui.

[Il faut un ] « front uni contre le sionisme, qui gangrène notre société ; il gère les médias, l’éducation de nos enfants, notre gouvernement […] tout ça pour l’entité sioniste israélienne. »

Le sionisme gère l’Éducation nationale ? ! À strictement parler vide de sens, cette affirmation évoque immédiatement le délire antisémite : ils (les juifs) sont partout, ils veulent devenir les maîtres du monde, d’ailleurs c’est déjà fait ! Dans leur concision, les propos de M. Gouasmi confirment — hélas ! — l’hypothèse selon laquelle « sionisme » est le vocable sous lequel les antisémites modernes (c’est-à-dire postérieurs à la création de l’État d’Israël) stigmatisent « les juifs », sans rapport objectif avec le sionisme en tant que mouvement d’opinion historiquement daté[2].

Relisons un passage des Beaux Draps de Céline (1941, p. 44) :

« Plus de juifs que jamais dans les rues, plus de juifs que jamais dans la presse, plus de juifs que jamais au Barreau, plus de juifs que jamais en Sorbonne, plus de juifs que jamais en Médecine, plus de juifs que jamais au Théâtre, à l’Opéra, au Français, dans l’industrie, dans les Banques. Paris, la France plus que jamais livrées aux maçons et aux juifs plus insolents que jamais. »

La presse, la Sorbonne… ils sont partout. Mais il est logique, et commode pénalement, que les juifs soient, postérieurement à 1948, incarnés dans l’État d’Israël, d’autant que ses dirigeants affichent parfois eux-mêmes cette prétention exorbitante.

De Céline à Gouasmi, la verve en moins, le discours et la plainte sont les mêmes et visent la même population.

Demeurons un instant avec M. Gouasmi. Il fait une déclaration ahurissante, dont je reconnais qu’elle a provoqué chez moi un rire nerveux. Comme quoi il y a peut-être bien un « effet Dieudonné » contagieux.

Passons sur le fait que le personnage se présente comme « héritier du général de Gaulle », ce qui lui sert à annoncer que la France est « occupée par le sionisme » et que eux, les « antisionistes » sont là pour l’en « libérer » (en 1943, Céline écrit, dans Bagatelles : « Nous sommes en plein fascisme juif » ). C’est un des nombreux exemples de retournement que les extrémistes de droite affectionnent : on nous traite de racistes, pas du tout, ce sont des racistes anti-Français ; on nous accuse de nier un génocide, pas du tout, c’est nous qui dénonçons celui des fœtus avortés, etc.

Non, M. Gouasmi fait mieux, réécrivant l’histoire de la seconde guerre mondiale. Négationniste ? Vous n’y êtes pas ! Au moins pas de la shoah, soigneusement citée : « Il y a eu la shoah ».

Mais voyons la suite : « Les juifs malheureux [il y avait eu la shoah] sont arrivés en France. La France les a accueillis… » Et, vous l’avez compris, ils en ont honteusement profité ! Relisez cette phrase. Elle vient aux lèvres d’un homme qui déclare paisiblement que « l’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme ». Donc, cet antisioniste dépourvu jure-t-il de tout espèce d’antisémitisme imagine, sans penser à mal oserais-je dire, que « les juifs », certes malheureux, sont « arrivés » en France, laquelle, bonne poire, les a accueillis. On comprend qu’une histoire qui commence si mal ne peut que se terminer dans la mainmise général de l’entité sioniste sur une communauté nationale aussi naïve et gourdasse.

Que les Français de confession ou d’origine juive, ou pour être plus précis, ceux parmi les Français de confession ou d’origine juive qui avaient survécu au génocide, soient rentrés chez eux, voilà une idée qui dépasse l’entendement et la culture de M. Gouasmi. Il est probable qu’il n’a jamais entendu dire non plus que nombre de ceux-là on trouvé porte close chez eux, leur domicile étant occupé plus ou moins « légalement » par d’excellents français non juifs. « Accueillis », tu parles !

Un mot encore, emprunté à M. Gouasmi, qui se dit très préoccupé par le nombre des divorces. Savez-vous pourquoi ? « À chaque divorce, il y a un sioniste derrière. Nous le croyons. »

En langage courant, ce sont les propos d’un fou, auxquels personne n’accorderait beaucoup d’attention si tenus par un pilier de comptoir. Mais ils constituent, du point de vue même de celui qui les tient, et de Dieudonné qui les écoute, un programme d’affirmation politique.

Dans ses thèmes, dans sa structure, dans les mensonges historiques qu’il véhicule, ce délire recouvre exactement le délire antisémite. Seule différence notable, adoptée par précaution ou sincèrement « pensée », le mot antisioniste.

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Le fion et la quenelle : misère sexuelle de l’antisémitisme

Dans l’imaginaire antisémite, comme dans tous les imaginaires racistes (antinoir, antiarabe), le juif est fantasmé comme ayant une sexualité débridée. Ce qui est plus particulier, me semble-t-il, à l’antisémitisme c’est l’association avec la féminisation. Le juif est féminin, sous-entendu parce que pédéraste. Mais comme il est très sournois ! il est également sodomite (tandis que l’« arabe » est réputé sodomite sans que cela nuise à sa réputation virile, au contraire pourrait-on dire).

Consultons Louis-Ferdinand Céline :

« Toutes les gonzesses aux Abyssins ! La race plein les miches !… Elles ont le panier en compote ! elles peuvent plus s’asseoir tellement elles ont le fios enjuivant… Ah ! comme ils baisent fort… ces frères !… Ah ! comme ils sont brûlants ! vulcans !… C’est des vrais cœurs d’amants !… Braquemards faits hommes ! » (Bagatelles pour un massacre, e. o. 1937, Denoël, 1943 p. 228)

« Les Aryens […] s’ils se laissent trop nombreusement enculer par les négrites, les asiates, par les juifs ils disparaîtront ignoblement » (L’École des cadavres, 1938, p. 221).

Signalons à tout hasard à Dieudonné que l’antisémitisme fait, chez Céline (et ailleurs), très bon ménage avec le racisme antinoir : « Le nègre le vrai papa du juif, qu’a un membre encore bien plus gros, qu’est le seul qui s’impose en fin de compte, tout au bout des décadences. Y’a qu’à voir un peu nos mignonnes, comment qu’elles se tiennent, qu’elles passent déjà du youtre au nègre, mutines, coquines, averties d’ondes… » (Les Beaux Draps, 1941, p196).

Dans l’imaginaire de Dieudonné (il n’est pas le seul !), la sodomie n’est pas une pratique érotique mais un moyen de se soumettre l’autre et/ou de l’humilier, quel que soit son sexe. Le fantaisiste recours à un vocabulaire personnel, et à une gestuelle très classique, que son public reconnaît et salue par des rires complices. Enculer, c’est dans le vocabulaire de Dieudonné « glisser une quenelle » (le sketch avec Faurisson est parfois intitulé sur le Net Glissage de quenelle) ; quant au geste il consiste toujours à remonter la main gauche le long du bras droit, pour signifier la taille de la « quenelle » que, selon les cas, on a mis à l’autre ou que l’on s’est fait mettre par lui. Dans la suite, la mention [geste] désigne cette mimique.

La référence à l’enculage, subi ou imposé, est très fréquente, relativement aux extraits de sketchs que j’ai visionnés.

Dans le sketch où il évoque le parrainage de l’une de ses filles par Jean-Marie Le Pen, président du Front national, dans la paroisse de l’abbé intégriste Laguérie (à Bordeaux), Dieudonné fait dire à Le Pen : « Si on peut leur glisser une quenelle, je suis avec vous ».

Il commente sur scène : « T’as vu comment ils ont mordu, j’leur ai mis jusque là [geste]. »

Ailleurs, c’est l’adversaire qui a usé victorieusement de sa quenelle : « Julien Dray, lui, il nous l’a mis jusque là [geste]. » Le banquier « Madoff, lui aussi il en a glissé des quenelles [geste] ».

Autre pratique connue pour symboliser la soumission : lécher le cul. Elle peut se confondre avec l’idée de sodomie. Ainsi à propos de George W. Bush, dont le président de la République française Nicolas Sarkozy est supposé avoir léché le cul (il est soumis à lui) mais qu’il a peut-être enculé au passage (évocation confuse des rapports sodomitiques entre les États-Unis, Israël et « les juifs ») : « Bush est reparti avec le cul propre, avec Sarkozy dans le fion[3] ! »

Il arrive que le verbe enculer soit prononcé. Parlant de ses origines : « Je m’appelle Dieudonné, qu’est-ce que je peux faire de plus ? Me faire enculer par un curé ? » Et à propos des Pygmées : « [C’est le genre] j’tencule pour te dire bonjour ! »

De Christine Albanel, ministre de la Culture, il note que « ça rime avec quenelle ! »

À propos des européennes, enfin, il déclare qu’il espère « glisser une petite quenelle dans le fond du fion du sionisme » (Le Monde, 10-11 mai 2009 ; d’après Libération, il aurait précisé « ma petite quenelle »).

Le programme de la liste se résume donc officiellement à « enculer le sionisme ». Faut-il voir de la modestie dans la taille annoncée de la quenelle ? Sans doute pas ; d’ailleurs sur scène, le geste est démesuré. Mais le fion enjuivé (le fios enjuivant, dit Céline) est si large, déformé par les coïts sodomitiques que n’importe quelle verge/quenelle y flottera. (La déformation de l’anus du sodomite est un thème de plaisanterie obscène que l’on trouve déjà chez le latin Martial avant d’être une obsession des médecins au XIXe siècle.)

Renouant avec une longue tradition d’obscénité dans la littérature populaire et les farces, la mention récurrente de la sodomie comme domination atteste ici l’obsession paranoïaque, au sens clinique, de se faire avoir, d’être baisé, d’être abusé, trompé, — tous termes ayant un sens équivoque. Toutes les occasions historiques sont bonnes pour cela : défaite de 1940, 11 septembre 2001 et grippe porcine.

Lacan avait finement intitulé l’un de ses séminaires : « Les non-dupes errent ». On voit jusqu’où peut aller leur errance.

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Le syndicat des aigris

Le caractère hétéroclite de la liste « antisioniste » n’a pas manqué d’être souligné tant il est caricatural. C’est que ces gens n’ont pas d’idées propres, et par malheur ils méprisent aussi l’histoire (« Ah! le poids de l’histoire » ils en ricanent quand il s’agit du nazisme et de ses victimes, quitte à se barbouiller de patriotisme comme l’impayable stalino-facho-antisioniste Soral). Ils conçoivent le débat d’idées comme une compétition entre mâles dominants. Du coup leurs « engagements » peuvent subir des retournements complets, et à répétition ; ils n’en sont pas moins persuadés de suivre une route cohérente. Or, elle bifurque selon les rencontres, les affects et les échanges de phéromones. Dieudonné injurie Le Pen au milieu des années 1990, mais se rétracte après avoir « rencontré l’homme » (ah ! l’homme Goering… trop tard, hélas ! pour procéder à une réévaluation), et même s’excuse (sur Radio Courtoisie, radio catholique proche des intégristes). Soral se moque de Dieudonné, qui demande à le rencontrer, à la suite de quoi ils deviennent copains comme cochons… Tout ça sent très fort le vestiaire de stade et la chambrée : testostérone, amitié virile et estime pour l’adversaire.

Ces gens se déclarent « infréquentables » et se congratulent ! M. Faurisson se fait remettre sur la scène du Zénith le « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence », rien moins ! Au fond, ils voudraient être à la fois proscrits, méprisés, ghettoisés… mais célèbres. Le fantaisiste se voit en Chaplin, l’écrivain rêve d’être Kafka, et le charlatan Sigmund Freud. Bref, les malheureux aimeraient tellement être juifs. Des victimes, autant dire des martyrs ! D’ailleurs, on les agresse physiquement, c’est un début ! Et rebelles avec ça, anticonformistes ! À côté d’eux, les Darien, Fénéon et Zo d’Axa, étaient des grenouilles de bénitier. Comment expliquer que le monde ne reconnaisse pas de pareils génies à leur juste valeur ?… C’est à ce problème existentiel que le complot sioniste, euphémisme moderne du complot juif ou judéo-maçonnique, sert de solution finale. Ces rêves déçus, ces ambitions rentrées, ces aigreurs d’estomac… Bon dieu mais c’est bien sûr ! Les juifs, les sionistes… Comment n’y avait-on pas pensé plus tôt ? En fait, on y pense depuis toujours (et c’est une preuve supplémentaire, pas ?). « Socialisme des imbéciles », selon la formule du social-démocrate August Bebel, l’antisémitisme, de forme ancienne ou post-mille neuf cent quarante-huitarde, est la providence des aigris et des déclassés, qui doivent s’expliquer à eux-mêmes et expliquer au monde comment il se fait qu’ils ont été mis au ban de tout et par tous, exceptés leurs semblables, aussi éloignés qu’ils en soient par ailleurs. Et c’est ainsi que des activistes pro-palestiniens fraternisent avec des racistes d’extrême droite et d’anciens staliniens avec des islamistes.

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De la « provocation » et de la « liberté d’expression » considérées comme alibis

Du latin provocatio, la provocation est un appel, lequel — dans l’acception moderne du terme — est lancé dans une forme délibérément choquante pour une partie ou pour la majorité d’une communauté (religieuse, nationale…). On peut aussi choquer pour le plaisir de choquer. Dans ce cas, la provocation n’« appelle » que la réaction émotionnelle immédiate qu’elle suscite, sans aucun message à transmettre.

Reposant sur le déclenchement d’émotions, par nature irrationnelles, la provocation est un mode de communication délicat à manier.

Dieudonné fait monter sur scène l’un de ses assistants, revêtu d’un pyjama et portant l’étoile jaune barré de la mention « Juif », lequel faux juif — c’est une curieuse manie chez ces gens de « fabriquer » des juifs quand ils estiment qu’il n’en subsiste que trop — crie « N’oubliez pas ! ». Ce sketch est censé, croit-on comprendre, tourner en ridicule l’actuelle manie mémorielle, au moins quand elle concerne la shoah (et non pas la traite des noirs, bien entendu ; à ce propos, on se bornera à dire qu’il n’en est jamais question, sans commenter les initiatives qui démentent l’affirmation). Dieudonné annonce l’assistant dans ces termes : « Jacky, dans son habit de lumière ». Associer la tenue du déporté à celle du torero, voilà ce que je ne peux comprendre que par un retournement à visée grotesque : le déporté est condamné à l’obscurité et à la saleté, il a du mal à tenir sur ses jambes, il est la risée de ses bourreaux, il vaut moins que la bête à cornes qui va mourir mais que l’on a nourrie et soignée dans cette perspective.

En criant, par dérision, ce « N’oubliez pas ! », l’assistant de Dieudonné lance en son nom un appel, une provocation si l’on veut, mais à quoi ? Non pas tant à oublier (comme on dit à quelqu’un « Oublie-moi un peu ! ») qu’à se souvenir toujours de ceux qui prétendent incarner l’histoire.

« N’oubliez pas qu’ils n’ont pas été ce qu’ils disent : ni victimes ni héros », voilà le contenu de la provocation de Dieudonné. À supposer qu’elle ait comme point de départ une critique légitime de la politique de l’État d’Israël, elle vise des gens dont la plupart n’étaient pas sionistes ou même étaient, en tant que juifs, antisionistes.

Observons qu’un louable souci de vérité historique — pour une fois ! cela mérite d’être salué — a poussé à écrire le mot « JUIF » sur l’étoile jaune que porte Jacky. Juif, pas « sioniste ». C’est un juif qui-n’a-pas-pu-être-victime-du-génocide-qui-n’a-pas-eu-lieu qui vient faire rire de lui et se faire siffler. Ces « antisionistes » ne peuvent pas se passer du juif.

Le soir où il fait monter Faurisson sur scène, Dieudonné s’exalte : « C’est la plus grosse connerie que j’ai faite. La vie est courte, déconnons et désobéissons le plus vite possible […] liberté d’expression. »

Quand Dieudonné crie « Liberté d’expression », bras écartés, ce n’est pas un programme, c’est une incantation. Il prétend passer sur les propos qui viennent d’être tenus, par lui et Faurisson, une onction morale. « Ces propos sont couverts par la liberté d’expression» semble-t-il dire, comme on dit d’un fait qu’il est couvert par la prescription, donc impossible à juger. Or le principe, excellent dans son entièreté, de la liberté d’expression, ne s’entend qu’avec le corollaire de la responsabilité morale et politique.

Peut-être est-ce la liberté du bouffon que revendique le fantaisiste ? Mais dans ce cas, il se désigne lui-même comme bouffon, c’est-à-dire comme mauvaise conscience du monarque et se disqualifie comme critique du système.

Il est sans doute temps de dire un mot de la question de l’efficacité comique du personnage. Autrement dit : Dieudonné fait-il rire ? la réponse à cette question modifie-t-elle les données du problème ? Si je me borne au visionnage des spectacles, je constate que Dieudonné fait rire. Une spectatrice interrogée à l’entrée d’un spectacle dit : « C’est le seul qui me fait encore rire ! » Je reconnais au fantaisiste un talent de caricaturiste dans les sketchs de studio (du strict point de vue de la caricature de l’entretien télévisé, le sketch avec Faurisson est assez réussi, même s’il n’apporte rien par rapport aux prestations passées de Poiret et Serrault, par exemple) ; j’ai dit plus haut ce qu’il faut en penser quant au fond. Sur scène, devant un parterre de pro-palestiniens vociférants et de néo-nazis hilares, Dieudonné est à la fois vulgaire (ce dont il se flatte) et effrayant ; je plains infiniment les gens qui ont « besoin de ça », d’une telle dose d’affects archaïques, pour atteindre «encore» la crise de rire libératrice.

D’ailleurs, on peut être excité par une scène de viol au cinéma (on peut l’être par le viol réellement subi) : cela ne constitue pas un argument en faveur du viol, ou des violeurs, ou des cinéastes qui usent de ces pulsions pour attirer les spectateurs.

Le rire (pas plus que l’émotion génitale) ne prouve rien de la qualité ou de la légitimité des idées mises en scène. Il ne saurait constituer une excuse morale. Ajoutons que la « désobéissance » à laquelle incite Dieudonné est l’exact contraire d’un mot d’ordre libertaire quand elle adopte comme moteur psychique des réflexes sexuels archaïques. Il est vrai que, dans un registre heureusement beaucoup plus dérisoire, on trouve des jeunes gens pour ressentir l’instant besoin de fumer dans les lieux publics, « puisque c’est interdit ».

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Quel «effet Dieudonné» ?

On a beaucoup évoqué dans les lignes qui précèdent la question de savoir de quoi Dieudonné peut être le symptôme. Ajoutons qu’il correspond à la dégradation d’une culture « contestataire » privée de ses clowns (Coluche est mort, Font au purgatoire, Val patron de presse). Au-delà de la manœuvre probable, ou au moins plausible, de militants d’extrême droite organisant un rapprochement avec des secteurs islamistes, via un antisémitisme à peine maquillé, le premier effet à redouter concerne cette partie du public contestataire qui se solidarise avec Dieudonné, par fidélité ou goût abstrait de la provocation. Là encore, les entretiens réalisés par Rue89 à l’entrée des spectacles indiquent quelque pistes. Se trouvant acculés dans une position un peu délicate (« Vraiment, rien ne vous gêne dans ses propos ? ), les spectateurs se retranchent derrière le principe d’une liberté d’expression et d’opinion qui met le signe égal entre toutes les « opinions ». Qu’importe, disent-ils ou laissent-ils entendre, le contenu et les implications de ce que je pense, dis ou ressens, puisque je considère que j’ai « le droit » d’agiter ces idées. On est tout près du propos prêté par Guy Bedos à sa mère : « Pourquoi ne serais-je pas raciste ? Il y a bien des antiracistes ! » Plus l’idéologie dominante s’affiche antiraciste — et ce peut être hypocritement ou/et maladroitement —, plus cette réaction contre elle se charge d’une signification pseudo-rebelle. Les cartes sont d’autant mieux brouillées que le locuteur peut se prévaloir d’appartenir à une communauté elle-même discriminée. D’où les difficultés d’un Faurisson, contraint, pour se présenter comme victime des juifs, d’affirmer : « Je suis traité dans ce pays en palestinien (sic) et je ne peux m’empêcher de faire cause commune avec eux ». Il faut un stupide réflexe conditionné pour faire saluer une aussi grotesque déclaration de youyous approbatifs (même s’ils visent davantage le terme « palestinien » que l’orateur lui-même).

La seconde catégorie de public, outre les sympathisants du Front national venus s’encanailler, est constitué de jeunes nés dans des famille d’origine maghrébine qui trouvent dans la dénonciation de l’ennemi sioniste un exutoire aux ressentiments causés par les discriminations sociales et policières.

« À partir du moment où il y a unanimité, il y a vérité », dit Faurisson, par dérision, dans le sketch avec Dieudonné. Il faut entendre — contre ce qui doit être, croit-on comprendre, l’esprit de mensonge des juifs — que toute unanimité dissimule un mensonge. Le génocide des juifs est reconnu, donc… Les médias parlent des « attentats » du 11 septembre, donc… Les médecins prétendent avoir découvert un virus du sida, donc… Ainsi, il y a unanimité pour constater que la terre est ronde, donc c’est une vérité officielle, donc elle est fausse. La terre est peut-être plate, ou cubique ; à moins qu’elle affecte la forme d’un chandelier à sept branches… Qu’en dit M. Thierry Meyssan ?

Citons, en guise de conclusion provisoire, un extrait, traduit par mes soins, du discours de Genève (ou Durban 2, en 2009) du président iranien M. Armaninedjav, contribution décisive comme on va voir à la définition du racisme, texte que M. Soral a décrété « incritiquable » lors de la présentation de la liste «antisioniste» aux européennes.

« M. le Président, Mesdames et messieurs, le racisme a sa source dans le défaut de connaissance de la racine de l’humain en tant que créature choisie par Dieu. Le racisme est aussi le produit de la déviation du véritable chemin de la vie humaine et des obligations du genre humain dans le monde de la création, par l’abstention délibérée de rendre un culte à Dieu, l’incapacité de penser la philosophie de la vie ou la voie de la perfection qui sont les éléments principaux des valeurs divines et humanitaires ; [cette déviation] a réduit l’horizon de l’humanité, faisant d’intérêts éphémères et limités la mesure de son action. C’est pourquoi le pouvoir du mal a pris forme et a développé son royaume en dépossédant les autres de la capacité de profiter d’occasions équitables et justes de développement[4]. »

Yaya Gouasmi a déjà caractérisé pour nous ce « royaume du mal », que M. Armaninedjav désigne lui-même tout au long de son discours, d’une manière qui échappe à toute critique — de M. Soral ! C’est évidemment l’État d’Israël. Il n’est peut-être pas mauvais que certains «libertaires» fanatiques de l’esprit de contradiction voient sous quelle bannière ils défilent et quels «amis» ils se sont faits.

Pendant ce temps, des jeunes Israéliens et Israéliennes refusent le service militaire, d’autres désertent une armée d’occupation, et les Anarchistes contre le mur risquent leur vie en manifestant devant les blindés. À ceux-là, comme aux palestiniens laïques, coincés entre les colons israéliens et le Hamas, une pensée de solidarité affectueuse.

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[1] Un ami me signale que les guillemets s’imposent, et me renvoie au témoignage de Groucho Marx, auquel Chaplin aurait confié que bien que n’étant pas juif il lui avait semblé plus digne de ne pas démentir la rumeur l’affirmant.

[2] Sur les débats dans le mouvement révolutionnaire anarchiste sur sionisme et antisémitisme, voir le texte de la brochure des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), sur ce blog.

[3] Ne perdons pas une occasion, aussi navrante soit-elle par ailleurs, d’apprendre quelque chose. Ici à propos du mot fion, synonyme de cul. Son origine est inconnue selon le Dictionnaire de l’argot français et de ses origines (Larousse, 1990). Mais je trouve dans le Littré cette indication : Fion. Terme populaire. Tournure, bonne façon. Il a du fion. Donner le fion, donner la dernière main. Dérivés : fionner et fionneur, Celui qui fait l’élégant, le beau. Et dans le Dictionnaire historique de la langue française : «P. Guiraud propose de reconnaître dans fion le résultat […] de l’évolution d’un latin populaire finionem (dérivé de finis, fin) qui aboutit à fignon.» D’où troufignon ou troufion, pour anus.

[4] Mr. President, Ladies and gentlemen, Racism is rooted in the lack of knowledge concerning the root of human existence as the selected creature of God. It is also the product of his deviation from the true path of human life and the obligations of mankind in the world of creation, failing to consciously worship God, not being able to think about the philosophy of life or the path to perfection that are the main ingredients of divine and humanitarian values which have restricted the horizon of human outlook making transient and limited interests, the yardstick for his action. That is why evil’s power took shape and expanded its realm of power while depriving others from enjoying equitable and just opportunities of development.