FAHRENHEIT 2012, ou LA CENSURE NUMÉRIQUE

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Je remets en ligne ce texte, qui soulignait quelques inconvénients d’un système en préparation. Il en a révélé bien d’autres, une fois appliqué. J’y reviendrai.

 

L’Assemblée nationale a adopté le 22 février 2012 une loi autorisant « l’exploitation numérique des livres indisponibles du XXe siècle ».

Ce texte prévoit la numérisation et l’exploitation commerciale d’un corpus d’environ 500 000 titres (les chiffres varient jusqu’à 700 000) conservés par la Bibliothèque nationale et qui ne sont plus exploités sous forme imprimée.

Outre son caractère évident de réponse à l’offensive sauvage de Google, numérisant des centaines de milliers de volumes sans autorisation de quiconque, et si l’on passe sur le fait (pas insignifiant) que la puissance publique finance une opération qui bénéficiera largement aux éditeurs de textes numériques, l’entreprise a des allures sympathiques de bibliothèque universelle, même si pas gratuite.

La Société des gens de lettres (SGDL), promotrice du projet, et qui s’en félicite dans un communiqué commun avec le Syndicat nationale de l’édition (SNE), l’affirme d’ailleurs dans un texte daté du 27 février : « C’est l’ensemble du corpus des livres indisponibles qui sera numérisé et diffusé sur la base du dépôt légal à la BNF ».

Cette affirmation se trouve immédiatement démentie par les déclarations à Rue 89 (3 mars 2012) de M. Bruno Racine, président de la BNF et de M. Jean-Claude Boulogne… président de la SGDL.

Le premier choisit délibérément un exemple de propagande facile : cela va sans dire, mais c’est encore plus clair en le disant… « un livre comme Mein Kampf ne bénéficiera pas du système ». Je ne sache pas que les livres soit des personnes, même si l’on peut parler de leur « vie » plus ou moins longue. Je crois savoir qu’Adolf Hitler est décédé — mais il est vrai que son corps n’a jamais été identifié de manière certaine — et que les droits sont actuellement détenus par la région de Bavière. Si Hitler est vivant, il peut réclamer des droits ; s’il est mort, le titre n’est pas encore tombé dans le domaine public, puisqu’il faut compter 70 ans après le décès de l’auteur. Qu’importe, M. Racine ne parle pas de droit d’auteur, mais d’idéologie.

En effet, contrairement à ce qu’affirme la SGDL pour faire la publicité du projet qu’elle promeut[1], il n’est pas du tout question de publier sous forme numérique, sans exception, tous les livres publiés au XXe siècle — romans et essais —indisponibles en librairies. Se pose donc la sempiternelle et épineuse du pouvoir : qui décidera ? C’est-à-dire, parlons clairement, nous qui ne sommes pas affiliés à la SGDL : Qui seront les censeurs chargés de réviser l’intégralité de la production éditoriale du siècle précédent, et comment procéderont-ils ?

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On peut supposer que ce point sera tranché dans les décrets d’application de la loi. Ses publicitaires ont néanmoins quelques idées. Ainsi, M. Jean-Claude Bologne souhaiterait voir installer « un comité de vigilance » appelés à étudier les « livres sensibles ». D’après la rédaction de l’article de Rue 89, on suppose que l’expression « comité de vigilance » est de M. Bologne. C’est une manière charmante de revisiter le vocabulaire politique du siècle considéré ; on a connu un « Comité de vigilance des intellectuels antifascistes », fondé en 1934. Le comité de vigilance de M. Bologne sera un comité de censure. Les mots se dévaluent… Lire la suite