Sa Suffisance Finkielkraut et les «fascistes»

La place de la République est devenue le lieu d’un immense forum et d’innombrables rencontres et discussions. De cette heureuse situation, déjà saluée ici, certains ont cru pouvoir déduire qu’il s’agit de l’endroit où il importe de se montrer devant micros et caméras (en nombre, il est vrai).

Finkielkraut, crétin de service public, ratiocineur de la déploration moisie, ami et caution du fasciste antisémite Renaud Camus, un type qui petit déjeune au Medef comme vous et moi au bistrot du coin, bref l’une des incarnations les plus infectes de la nouvelle réaction s’est cru autorisé hier soir samedi à parader en bordure des assemblées et groupes divers.

S’étant refusé à quitter les lieux, comme cela lui a d’abord été gentiment recommandé, M. Finkielkraut s’est donc fait proprement virer de la place sous les quolibets. Démontrant à la fois son humiliation d’avoir mal évalué les effets de sa notoriété, et sa légendaire finesse d’analyse politique, l’histrion de France-culture a répliqué en traitant ses raccompagnateurs/trices de « fascistes ».

Dans certaines bouches, tous les mots sont doux à entendre.

 

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L’identitaire malheureux

JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Chap. 2 Le body building capitaliste

Je chante le corps critique

 

On trouvera ci-dessous le deuxième chapitre de mon livre Je chante le Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22corps critique, édité chez H & O.

J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blog. La lecture n’est pas une activité « neutre », et encore moins « privée »… pas de responsabilité politique en tout cas.

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Introït

Selon ses apologistes, le capitalisme moderne est le mode idéal de domestication de la nature, des ressources naturelles et humaines. Dans le vocabulaire du management, le titre de « directeur des ressources humaines » n’évoque pas seulement — et beaucoup plus crûment que l’ancien « directeur du personnel » — l’exploitation du travail, mais la prétention capitaliste à exprimer la nature, y compris la nature humaine, comme on écrase une tige pour en exprimer le suc.

En transformant le corps mortel des hommes, dans la production salariée et par les nanotechnologies, le capitalisme glorieux prétend désormais exalter la nature, s’y substituer sous forme d’abstractions (la valeur, l’économie) et de créations (OGM, androïdes). Où la critique sociale dénonce l’aliénation du travail et la médiation publicitaire, le capital vise l’extase, l’action d’être hors de soi.

Un tel programme, par quoi le capitalisme moderne se pose en relève du vieux mysticisme, réclame et mobilise, bien loin de l’éthique protestante des origines, démesure, dilapidation et divagation. Certes, chaque patron de firme salarie des comptables chargés de dire le moindre coût du travail humain. Au mieux, il s’assure de l’hygiène physique et morale de ses employé(e)s, dans la perspective immédiate de la production : cités ouvrières au XIXe siècle, salles de gymnastique aujourd’hui. Cependant, aucun forum de Davos ne se soucie, autrement que sur le mode d’une charité compensatoire, d’évaluer le coût humain de l’exploitation capitaliste, même du point de vue de son expansion raisonnée. C’est une contradiction, dont certains révolutionnaires ont déduit à tort une issue rapide et fatale, et qui fait le dynamisme du Capital.

L’eau glacée du calcul égoïste, dont parle le Manifeste communiste, ce sont bien les émotions, collectives ou personnelles, que la bourgeoisie y a trempées, et non pas pour les y dissoudre comme dans un bain d’acide, mais pour leur faire subir les modifications chimiques qui mènent du désir de sens au désir de marchandise. Dûment préparé par l’éducation à la honte de soi, le désir de marchandise connaît une acmé de plus en précoce, notamment chez les très jeunes filles, dans le désir d’être soi-même marchandise, seule manière connue et reconnue d’être désirée ou simplement tolérée.

Les consommatrices des pays industrialisés et leurs filles peuvent par exemple, à l’aide de la « calculette à points Weight Watchers […] gérer quotidiennement [leur] capital points. [L’appareil] mémorise tous les points dans une banque de points, jour après jour[1] ». Leur rapport au monde, le regard des autres et des hommes sur leur corps leur sont transmis, chaque jour, chiffrés dans le vocabulaire de l’économie.

 

 

  1. Le corps normé

 

L’IMC : Indice marchand de corporence

Quotidiens d’information et magazines féminins invitent leurs lectrices à calculer leur IMC ou « indice de masse corporelle », dont on s’abstiendra de répéter ici l’inepte formule. Rappelons simplement qu’elle prétend, par une combinaison entre la taille et le poids, déterminer la corpulence médicalement acceptable. Certains spécialistes de l’obésité précisent, en guise d’excuse liminaire, que cette abstraction statistique ne serait pertinente que pour le « type caucasien[2] ». Réminiscence de géographie coloniale, l’expression est encore aux États-Unis un euphémisme couramment utilisé pour « race blanche ». Il a le mérite de rappeler que les classifications de population à partir du physique ne servent qu’à fonder des discriminations, fussent-elles « positives ». Ce qu’un nutritionniste exprime en d’autres termes :

« L’IMC sert à caractériser des groupes plus que des individus, son caractère normatif enferme la réflexion médicale dans le cadre arbitraire du “poids idéal théorique” alors que pour un même IMC, les risques pour la santé diffèrent grandement d’un individu à l’autre et d’une population à l’autre[3]. »

De faible pertinence scientifique et d’un usage social suspect, l’IMC mérite plutôt d’être rebaptisé « Indice marchand de corporence[4] ». Il habitue les femmes (et dans une moindre mesure les hommes) à regarder leur corps comme une marchandise qui, même appropriée par un homme, voit sa valeur sans cesse attaquée et révisée à la baisse. Et ce, d’autant plus pour chaque femme particulière que la « féminité » abstraite est à la hausse. Nous aurons l’occasion de vérifier que beaucoup de femmes intériorisent cette « bourse » imaginaire même lorsque leurs compagnons n’en tiennent pas compte.

Sans doute, la norme n’est pas la seule cause de souffrance, et l’on ne saurait inférer des considérations précédentes qu’il n’existe pas de personnes dont la santé physique et le bien-être sont menacées par un poids excessif. L’obésité de masse est même une création capitaliste récente, qui concentre dans la construction et l’exploitation du corps humain les énergies anarchiques du capitalisme moderne. Aux États-Unis, on estime à 300 000 le nombre de décès annuels liés à l’obésité[5]. C’est bien le cas de dire que pour un tel système, tout fait ventre : l’obésité produite par une alimentation industrielle grasse, surchargée en sel et en sucre et l’idéal anorexique, suggéré à des millions de femmes et de jeunes filles qui suivent des régimes aberrants. Ces régimes redoublent les risques de santé encourus, en fixant des idéaux hors d’atteinte mis au point à cet effet par les magazines féminins, l’industrie cosmétique et les fabricants de prêt-à-porter. Faux ennemis, Mac Donald et Slim Fast se complètent pour mettre en coupe réglée un corps devenu champ de bataille[6]. Lire la suite

Correspondance avec Jean-Pierre Duteuil à propos de «Vaisselle sale en famille»

J’ai reçu, ce matin 9 décembre, de Jean-Pierre Duteuil, militant à l’OCL, le courriel ci-dessous, rédigé, si je comprends bien, avant le déménagement de mes textes, depuis le site vers ce blogue.

Il s’agit d’une réaction au texte intitulé «Vaisselle sale en famille», lisible sur ce blogue.

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Courriel de Jean-Pierre Duteuil

Salut,

N’ayant ni la fibre épistolaire ni le goût des textes bien torchés je te livre un premier jet tel qu’il m’est venu.
Un ami bien intentionné m’a mis en lien ta version restaurée de « vaisselle sale en famille » et les bras m’en sont tombés d’y voir en illustration ma photo et mon nom. Ceci d’autant plus qu’il n’y a pas si longtemps, au moment ou la mammatérielle te faisait chicane, des féministes faisaient circuler des invites à afficher dans les lieux militants et sur la toile les photos de prétendus violeur. Il m’avait semblé que cela te révoltait, comme moi.
Concernant l’« affaire » de la Passerelle je n’avais jamais entendu dire dans la bouche du camarade incriminé qu’il s’agissait d’un lieu militant, mais plutôt d’un projet personnel qu’il caressait depuis longtemps. Mais en admettant qu’il s’agisse d’un lieu, d’un projet, militant, alternatif ou autre, je sais très bien que cela se termine presque toujours par des embrouilles, qu’il s’agisse d’un bar, d’une imprimerie, ou d’une laverie automatique. Il finit la plupart du temps de s’y jouer une lutte des classes dans un bocal menée, des deux côtés, par des gens n’ayant plus guère d’espace pour y participer en vrai. S’il fallait s’en occuper, trancher, dénoncer, balayer, on n’aurait pas fini et cela ne m’intéresse pas.
Tu ajoutais dans le premier texte que les deux personnes étaient bien connus des milieux anarchistes pour avoir milité à l’OCL. Une petite perversion comme ça en passant pour régler gratuitement quelques comptes sans doute… La mise au point il y a quelques années, avait été nette, l’OCL n’avait jamais été impliquée dans le projet ni dans sa réalisation.
Et puis, dans la deuxième annexe tu remets le couvert. Quelle mouche te pique de jouer ainsi les lonesome cowboy dont la mission est de prévenir les autres de l’ignominie d’un personnage et, du coup, d’une organisation « pas regardante sur son recrutement ». Pourquoi ma photo aux côtés de l’« infâme » ? Pour suggérer que je suis le recruteur pas regardant ? (c’est plutôt rigolo car si l’un des deux a recruté l’autre c’est historiquement lui !) ? Pour mettre en garde le « milieu » contre l’OCL et contre moi (petit milieu très parisien soit dit en passant et que je ne fréquente guère !) ? Qu’est-ce qui te prend de jouer au jeu très prisé, dans le milieu parisien justement, du « qui fréquente qui ? » si prisé des « conspis » « anti-conspis ».
Occupe-toi donc de tes fesses, tu fais ça très bien, continue dans cette voie.
Décidément tu vieillis mal !

Jean-Pierre Duteuil (début novembre 2014)

je viens juste de trouver le moyen de te l’envoyer

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Ma réponse, ici publiée.

Jouons à « armes égales » : je réponds moi aussi rapidement.

Jean-Pierre Duteuil met le signe égal entre publier (éventuellement) des photos de violeurs présumés et ma propre démarche.

Je publie un document, la lettre envoyé aux escrocs de La Passerelle. Elle m’appartient, c’est mon droit.

Je mets en regard une capture d’écran d’un documentaire diffusée à la télévision et visible sur le Net.

Pas de photo volée, ici. Ça n’est pas moi qui ait décidé de parader dans un documentaire sur les luttes radicales.

Pas de ma faute non plus si Jean-Pierre Duteuil s’affiche aux côtés d’un escroc.

Je ne suis pas révolté par les luttes des femmes contre des violeurs.

Je suis indigné par des dénonciations anonymes et ne reposant sur rien, comme celles qui m’ont visé avant que le ou les dénonciateurs se dégonflent, en reconnaissant publiquement (et pour cause !) que leur bluff ne reposait sur rien.

Aucun rapport.

La Passerelle a bel et bien été présenté par ses animateurs comme un lieu militant, aux militants eux-mêmes, à moi, aux autres associé(e)s, aux clients fidèles, bref à tout le monde.

Je vois que Jean-Pierre me rejoins sur le destin fatal des entreprises (au sens Medef) « libertaires ».

« S’il fallait s’en occuper, trancher, dénoncer, balayer, on n’aurait pas fini et cela ne m’intéresse pas », écrit-il.

Je n’ai pas eu le choix de m’y « intéresser » ou non, puisque j’ai fait partie des gens, directement et financièrement associés au projet, auxquels on a menti (et très accessoirement dont on a fait travailler l’argent en banque pour servir des « projets personnels », dont on ne leur avait pas parlé et dont ils n’avaient que faire).

Je n’ai jamais dit ou écrit que l’OCL était impliquée dans le projet de La Passerelle.

Je n’arrive pas à déduire, à la lecture du courriel, si Jean-Pierre prétend démentir que les deux patrons aient été militants à l’OCL ?…

Je n’ai aucun «compte à régler» avec l’OCL.

« Pourquoi ma photo aux côtés de l’“infâme” », demande Jean-Pierre.

Parce qu’elle a été diffusée — je le répète — avec son assentiment, dans un documentaire télévisée et toujours visible sur le Net.

Je ne joue pas à « qui fréquente qui ? », je me suis contenté de regarder et de citer un documentaire. Il ne s’agit pas d’un photomontage et on cite un document vidéo exactement comme on cite un texte.

Malheureusement, rien dans le courriel de Jean-Pierre — et encore moins dans leur prestation commune télévisée — n’indique qu’il considère que le comportement de Jeff est contradictoire avec la qualité de militant anarchiste.

Je parle certes de principes libertaire, mais à partir d’une expérience que j’ai vécue, de la manière dont on a utilisé mon argent, dont on a utilisé ma signature. Bref dont on s’est foutu de ma gueule (parmi bien d’autres).

Ce faisant, j’ai suivi à la lettre le gracieux conseil de Jean-Pierre : je m’occupe (aussi) de mes fesses.

Je ne peux qu’approuver Jean-Pierre sur un point : sa conclusion.

En effet, je vieillis.

Et les gens comme Jeff et la rocambolesque arnaque militante où ils m’ont embarqué y ont contribué.

Et plus encore peut-être les crétins (des deux sexes) à qui il faut expliquer que non, on n’est pas d’abord anarchiste et ensuite on peut faire n’importe quoi et on reste un(e) camarade pour la vie, mais que la qualité d’anarchiste se déduit d’un comportement.

Mentir à des gogos, escroquer des camarades, jouer sur la corde politique pour se faire du blé, me paraît contradictoire avec cette qualité.

Qu’on puisse penser le contraire ou s’en foutre comme d’un détail sans importance n’a pas fini de me mettre en rage. Dans une rage telle, concernant la Passerelle, que les gens qui l’on suscitée, avec un aplomb et un cynisme remarquable, peuvent s’estimer heureux  de n’avoir à subir que des mots.

 

Donc, je « balaye », comme tu dis Jean-Pierre.

Dommage que tu n’en fasses pas autant, devant ta porte.

INSOUTENABLE CAPITALISME. Sur le «développement durable» (2005)

Cet article a été publié dans Le Monde libertaire (6 au 12 novembre 2003)

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Créer de nouveaux mots, en charger d’autres d’un sens inattendu sont autant de moyens communs à la poésie et à la propagande. Cette dernière dispose toutefois de moyens infiniment plus puissants de diffusion et de persuasion. Un beau matin, vous vient à l’esprit et aux lèvres un vocable, une expression, dont vous ignorez le sens exact et l’origine : chacun l’emploie autour de vous, à la radio, dans la presse et au café. Ainsi en va-t-il du concept de « développement durable », désormais d’usage courant chez les idéologues de la gestion capitaliste (en place ou postulants), d’Attac au gouvernement Raffarin, du MEDEF à la Confédération paysanne… C’est l’histoire et le sens de ce concept (parfois indiqué dans la suite sous les initiales DD) que je souhaite interroger ici.

 

Dirty Harry

Fin 1948, l’équipe du président américain Harry Truman, qui vient d’être réélu, prépare le discours d’investiture qu’il doit prononcer le 20 janvier de l’année suivante. Il est prévu qu’il annonce la contribution des USA à la reconstruction de l’Europe via le plan Marshall, le soutien à l’ONU et la création d’une nouvelle organisation de défense commune, l’OTAN. Un conseiller suggère d’ajouter à cette liste un quatrième point concernant « une extension aux nations défavorisées de l’aide technique […] jusqu’ici accordée à certains pays d’Amérique latine. […] Au lendemain du discours présidentiel, la presse américaine fit ses gros titres sur le “Point IV[1]”. »

Dans une tradition qui ne se démentira pas sous les gouvernements Bush, père et fils, le président plaide la pureté de ses motivations : « L’ancien impérialisme [tiens !] — l’exploitation au service du profit étranger — n’a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous envisageons, c’est un programme de développement fondé sur les concepts d’une négociation équitable et démocratique. » Si le sens aujourd’hui courant de « développement » apparaît dès le début du XXe siècle, on le trouve ici dans le voisinage des mots « équitable », que nous verrons accolé au mot « commerce », et « démocratie », mis à toutes les sauces. De plus, le texte du point IV parle d’aider « la croissance des régions sous-développées », et c’est, semble-t-il, l’une des premières apparitions du concept de « sous-développement ». Voici donc situé, à la Maison Blanche, la première mise en forme, un peu brouillonne, du concept politique de développement, présenté comme une solution de remplacement démocratiquement acceptable à l’« ancien impérialisme ». On peut d’ailleurs juger de la sincérité des présentations pédagogiques du DD à l’omission délibérée de cette origine[2].

Trente-cinq ans plus tard, en 1983, l’Assemblée générale des Nations unie réclame la création d’une Commission mondiale sur l’environnement et le développement. Celle-ci publie un rapport (1988) intitulé Our Common Future (Notre avenir à tous). Prétendant concilier le développement industriel capitaliste et les préoccupations écologiques, la commission propose le concept de sustainable development, qui se traduit littéralement par « développement soutenable », formule d’ailleurs retenue dans la traduction française réalisée par l’ONU[3].

En français, soutenable est d’un emploi rare. Le mot s’applique à un raisonnement ou à un argument. Il peut aussi être utilisé comme équivalent de supportable. Insoutenable se dit d’un spectacle affreux dont on détourne le regard. Bref, le rapprochement développement/soutenable n’était guère heureux dans la langue de Proudhon. L’usage journalistique et politicien lui a donc substitué « développement durable », qui frôle cette fois le pléonasme (même si durable est une traduction correcte de sustainable). En effet un développement suppose par définition un déroulement dans le temps, donc une durée minimale. Qu’importe ! Plus le concept est creux et plus il sera aisé d’emploi.

En 1990 encore, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) élabore une nouvelle variante : le « développement humain ». Il suppose rien moins que l’accès aux soins, à l’éducation, à un revenu suffisant, « la liberté politique, économique et sociale, […] la créativité, la productivité, le respect de soi et la garantie des droits humains fondamentaux. » En un mot : le bonheur, lequel, on l’aura compris cette fois, dépend du dé-ve-lo-ppe-ment ! Comme le souligne Gilbert Rist, « déclarer le “développement” “humain” c’était à nouveau le rendre souhaitable ».

 

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Le développement est à sens unique

On va voir que le discours des patrons libéraux est en pleine harmonie avec la doctrine Truman et celle des Nations unies. Il s’agit, pourrait-on dire, de renoncer, en paroles, à l’« ancien » capitalisme, celui de l’exploitation au service du profit d’où qu’il soit, pour une exploitation équitable et démocratiquement négociée. Comprenez qu’on va pouvoir licencier proprement, en limitant les rejets de colère dans l’atmosphère sociale…. C’est Denis Kessler qui l’explique, en 2001, aux adhérents du MEDEF, dont il est à l’époque vice-président[4] : « L’économique est essentiel, le profit est une condition nécessaire de tout développement, mais l’éthique du développement durable demande que l’on intègre les dimensions sociales et écologiques dans toutes nos décisions. […] Nous devons faire du développement durable un instrument de conquête du marché et de développement de l’entreprise. Nous n’avons d’ailleurs pas le choix dans le contexte actuel de mondialisation. Déjà certains de nos concurrents étrangers, mais aussi un certain nombre d’entreprises françaises, ont su s’emparer de ces thèmes pour conquérir des marchés, pour gagner dans la concurrence mondiale. […] En effet, la démarche de développement durable permet à terme la réduction des coûts. »

Selon John Elkington, créateur d’un cabinet d’expertise londonien spécialiste du DD, c’est après les émeutes de Seattle, en 1999, que les multinationales ont pris conscience de l’ampleur de la contestation « antimondialiste » et surtout de ce qu’elle était le fait de « personnes qui n’étaient pas toutes opposées à une certaine mondialisation, mais qui critiquaient la manière[5] » Il s’agissait donc pour les patrons de grandes firmes internationales de diviser le mouvement antimondialiste en séduisant son aile réformiste, dont ils reprendraient par ailleurs les slogans. Un an après Seattle, 200 entreprises (dont Monsanto, Shell, etc.) regroupées au sein du World Business Council for Sustainable Development signent ainsi un engagement à contribuer au DD. Le président de ce Conseil mondial des patrons répétait en 2003 que le développement durable résume les politiques nécessaires à l’élaboration d’un monde « prospère et politiquement stable », la seconde qualité étant favorable à la première. Comme l’explique le ministère français de l’Écologie et du DD, cette vision « repose en fait sur une nouvelle forme de gouvernance, où la mobilisation et la participation de tous les acteurs de la société civile aux processus de décision doit prendre le pas sur le simple échange d’informations [sic]. Le développement durable entend promouvoir la démocratie participative et rénover l’approche citoyenne. » Ce programme rejoint évidemment celui d’Attac, qui prétend convaincre les États de mettre en place un dispositif « de soumission de la finance aux exigences de la justice sociale et du développement soutenable[6]. » Selon l’économiste René Passet (celui qui se vantait, après l’assassinat de Carlo Giuliani, d’avoir négocié le parcours des manifs avec les flics de Gênes, pour isoler les « violents »), « il s’agit de modifier la logique du système ». Mais pas le système ! Aussi lorsqu’il intitule un article : « Néolibéralisme ou développement durable, il faut choisir », c’est le « choix » entre la classe économique et la classe « affaires » d’un même train, lancé sans conducteur dans une direction que les voyageurs n’ont pas choisie.

Or il ne suffit pas même, comme le pensent certains alternaïfs, de se demander : Quel développement voulons-nous ? Nous agissons et pensons dans un système déterminé, le capitalisme, dont le mouvement propre est précisément de se développer en contrôlant peu à peu— par l’économie, le salariat et la démocratie parlementaire — la totalité des activités humaines et la totalité de la planète. Dans ce cadre, le développement n’a qu’un seul sens possible. Il assigne comme but à l’humanité entière de participer à la croissance capitaliste. Il ne peut exister de multinationales douces, d’exploitation supportable, ou de croissance économique prudente. Nouvel habillage du « progrès », le développement est un slogan publicitaire pour un système qui n’a que trop duré ! Seule une rupture radicale avec l’exploitation et la dilapidation des ressources naturelles et humaines pourra nous permettre de poser autrement demain les questions dont le capitalisme fait aujourd’hui des pièges sans issue.

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[1] Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Sciences-Po, 2001, p. 117. Je suis l’historique proposé par G. Rist ; les citations des déclarations de Truman et des textes des Nations unies en sont extraites.

[2] Un ex. parmi bien d’autres : la fiche mise en ligne par le ministère français de l’Écologie et du Développement durable (eh oui !) n’en souffle mot.

[3] On trouvait déjà l’expression dans un document des Nations unies (1979) et dans un document commun aux Nations unies et au WWF (1980), mais c’est de 1983 que date l’essor médiatique du concept.

[4] Discours à Clermont-Ferrand, 13 novembre 2001.

[5] Le Monde, 19 février 2002.

[6] Séminaire international Attac, Paris, 25 janvier 1999.

 

LA BAUDRUCHE ET L’ÉPOUVANTAIL — Fable misérable (2014)

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n a beau ne pas disposer de réserves inépuisables de compassion pour les femmes qui (au-delà de l’âge de 16 ans) tombent des nues à la découverte des à-côtés vaudevillesques de la domination masculine, on peut comprendre que Mme Trierweiler ait été au moins autant choquée par l’inélégance de son présidentiel compagnon que par la nouvelle de sa disgrâce. Laisser la personne concernée découvrir la déplaisante nouvelle en allumant la radio…

Eh bien, vous n’y êtes pas ! C’était génial ! N’exagérons toutefois ni les mérites ni l’indignité de M. Hollande, il y a fort à parier qu’il n’y avait chez lui nulle préméditation. Simplement, peut-être, l’impossibilité très masculine et de renoncer à une « bonne fortune » et d’être honnête avec la femme de sa vie (du jour). Cela dit, le sens politique consiste à tirer parti de tout, au bon moment. Constatant que l’opinion publique ne semblait pas lui tenir rigueur de sa muflerie, M. Hollande a décidé de systématiser et d’optimiser le procédé. C’est ainsi que les députés socialistes ont appris, les uns à la télé, les autres à la radio, de la bouche du ministre de l’Intérieur (toujours volontaire pour crisper le maxillaire devant une caméra), quels seraient les résultats de leurs délibérations et de leur vote sur un projet de loi concernant « la famille ». Ces gens sont des professionnel(le)s endurci(e)s ; c’est sans doute pourquoi on n’a pas enregistré, à ma connaissance, le moindre arrêt maladie, la plus petite hospitalisation en clinique de repos. Tout au plus quelques grommellements, vite étouffés.

Quittons un instant le terrain dit « sociétal » : M. Hollande, qu’il croit sincèrement ou non à ses vertus économiques, a annoncé une espèce de « nouvelle donne » économique, qui relègue les aveux jospiniens sur le caractère évidemment non-socialiste de son propre programme au rang de baragouin jésuitique. Plutôt qu’un New Deal, c’est un coming out. Lire la suite

Le « Sâr Cosy » , architecte d’intérieur de la bourgeoisie (2007)

DE SARKOZY AU SÂR COSY

Joséphin Péladan, écrivain prolixe de la fin du XIXe siècle (1858-1918), féru d’ésotérisme catholique (il fonda l’ordre de la Rose Croix), s’attribua le titre de « sâr », dont il fit précéder son nom.

Sâr est supposé signifier « roi » en assyrien (ce que je ne saurais certifier) ; notons que c’est également l’abréviation en français banal de « son altesse royale ». Le Sâr Péladan fut la risée des caricaturistes et des satiristes[1], dont l’anarchiste Laurent Tailhade ne fut pas le moins acharné.

En s’empressant, à peine élu président d’une république qui avait tout de même raccourci l’ancien monarque et révoqué les privilèges, d’afficher son goût pour le confort et le luxe des puissants, Nicolas Sarkozy s’est attribué de facto le titre de « Sâr Cosy[2] »

En passant ses premières vacances estivales du quinquennat dans une somptueuse (quoique fort laide) villa américaine, dont le loyer astronomique a été payé « par des amis », le Sâr Cosy confirme son inclination. Lire la suite

MAINTENANT ! (2005)

En quoi la libération des militant(e)s d’Action directe est une pressante nécessité

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La chambre d’application des peines de Douai a refusé, le 14 septembre 2005, pour la énième fois, la libération conditionnelle de Nathalie Ménigon[1].

On sait que l’état de santé de cette militante, qui a subi deux accidents vasculaires cérébraux, est très précaire, notamment du fait de sa détention. On sait que la prison détruit et qu’elle ne soigne pas celles et ceux dont elle a détruit la santé. De ce point de vue, la prison est un mensonge obscène sur la possibilité d’un « châtiment » qui se « limiterait » à la privation de liberté.

Ceci rappelé, disons que le présent texte ne se fixe pas pour tâche de ressasser les motifs d’ordre humanitaire ou idéologiques qui justifieraient la libération des ancien(ne)s militant(e)s d’Action directe. Ces motifs sont bien connus et d’ailleurs reconnus par un nombre croissant de personnes qui ne partagent aucun des objectifs d’Action directe ou qui partagent certains d’entre eux (« révolution », « communisme ») en désapprouvant l’assassinat politique comme moyen d’action, soit pour des raisons philosophiques, soit pour des raisons tactiques, soit les deux à la fois.

Au-delà d’une élémentaire opposition au traitement que l’on inflige à ces détenu(e)s « au nom de la société », le présent texte veut attirer l’attention sur le fait que leur libération ne présenterait que des avantages, y compris — à rebours des « inquiétudes » gouvernementales —celui de prévenir les réactions désespérées que ne manquerait pas de susciter le décès en prison de l’un(e) d’entre eux. Lire la suite

SOYONS RÉALISTES, INVENTONS LES POSSIBLES (2006)

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Texte distribué dans les manifestations anti-CPE de mars 2006.

 

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Le capitalisme en crise cherche à détruire le droit du travail, compromis résultant des luttes ouvrières des XIXe et XXe siècles dans les pays industrialisés. Par la même occasion, il veut sauter cette étape du développement dans les pays dits « émergents » comme la Chine.

L’idéal des patrons, c’est d’égaliser par le bas les conditions de travail sur toute la planète en les ramenant à la condition du journalier agricole, embauché le matin, remercié le soir, ce que les ministres appellent « égalité des chances ».

Le capitalisme tend donc à réaliser — pour son propre compte — le mot d’ordre d’abolition du salariat qui était celui de l’Internationale ouvrière. Mais bien sûr, ce qu’il veut abolir ce sont les garanties liées au salariat. Cette blague ! Ils ne vont pas supprimer l’exploitation du travail, c’est de ça qu’ils vivent !

et nous, ce que nous voulons, c’est abolir toute exploitation, et le travail comme activité séparée de la vie, travail vendu en échange d’un droit de vivre précaire.

Il sera bien moins difficile — et mille fois plus passionnant ! — de changer le monde que d’essayer de faire changer d’avis les patrons et les ministres ! Leur boulot, c’est de faire marcher le système, pas de nous rendre service.

La patronne du Medef Laurence Parisot entonne le vieux refrain de la morale libérale (et religieuse) : les pauvres sont pauvres parce que c’est la nature des choses. Elle déclare : « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » [Le Figaro économie, 30 août 2005]

Le flic de la bande, lui, avoue plus crûment la régression sociale nécessaire. Dans une parodie de langage contestataire, Sarkozy parle de « rupture », assure qu’« une autre réalité est possible »…

L’« autre réalité » qu’il contribue à bâtir, c’est celle d’une société policière : vidéosurveillance et biométrie ; harcèlement raciste des jeunes et des immigrés ; justice « voiture-balais » de la police (on l’a vu après le mouvement lycéen du printemps 2005 et plus sauvagement encore contre les émeutiers de novembre) ; tracasseries racistes contre les couples « mixtes » qui se marient ou reconnaissent un enfant ; dépistage et psychiatrisation des enfants rebelles dès l’école primaire ; répression de toute contestation sociale sous couvert d’« antiterrorisme »…

Les figures épouvantails de l’étranger, du pauvre, du jeune sont remises au goût du jour et croisées avec celle du « terroriste ». Le capitalisme met en scène l’insécurité qu’il a créée. Il fait en sorte que les institutions crées pour atténuer les effets de la précarité aient désormais pour effet de la renforcer et de l’encadrer. Le flicage ASSEDIC des chômeurs comme les emplois corvéables CNE et CPE sont des pièces de ce dispositif.

Le PS, qui se donne des airs contestataires à propos du CPE, n’a rien à dire contre l’exploitation capitaliste. Par ailleurs, il a laissé voter (ses députés se sont abstenus !) la loi « antiterroriste » du 23 janvier 2006 qui permet aux flics de tirer lors des contrôles routiers (art. 4), allonge encore la durée de la garde à vue et créé une cour d’assises spéciale en matière de terrorisme pour les mineurs (art. 15).

Les sociétés humaines n’en sont qu’à la préhistoire capitaliste : il n’est écrit dans aucun ciel, dans aucun traité de magie que l’histoire humaine doit s’arrêter aux start up, aux centrales nucléaires et à François Hollande.

Face au raidissement autoritaire des gestionnaires capitalistes, de « droite » ou de « gauche », le seul parti pris raisonnable est d’imaginer une autre forme de vie sociale fondée sur la solidarité, qui exclue l’exploitation, organise les activités socialement indispensables, et permette à chacun(e) de vivre sa différence parmi ses semblables humains.

Il y a tant de choses passionnantes à vivre, à inventer ; tellement de gens à rencontrer, à aimer, à enseigner, à écouter ; tellement d’enfants à regarder grandir, à bercer, à nourrir… Allez ! la vie est trop courte pour la laisser boulotter par le travail !

Pour que l’utopie soit la sœur de l’action, il est possible de commencer tout de suite, dans chaque mouvement de résistance sociale, à expérimenter de nouveaux rapports : se réunir sans les vieilles organisations, occuper des lieux privés ou publics et en faire des lieux de vie et de libre expression, vérifier dans les risques partagés et les victoires communes que l’on gagne à se connaître.

Déjà, des expulsions de sans-papiers ont été empêchées, des gamins tirés des griffes des flics, des vidages de squats et des rafles empêchés ou sabotées. N’oublions pas non plus que le CIP de 1994 a été retiré, parce que le gouvernement de l’époque a craint une extension du mouvement, l’union des précaires, chômeurs et jeunes scolarisés dans les universités occupées et dans les émeutes. Il n’y a pas de fatalité historique : sinon, la Bastille serait encore une prison !

 

Ne laissons pas aux publicitaires de supermarché le soin d’« augmenter le goût de la vie[1] » !

ANPE-ASSEDIC-CNE-CPE-UMP-PS-ÉTAT-TAF : Radions-les tous !

Impossible de faire l’économie d’une révolution dans un monde où l’injustice est monnaie courante

Comité Pour l’Extension des Émeutes (CPEE)

Paris, le 7 mars 2006

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[1] Allusion à un slogan publicitaire de la chaîne de supermarchés Monoprix.

L’AVENIR DU CAPITALISME EN FRANCE, un rapport patronal (2004)

Du texte qui suit, on pourrait dire qu’il a été trouvé sur le disque dur d’un ordinateur patronal, comme les manuscrits de certains récits de voyage sont supposés avoir été découverts dans un coffre, au fond d’un grenier. Il est bien normal que les conventions littéraires suivent l’évolution des techniques.

D’ailleurs, tout les documents cités en référence sont scrupuleusement exacts (le lecteur pourra aisément se reporter aux originaux). Le sort des urnes n’a certes pas favorisé [immédiatement !] les projets des patrons dynamiques du mystérieux cercle « L’esprit d’Entreprise ».

Il me semble cependant que leur rapport sur l’avenir du capitalisme en France, dont personne n’a jusqu’ici jugé bon de faire état, n’a rien perdu de son intérêt. C’est pourquoi je le mets aujourd’hui à la disposition du public.

 

Claude GUILLON

Juin 2004

 

 

[Dix ans plus tard, on reconnaîtra des personnages qui n’ont pas cessé de nuire, et des questions qui n’ont pas fini de se poser.]

 

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L’AVENIR DU CAPITALISME EN FRANCE

ET LES ENJEUX ÉLECTORAUX DE L’ANNÉE 2002

 

Cercle L’Esprit d’Entreprise

 

Qui sait si une étude plus approfondie et plus complète des lois naturelles qui gouvernent l’activité humaine ne rapprochera pas peu à peu de l’économie politique l’élite dirigeante du socialisme ?

Gustave de Molinari

Esquisse de l’organisation politique et économique de la société future (1899)

 

 

À l’approche de plusieurs échéances électorales, alors que le principal regroupement d’entrepreneurs français a fait connaître son projet de société — d’autant plus remarqué qu’il apparaît comme le seul cohérent, voire le seul existant —, nous nous proposons d’étudier dans cette note[1] les aspects de la situation présente qui peuvent éclairer le positionnement des entrepreneurs de notre pays.

Nous traiterons successivement de la politique du Medef, de l’action du gouvernement en place depuis 1997, et de l’état des forces sociales, souhaitant que ces réflexions, que nous avons voulues sans ambages, puissent aider nos sympathisants à clarifier leurs positions dans le débat professionnel et public.

 

I. Le Medef et l’action publique entrepreneuriale

 

La création du Medef est apparue à beaucoup de jeunes entrepreneurs libéraux comme un repositionnement bienvenu, voire — selon une expression entendue à maintes reprises — comme une véritable et longtemps souhaitée « révolution culturelle ». Le changement de dénomination du principal syndicat patronal était particulièrement heureux[2]. D’autres initiatives l’étaient moins et auraient dû éveiller l’attention. S’il était sans doute indiqué de bousculer l’ancienne organisation du CNPF en commissions, qui pouvaient s’analyser comme une mosaïque de féodalités internes, on peut douter si la création de « Groupes de propositions et d’actions (GPA) » avait d’autre but que d’asseoir le pouvoir d’un homme, et d’autre avantage innovant qu’introduire avenue Pierre-I-de-Serbie un vocabulaire commun au militant gauchiste et au commando parachutiste.

Il nous faut, à ce stade de notre exposé, évoquer un questionnement que l’on ne manquera pas d’opposer à ce travail : nous n’avons nullement souci de nous inscrire dans des querelles de personnes, même si l’analyse de leur action s’inscrit dans la logique de notre réflexion. Nous nous préoccupons du calendrier électoral et non de celui des instances patronales. Pour injurieuse à l’égard des individus que puisse paraître cette affirmation, notre préoccupation est d’une autre ampleur : il s’agit de la pérennité — toujours remise en question — du système du monde qui fait que nous sommes quelque chose dans ce monde.

On voit par là que nous ne chercherons pas, en revanche, à écarter le reproche benêt d’« égoïsme », pour peu toutefois que cette qualité soit envisagée comme la base d’une saine et dynamique coopération entre les forces vives de la société, dont nous sommes.

La disparition de la droite du paysage politique — paradoxalement dissimulée par le système cohabitationniste : l’arbre Chirac cache un désert —, est probablement la meilleure excuse que pourrait mettre en avant l’équipe du Medef.

Certains dirigeants ont pu juger qu’il fallait pallier l’absence, peut-être irrémédiable, de la droite et apparaître, une fois l’entreprise audacieusement rebaptisée « cellule de base de la société » (M. Seillière), comme « une force de proposition ».

Observons cependant qu’il est délicat d’affirmer, même si cela est vrai, être « les seuls à ce jour à proposer une réforme des régimes de retraite, de la Sécurité sociale, de la formation professionnelle, une réforme des relations sociales [sic], des relations du travail […], des réformes institutionnelles en Europe » et d’assurer dans la même phrase : « Nous ne faisons pas de politique ».

Nous disons « délicat » et non « contradictoire », non pas que cette contradiction ait une chance d’échapper au commentateur le plus obtus ; elle saute aux yeux. Il ne s’agit pas de spéculer sur le caractère moral du mensonge, mais d’évaluer l’intérêt pratique de chaque mensonge particulier.

Or il apparaît qu’en se présentant concrètement comme le seul « parti » de droite porteur d’un projet capitaliste, baptisé « refondation sociale », les dirigeants du Medef ont pris, inconsidérément, le risque d’une stratégie qui — pour ne manquer ni de bien-fondés idéologiques ni d’effets positifs — expose l’ensemble des entrepreneurs à des conséquences imprévisibles. C’est selon une expression frappante de M. Seillière, qui se défend précisément d’y céder, la tentation d’une « aventure aventureuse ».

 

Des stratégies et des hommes

À lire les déclarations de ses promoteurs, on a pu se demander quels sont les ressorts réels de la stratégie de refondation sociale.

S’agit-il de négocier avec les partis de droite une reconversion politicienne ? Elle se heurterait sans doute à bien des craintes jalouses.

À moins que l’équipe dirigeante du Medef, enivré par ses propres discours, ait fini par considérer l’organisation comme à la fois le gouvernement (caché), la force vive et la tête pensante de la Nation… Ce qui est, on en conviendra, beaucoup pour un tandem !

Le cas particulier de la réforme proposée de la Sécurité sociale est un bon exemple de procédés que nous jugeons maladroits. Non que la refonte du système actuel, déficitaire et archaïque, ne soit un chantier prioritaire. On peut d’ailleurs admettre que M. Kessler peut faire là, comme dans le dossier du PARE (sur lequel nous reviendrons), un usage habile de la complaisance de la CFDT et de l’embarras des pouvoirs publics. De même, l’on peut comprendre la tentation de « passer en force » en s’appuyant sur ces éléments positifs. Fallait-il pour autant se mettre en situation d’être épinglé, y compris par les journalistes les plus complaisants, en qualité de président de la FFSA venu substituer les compagnies d’assurance au système étatique.

Attardons-nous sur l’une des réponses de M. Kessler au reproche d’être « juge et partie » formulé, sur LCI, par Isabelle Gounin (23 nov. 2001).

« Quand il y a un problème de catastrophe naturelle et de volcans en éruption, on va consulter un volcanologue, de façon à ce que celui-ci puisse donner sa science. […] Je suis fier, en ce qui me concerne, de pouvoir contribuer, en tant que responsable du MEDEF, à faire en sorte qu’émerge un système nouveau correspondant au nouvel univers des risques dans lequel nous sommes, au nouvel univers technologique, au nouvel univers européen. »

L’assimilation des problèmes économiques ou politiques à des faits de nature est de tradition libérale, et nous ne trouvons rien à y redire. En revanche, la comparaison que M. Kessler induit entre le scientifique qui donne sa compétence pour prévenir une catastrophe (ou ses conséquences) et l’assureur dont le métier est de vendre des contrats, c’est-à-dire dont toute la « science » consiste à faire le meilleur profit possible sur un produit[3], cette comparaison, disons-nous, est désastreuse. L’image du volcanologue/scientifique, d’ailleurs paré d’une aura de gratuité idéale très discutable (lorsqu’un scientifique n’est pas salarié par un trust, c’est qu’il est subventionné par l’armée) est fatale à celle du commercial.

Il eut été facile de contourner cette difficulté en confiant le soin de la communication du projet à une personnalité moins évidemment bénéficiaire de ses retombées.

Nous avons dit qu’il n’est pas de la vocation du présent rapport de figurer comme pièce à charge dans quelque procès intenté à tel ou tel des dirigeants actuels du Medef. Cependant, l’objectif que nous nous sommes fixé — proposer une évaluation de l’action publique de cette organisation, de ses conséquences et implications — nous amène logiquement au listing critique de déclarations, communiqués et autres discours. De l’énumération au bêtisier, nous devons reconnaître que le pas se trouve aisément franchi, sans avoir à nous en excuser.

La stratégie, et cela est particulièrement sensible dans le domaine de la communication, est aussi un problème d’hommes. Si nous avons dû juger sans indulgence certaines prises de position de M. Kessler, la confusion d’expression dont il arrive à M. Seillière de faire preuve aurait pu alerter depuis longtemps une équipe moins soumise à la volonté d’un homme, et plus soucieuse de l’image managériale ainsi diffusée.

L’exemple que nous citerons ici a été considéré par nous sans parti pris, et en tenant compte des inévitables maladresses ou lapsus qu’entraîne la prise de parole publique chez une personne qui n’a reçu ni don particulier ni formation adéquate. On tiendra compte également d’éventuels défauts de transcription, en notant que cet extrait d’un entretien entre M. Elkabbach et M. Seillière[4] a été reproduit depuis sur le site Internet du Medef, sans erratum ni commentaire.

Nous estimons qu’il mérite également d’être cité pour l’outrecuidance des prétentions de pouvoir qu’il manifeste. Non qu’il existe par nature une borne au pouvoir que peut légitimement se proposer d’exercer celui qui anime la société, la nourrit et prépare l’avenir de ses enfants, bref celui qui incarne, au plein sens du terme, l’esprit d’entreprise, auquel on sait que notre cercle est suffisamment attaché pour en avoir fait sa raison sociale. Il y a néanmoins quelque chose d’enfantin, donc de maladroit, donc de dangereux, à afficher des prétentions d’autant plus démunies de moyens qu’on ne s’adresse pas à une foule ou à des électeurs, mais à l’adversaire. L’ambition est une force, disait Clauzewitz, pourvu qu’elle ne se révèle que dans la victoire.

Le journaliste demande à M. Seillière quelle est la légitimité de son organisation comparée à celle des élus.

« Eh bien, écoutez, depuis des mois, des années, le politique, le législateur, l’administratif, pénètre [sic] dans le détail des entreprises pour régler et intervenir dans l’intimité du quotidien des entreprises. Eh bien les entreprises réclament de pouvoir, elles, dire aux politiques, de la façon la plus ferme, ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, non seulement dans l’entreprise où on doit nous laisser travailler sans s’occuper de nous, et bien entendu, s’occuper plus [sic], l’État n’est même pas capable de mettre les 35 heures [sic], comme vous le savez dans sa propre Fonction publique [;] alors qu’il nous laisse travailler et nous lui dirons comment nous voyons qu’il devrait travailler. »

Loin de la revendication positive de la place légitime de l’entrepreneur dans la société moderne, M. Seillière présente ce qu’il a appelé quelques instants plus tôt dans le même entretien sa « volonté d’ingérence dans le débat public » comme la riposte de dirigeants harcelés par le fisc, l’URSSAF et les médecins du travail. La tonalité poujadiste est probablement douce aux oreilles des patrons de PME ; elle n’atténue pas l’incongruité du terme « ingérence », ou pour mieux dire le contresens qu’il implique. L’ingérence s’entend en effet comme une pratique invasive dans un domaine (ou un territoire) extérieur à celui qui l’envisage. En parlant d’ingérence dans le débat public, M. Seillière, faute de disposer par ailleurs des divisions aéroportées nécessaires, s’avoue incapable de la justifier par ses propres moyens théoriques. Nous voici passés de l’ambition à l’esprit de revanche, l’un et l’autre étant également désarmés.

Ainsi donc, les entreprises « réclament »-t-elles par la voix de M. Seillière, de pouvoir dire aux politiques, « de la façon la plus ferme », ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire. Et ce « non seulement dans l’entreprise ». Ici, une espèce de hoquet théorique nous prive de la suite logique d’une phrase, qu’il est pourtant aisé de reconstituer : non seulement dans l’entreprise… mais partout ailleurs. S’est-on bien avisé que c’est à une parodie involontaire de pronunciamiento radiophonique, que s’est ainsi livré M. Seillière ? Le style factieux était-il le plus pertinent pour présenter, en tant qu’élément moteur de la société civile, des propositions de réformes ? La question se suffit à elle-même.

Dans le même entretien, M. Seillière promet il est vrai que, par sa voix, les entrepreneurs vont « se faire entendre lourdement ». C’est au moins un point de son programme immédiatement réalisé.

 

Les privatisations : l’exemple de British Railway

Interrogé sur un prétendu silence du Medef sur l’« échec » des chemins de fer anglais, dont la privatisation sous gouvernement conservateur est entérinée sous le gouvernement de Tony Blair, M. Kessler répond de la manière suivante[5] :

« L’entreprise British Railway marchait extrêmement mal avant sa privatisation. Et donc, ce n’est pas une panacée la privatisation. Après vous devez avoir le meilleur gestionnaire, vous devez avoir des gens qui font des choix, vous avez des gens qui doivent trouver des financements correspondants, etc. […] La seule différence entre un monopole public et l’entreprise privatisée, c’est que le monopole public survivra toujours parce que les contribuables viendront toujours renflouer les caisses. […] En ce qui concerne l’entreprise privée, lorsqu’elle a des difficultés, eh bien malheureusement elle disparaît, c’est ça qu’on appelle aussi la sanction du marché. Vous me parliez de la sanction de la concurrence, eh bien les gens qui sont privatisés, c’est-à-dire des hommes, des actionnaires de British Railway qui doivent effectivement se mordre les doigts d’avoir donné leur argent éventuellement à cette entreprise. Mais c’est eux qui portent la responsabilité de l’échec et ce n’est pas le contribuable. »

Il semble particulièrement mal venu d’envisager avec ce froid détachement tout médical rien moins que la disparition du réseau ferré national comme une conséquence possible, normale, et point si fâcheuse de sa privatisation ! Quant à ne prendre en considération comme étant touchés par la « sanction du marché » que les actionnaires, sans souffler mot ni des employés de British Railway ni des usagers, pour ne rien dire de la proportion d’entre ces derniers — heureusement faible — qui ont péri dans les accidents causés conjointement par les compressions de personnel, le souci de rentabilité et la vétusté du matériel, voilà ce qui s’appelle une bourde. On imagine le taux de sympathie que peut recueillir ce type de discours opposé au dernier docu-drame larmoyant d’un Ken Loach… En fait, n’importe quel auditeur non prévenu est amené à conclure que mieux vaut un service public imparfait et financé par l’impôt, qu’un système privatisé, condamné à moyen terme, entre les mains d’entrepreneurs cupides. En termes de communication, c’est un désastre.

Kessler s’était déjà fait une espèce de célébrité en déclarant, à propos des tempêtes des 26 et 27 décembre 1999, qui avaient causé la mort de 88 personnes : « Ce sinistre est plutôt positif pour le produit intérieur brut (PIB) national[6]. »

Il n’est pas interdit de dire ce que tout le monde sait ; encore faut-il choisir et son interlocuteur et ses mots. Ainsi, à la question « Que va-t-il se passer si la droite l’emporte ? », Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l’Industrie, répondait-il : « Rien. Leur politique économique ne sera pas très différente de la nôtre. » Il avait soin cependant de réserver cette évidence à un organe de presse[7] peu lu dans le prétendu « peuple de gauche ». Ça n’est pas par hasard si nous opposons deux hommes et deux méthodes ; chacun connaît les liens personnels et de travail qui unissent de longue date Dominique Strauss-Kahn et Denis Kessler. Leur collaboration a abouti, entre autres, à la publication d’un livre prémonitoire sur la question des retraites[8]. Non d’ailleurs que Dominique Strauss-Kahn ait toujours fait preuve de l’habileté et de la maîtrise que sa formation et les hautes fonctions auxquelles il était parvenu eussent pu faire attendre de lui. Disons néanmoins qu’entre le professeur et l’assistant, notre préférence va au premier, dont nous nous réjouissons que son retour dans la vie politique semble s’annoncer sous les auspices les plus rassurantes. Un partisan de l’économie de marché aussi talentueux, habitué — comme dirigeant du cabinet « DSK Consultants » — à travailler à Bruxelles, au service de grandes entreprises françaises, est évidemment, à nos yeux, un facteur d’équilibre déterminant pour une équipe gouvernementale social-démocrate. Se voyant confié demain le ministère de l’Économie, ou — à défaut, oserions-nous dire — Premier ministre dans un gouvernement socialiste, M. Jospin étant chef de l’État, Dominique Strauss-Kahn se trouverait en position de réaliser le programme que M. Kessler a chanté de ville en ville.


Quelle mobilité pour le « capital humain » ?

N’était sa grandiloquence cinématographique, nous aurions peu à reprocher au thème cher à M. Kessler du « Grand retour du capital humain[9] », par lequel il a choisi d’annoncer son projet de privatisation de l’enseignement, à partir du stade secondaire (les crèches, maternelles, et écoles primaires restant à la charge de l’État). Il est de bonne politique d’insister sur la nécessaire rationalisation des dépenses d’éducation et de santé (ces dernières d’ailleurs omises par M. Kessler) pour l’accroissement de la productivité du travail des générations prochainement impliquées sur le marché. En revanche, l’affirmation selon laquelle « les hommes seront demain aussi mobiles que les capitaux et les technologies » paraît d’anticipation banale ou sans contenu.

À moins qu’un esprit attentif songe à la mettre en relation avec la réponse — excessivement franche — faite à la question d’une journaliste[10] :

« F. Belkacem — Vouloir effacer un déficit de plus de 200 milliards de francs par an, c’est le montant actuel du déficit de l’État français, vous êtes d’accord. Mais c’est ni plus ni moins demander la suppression de plusieurs centaines de milliers d’emplois de fonctionnaires [souligné par nous]. Pourquoi est-ce que vous ne le dites pas clairement ça ?

Kessler — Nous le disons très clairement. »

La suite de l’entretien venait heureusement contredire cette prétention à l’absolue clarté du discours. Cependant, on peut douter de la nécessité et même — au regard des souvenirs de l’hiver 1995 — de l’innocuité de l’annonce d’une telle « mobilisation » du capital humain dans la fonction publique. Que celle-ci puisse être — outre les pesanteurs budgétaires ni supportables ni justifiables qu’elle entraîne — considérée comme un « réservoir de conflits », cela mérite en effet d’être discuté. Le morcellement et la privatisation progressive, très avancés par exemple dans le secteur des postes et télécommunications, semblent de loin préférables à des annonces provocatrices, d’ailleurs dépourvues de moyens. Ou bien elles passent inaperçu, comme cela semble avoir été le cas, ou bien elles risquent d’alimenter un climat social de méfiance armée.


Un capitalisme révolutionnaire ?

François Ewald, détaillant ce qu’il estime être les « succès » du Medef, s’attache à une question de sémantique politique qui retiendra notre attention.

Passons sur l’enthousiasme dont il fait montre pour le néologisme « refondation », effectivement promis à un brillant avenir, quand l’adjectif « refondateur », dont il est dérivé, n’avait guère porté chance aux minoritaires du Parti communiste qui l’employaient comme signe de ralliement.

Ewald avance que « le mot [refondation] vient prendre la place de celui désormais impossible de révolution. Quand la révolution n’est plus possible, ajoute-t-il, il faut refonder[11]. »

Il nous semble que M. Ewald, qui ne dissimule nullement, et c’est tout à son honneur, une jeunesse aux engagements tumultueux au sein d’une organisation marxiste finalement dissoute, laisse ici percer des nostalgies personnelles dont il ne mesure sans doute pas les implications pour un lecteur non averti.

Il n’est pas dans notre vocation d’entrepreneurs de nous avancer en rénovateurs — précisément — de systèmes de croyance collective. Nous nous féliciterons par exemple de ce que le mythe de la grève générale est tombé en désuétude, au moins dans nos sociétés développées, avec le vieux mouvement ouvrier et sa culture d’opposition. Faudrait-il lui trouver un substitut quand personne ne songe plus à faire référence à lui ?

Est-il plus raisonnable de convoquer l’épouvantail, mais c’est plutôt ici l’idéal révolutionnaire, dont seul le caractère impraticable justifierait le virage refondateur ?

Nous préférons pousser le principe de précaution jusqu’à écarter ce qui peut rappeler le prurit révolutionnaire[12]. Si refondation il doit y avoir, c’est pour renouveler les justifications du système que nous utilisons pour sa communication, et non parce qu’une stratégie alternative/adverse (la révolution) a échoué. Prenons garde également que l’argument des horreurs du régime soviétique, prototype de l’« épouvantail rouge », perd chaque année un peu plus de pertinence aux yeux des jeunes générations.

Partisans de la modernisation, bien sûr ! Du changement, naturellement ! Et « révolutionnaires » même, s’il s’agit, comme la publicité a su le faire dans les années 70 et 80, de qualifier tels pour les rendre désirables tous les objets de consommation, du tampon périodique au moulin à café. Mais écartons jusqu’à l’idée d’un bouleversement social. Et quant à la révolution, faisons plutôt, comme M. Ewald le suggère dans une première formulation maladroite, comme si le mot même était impossible !

 

Des points marqués

Il convient de relever, une fois posées les critiques précédentes, les points marqués par le Medef. Il s’agit essentiellement de l’imposition de thèmes idéologiques dans le débat public et dans les négociations entre partenaires sociaux. Ces thèmes peuvent se voir tout bonnement repris, par tel syndicat et par le gouvernement ; au moins apparaissent-ils incontournables.

Nous suivrons sur ce point l’analyse de François Ewald : « Il ne s’agit pas de dire que le Premier ministre [L. Jospin] épouserait désormais les thèses du Medef, mais que la problématisation des rapports de la loi et du contrat que le Medef a proposé est reconnue comme un problème réel auquel il convient de donner une solution[13]. »

Le meilleur exemple de ce processus est sans conteste la création du PARE, qui vient entériner l’idée d’une responsabilité individuelle du chômeur et la légitimité d’un dispositif de remise au travail plus strict, même si le système retenu n’est pas aussi coercitif que le souhaitait le Medef. Il peut d’ailleurs être porté conjointement au crédit de ce dernier et, dans une moindre mesure, à celui du gouvernement Jospin.

Au-delà du dispositif lui-même, le plus beau succès du Medef est d’avoir su optimiser la collaboration de la CFDT. On a pu entendre, par exemple, M. Trogrlic, secrétaire confédéral et responsable de la prospective économique de ce syndicat, donner la réplique à M. Kessler lors de l’Université d’été des maires (4 et 5 juillet 2001, à l’IEP de Paris), et faire ce vibrant éloge de la révision de la protection sociale acquise :

« L’assurance-chômage est l’assurance d’avoir un revenu et un salaire ; il faut la transformer en l’assurance d’avoir un emploi et de pouvoir être mobile à partir de celui-ci. C’est la raison pour laquelle je suis un fervent partisan du PARE. »

La CFDT fait d’ailleurs, sur son site Internet, la promotion du PARE (« Le bon plan pour l’emploi ») et de la refondation sociale. Mme Notat, qui en commente les « enjeux », a bien du mal à trouver les mots qui donneraient à ses mandants l’impression de divergences entre les deux organisations. Elle parle certes de « vraie confrontation », « sportive » de surcroît, mais ne trouve à reprocher aux patrons que « des logiques différentes » des siennes (elle s’abstient de dire en quoi) et « des positions parfois à l’emporte-pièce » ! Nous sommes heureusement plus proches de l’émulation du brain storming que de la lutte des classes.

Ajoutons qu’il importe peu que le Medef ait d’abord beaucoup emprunté à la CFDT, comme le laisse entendre Bernard Brunhes[14]. Il n’est que de voir l’écho médiatique obtenu par l’une et l’autre organisations pour voir laquelle a su le mieux tirer profit du fond idéologique commun.

 

II. Le bilan social-démocrate

La droite a pu longtemps faire croire, et peut-être y a-t-elle cru elle-même, que l’économie est une science — « le bon sens mis en lois », selon la formule d’un célèbre économiste anglais — et qu’elle en possédait seule les formules, les techniques et les spécialistes.

Durant la période des Trente glorieuses, une majorité de dirigeants d’entreprise ont ainsi pu faire coïncider idéalement leurs convictions politiques et leurs intérêts.

Qu’on le déplore ou que l’on s’en félicite, cette période est révolue.

Nous pensons que le développement du capitalisme moderne exige de se départir d’une vision, que nous appellerons faute de mieux « démocratique », des rapports entre politique(s) et entreprises, vision selon laquelle il serait bon ou même nécessaire pour nous qu’exercent le pouvoir politique des hommes qui affichent des choix idéologiques proches des nôtres.

Ainsi le citoyen naïf cherche-t-il sur les panneaux électoraux « le-candidat-qui-se-rapproche-le-plus-de-ses-opinions ».

Il ne s’agit pas de priver le dirigeant d’opinions. Il y a droit, de même que tout homme moderne revendique l’affection de ses proches, des soins de qualité, et des loisirs culturels. Ses opinions, ses convictions même, peuvent d’ailleurs utilement renforcer ses capacités d’affirmation sur le marché.

Le concept de « commerce équitable » peut être considéré comme un exemple très positif de potentialisation du marché (réel) par son contraire symbolique (la justice). De manière équivalente, éthique et « développement durable » se combinent pour le meilleur marché possible. Comme le notait M. Kessler, « Gagner la bataille du développement durable, c’est aussi gagner la bataille de l’éthique : c’est assurer l’acceptabilité sur le long terme des activités industrielles[15] […]. »

Clairement, ou si l’on veut brutalement formulée, la question qui se pose à nous en cette période électorale doit s’entendre ainsi : quelle est, du strict point de vue de l’affermissement de notre position dans la société française dans les mois et les années qui viennent, la meilleure configuration politique ?

À cette question, nous répondons — avec la conscience d’inviter le lecteur à reconnaître une évidence —  que la meilleure configuration politique, du point de vue de la pérennité capitaliste, est sans conteste le maintien aux affaires de la gauche social-démocrate.

Cette affirmation posée, quelques nuances doivent être apportées.

Le choix de la gauche social-démocrate s’impose pour deux raisons, si étroitement liées qu’elles dépassent en se confondant le banal constat de la fin de l’opposition droite-gauche.

  • La gauche française (et européenne) a, dans les deux dernières décennies, modernisé le système économique plus efficacement que la droite n’a et n’aurait pu le faire.
  • La droite française ne dispose plus ni d’un programme ni d’hommes pour l’incarner devant l’opinion. Ironie de l’histoire, elle se voit réduite — mais au bénéfice de la gauche —, au rôle de « repoussoir soviétique » (qui fait tant défaut à l’Occident depuis la chute du mur).

L’apparente sévérité, pour la droite, de cette analyse doit être atténuée, au plan moral au moins, puisqu’en bonne justice on ne saurait lui reprocher d’être constitutionnellement plus mal équipée que la gauche pour assurer l’ordre dans la production privée, dans la fonction publique, et dans l’opinion.

En même temps qu’il le phagocytait et le vidait de sa substance, le Parti socialiste a su, sous la direction de François Mitterrand, utiliser au mieux les dernières influences dont disposait le Parti communiste, ce qu’aucun gouvernement de droite n’aurait pu se flatter de faire.

De même, les grands chantiers de la privatisation et du démantèlement des archaïsmes dudit « service public » ont pu être entrepris avec de bonnes chances de succès par un gouvernement dirigée par M. Jospin, là où M. Juppé a jeté et jetterait immanquablement demain des centaines de milliers de mécontents dans la rue. Lire la suite