Sa Suffisance Finkielkraut et les «fascistes»

La place de la République est devenue le lieu d’un immense forum et d’innombrables rencontres et discussions. De cette heureuse situation, déjà saluée ici, certains ont cru pouvoir déduire qu’il s’agit de l’endroit où il importe de se montrer devant micros et caméras (en nombre, il est vrai).

Finkielkraut, crétin de service public, ratiocineur de la déploration moisie, ami et caution du fasciste antisémite Renaud Camus, un type qui petit déjeune au Medef comme vous et moi au bistrot du coin, bref l’une des incarnations les plus infectes de la nouvelle réaction s’est cru autorisé hier soir samedi à parader en bordure des assemblées et groupes divers.

S’étant refusé à quitter les lieux, comme cela lui a d’abord été gentiment recommandé, M. Finkielkraut s’est donc fait proprement virer de la place sous les quolibets. Démontrant à la fois son humiliation d’avoir mal évalué les effets de sa notoriété, et sa légendaire finesse d’analyse politique, l’histrion de France-culture a répliqué en traitant ses raccompagnateurs/trices de « fascistes ».

Dans certaines bouches, tous les mots sont doux à entendre.

 

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L’identitaire malheureux

JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Chap. 2 Le body building capitaliste

Je chante le corps critique

 

On trouvera ci-dessous le deuxième chapitre de mon livre Je chante le Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22corps critique, édité chez H & O.

J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blog. La lecture n’est pas une activité « neutre », et encore moins « privée »… pas de responsabilité politique en tout cas.

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Introït

Selon ses apologistes, le capitalisme moderne est le mode idéal de domestication de la nature, des ressources naturelles et humaines. Dans le vocabulaire du management, le titre de « directeur des ressources humaines » n’évoque pas seulement — et beaucoup plus crûment que l’ancien « directeur du personnel » — l’exploitation du travail, mais la prétention capitaliste à exprimer la nature, y compris la nature humaine, comme on écrase une tige pour en exprimer le suc.

En transformant le corps mortel des hommes, dans la production salariée et par les nanotechnologies, le capitalisme glorieux prétend désormais exalter la nature, s’y substituer sous forme d’abstractions (la valeur, l’économie) et de créations (OGM, androïdes). Où la critique sociale dénonce l’aliénation du travail et la médiation publicitaire, le capital vise l’extase, l’action d’être hors de soi.

Un tel programme, par quoi le capitalisme moderne se pose en relève du vieux mysticisme, réclame et mobilise, bien loin de l’éthique protestante des origines, démesure, dilapidation et divagation. Certes, chaque patron de firme salarie des comptables chargés de dire le moindre coût du travail humain. Au mieux, il s’assure de l’hygiène physique et morale de ses employé(e)s, dans la perspective immédiate de la production : cités ouvrières au XIXe siècle, salles de gymnastique aujourd’hui. Cependant, aucun forum de Davos ne se soucie, autrement que sur le mode d’une charité compensatoire, d’évaluer le coût humain de l’exploitation capitaliste, même du point de vue de son expansion raisonnée. C’est une contradiction, dont certains révolutionnaires ont déduit à tort une issue rapide et fatale, et qui fait le dynamisme du Capital.

L’eau glacée du calcul égoïste, dont parle le Manifeste communiste, ce sont bien les émotions, collectives ou personnelles, que la bourgeoisie y a trempées, et non pas pour les y dissoudre comme dans un bain d’acide, mais pour leur faire subir les modifications chimiques qui mènent du désir de sens au désir de marchandise. Dûment préparé par l’éducation à la honte de soi, le désir de marchandise connaît une acmé de plus en précoce, notamment chez les très jeunes filles, dans le désir d’être soi-même marchandise, seule manière connue et reconnue d’être désirée ou simplement tolérée.

Les consommatrices des pays industrialisés et leurs filles peuvent par exemple, à l’aide de la « calculette à points Weight Watchers […] gérer quotidiennement [leur] capital points. [L’appareil] mémorise tous les points dans une banque de points, jour après jour[1] ». Leur rapport au monde, le regard des autres et des hommes sur leur corps leur sont transmis, chaque jour, chiffrés dans le vocabulaire de l’économie.

 

 

  1. Le corps normé

 

L’IMC : Indice marchand de corporence

Quotidiens d’information et magazines féminins invitent leurs lectrices à calculer leur IMC ou « indice de masse corporelle », dont on s’abstiendra de répéter ici l’inepte formule. Rappelons simplement qu’elle prétend, par une combinaison entre la taille et le poids, déterminer la corpulence médicalement acceptable. Certains spécialistes de l’obésité précisent, en guise d’excuse liminaire, que cette abstraction statistique ne serait pertinente que pour le « type caucasien[2] ». Réminiscence de géographie coloniale, l’expression est encore aux États-Unis un euphémisme couramment utilisé pour « race blanche ». Il a le mérite de rappeler que les classifications de population à partir du physique ne servent qu’à fonder des discriminations, fussent-elles « positives ». Ce qu’un nutritionniste exprime en d’autres termes :

« L’IMC sert à caractériser des groupes plus que des individus, son caractère normatif enferme la réflexion médicale dans le cadre arbitraire du “poids idéal théorique” alors que pour un même IMC, les risques pour la santé diffèrent grandement d’un individu à l’autre et d’une population à l’autre[3]. »

De faible pertinence scientifique et d’un usage social suspect, l’IMC mérite plutôt d’être rebaptisé « Indice marchand de corporence[4] ». Il habitue les femmes (et dans une moindre mesure les hommes) à regarder leur corps comme une marchandise qui, même appropriée par un homme, voit sa valeur sans cesse attaquée et révisée à la baisse. Et ce, d’autant plus pour chaque femme particulière que la « féminité » abstraite est à la hausse. Nous aurons l’occasion de vérifier que beaucoup de femmes intériorisent cette « bourse » imaginaire même lorsque leurs compagnons n’en tiennent pas compte.

Sans doute, la norme n’est pas la seule cause de souffrance, et l’on ne saurait inférer des considérations précédentes qu’il n’existe pas de personnes dont la santé physique et le bien-être sont menacées par un poids excessif. L’obésité de masse est même une création capitaliste récente, qui concentre dans la construction et l’exploitation du corps humain les énergies anarchiques du capitalisme moderne. Aux États-Unis, on estime à 300 000 le nombre de décès annuels liés à l’obésité[5]. C’est bien le cas de dire que pour un tel système, tout fait ventre : l’obésité produite par une alimentation industrielle grasse, surchargée en sel et en sucre et l’idéal anorexique, suggéré à des millions de femmes et de jeunes filles qui suivent des régimes aberrants. Ces régimes redoublent les risques de santé encourus, en fixant des idéaux hors d’atteinte mis au point à cet effet par les magazines féminins, l’industrie cosmétique et les fabricants de prêt-à-porter. Faux ennemis, Mac Donald et Slim Fast se complètent pour mettre en coupe réglée un corps devenu champ de bataille[6]. Lire la suite

Correspondance avec Jean-Pierre Duteuil à propos de «Vaisselle sale en famille»

J’ai reçu, ce matin 9 décembre, de Jean-Pierre Duteuil, militant à l’OCL, le courriel ci-dessous, rédigé, si je comprends bien, avant le déménagement de mes textes, depuis le site vers ce blogue.

Il s’agit d’une réaction au texte intitulé «Vaisselle sale en famille», lisible sur ce blogue.

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Courriel de Jean-Pierre Duteuil

Salut,

N’ayant ni la fibre épistolaire ni le goût des textes bien torchés je te livre un premier jet tel qu’il m’est venu.
Un ami bien intentionné m’a mis en lien ta version restaurée de « vaisselle sale en famille » et les bras m’en sont tombés d’y voir en illustration ma photo et mon nom. Ceci d’autant plus qu’il n’y a pas si longtemps, au moment ou la mammatérielle te faisait chicane, des féministes faisaient circuler des invites à afficher dans les lieux militants et sur la toile les photos de prétendus violeur. Il m’avait semblé que cela te révoltait, comme moi.
Concernant l’« affaire » de la Passerelle je n’avais jamais entendu dire dans la bouche du camarade incriminé qu’il s’agissait d’un lieu militant, mais plutôt d’un projet personnel qu’il caressait depuis longtemps. Mais en admettant qu’il s’agisse d’un lieu, d’un projet, militant, alternatif ou autre, je sais très bien que cela se termine presque toujours par des embrouilles, qu’il s’agisse d’un bar, d’une imprimerie, ou d’une laverie automatique. Il finit la plupart du temps de s’y jouer une lutte des classes dans un bocal menée, des deux côtés, par des gens n’ayant plus guère d’espace pour y participer en vrai. S’il fallait s’en occuper, trancher, dénoncer, balayer, on n’aurait pas fini et cela ne m’intéresse pas.
Tu ajoutais dans le premier texte que les deux personnes étaient bien connus des milieux anarchistes pour avoir milité à l’OCL. Une petite perversion comme ça en passant pour régler gratuitement quelques comptes sans doute… La mise au point il y a quelques années, avait été nette, l’OCL n’avait jamais été impliquée dans le projet ni dans sa réalisation.
Et puis, dans la deuxième annexe tu remets le couvert. Quelle mouche te pique de jouer ainsi les lonesome cowboy dont la mission est de prévenir les autres de l’ignominie d’un personnage et, du coup, d’une organisation « pas regardante sur son recrutement ». Pourquoi ma photo aux côtés de l’« infâme » ? Pour suggérer que je suis le recruteur pas regardant ? (c’est plutôt rigolo car si l’un des deux a recruté l’autre c’est historiquement lui !) ? Pour mettre en garde le « milieu » contre l’OCL et contre moi (petit milieu très parisien soit dit en passant et que je ne fréquente guère !) ? Qu’est-ce qui te prend de jouer au jeu très prisé, dans le milieu parisien justement, du « qui fréquente qui ? » si prisé des « conspis » « anti-conspis ».
Occupe-toi donc de tes fesses, tu fais ça très bien, continue dans cette voie.
Décidément tu vieillis mal !

Jean-Pierre Duteuil (début novembre 2014)

je viens juste de trouver le moyen de te l’envoyer

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Ma réponse, ici publiée.

Jouons à « armes égales » : je réponds moi aussi rapidement.

Jean-Pierre Duteuil met le signe égal entre publier (éventuellement) des photos de violeurs présumés et ma propre démarche.

Je publie un document, la lettre envoyé aux escrocs de La Passerelle. Elle m’appartient, c’est mon droit.

Je mets en regard une capture d’écran d’un documentaire diffusée à la télévision et visible sur le Net.

Pas de photo volée, ici. Ça n’est pas moi qui ait décidé de parader dans un documentaire sur les luttes radicales.

Pas de ma faute non plus si Jean-Pierre Duteuil s’affiche aux côtés d’un escroc.

Je ne suis pas révolté par les luttes des femmes contre des violeurs.

Je suis indigné par des dénonciations anonymes et ne reposant sur rien, comme celles qui m’ont visé avant que le ou les dénonciateurs se dégonflent, en reconnaissant publiquement (et pour cause !) que leur bluff ne reposait sur rien.

Aucun rapport.

La Passerelle a bel et bien été présenté par ses animateurs comme un lieu militant, aux militants eux-mêmes, à moi, aux autres associé(e)s, aux clients fidèles, bref à tout le monde.

Je vois que Jean-Pierre me rejoins sur le destin fatal des entreprises (au sens Medef) « libertaires ».

« S’il fallait s’en occuper, trancher, dénoncer, balayer, on n’aurait pas fini et cela ne m’intéresse pas », écrit-il.

Je n’ai pas eu le choix de m’y « intéresser » ou non, puisque j’ai fait partie des gens, directement et financièrement associés au projet, auxquels on a menti (et très accessoirement dont on a fait travailler l’argent en banque pour servir des « projets personnels », dont on ne leur avait pas parlé et dont ils n’avaient que faire).

Je n’ai jamais dit ou écrit que l’OCL était impliquée dans le projet de La Passerelle.

Je n’arrive pas à déduire, à la lecture du courriel, si Jean-Pierre prétend démentir que les deux patrons aient été militants à l’OCL ?…

Je n’ai aucun «compte à régler» avec l’OCL.

« Pourquoi ma photo aux côtés de l’“infâme” », demande Jean-Pierre.

Parce qu’elle a été diffusée — je le répète — avec son assentiment, dans un documentaire télévisée et toujours visible sur le Net.

Je ne joue pas à « qui fréquente qui ? », je me suis contenté de regarder et de citer un documentaire. Il ne s’agit pas d’un photomontage et on cite un document vidéo exactement comme on cite un texte.

Malheureusement, rien dans le courriel de Jean-Pierre — et encore moins dans leur prestation commune télévisée — n’indique qu’il considère que le comportement de Jeff est contradictoire avec la qualité de militant anarchiste.

Je parle certes de principes libertaire, mais à partir d’une expérience que j’ai vécue, de la manière dont on a utilisé mon argent, dont on a utilisé ma signature. Bref dont on s’est foutu de ma gueule (parmi bien d’autres).

Ce faisant, j’ai suivi à la lettre le gracieux conseil de Jean-Pierre : je m’occupe (aussi) de mes fesses.

Je ne peux qu’approuver Jean-Pierre sur un point : sa conclusion.

En effet, je vieillis.

Et les gens comme Jeff et la rocambolesque arnaque militante où ils m’ont embarqué y ont contribué.

Et plus encore peut-être les crétins (des deux sexes) à qui il faut expliquer que non, on n’est pas d’abord anarchiste et ensuite on peut faire n’importe quoi et on reste un(e) camarade pour la vie, mais que la qualité d’anarchiste se déduit d’un comportement.

Mentir à des gogos, escroquer des camarades, jouer sur la corde politique pour se faire du blé, me paraît contradictoire avec cette qualité.

Qu’on puisse penser le contraire ou s’en foutre comme d’un détail sans importance n’a pas fini de me mettre en rage. Dans une rage telle, concernant la Passerelle, que les gens qui l’on suscitée, avec un aplomb et un cynisme remarquable, peuvent s’estimer heureux  de n’avoir à subir que des mots.

 

Donc, je « balaye », comme tu dis Jean-Pierre.

Dommage que tu n’en fasses pas autant, devant ta porte.

INSOUTENABLE CAPITALISME. Sur le «développement durable» (2005)

Cet article a été publié dans Le Monde libertaire (6 au 12 novembre 2003)

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Créer de nouveaux mots, en charger d’autres d’un sens inattendu sont autant de moyens communs à la poésie et à la propagande. Cette dernière dispose toutefois de moyens infiniment plus puissants de diffusion et de persuasion. Un beau matin, vous vient à l’esprit et aux lèvres un vocable, une expression, dont vous ignorez le sens exact et l’origine : chacun l’emploie autour de vous, à la radio, dans la presse et au café. Ainsi en va-t-il du concept de « développement durable », désormais d’usage courant chez les idéologues de la gestion capitaliste (en place ou postulants), d’Attac au gouvernement Raffarin, du MEDEF à la Confédération paysanne… C’est l’histoire et le sens de ce concept (parfois indiqué dans la suite sous les initiales DD) que je souhaite interroger ici.

 

Dirty Harry

Fin 1948, l’équipe du président américain Harry Truman, qui vient d’être réélu, prépare le discours d’investiture qu’il doit prononcer le 20 janvier de l’année suivante. Il est prévu qu’il annonce la contribution des USA à la reconstruction de l’Europe via le plan Marshall, le soutien à l’ONU et la création d’une nouvelle organisation de défense commune, l’OTAN. Un conseiller suggère d’ajouter à cette liste un quatrième point concernant « une extension aux nations défavorisées de l’aide technique […] jusqu’ici accordée à certains pays d’Amérique latine. […] Au lendemain du discours présidentiel, la presse américaine fit ses gros titres sur le “Point IV[1]”. »

Dans une tradition qui ne se démentira pas sous les gouvernements Bush, père et fils, le président plaide la pureté de ses motivations : « L’ancien impérialisme [tiens !] — l’exploitation au service du profit étranger — n’a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous envisageons, c’est un programme de développement fondé sur les concepts d’une négociation équitable et démocratique. » Si le sens aujourd’hui courant de « développement » apparaît dès le début du XXe siècle, on le trouve ici dans le voisinage des mots « équitable », que nous verrons accolé au mot « commerce », et « démocratie », mis à toutes les sauces. De plus, le texte du point IV parle d’aider « la croissance des régions sous-développées », et c’est, semble-t-il, l’une des premières apparitions du concept de « sous-développement ». Voici donc situé, à la Maison Blanche, la première mise en forme, un peu brouillonne, du concept politique de développement, présenté comme une solution de remplacement démocratiquement acceptable à l’« ancien impérialisme ». On peut d’ailleurs juger de la sincérité des présentations pédagogiques du DD à l’omission délibérée de cette origine[2].

Trente-cinq ans plus tard, en 1983, l’Assemblée générale des Nations unie réclame la création d’une Commission mondiale sur l’environnement et le développement. Celle-ci publie un rapport (1988) intitulé Our Common Future (Notre avenir à tous). Prétendant concilier le développement industriel capitaliste et les préoccupations écologiques, la commission propose le concept de sustainable development, qui se traduit littéralement par « développement soutenable », formule d’ailleurs retenue dans la traduction française réalisée par l’ONU[3].

En français, soutenable est d’un emploi rare. Le mot s’applique à un raisonnement ou à un argument. Il peut aussi être utilisé comme équivalent de supportable. Insoutenable se dit d’un spectacle affreux dont on détourne le regard. Bref, le rapprochement développement/soutenable n’était guère heureux dans la langue de Proudhon. L’usage journalistique et politicien lui a donc substitué « développement durable », qui frôle cette fois le pléonasme (même si durable est une traduction correcte de sustainable). En effet un développement suppose par définition un déroulement dans le temps, donc une durée minimale. Qu’importe ! Plus le concept est creux et plus il sera aisé d’emploi.

En 1990 encore, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) élabore une nouvelle variante : le « développement humain ». Il suppose rien moins que l’accès aux soins, à l’éducation, à un revenu suffisant, « la liberté politique, économique et sociale, […] la créativité, la productivité, le respect de soi et la garantie des droits humains fondamentaux. » En un mot : le bonheur, lequel, on l’aura compris cette fois, dépend du dé-ve-lo-ppe-ment ! Comme le souligne Gilbert Rist, « déclarer le “développement” “humain” c’était à nouveau le rendre souhaitable ».

 

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Le développement est à sens unique

On va voir que le discours des patrons libéraux est en pleine harmonie avec la doctrine Truman et celle des Nations unies. Il s’agit, pourrait-on dire, de renoncer, en paroles, à l’« ancien » capitalisme, celui de l’exploitation au service du profit d’où qu’il soit, pour une exploitation équitable et démocratiquement négociée. Comprenez qu’on va pouvoir licencier proprement, en limitant les rejets de colère dans l’atmosphère sociale…. C’est Denis Kessler qui l’explique, en 2001, aux adhérents du MEDEF, dont il est à l’époque vice-président[4] : « L’économique est essentiel, le profit est une condition nécessaire de tout développement, mais l’éthique du développement durable demande que l’on intègre les dimensions sociales et écologiques dans toutes nos décisions. […] Nous devons faire du développement durable un instrument de conquête du marché et de développement de l’entreprise. Nous n’avons d’ailleurs pas le choix dans le contexte actuel de mondialisation. Déjà certains de nos concurrents étrangers, mais aussi un certain nombre d’entreprises françaises, ont su s’emparer de ces thèmes pour conquérir des marchés, pour gagner dans la concurrence mondiale. […] En effet, la démarche de développement durable permet à terme la réduction des coûts. »

Selon John Elkington, créateur d’un cabinet d’expertise londonien spécialiste du DD, c’est après les émeutes de Seattle, en 1999, que les multinationales ont pris conscience de l’ampleur de la contestation « antimondialiste » et surtout de ce qu’elle était le fait de « personnes qui n’étaient pas toutes opposées à une certaine mondialisation, mais qui critiquaient la manière[5] » Il s’agissait donc pour les patrons de grandes firmes internationales de diviser le mouvement antimondialiste en séduisant son aile réformiste, dont ils reprendraient par ailleurs les slogans. Un an après Seattle, 200 entreprises (dont Monsanto, Shell, etc.) regroupées au sein du World Business Council for Sustainable Development signent ainsi un engagement à contribuer au DD. Le président de ce Conseil mondial des patrons répétait en 2003 que le développement durable résume les politiques nécessaires à l’élaboration d’un monde « prospère et politiquement stable », la seconde qualité étant favorable à la première. Comme l’explique le ministère français de l’Écologie et du DD, cette vision « repose en fait sur une nouvelle forme de gouvernance, où la mobilisation et la participation de tous les acteurs de la société civile aux processus de décision doit prendre le pas sur le simple échange d’informations [sic]. Le développement durable entend promouvoir la démocratie participative et rénover l’approche citoyenne. » Ce programme rejoint évidemment celui d’Attac, qui prétend convaincre les États de mettre en place un dispositif « de soumission de la finance aux exigences de la justice sociale et du développement soutenable[6]. » Selon l’économiste René Passet (celui qui se vantait, après l’assassinat de Carlo Giuliani, d’avoir négocié le parcours des manifs avec les flics de Gênes, pour isoler les « violents »), « il s’agit de modifier la logique du système ». Mais pas le système ! Aussi lorsqu’il intitule un article : « Néolibéralisme ou développement durable, il faut choisir », c’est le « choix » entre la classe économique et la classe « affaires » d’un même train, lancé sans conducteur dans une direction que les voyageurs n’ont pas choisie.

Or il ne suffit pas même, comme le pensent certains alternaïfs, de se demander : Quel développement voulons-nous ? Nous agissons et pensons dans un système déterminé, le capitalisme, dont le mouvement propre est précisément de se développer en contrôlant peu à peu— par l’économie, le salariat et la démocratie parlementaire — la totalité des activités humaines et la totalité de la planète. Dans ce cadre, le développement n’a qu’un seul sens possible. Il assigne comme but à l’humanité entière de participer à la croissance capitaliste. Il ne peut exister de multinationales douces, d’exploitation supportable, ou de croissance économique prudente. Nouvel habillage du « progrès », le développement est un slogan publicitaire pour un système qui n’a que trop duré ! Seule une rupture radicale avec l’exploitation et la dilapidation des ressources naturelles et humaines pourra nous permettre de poser autrement demain les questions dont le capitalisme fait aujourd’hui des pièges sans issue.

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[1] Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Sciences-Po, 2001, p. 117. Je suis l’historique proposé par G. Rist ; les citations des déclarations de Truman et des textes des Nations unies en sont extraites.

[2] Un ex. parmi bien d’autres : la fiche mise en ligne par le ministère français de l’Écologie et du Développement durable (eh oui !) n’en souffle mot.

[3] On trouvait déjà l’expression dans un document des Nations unies (1979) et dans un document commun aux Nations unies et au WWF (1980), mais c’est de 1983 que date l’essor médiatique du concept.

[4] Discours à Clermont-Ferrand, 13 novembre 2001.

[5] Le Monde, 19 février 2002.

[6] Séminaire international Attac, Paris, 25 janvier 1999.

 

LA BAUDRUCHE ET L’ÉPOUVANTAIL — Fable misérable (2014)

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n a beau ne pas disposer de réserves inépuisables de compassion pour les femmes qui (au-delà de l’âge de 16 ans) tombent des nues à la découverte des à-côtés vaudevillesques de la domination masculine, on peut comprendre que Mme Trierweiler ait été au moins autant choquée par l’inélégance de son présidentiel compagnon que par la nouvelle de sa disgrâce. Laisser la personne concernée découvrir la déplaisante nouvelle en allumant la radio…

Eh bien, vous n’y êtes pas ! C’était génial ! N’exagérons toutefois ni les mérites ni l’indignité de M. Hollande, il y a fort à parier qu’il n’y avait chez lui nulle préméditation. Simplement, peut-être, l’impossibilité très masculine et de renoncer à une « bonne fortune » et d’être honnête avec la femme de sa vie (du jour). Cela dit, le sens politique consiste à tirer parti de tout, au bon moment. Constatant que l’opinion publique ne semblait pas lui tenir rigueur de sa muflerie, M. Hollande a décidé de systématiser et d’optimiser le procédé. C’est ainsi que les députés socialistes ont appris, les uns à la télé, les autres à la radio, de la bouche du ministre de l’Intérieur (toujours volontaire pour crisper le maxillaire devant une caméra), quels seraient les résultats de leurs délibérations et de leur vote sur un projet de loi concernant « la famille ». Ces gens sont des professionnel(le)s endurci(e)s ; c’est sans doute pourquoi on n’a pas enregistré, à ma connaissance, le moindre arrêt maladie, la plus petite hospitalisation en clinique de repos. Tout au plus quelques grommellements, vite étouffés.

Quittons un instant le terrain dit « sociétal » : M. Hollande, qu’il croit sincèrement ou non à ses vertus économiques, a annoncé une espèce de « nouvelle donne » économique, qui relègue les aveux jospiniens sur le caractère évidemment non-socialiste de son propre programme au rang de baragouin jésuitique. Plutôt qu’un New Deal, c’est un coming out. Lire la suite

Le « Sâr Cosy » , architecte d’intérieur de la bourgeoisie (2007)

DE SARKOZY AU SÂR COSY

Joséphin Péladan, écrivain prolixe de la fin du XIXe siècle (1858-1918), féru d’ésotérisme catholique (il fonda l’ordre de la Rose Croix), s’attribua le titre de « sâr », dont il fit précéder son nom.

Sâr est supposé signifier « roi » en assyrien (ce que je ne saurais certifier) ; notons que c’est également l’abréviation en français banal de « son altesse royale ». Le Sâr Péladan fut la risée des caricaturistes et des satiristes[1], dont l’anarchiste Laurent Tailhade ne fut pas le moins acharné.

En s’empressant, à peine élu président d’une république qui avait tout de même raccourci l’ancien monarque et révoqué les privilèges, d’afficher son goût pour le confort et le luxe des puissants, Nicolas Sarkozy s’est attribué de facto le titre de « Sâr Cosy[2] »

En passant ses premières vacances estivales du quinquennat dans une somptueuse (quoique fort laide) villa américaine, dont le loyer astronomique a été payé « par des amis », le Sâr Cosy confirme son inclination. Lire la suite

MAINTENANT ! (2005)

En quoi la libération des militant(e)s d’Action directe est une pressante nécessité

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La chambre d’application des peines de Douai a refusé, le 14 septembre 2005, pour la énième fois, la libération conditionnelle de Nathalie Ménigon[1].

On sait que l’état de santé de cette militante, qui a subi deux accidents vasculaires cérébraux, est très précaire, notamment du fait de sa détention. On sait que la prison détruit et qu’elle ne soigne pas celles et ceux dont elle a détruit la santé. De ce point de vue, la prison est un mensonge obscène sur la possibilité d’un « châtiment » qui se « limiterait » à la privation de liberté.

Ceci rappelé, disons que le présent texte ne se fixe pas pour tâche de ressasser les motifs d’ordre humanitaire ou idéologiques qui justifieraient la libération des ancien(ne)s militant(e)s d’Action directe. Ces motifs sont bien connus et d’ailleurs reconnus par un nombre croissant de personnes qui ne partagent aucun des objectifs d’Action directe ou qui partagent certains d’entre eux (« révolution », « communisme ») en désapprouvant l’assassinat politique comme moyen d’action, soit pour des raisons philosophiques, soit pour des raisons tactiques, soit les deux à la fois.

Au-delà d’une élémentaire opposition au traitement que l’on inflige à ces détenu(e)s « au nom de la société », le présent texte veut attirer l’attention sur le fait que leur libération ne présenterait que des avantages, y compris — à rebours des « inquiétudes » gouvernementales —celui de prévenir les réactions désespérées que ne manquerait pas de susciter le décès en prison de l’un(e) d’entre eux. Lire la suite