NTM : sexiste ou freudien? (1997)

Ce texte inaugurait dans la revue On a faim ! animée par Jean-Pierre Levaray, une rubrique intitulée « Vite fait, sur le divan ». Le programme d’On a faim ! s’énonçait ainsi : « Anarchy et musik, écritures, multimedia, infos, chroniques » (nouvelle série, n° 2, mai 1997).

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« Faut-il vraiment, écrivait la sociologue Marie-Victoire Louis[1], que notre société — et les élites qui s’y expriment — ait perdu toute éthique pour que personne n’ait pu dire sans ambages que l’expression “Nique ta mère” signifie : “Baise, viole ta mère” ? »

Étudier le vocabulaire, populaire ou dominant (concernant les femmes, c’est souvent le même), pour en décoder le contenu machiste est un exercice salubre et même indispensable (sait-on, par exemple qu’en anglais rap signifie coup, et rape, viol ?). Les propos cités plus haut montrent qu’il serait dangereux d’en confier le soin aux seuls ethnologues, sociologues et autres « logues ».

Dénommer un groupe musical « Nique ta mère » peut-il être considéré, comme le prétend Mme Louis, comme « une insulte contre des femmes et une menace [de viol] qui pèse sur toutes » ? On pourrait dire, en caricaturant à peine, que c’est bien ça, sauf que c’est exactement le contraire… Plus qu’une crise de «politiquement correct», il semble que notre sociologue a commis un énorme contresens.

Je ne me livrerai pas à un procès d’intention quant aux mœurs amoureuses et à la mentalité des membres du groupe NTM, que je ne connais pas, ni non plus à une analyse des textes de leurs chansons, auxquels l’article de M.-V. Louis ne fait pas allusion. Restons-en à nique ta mère !

Pour quiconque — je m’excuse d’être désobligeant — a entendu proférer cette injure et dispose d’un minimum d’intuition (inutile qu’elle soit féminine), il est clair qu’il ne s’agit en aucune façon d’une invitation, ce qui serait d’ailleurs contradictoire avec le caractère d’injure. Tout au contraire, lancez un nique ta mère ! à un adversaire (le plus souvent masculin), c’est le dénoncer comme incestueux, affirmer publiquement : « Celui-là est méprisable au point qu’il baiserait sa mère ». Ou encore « Celui-là qui joue les terreurs, il est encore sous les jupes de sa mère ; il doit la baiser ma parole ! Pas étonnant, personne d’autre ne veut de lui. » C’est le symétrique exact d’une autre expression, peut-être utilisée quelquefois, mais qui n’a pas connu la même vogue médiatique et populaire, et qui serait : « Je nique ta mère » (sur le modèle de Je t’encule, Je t’emmerde, etc.). Dans cette expression, la menace contre les femmes est clairement exprimée, et l’on peut considérer les viols de la « purification ethnique » comme leur conséquence extrême.

D’autres expressions, déclinaisons très variées sur un modèle simple (« Ta mère en… »), cherchent à ridiculiser — plus ou moins sévèrement — l’adversaire par l’évocation d’une posture ou d’une situation incongrue ou grotesque dans laquelle on imagine sa mère. Exemple parmi des centaines produites dans les banlieues : « Ta mère en short au Monoprix ! » On peut admettre que ces expressions, si elle ne contiennent pas de menace directe, évoquent l’hypothèse que la mère de l’adversaire pourrait être contrainte à se mettre dans une situation déplaisante. En revanche, nique ta mère renvoie simplement à l’intimité de l’interlocuteur. Ce n’est pas une menace, mais un dévoilement. Notons au passage que la fortune de cette expression révèle surtout la prégnance du tabou de l’inceste mère—fils, dénoncé comme la plus grande honte possible, l’accusation la plus infamante. Nique ta mère relève donc, de ce point de vue d’une stricte orthodoxie freudienne.

Peut-être pourrait-on considérer que l’insistance sur cette version de l’inceste, la moins pratiquée, souligne en creux la fréquence de l’inceste père—fille (et dans une moindre mesure père—fils). On n’entend pas, autant que je sache, adresser à des filles un Nique ton père ! Il y a pourtant, à l’évidence, davantage de petites filles et d’adolescentes contraintes de masturber leur père (leur oncle…) ou de se faire baiser par lui, que de fils qui baisent leur mère, de gré ou de force.

À moins que cette expression qui semble, aux oreilles inattentives, viser la femme—mère nous parle surtout du père, non pas le père violeur, mais bien plutôt le père du modèle le plus répandu : inexistant. Renvoyer l’adversaire entre les cuisses de sa mère, ce serait l’envoyer dans les cordes d’un ring exigu, où la mise en scène caricaturale de la virilité cherche à compenser l’absence d’image masculine paternelle et de modèle de rapport entre les sexes. Ça n’est pas la moindre des menaces qui pèsent sur les femmes et vient compliquer encore leur rôle d’éducatrices.

Il est vrai par ailleurs que les femmes continuent à jouer le rôle peu enviable de paratonnerre de la violence sociale. Pourtant, dans l’expression considérée, « nique ta mère », cet aspect est très secondaire. Il s’agit plutôt, de faire la nique à une vie de frustrations, où le seul repère sexué tangible est la mère, interdite.

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[1] Présidente de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (« NTM, injure sexiste », Libération, 9 décembre 1996).

 

Ce texte a été republié dansrubon5