Ah ! MONSEIGNEUR… De grâce ! Ébranlez plus fort!… Je ne sens rien (2012)

Capture d’écran 2014-11-09 à 01.11.00

 

Vous assurez, mon cher Vingt-Trois, que la possibilité du mariage ouverte aux personnes de même sexe « ébranlerait un des fondements de notre société[1] ».

Ah ! si seulement !…

Hélas, vos cauchemars ne font pas rêver longtemps.

Et d’ailleurs, êtes-vous parmi les plus qualifiés pour sonder nos fondements ? Aussi, cette vieille manie que vous avez de vous occuper des fesses des autres !

Une transformation du mariage, ajoutez-vous, « toucherait tout le monde ». Et ici ce monstrueux sophisme : « Ce ne serait pas le “mariage pour tous” (étrange formule qu’il ne faut sans doute pas prendre au pied de la lettre !). Ce serait le mariage de quelques-uns imposé à tous ».

Du moment que se marier n’est pas obligatoire, en quoi le mariage des autres s’impose-t-il à moi ? Et en quoi s’imposerait-il davantage parce que choisi par deux hommes ou par deux femmes ?

Filons votre métaphore un instant : elle m’autorise à vous reprocher d’imposer à tous, et donc à moi, vos ridicules superstitions, vos acres rancœurs contre le plaisir, vos folles prétentions à dire votre mot sur la façon dont je mène ma vie.

Capture d’écran 2014-11-27 à 23.09.14

Vous reconnaissez — bien obligé ! — que les temps changent. « Il est trop clair, écrivez-vous, que nous ne sommes plus dans la même situation qu’à la fin du XIXe siècle. » Quelle lucidité calendaire !

Vous ajoutez que « chez nous, la situation du christianisme s’est beaucoup transformé au cours des dernières décennies. Le passage d’un christianisme sociologique à un christianisme de conviction s’est accéléré ». Autant dire qu’on était catholique sans bien savoir pourquoi et que, ne devant plus compter que sur les « convictions », l’Église se retrouve un peu seule…

Vous concluez sur un surprenant appel :

« C’est pourquoi, dans cette période il est important de rappeler un certain nombre de droits fondamentaux, qui sont le fruit de la sagesse cumulée de notre civilisation et qui ont marqué sa sortie progressive de la barbarie. Chacun des droits et impératifs éthiques qui en découle et que nous énonçons ici s’impose [Je souligne. C. G.] à la conscience morale des hommes, quelle que soit leur croyance religieuse ou leur incroyance. »

Tiens ! Tiens ! Ainsi donc, vous voilà dépositaire et garant des principes éthiques censés s’imposer y compris à moi qui conchie votre religion. Je n’exagérais donc pas en vous soupçonnant plus haut de vouloir vous imposer à tous, vous qui tolérez si mal les autres.

Quant à la « sagesse cumulée » : laissez-moi rire ! La culture et la liberté n’ont jamais progressé que contre vos semblables et prédécesseurs, et les superstitions que vous partagez avec eux : droit à l’incroyance, droit de se faire incinérer, suppression du délit de suicide, lutte contre la douleur, droit à la contraception et à l’avortement. Tout cela vous a été arraché !

Ne faites donc pas semblant de ne jamais rien comprendre aux choses les plus simples. « Qui va décider, écrivez-vous, si et jusqu’à quand je peux vivre, jusqu’à quel seuil de handicap, quel seuil de douleur, quel seuil de gêne pour les autres, quel coût pour la société ? »

Ma réponse est simple : Vous. Vous pour vous. Moi pour moi. Et c’est précisément cette évidence contre laquelle vous militez, vous et les thuriféraires des soins palliatifs, machine de guerre contre la revendication de l’aide à mourir.

Vivez et crevez donc comme bon vous semble, Monseigneur, mais ne vous avisez pas de vouloir régenter nos vies. Vous prendriez le risque de susciter la tentation d’abréger la vôtre (il y a des lions qui n’attendent que ça).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Discours d’ouverture de l’assemblée plénière des évêques de France, prononcé à Lourdes, le samedi 3 novembre 2012, par l’archevêque de Paris André Vingt-Trois.

SOT MÉTIER. À propos de prostitution (2003)

Ce texte, qui refuse le débat piégé entre « réglementarisme » et « abolitionnisme », a été publié dans le numéro 10 de la revue Oiseau-tempête (printemps 2003).

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

« Je fais un sale métier, c’est vrai; mais j’ai une excuse : je le fais salement. »

Le Voleur, Georges Darien.

« La prostitution est un métier dû au déséquilibre sexuel de la société. »

Tract de prostituées parisiennes, juin 1974.

« C’est vrai, […] c’est un métier sale, le métier qu’on fait. »

Une prostituée[1]

 Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 

La question de savoir si la prostitution est un métier, et qui plus est « un métier comme un autre » (on sait qu’il n’en est que de sots, mais on ne manque jamais d’ajouter que celui-ci serait le plus vieux) avait été posée par la mobilisation de certaines prostituées au milieu des années 1970. Elle est revenue dans l’actualité, suscitant une abondante production théorique, journalistique et pétitionnaire, dont la caractéristique commune est la confusion. L’activité même des personnes qui se prostituent, et plus encore leurs mouvements revendicatifs épisodiques, interrogent en effet doublement les fondements de l’ordre social : qu’est que le « travail » ? qu’est-ce que la « sexualité » ?

On observe sur ces questions des rapprochements entre des analyses féministes et des vulgarisations psycho-philosophiques à la mode. On lira donc également sous la plume de la féministe Stéphanie Cordelier[2] et celle d’André Comte-Sponville dans Psychologies [3] l’affirmation que la prostitution n’est ni de la sexualité ni du travail. Je ne prétends pas examiner dans ce court article toutes les implications d’un questionnement porté à l’articulation sensible du corps intime et du lien social. Quant à la première dénégation, je me bornerai pour l’essentiel à l’écarter. Non seulement l’activité de la personne qui se prostitue est bien « de la sexualité », mais elle est l’incarnation parfaite de la « sexualité », considérée comme domaine séparé de l’activité humaine depuis le XIXe siècle occidental, scientiste et hygiéniste. Quant à la seconde dénégation, j’espère que son examen pourra permettre d’avancer quelques pistes de réflexion sur le travail. En effet, il semble que tant les mobilisations de chômeurs que celles des prostituées, et dans un registre différent celles des sans-papiers marquent un retour remarquable de la question du travail, à la fois objectivement posée et stratégiquement pensée, par des groupes qui sont situés à l’écart de la production (chômeurs), dont le travail productif n’est pas pris en compte (sans-papiers), ou encore dont l’activité n’est pas reconnue comme travail (prostituées).

Capture d’écran 2014-11-25 à 16.29.48

Se prostituer, est-ce un métier ? Tout travail est-il une prostitution ?

Se prostituer « c’est un métier parce que ça s’apprend, mais ce n’est pas un métier parce qu’on n’aimerait pas que sa fille le fasse » dit une militante associative[4], à qui l’on pourrait rétorquer que flic ou militaire non plus, on ne souhaite pas voir son enfant le faire. « La prostitution n’est pas un métier. C’est une violence », réplique un tract[5] qui rejette à la fois le système prostitutionnel et les lois Sarkozy. Les signataires revendiquent pour les personnes prostituées l’accès « à tous les droits universels [soins, Rmi, emploi, etc.] ». Or, c’est précisément en tant que « travailleurs(euses) du sexe » que les prostituées mobilisées réclamaient déjà dans les années 70 les mêmes garanties offertes, à tous en principe, par le salariat. Ce que les personnes prostituées n’ont cessé de dire, comme le disent aujourd’hui un certain nombre de « sans-papiers » durement exploités dans des secteurs comme le bâtiment et la confection, c’est : « Nous travaillons — beaucoup le plus souvent — et (pour ce qui concerne la prostitution) nous payons directement ou non des contributions importantes ; nous devrions donc avoir — en raison du travail que nous effectuons réellement et qui contribue à la richesse sociale — les mêmes droits que d’autres travailleurs. » De plus en plus, la prostitution est même présentée par les personnes qui la pratiquent comme un « service », de nature thérapeutique, dont l’utilité doit être reconnue.

L’affirmation que tout travail est une prostitution a servi la critique du salariat dans les années 1970 (comme l’assimilation mariage/prostitution avait servi aux anarchistes à critiquer le mariage). Elle pouvait s’autoriser d‘une lecture (rapide) de Marx, affirmant dans les manuscrits de 1844 que «la prostitution n’est qu’une expression particulière de la prostitution générale du travailleur[6]. » Cette instrumentalisation théorique et métaphorique de la prostitution a l’inconvénient de passer par un rabotage sémantique qui fait bon marché des nuances historiques. Il faut dire que les protestations modernes, réellement ou faussement naïves, sur le mode « Le corps humain n’est pas une marchandise » ne font qu’ajouter à la confusion. Lire la suite

La propriété créé le viol (1977)

Quoiqu’il ne s’embarrasse ni de galanterie ni de beau style, ce texte, publié dans Libération (6 avril 1977), me vaudra un courrier important, et largement approbateur, de femmes et d’hommes.

Le titre pastiche la formule de Proudhon « La propriété c’est le vol ! ».

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Le débat sur le viol s’enlise dès le départ. Tribunaux ou pas ? C’est la trente-sixième roue du char ; elle a une gueule de cercle vicieux. Bon, c’est le problème de l’autodéfense des femmes. On ne peut épiloguer sans fin sur la pureté idéologique de telle ou telle méthode. L’autodéfense, dont la légitimité est indiscutable , est en soi contradictoire et aussi peu pure que possible puisqu’elle met aux prises des exploité(e)s. Donc, à débattre uniquement : l’efficacité de ci ou ça. Porter plainte, ridiculiser ? Court terme et individuel, et surtout partiel, donc faux. On sait très bien analyser la misère sexuelle, disent-elles. Voire ! Le viol n’est pas spécifiquement un comportement lié à (issu de) la misère sexuelle (ce qui la médicaliserait : les violeurs doivent guérir). Le viol est un comportement de propriétaire, de maître. D’accord, on sait d’où ça vient, éducation, etc. Important : les maîtres n’existent que grâce à la touchante complicité de leurs esclaves.

Le violeur est l’avant-garde dispersée, mais efficace, de la monogamie. Ses victimes sont les victimes publiques de la monogamie. L’idée de derrière ma tête : toute femme qui se fait la propriété d’un mec, c’est-à-dire qui lui réserve une exclusivité sexuelle-affective, est en état de viol. Ce viol peut être assorti ou non de violences physiques. Ne pas déduire que la femme mariée, violée dans la rue, n’a que ce qu’elle mérite. Mais elle n’a que ce qu’elle accepte déjà ailleurs.

D’où, se battre contre le viol (ou les maris cogneurs) sans lutter contre le couple monogamique, revient à réclamer le choix de son aliénation, en attaquant une conséquence et pas sa cause.

(Humour) : Lutter contre la monogamie suppose au moins de ne pas aimer soi-même un seul mec. Pour les tenantes du « chacun a bien le droit de baiser comme il veut ! », disons qu’après avoir été l’argument des curés (qui défendent la chasteté ou le mariage) il peut parfaitement devenir celui des violeurs.

Pourquoi diable, des mecs à qui on permet de devenir des maris ou des amants exclusifs se priveraient-ils de violer en prime. D’où sortiraient-ils un tel sens de la nuance ? Entre le flicage plus ou moins feutré de vos tendres couples et la main au cul dans le métro, où se terre donc la liberté des femmes ?

Pour en sortir. Replacer le viol dans la totalité de notre aliénation, sa suppression, dans la totalité de notre révolution sexuelle. Se battre contre la propriété en refusant d’être objet, mais aussi d’être proprio (pas vrai, mec !). Se battre pour ça contre la jalousie, contre le couple, contre la différence amours vraies/amours faciles, etc. Et le dire. Et que vienne le temps où les femmes draguent dans la rue, parlent, suivent, abordent ceux-celles qu’elles désirent ! (Faut-il encore s’ouvrir à son désir).

Que les femmes désirent, qu’elles décident ! Les mecs se sentiront bien plus mal à l’aise qu’au simple vu de représailles antivioleurs. Je trouve au violeur l’avantage de la violence ouverte et claire. C’est un ennemi reconnu par toutes. Le mari [ou] l’amant exclusif est dans ton lit, dans ta tête. C’est à lui que je réserve ma haine ; il ne vient pas du dehors, lui, il est chez toi. Pour gagner, il faut à nos objectifs et à notre stratégie (eh oui, c’est la guerre !) la même clarté qu’à la violence des violeurs.

Voilà. Tout ça, c’est des mots trop courts. Des mots d’amour pour toi que je n’aborderai pas demain de crainte de t’agresser, des mots pour mes amours qui n’ont pas d’homme mais des amants.

Je vous embrasse.

Ce texte a été republié dansrubon5