De la Somalie et de l’océan Indien comme lieux d’exercice de la piraterie capitaliste internationale (2013)

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rois somaliens âgés de 26 à 31 ans, accusés d’avoir pris en otage en 2009 les occupants du voilier Tanit, viennent d’être condamnés à Rennes à neuf ans de prison. L’avocate générale — qui exerce un dur métier — a estimé qu’ils avaient obéi à une motivation : « l’argent facile ». Comment se fait-il que des jeunes gens nés dans l’un des pays les plus misérables de la planète se trouvent en situation d’être kidnappés dans l’océan Indien pour être jugés et emprisonnés en France ? Un ouvrage collectif récent, intitulé Frères de la côte. Mémoire en défense des pirates somaliens, traqués par toutes les puissances du monde, publié par L’Insomniaque, fournit de précieux éléments de réponse.

Lorsque l’une des personnes membres du collectif Iskashato — terme qui signifie à peu près en somali « groupe de production et de partage » — a évoqué devant moi un travail entrepris sur les procès menés à l’encontre de pirates somaliens, j’avoue que ma première réaction a été d’étonnement dubitatif. Pire, le rapprochement entre la piraterie « historique », à l’étude de laquelle les travaux de Marcus Rediker ont donné toute sa place dans l’histoire sociale[1] et des opérations aux allures mafieuses me semblait forcé. Ceci n’est jamais que la énième illustration de la règle selon laquelle l’intuition (et encore moins le « bon sens ») ne suffit pas pour se faire une idée d’un sujet dont on ignore tout.

À la suite de la conversation ci-dessus évoquée, j’ai pris la peine de me renseigner sur des procès passés ou en cours. Enfin, la lecture du remarquable petit ouvrage publié par L’Insomniaque sous le titre Frères de la côte a achevé de me convaincre de mon erreur, au moins quant à l’intérêt du sujet.

Remarquable, dis-je, tant les auteur(e)s ont réussi à réunir et restituer clairement en moins de cent pages une moisson d’informations historiques, géopolitiques, économiques et juridiques sur une région du monde qui concentre bien malgré elle tous les maux du capitalisme moderne.

Il n’est pas inutile de rappeler aux lecteurs et lectrices français — avant d’en venir à la piraterie somalienne — des données concernant l’importance économique du domaine maritime de la France, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne font pas partie de la culture générale. Lorsque l’on pense pêche et côtes, on évoque les rivages de l’Atlantique, de la mer du Nord et de la Méditerranée, la sardine de La Turballe, le fret de Marseille, et le passé négrier de Bordeaux et de Nantes. On ignore généralement que la France possède le deuxième espace maritime mondial, avec environ 11 millions de kilomètres carrés. Dans l’Océan indien — ce qui nous ramène à la Somalie —, on compte que la France dispose d’un espace maritime dont la superficie équivaut à cinq fois celle de l’hexagone. Lire la suite