“Lettre ouverte à mon prédateur littéraire” ~ par Claire Auzias-Gelineau

Au sieur Yves Bichet, auteur de Trois enfants du tumulte (Mercure de France, 2018).

 

« Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages. Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts, Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages, L’air qu’ils respirent ferait éclater vos poumons. […] Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante ! Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu’eux. Et le peu qui viendra d’eux à vous c’est leur fiente. Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux. »

Jean Richepin

 

Vous pillez nos livres, vous vous appropriez nos luttes, nos pratiques, nos extravagances, mais surtout nos rêves, des rêves dont vous n’avez pas la moindre idée. Et comment l’auriez-vous, pauvre littérateur sans estomac, quand vous pataugez dans l’obscène d’un temps où les «enfants du tumulte» sont devenus matière à vendre du papier gras et à toucher des royalties. Le Mercure rapporte, surtout quand il s’agit, en principe, de faire la charité en rendant hommage «aux bousillés, aux petites mains». Ma main, je vous la foutrais bien sur la tronche. Il fut un temps où le duel lavait l’offense. À défaut, je m’en tiendrais aux mots. Pour être « enragée » – oui, toujours enragée! –, on n’en a pas moins l’usage; on sait aussi les manier. Pour le coup, ils seront sans retour. Aucun dialogue, sachez-le, n’est possible entre nous.

Par vos soins de prédateur littéraire, me voici donc contrainte de figurer, entre «Théo l’insoumis» et «Mila la rebelle», dans votre fiction-« témoignage» où, me concernant, moi et mes amis, tout fait poids de bassesse. Alors témoin, comme ça? Mais témoin de quoi et connu de qui? Personne ne vous a jamais vu nulle part, fantôme. Ni «au milieu du pont», là où vous situez «l’erreur», ni sur la berge, ni dans la grande dérive. Nulle part, j’insiste. Nous ne vous connaissons pas, nous ne vous avons jamais vu. Ce que vous savez de nous, vous le tenez de seconde main et post festum. Je suis bien placée pour le savoir. De deux choses l’une, alors: où vous fictionnez tout, y compris votre néant, ou vous mentez comme un arracheur de dents. Dans les deux cas, le résultat est le même: vous n’êtes qu’un faux témoin. Rien de plus, rien de moins, et sur toute la ligne. Quand j’apparais, sous mon nom et en toutes lettres, dans l’épisode des «Tables Claudiennes» et que vous vous délectez de mes hauts faits, vous êtes quoi: romancier ou témoin? Quand, pour faire bon poids, vous citez, sous son nom et en toutes lettres, Didier Gelineau, mon époux, vous êtes quoi: romancier ou témoin? Quand, à votre «roman», vous rajoutez une bibliographie de huit livres, où deux de mes titres sont référencés – le cinquième attestant de votre inclinaison objective –, vous êtes quoi: romancier ou témoin? D’un côté, «c’est un roman», dites-vous; de l’autre, «j’ai des révélations à faire», susurrez-vous. Quelles révélations? Où sont-elles, ces révélations? «Je les ai connus, ces faits sont contrôlables.» Contrôlables… Langage de flic et de faux témoin.

 

Il fut un temps où l’on «maspérisait», voici venu celui où l’on «bichettise». La falsification, comme l’ignorance, est sans limite. Ici, vous avez recours au pseudonyme; là, vous faites dans «le réel», un réel de commissariat. Michel Raton, Marcel Munch, Didier Gelineau, Claire Auzias et quelques autres: des noms jetés en pâture. Votre méthode est non seulement détestable, elle est infamante. Pas pour nous, pour vous. Vingt occurrences me concernant, cinq pour Didier, trois pour ma «petite sœur», une kyrielle d’allégations mensongères, voire diffamatoires. Il y a du risible aussi: j’aurais volé des fringues dans les magasins de la Croix-Rousse alors qu’il n’y avait, à l’époque, aucun magasin de ce type à la Croix-Rousse et que, de surcroît, j’ai toujours été incapable de voler quoi que ce fût. Il y a du factuellement faux, encore: nos potes trimards n’ont jamais dealé de drogue. Il y a de l’ignoble, enfin, dont je tairais le détail par respect pour les morts, ces morts que, vivants, vous n’avez jamais fréquentés et que vous salissez sans honte: Michel Marsella, Jacky Orsel, Marcel Munch, Moumoutte, Bibi… Ils ne vous demanderont pas réparation. Pas plus que Marie Laffranque, Danton, Sonia. Pas plus que les enfants de ces parents que vous entachez de vos petites salissures.

Reste la question du pourquoi. Pourquoi, financé par la région Rhône-Alpes, adoubé par le Mercure de France, vous vous êtes livré, Bichet, à cet «hommage» de pervers polymorphe? Pervers parce que vous vous faites passer en contrebande pour étant des nôtres, jusqu’à vous dire notre porte-parole. Pervers parce que, au-delà de votre sale méthode, vos intentions sont celles d’un vicelard et vos sous-entendus plus encore. Pervers parce que votre supposée défense des enfants perdus, des trimards, des paumés de l’après, ne vise qu’à les faire passer pour d’insipides crétins, parce qu’il n’est qu’une charge contre ces «gens modestes, peu cultivés pour la plupart, qui ont glissé vers la radicalisation», voire «le terrorisme». En clair, c’est le coup de la guillotine à deux lames que vous nous faites, maniée par un humaniste de l’exécution. En cela votre pauvre prose est sûrement singulière par son vice, mais elle ne détonne pas, sur le fond, dans la lourde production anti-soixante-huitarde de ces temps conformistes.

Fils de bonne famille, vous avez beau avoir lâché vos études en médecine en quatrième année pour devenir ouvrier saisonnier, puis maçon, ça ne fait de vous qu’un déclassé recyclé dans la littérature, pas un Georges Navel. Quoi que vous insinuiez, nous ne sommes pas du même monde, et nous ne le serons jamais. Vous avez beau avoir pillé, en les détournant de leur sens, des éléments autobiographiques que j’ai moi-même livrés dans Claire l’enragée, mon histoire vous sera toujours étrangère. Vous n’avez aucune chance de percer les mystères et les secrets de notre cour des miracles. Aucune. Trop dur pour vous. Alors vous salopez, à votre manière certes très salopeuse, mais similaire sur bien des points à celle de vos confrères en veulerie. Ce sont toujours nos ennemis qui nous dérobent nos vies pour les estropier. Comme si, fugaces anonymes, nous n’avions d’autre choix que de nous laisser martyriser jusque dans nos intimités.

 

Déjà nous fûmes, il y a dix ans, objets d’un jeu vidéo. Pathétique incongruité. Votre opus Trois enfants du tumulte atteste, à sa petite place, de l’état de confusion et d’étourdissement où nous nous trouvons. Votre succès est notre mise à mort symbolique, comme si survivre était encore de trop.

Cette putain de société toute acquise à ses fureurs libérales et morbides, ce monde d’où monte le chœur des thuriféraires ahanant ses gloires abrutissantes, je les déteste. Et contrairement à ce que vous semblez croire, pauvre type, des milliers de créateurs, partout, s’inspirent de l’élan de Mai 68, un élan qui n’en finit pas de s’enrichir de nouvelles contributions, de nouvelles critiques, de nou- veaux apports, de nouvelles analyses, de nouvelles interprétations sensibles. Le défi est le même: saper ce vieux monde qui, sous ses habits neufs, nous prive de tout, mais surtout de nous-mêmes.

À travers moi, Bichet, les «petites mains» – ma famille d’ombres – vous crachent à la gueule.

Claire AUZIAS-GELINEAU

 

 

Nota. Le site À contretemps, sur lequel le texte ci-dessus a été d’abord publié a réalisé une version pdf que vous pouvez télécharger ici.

Les illustrations ci-dessous ont été ajoutées par moi (C. G.).

Une « commune racialiste » à la faculté de Tolbiac ?

Tant que vous étiez occupé·e·s à rejouer Mai 68 en farce (Heil Marx !)…

En farce, oui, car chère petites dindes, chers dindonneaux, il ne suffit pas de se réunir à 400 dans un amphithéâtre pour prétendre être une « assemblée générale ».

Passons sur le fait que, constituée aux trois quarts d’échecs d’IVG de la classe moyenne et de la petite bourgeoisie, vous nous la faite « sous-off » plutôt que « générale ». Mais en plus, en matière d’assemblée qui ne représente, ne constitue ni ne crée rien, vous êtes imbattables ! Du jamais vu !

Mais bon, vous collectez de l’argent pour les cheminots en grève, et ça c’est gentil et utile !

Or voilà que certain·e·s d’entre vous organisent des réunions « en non-mixité raciale » (Aïe Hitler !).

C’est quoi votre problème ? Vous n’avez pas trouvé de Katangais ? Les loulous de la cité voisine sont trop mal polis avec les filles ?

Vos parents sont d’anciens soixante-huitards, c’est ça ? Maman sortait toute nue de la salle de bain ? Papa était contre les punitions corporelles ? Pas la moindre paire de baffes ?

On vous a traumatisé·e·s à l’envers ?

Du coup, vous allez racler les bidets du pire de la confusion racialiste, antisémite et homophobe pour dénoncer « l’impérialisme gay »…

Jeunes crétins des deux sexes, ne croyez pas le premier démagogo venu[1]. À rebours de ce qu’il vous dit, ce que vous faites est parfois beaucoup plus con – et nuisible – que tout ce que vous pouvez imaginez !

Vivement que l’État vous coupe les bourses (Aïe !) et papa-maman les vivres : ça nous fera des vacances scolaires !

Et vous vous finirez intermittents à la SNCF ! Enfin la non-mixité de classe ! On en recausera !

[1] Aaaaah ! Lordon ! L’homme qui juge « courageux » les assassins de jeunes filles du Bataclan !…

Je comme mes morts ? ~ À l’intention des personnes qui ont le malheur d’être jeunes depuis moins longtemps que moi…

On a l’âge de sa révolte, n’est-ce-pas?

Merci à l’ami du Point du jour, indispensable librairie parisienne 58 rue Gay-Lussac (Ve), de m’avoir signalé une erreur de lien sur la vidéo de Ferrat. Et mille excuses aux visiteurs·teuses égaré·e·s.

1968 ~ 2018 PLUS VIVANTS QUE JAMAIS (Hommage à Pierre Peuchmaurd)

Tous et toutes vivantes alors – nous le fûmes plus que jamais.

Nous voilà «soixante-huitard·e·s», censé·e·s nourrir nos vieilles illusions à la cuiller, bourrelé·e·s que nous serions de regrets (voire de remords), cœur et foie trop lourds pour lutter, courir ou désirer, ou même affronter nos reflets.

Détrompez-vous, ou tremblez!

Nous avons goûté au fruit de l’arbre de la naissance collective, et nous avons su ce que c’est que respirer ensemble.

Nous n’avons rien oublié (ni pardonné!), et personne ne pourra plus nous faire croire que la vie normale est inéluctable.

 

 

Hommage au “Journal des barricades”, texte enragé, sensuel et «archangélique», de Pierre Peuchmaurd, réédité par les éditions Libertalia (126 p., 8 €, préface de Joël Gayraud).

Pierre Peuchmaurd avait 20 ans en 1968.

 

NOTRE «LÉGITIMITÉ» SE CONSTRUIT DANS LES LUTTES (2007)

 

Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41Ce texte a été distribué sous forme de tract, à Paris, dans les manifestations et assemblées générales qui ont suivi l’élection présidentielle.

 

 

Le système baptisé « démocratie représentative » est un système de régulation sociale. Il n’a pas pour fonction d’organiser le « pouvoir du peuple », comme pourraient le faire croire l’étymologie et la légende dorée républicaine.

La démocratie représentative est, à ce jour, le mode de gestion politique du capitalisme le plus efficace. Il organise l’apparence d’un contrôle populaire et constitue par là un préservatif contre la lutte des classes.

Ce système repose sur la fiction selon laquelle les sociétés humaines sont divisées en «nations» et non en classes, à l’intérieur desquelles les intérêts des « citoyens », considérés comme individus séparés les uns des autres, peuvent être considérés indépendamment de leur situation sociale. La « preuve »… il y a des ouvriers qui votent pour des politiciens bourgeois, de gauche, de droite ou d’extrême-droite.

La loi du capitalisme, c’est la loi du marché, de l’argent et des marchandises, ce que l’on appelle « économie ». L’économie est supposée s’imposer à l’espèce humaine comme la loi de la gravité. Mais tout le monde peut constater qu’un pavé lancé en l’air retombe, tandis qu’on peut douter de la fatalité du travail exploité et de la production d’objets nuisibles. La démocratie est là pour persuader chacun(e) qu’il/elle est coresponsable de la perpétuation du système. Ça n’est pas une chose que l’on subit, c’est une chose à laquelle on participe.

Le système peut d’ailleurs se contenter d’une participation purement symbolique. Le gouvernement des États-Unis ne se prive pas de donner des ordres au monde entier, alors qu’il est élu (à supposer que ce mot convienne) malgré le plus fort taux d’abstention de la terre.

La « légitimité » des dirigeants élus est une blague de mauvais goût : « Vous avez été assez sots pour croire à mes fariboles ; vous avez gagné le droit de la fermer ! »

C’est la méthode de la bourgeoisie : distribuer des somnifères aux pauvres pour conjurer ses propres cauchemars (voyez l’obsession anti-1968 de Sarkozy ).

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Accepter la « légitimité », non seulement au sens légal mais moral, politique et historique, de l’élection présidentielle, signifie qu’il aurait fallu accepter sans protester l’éventuelle élection d’un Le Pen en 2002 ! Après tout, Hitler aussi a été élu…

Qui peut sérieusement énoncer de pareilles ordures, sinon les chefaillons de partis qui espèrent que le même verrouillage mental et légal fonctionnera demain à leur profit.

Sarkozy n’est pas un nouveau venu. Il a sévi comme ministre de l’Intérieur, renforçant et modernisant un appareil répressif contre les travailleurs étrangers et les jeunes. Personne ne l’avait élu pour organiser des rafles quotidiennes à Paris. Il l’est aujourd’hui, et ça ne change rien pour nous.

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Dans l’histoire de France, le terme « légitimistes » désignait les partisans de la branche aînée des Bourbon, détrônée par la révolution de 1830. Contre les légitimistes d’aujourd’hui, une révolution reste à faire. Anticapitaliste et instituant la démocratie directe, nous la voulons communiste et libertaire.

Annoncé par une campagne « anti-68 » délirante, il était juste et logique que le quinquennat de Sarkozy commence par des barricades et des incendies… Il commence aussi par des dizaines de mois de prison ferme distribués au pif. Il sera fertile en luttes sociales, qui devront répondre à ses offensives (assurance chômage, retraites, universités, droit de grève, etc.).

Au patronat et à l’Élysée, les Sarkozy ont pour eux la loi (c’est eux qui l’ont faite!) et la force brutale. À nous de construire dans les luttes notre propre légitimité, nos propres solidarités, notre histoire.

…Pour un communisme libertaire

 

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Pas de bouclier fiscal pour l’héritage de mai 68 ! Le printemps cent pour cent!

Jolies héritières, beaux héritiers, votre président vous le dit : la vraie vie est dans les chiffres.

Apprenez ceux qui comptent !

22, v’la les cibles ! Fais-leur voir 36 chandelles ! Dans la rue, 68 ! Entre nous, 69 ! N’attends pas 107 ans !

 

 

 

Allez voir “ADN”, le film de Judith Cahen (2007 …et jusqu’à la fin des temps)

Il vous reste quelques jours pour aller voir le film de Judith Cahen intitulé ADN. Il aurait mieux valu pour vous que je sache à l’avance qu’il sortirait pour en parler plus tôt (il a été projeté à la FEMIS en mars dernier) mais voilà les choses se déroulent dans un désordre et une improvisation qui ne manquent pas de charme (même s’il y a de quoi flinguer un film qui ne passe que dans une salle : L’Entrepôt[1] à Paris).

Judith Cahen fait des films à partir des questions qu’elle se pose, sur la vie en général, sur le corps en particulier. Sorti récemment, Code 68 est ainsi un film sur les questions que mai 68 peuvent susciter dans la tête de Judith Cahen et pas un film sur 68.

Je disais sur le corps. Il faudrait préciser sur le corps chrétien, bourrelé de remords et de culpabilité (c’est-à-dire torturé par le remords…). Dans deux films, dont La révolution sexuelle n’a pas eu lieu, j’ai eu l’impression que les seules figures masculines positives sont des figures christiques. Notez que pour une femme encline à l’hétérosexualité, se fixer comme critère de choix « Un Christ ou rien ! » n’est peut-être pas ce qu’il a de pire.

ADN est de ce point de vue le film le plus personnel et le plus abouti de Judith Cahen. Nous sommes au cœur (saignant) du problème. La réalisatrice utilise un livre de photographies où l’auteur, David Nebreda, s’est mis en scène dans des poses à forte connotation mystique après avoir réduit son corps à l’état de quasi squelette, auquel il impose des mutilations, en elles-mêmes répugnantes, mais que l’esthétisation parvient à rendre supportables, voire belles.

Judith Cahen se livre à un jeu de juxtapositions entre les photos de l’album et celles de son propre corps dénudé, soit seule soit en compagnie d’une amie enceinte.

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Par ailleurs, elle fait réagir aux photos de Nebreda un certains nombre de personnes, dont plusieurs sont connues (mais pas re-connues par moi car je sors très peu). Exception et faute de goût aussi inexplicable qu’impardonnable : la présence de Sollers. Comme d’habitude, il n’a rien à dire ; il prend un air d’autant plus fin et rusé. À côté de cette momie parlante, Lacan, qui apparaît dans un court extrait de film, a l’air vivant.

On voit aussi 15 secondes de Debord. Il a un peu la même coiffure que Sollers. Sollers devrait copier la mort de Debord plutôt que sa coupe de cheveux. Lire la suite

L’histoire, le sexe et la révolution

Ce texte constitue l’épilogue du livre Pièces à convictions.rubon5

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« Depuis 1968, ma réflexion et ma pratique politique sont un inventaire permanent. Ce n’est pas la révolution permanente, c’est l’inventaire permanent. »

Daniel Cohn-Bendit, Libération, 8 mars 2001.

 

Démocratie privée de son empire, la société française n’aime ni l’histoire de ses origines (la Terreur) ni celle de sa splendeur (le colonialisme). La mémoire collective qu’elle décrète bienséante est donc sélective. Elle use volontiers de prescriptions morales et de sommations juridiques. Énième avatar du genre, le « droit d’inventaire » — d’abord revendiqué par un dirigeant social-démocrate à l’égard de la politique de François Mitterrand —, qu’un essayiste[1] proposa d’exercer sur Mai 1968 et singulièrement sur « la question du sexe » qui, si l’on comprend bien, y trouvait ses origines. Comme nous le verrons, d’autres transformeront bien vite en « devoir » pour les autres le nouveau droit qu’ils s’accordent à eux-mêmes. C’est que la révision de l’histoire au service de l’idéologie se doit d’être permanente, et les réviseurs capables d’émulation et de surenchère.

Les réviseurs suggèrent qu’une chape de plomb soixante-huitarde, révolutionnaire et libertaire, pèse sur la société française, dont la présence au pouvoir — au gouvernement, dans les médias et chez les dirigeants patronaux — d’anciens gauchistes serait le signe. Ces ralliés au capitalisme, y compris dans sa variante chimérique « libérale-libertaire », sont supposés incarner la persistance de Mai. Ainsi rivalisent entre eux, pour la même cause, ceux qui depuis toujours nient la nature du mouvement de 68 et ceux qui l’ont renié.

Spécialiste de la police des idées, le réviseur se flatte de compétences archéologiques. Ayant affirmé la nécessité d’un inventaire, il peut faire valoir ses droits d’inventeur [2]. Ainsi révélera-t-il l’existence de la « pédophilie ». Il a trouvé ça tout seul ! On savait que Marx avait créé les camps staliniens ; on découvre à l’aube du XXIe siècle que ce sont Mai 68 et la décennie suivante qui ont produit la « pédophilie ». Jusque-là, Mai 68 était supposé n’être rien. Révision faite, il faut admettre que de ce non-lieu de l’utopie vient tout le mal de l’époque : la « pédophilie », la violence, le laxisme, la délinquance, la drogue, l’absentéisme scolaire, le syndrome immunodépressif acquis, etc. Lire la suite

JE VOUS DÉNONCE LE NOMMÉ CLAUDE GUILLON… (2008)

…anarchiste autonome de la mouvance ultra-gauche, se disant écrivain.
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adame le ministre de l’Intérieur, Monsieur le responsable de la section anti-terroriste du parquet de Paris, Mesdames et Messieurs les magistrats spécialisés, apprenant avec satisfaction le maintien de Julien COUPAT et d’Yldune LÉVY dans les liens de la détention, et soucieux de contribuer à l’éradication des mouvances subversives, j’ai l’honneur de dénoncer à votre haute vigilance le nommé Claude GUILLON, né en 1952, se disant écrivain.

Jeune déjà, cet individu faisait preuve de dispositions vicieuses qui l’amenèrent, outre à des « habitudes » dont la clinique moderne a peut-être trop vite écarté la nocivité, à un « engagement » politique qui prit rapidement le pas sur son travail scolaire.

C’est assez logiquement, s’il est permis de s’exprimer ainsi, qu’il se déroba, sous prétexte d’« objection de conscience », à ses obligations militaires, refusant néanmoins d’accomplir le service civil qui lui aurait permis d’établir au moins la sincérité de ses convictions.

Par la suite, il renoncera à poursuivre des études. Vous n’ignorez pas qu’à cette époque, marquée par les tristement fameux « événements » de mai 1968, un prétendu « refus de parvenir » servit de masque à la plus révoltante paresse.

Peut-être fâcheusement influencé par des enseignants politisés, le malheureux se crut des dispositions pour les lettres et entreprit une espèce de carrière dans la presse contestataire et la rédaction d’ouvrages marginaux.

L’une de ses productions connut, hélas, un funeste succès, mettant à la portée de lecteurs toujours fragiles un salmigondis d’idées anarchistes et de recettes de mort.

Il est à noter que cet ouvrage contient un long développement, sans aucun rapport avec son sujet, pour contredire absurdement la thèse du suicide des terroristes allemands de la bande à Baader.

S’il n’est pas encore établi, à ma connaissance, que GUILLON a entretenu à cette époque des contacts directs avec la Fraction armée rouge, on peut néanmoins présumer dans cette publication une sorte d’aveu de sympathie pour l’extrême gauche la plus violente. Selon ses propres dires, cela lui vaudra d’être contacté par l’avocat des terroristes allemands Klaus CROISSANT, qui lui proposera de préfacer un livre sur le prétendu assassinat de Baader et de ses amis (évoqué dans Le Droit à la mort, 2004, ce projet ne semble pas avoir eu de suites).

Il est d’ailleurs certain qu’à la même époque (début des années 1980), le même GUILLON affecte de critiquer violemment le groupe terroriste français ACTION DIRECTE, tout en affichant des relations anciennes avec son égérie Hellyette BESS. On voit que le personnage n’en est pas à une contradiction près !

J’aimerais attirer particulièrement votre attention sur un opuscule que son insuccès commercial mérité a peut-être soustrait à votre vigilance. Je veux parler d’un texte tout entier consacré à la critique de l’un des plus beaux fleurons de notre industrie et du progrès des techniques en général, lequel est finement intitulé Gare au TGV ! (1994). Vous conviendrez que ce titre prend, après les événements que nous savons, une signification particulière et bien sinistre !

Selon des informateurs dont vous comprendrez que je préfère taire l’identité, une perquisition à son domicile permettrait de trouver sans difficulté, et en toute saison, outre une bibliothèque de plusieurs milliers de volumes : trois ordinateurs, un manche de pioche, deux pieds de biche, du sucre de canne, des clous, du white spirit, des bouteilles vides… Inutile, je pense, d’allonger outre mesure cet éloquent inventaire. Plus suspect encore : une pièce entière est dédiée au stockage de dizaines de milliers d’articles de presse, de tracts, de brochures, classés dans plus de deux cent cartons d’archives, de « Anarchie » à « Vasectomie », en passant par « Kosovo » et « Terrorisme ». À quelles fins honnêtes un homme seul pourrait-il accumuler un tel volume de documentation ?

Je ne dis rien ici d’une maison de campagne, dans laquelle l’intéressé a l’habileté de ne pas se rendre chaque année, ce qui lui permet d’affirmer avec les apparences de la sincérité qu’il ignore ce qu’ont pu y entreposer ou y abandonner les amis auxquels il la prête volontiers.

Certes, GUILLON ne dispose d’aucune légitimité universitaire ; il n’a ni le bagage ni le talent littéraire d’un Julien COUPAT et peut paraître, en somme, d’une dangerosité faible, en rapport avec ses moyens physiques déclinants, son envergure intellectuelle et l’audience de ses publications. Cependant, il me semble que son âge même et l’obstination mauvaise qu’il a su mettre dans la poursuite de ses chimères utopiques (je vous épargne ici le détail d’un fumeux « communisme libertaire » dont il veut déclencher les foudres sur une société « capitaliste marchande » honnie) mérite que l’individu soit empêché de nuire davantage. Pourquoi ne pas envisager une défense de publier (sur Internet notamment !), qui s’inspirerait des interdictions professionnelles utilisées avec succès dans l’ex-République fédérale allemande pour lutter contre les sympathisants de la violence ?

M’en remettant à vous pour l’usage optimal des renseignements que j’ai tenu à porter à votre connaissance, je vous prie d’agréer Madame le ministre, Mesdames, Messieurs, l’assurance de ma haute considération.

PARIS, LE 26 DÉCEMBRE 2008

UN AMI (DISCRET) DE L’ORDRE NOUVEAU

La Terrorisation démocratique

Ce texte a été repris dans La Terrorisation démocratique (Libertalia, 2009).