APPEL A TÉMOIGNAGE suite au décès d’ÉRIC BLAISE… (2005-2008)

Éric Blaise vivant.

Éric vivant.

On trouvera ci-dessous l’Appel rédigé par la famille et les parents d’Éric BLAISE, suite à son décès survenu dans des conditions mystérieuses le dimanche 13 novembre 2005 au bâtiment D1 de Fleury-Mérogis, ainsi qu’un document diffusé lors de la conférence de presse du 26 avril 2006.

On peut lire sur ce site, dédié à la mémoire du jeune homme, un appel de la famille datant d’août 2013.

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La Commission nationale de déontologie de la sécurité a rendu ses conclusions [mai 2008] concernant la mort d’Éric Blaise au mitard de

Éric à la morgue.

Fleury-Mérogis en 2005.

Après avoir reçu le rapport, Nathalie Blaise, la tante d’Éric, est venue à l’émission de radio l’Envolée (sur FPP) pour le lire et le commenter. On trouvera ci-dessous la transcription de cet entretien. Lire la suite

Je tombe des nues ! ? ! ? (2005)

Je reproduis ici un tract rédigé par des camarades de (ou proches de) la revue L’Envolée à propos des récentes émeutes [de 2005]. Je le reproduis comme contribution au débat qui doit avoir lieu entre les ennemis du système capitaliste, et malgré des divergences d’appréciation sur lesquelles j’essaierai de revenir ultérieurement.

Il est bon de redire au moins que pour une partie de la jeunesse la « garde à vue » n’est jamais qu’un moment particulier d’une garde à vie permanente dans des banlieues reléguées.

Il ne s’ensuit pas, à mon avis, que le militant révolutionnaire doive se sentir sommé d’approuver toute espèce de révolte quelle que soit la forme qu’elle prend et ce qu’elle produit réellement dans la société. Le fait que les émeutiers aient des ennemis assez débectants n’y change rien. Quant à « la gauche », à laquelle certains s’adressent encore, elle prouve – mais c’est la énième fois – qu’elle est incapable du minimum quand il s’agit de défendre les dites « libertés démocratiques ».

Je m’associe à la conclusion de ce texte (même si la revendication de l’« amnistie » peut paraître décalée par rapport au degré de guerre sociale où nous en sommes. Ça n’empêche pas d’avoir comme slogan « Libérez les prisonniers »).

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Non, les « jeunes » des banlieues ne sont pas devenus méchants. Bien au contraire, cela fait longtemps qu’ils sont trop calmes face à un acharnement policier qui n’a jamais hésité à employer toute la force brutale pour étrangler et maintenir dans l’ordre social des centaines de milliers de pauvres pour qui plus rien n’est possible. Ce n’est pas une accumulation sociologique hasardeuse qui a mené à l’élaboration et à l’application de textes de lois relatifs à la gestion des travailleurs, des chômeurs et des précaires. Dans les années 60, l’Etat faisait construire des cités béton proches des sites industriels pour « loger » les ouvriers souvent immigrés dont ils avaient besoin. Au début des années 80, délocalisations, informatisation, etc. obligent, il n’y avait plus de travail pour les habitants de ces cités qu’il fallait du coup gérer : c’était le début d’une politique de la ville réfléchie et appliquée au travers des Contrats Locaux de Sécurité. Ces contrats encadrent depuis vingt-cinq ans les conditions de « vie » dans les quartiers populaires. Leurs objectifs : étendre toujours plus le contrôle, non seulement en multipliant la présence des forces de l’ordre sur le « terrain » mais en transformant progressivement le plus grand nombre posible en « citoyen », c’est à dire en délateur et relais local de la police.

La police en uniforme à qui l’État a donné de plus en plus de pouvoir et de moyens pour exercer son autorité : contrôles au faciès permanents, perquisitions à tout-va, garde à vue pour un oui ou pour un non, comparutions en justice pour outrage et rebellion,… et rares sont les quartiers qui n’ont pas à déplorer un des leurs tué par la police.

Le travail de police assuré par des associations de quartiers qui, pour recevoir quelques subventions, doivent travailler main dans la main avec les maires, les commissaires et assurer une surveillance de proximité pour maintenir l’ordre en dénonçant tous les comportements jugés incontrôlés ou dangereux pour le pouvoir en place.

Le travail de police de l’institution scolaire à qui il est demandé de signaler tout écart de conduite aux pouvoirs publics ; une des fonctions de l’école est de détecter et de ficher ce qu’ils appellent les « signes d’une délinquance juvénile », ce qui contribue en fait à renvoyer les plus démunis dans des classes relais, des centres éducatifs fermés, des prisons pour mineur grâce à l’abaissement de l’âge pénal à treize ans. Des parents d’élèves sans-papiers sont même interpellés à la porte des écoles…

Le travail de police des éducateurs de rue, des médiateurs qui sont sommés de donner les noms des familles en difficulté à la mairie, les désignant comme étant de fauteurs potentiels de trouble avec la menace pour les familles de suppression des allocations familiales, accréditant l’idée que c’est une poignée de « voyous » qui seraient responsables de tous les maux.

Le travail de police des sociétés de transports en commun qui pratiquent des prix exorbitants, qui inondent leurs réseaux de vigiles et de contrôleurs et qui invitent leurs conducteurs à assurer la surveillance de la fraude qui est passible d’incarcération.

Le travail de police de colocataires qui signalent au force de l’ordre la présence « illégale » et pénalement répréhensible de personnes dans les halls d’immeuble et qui pratiquent légalement la dénonciation anonyme.

Le travail de police des commerçants, des vigiles, des maîtres-chiens…

Après quinze jours d’émeute, « l’opinion » admet « que c’est dur de vivre dans les banlieues, mais que c’est pas en brûlant tout que cela va s’arranger et que ces jeunes sont des voyous qui se livrent à une compétition dans la destruction aveugle, et qu’ils sont forcément manipulés par des mafias ou des intégristes ».

Et pourtant, les mouvements sociaux d’envergure, celui des sidérurgistes, des enseignants en 2003, des postiers, des lycéens en 2005, des traminots de Marseille, semblent impuissants face à la détermination de l’état qui continue de faire voter ses lois sur les privatisations, la décentralisation, les retraites, la réforme du code du travail, de l’éducation nationale, le durcissement du code pénal, les lois sur la prévention de la délinquance, le renforcement des lois anti-immigrés… Même deux millions de manifestants en 1995 se sont heurtés à un autisme imperturbable.

Alors que ceux qui ont la bonne méthode la donnent. Et en attendant, il est plus sage de ne pas donner de leçons à ceux qui expriment leur colère et de ne pas se transformer en criminologues, en militants experts, en sociologues en quête d’un terrain de lutte à vampiriser, ou en moraliste de gauche appelant une fois de plus l’état au secours pour rétablir l’ordre républicain. Qu’est-ce que ce « devoir républicain » pour des enfants de parents immigrés qui n’obtiendront la nationalité française qu’en échange d’une bonne conduite au risque de se faire expulser du territoire à leur majorité ? Qu’est-ce que ce « devoir républicain » pour des jeunes qui naviguent entre petits boulot de merde payés des miettes et allocations sociales ou RMA ?

Et puis, on peut remarquer que dans toute cette destruction on retrouve des cibles privilégiées : des locaux d’entreprises installées dans les zones franches, exonérées d’impôts en échange de création d’emplois dans les quartiers mais qui préfèrent embaucher ailleurs, une trésorerie principale, des commissariats, une ANPE, des écoles, des bus qui sont perçus comme des symboles de l’état, un laboratoire pharmaceutique, des dépôts de voitures appartenant à France Télécom, à l’EDF et à la police,des concessionnaires automobiles. Pas de pillages systématiques, pas d’accumulation de marchandises, mais la destruction.

Ah ! mais ils brûlent aussi les voitures des voisins, de ceux qui galèrent pour survivre… Primo, il n’y a jamais eu dans l’histoire de révoltes et de révolutions qui n’aient pas été génératrices de désordres et c’est dans le développement de l’émeute que se réfléchissent et se précisent les objectifs. Deuxio, c’est presque indécent de pleurer sur de la ferraille quand ça fait des années que la misère est orchestrée par les plus nantis qui ne se soucient guère de la vie des enfants des quartiers populaires. Tertio, c’est toujours la même rengaine du bouc émissaire et de la victime : il faut un responsable pour cacher sa propre misère, c’est forcément le plus pauvre. Ceux dont les voitures crament qui appellent à la responsabilité citoyenne se trompent de « tortionnaires » .

Le plus grand risque est que ce feu de vie ne dure qu’un instant, qu’il ne se propage pas et qu’il se fasse le lit d’un nouveau durcissement du contrôle social sur chacun de nous et particulièrement sur les mineurs cordialement invités dans les prisons en construction. Les policiers interpellent à la pelle, les tribunaux condamnent sans vergogne et le pouvoir décrète l’état d’urgence… Mesures d’une véritable guerre sociale. Ne laissons pas les émeutiers seuls face à la répression, ne laissons pas se développer la chasse aux étrangers, soyons présents dans les tribunaux, refusons concrètement le couvre-feu, occupons les rues,exigeons l’amnistie pour tous les émeutiers d’hier et de demain.

La grande misère du républicanisme critique, par André Dréan

On trouvera ci-dessous un texte d’André Dréan qui répond à un article d’Alain Brossat publié dans le journal anticarcéral L’Envolée (« La peine infinie », n° 18, novembre 2006, pp. 17-20).

Il m’a semblé utile d’élargir sa diffusion alors (septembre 2010) que le républicanisme critique manifeste une poussée aiguë, que des organisations de gauche et d’extrême gauche, sans parler du journal Libération, entonnent des hymnes à la République, à la Nation et à l’ordre social afférent.

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La grande misère du républicanisme critique

Lors de la manifestation du 4 septembre 2010 contre la « xénophobie d’État », l’une des redondances à la mode chez les « démocrates critiques », l’ARAC ou (prenez votre souffle !) Association républicaine des anciens combattants et victimes de guerre, des combattants pour l’amitié, la solidarité, la mémoire, l’antifascisme et la paix (je vous ai épargné les capitales) déclarait dans un tract : « L’Arac ne peut se taire et laisser faire ce qui conduit à mettre la paix civile en péril »…

Un tract anonyme, intitulé « Bla bla bla…» lui répondait (et à un vieux chant révolutionnaire) par une question tout à la fois impertinente et bien venue : « À quand la fin des Républiques, de la Justice et du Travail ? »

Le militant Paolo Persichetti à la situation duquel était consacré l’article de M. Brossat a été condamné par contumace à vingt-deux ans et demi de prison en 1987 par un tribunal italien, pour actes de terrorisme. Arrêté en France, où il enseignait, en 2002, et livré à la Justice italienne, il est libérable en 2017. En 2006, l’équivalent local de la Juge d’application des peines chargée de son dossier, Albertina Carpitella, refusait de lui accorder une permission de sortie.

À l’occasion de la énième péripétie de « l’affaire Persichetti », Alain Brossat a noirci quelques pages dans le dernier numéro de « L’Envolée », sous le titre « La Peine infinie », censées dévoiler les traits caractéristiques de l’actuel système pénal et pénitentiaire. Mais ce que cet article révèle, ce sont les illusions que l’auteur entretient sur la nature même de la République. À savoir l’État dont les fondations, en particulier dans l’ordre de la représentation, ont été posées au cours de la période ouverte par la Renaissance et qui a culminé avec les Lumières. Époque d’ascension au pouvoir de la bourgeoisie, à l’ombre des monarchies administratives, dont les maîtres à penser sont Bodin, Hobbes, Locke, Montesquieu, Rousseau et Bentham, pour ne citer que les noms les plus connus en Europe. Le marquis Beccaria lui-même, que notre philosophe de Paris VIII appelle à la rescousse, à la suite de Negri, pour stigmatiser ce qu’il considère comme la remise en cause de « l’utopie pénitentiaire » issue de la révolution bourgeoise, fut l’un des idéologues de l’État moderne, véritable main de fer sous le gant de velours de l’aristocrate libéral, à la fois économiste, criminologue et moraliste. Comme Alain Brossat n’est, par malheur, pas le seul à repeindre sous des couleurs pastel l’histoire gorgée de sang de la domination du capital, sous prétexte d’en signaler les taches qui, aujourd’hui, en maculent le tableau idéal, il n’est pas inutile de revenir sur la généalogie de l’institution qui en est la protectrice, fondée sur le principe de la souveraineté du peuple. Le lecteur l’aura compris : mon objet n’est pas de nier les particularités de la domination modernisée mais de rappeler des banalités de base afin d’en entamer la critique générale. Le même lecteur m’excusera de la profusion de citations. Mais elles sont bien plus parlantes que bon nombre de commentaires et montrent à quel point les héritiers de Foucault, qui connaissent pourtant leurs classiques, peuvent parfois être frappés d’amnésie. Enfin, je ne saurais trop conseiller la lecture du principal ouvrage du marquis milanais, partisan des Lumières, « Le traité des délits et des peines », à ceux qui veulent savoir d’où provient le despotisme pénal et pénitentiaire que nous voyons aujourd’hui fleurir sous le drapeau de la démocratie d’État.

De prime abord, ce qui frappe « d’effroi » Alain Brossat, c’est que la juge d’application des peines de Viterbe maintienne Persichetti en cellule sous prétexte qu’il « n’a pas manifesté suffisamment de signes de repentance », « ne s’est pas assez explicitement dissocié de la position politique qui fonda les prises d’armes révolutionnaires dans l’Italie des années 1970 », etc. En d’autres termes, elle continue de le considérer comme l’un des ennemis potentiels de l’État, bien qu’il soit embastillé dans l’une des prisons les mieux verrouillées d’Italie et, par suite, incapable de participer à quelque « prise d’armes ». Alain Brossat analyse la décision de la juge comme l’exemple même du « retour vers les peines obscures dénoncées en leur temps par Beccaria ». En France, c’est toujours la même histoire avec les philosophes d’obédience républicaine : ils prennent la représentation avantageuse que la domination donne d’elle-même pour la réalité. Lorsque, dans des circonstances hors du commun ou présentées comme telles, elle apparaît sous la forme la plus brutale pour ce qu’elle est en dernière analyse, à savoir la coercition sans phrase exercée au nom de la raison d’État, ils y voient la violation des bases mêmes de la souveraineté du peuple, et donc du corpus de lois qui en découle. Face à l’apparition de Léviathan, le monstre étatique sorti des entrailles de la société bourgeoise, ils n’en croient pas leurs yeux et leurs oreilles et ils y détectent quelque « rechute » dans l’arbitraire propre à l’absolutisme d’antan.

Pourtant, Hobbes, dans « Le Citoyen ou les fondements de la politique », rédigé en pleine révolution anglaise et contre celle-ci, révèle avec la plus brutale franchise en quoi consiste le principe de la domination moderne qu’il appelle de ses vœux, domination basée sur le pacte par lequel les membres de l’État aliènent leur liberté individuelle au nom de leur sûreté collective, l’absence de contrainte étant synonyme chez lui de guerre de tous contre tous et de chacun contre lui-même. « Pour ce qu’en vertu du contrat, par lequel les citoyens se sont obligés l’un à l’autre d’obéir à l’État, c’est-à-dire à la souveraine puissance et de lui rendre obéissance générale […], naît l’obligation particulière de garder toutes et chacune des lois civiles, que ce pacte comprend toutes ensemble. Il est manifeste que le sujet qui renonce à cette générale convention de l’obéissance renonce en même temps à toutes les lois de la société civile. Ce qui est crime d’autant plus énorme que quelque autre offense particulière (…). C’est là proprement le péché qu’on nomme crime de lèse-majesté, que je définis comme l’action ou le discours par lequel tel citoyen ou tel sujet déclare qu’il n’a plus la volonté d’obéir au prince ou à l’assemblée que l’État a élevée à la souveraineté, ou dont il lui a commis l’administration […]. D’où je tire cette conséquence, que les rebelles, les traîtres et les autres convaincus de crime de lèse-majesté, ne sont pas punis par le droit civil, mais par le droit de nature, c’est-à-dire non en qualité de mauvais citoyens, mais comme ennemis de l’État et que la justice ne s’exerce pas contre eux par le droit de la souveraineté, mais par celui de la guerre. » Et d’ajouter ailleurs : « Dans l’état de nature, il ne faut pas mesurer le juste et l’injuste par les actions, mais par le dessein et la conscience de celui qui les pratique. »

Rousseau, dans le « Contrat social », ne dit rien d’autre lorsqu’il affirme : «Quiconque attaque le droit social devient par ses forfaits rebelle et traître à la patrie, il cesse d’en être membre en violant sa loi et même il lui fait la guerre. Alors la conservation de l’État est incompatible avec la sienne, il faut que l’un des deux périsse et quand on fait mourir le coupable, c’est moins comme citoyen que comme ennemi. Les procédures, les jugements sont les preuves et la déclaration qu’il a rompu le pacte social et, par conséquent, qu’il n’est plus membre de l’État (…).  Cet ennemi n’est plus personne morale et c’est donc le droit de la guerre que de tuer le vaincu.»

Beccaria, enfin, monté au pinacle par les citoyennistes pour la « douceur » des peines qu’il propose, va dans le même sens que ses prédécesseurs, comme Hobbes, et que ses contemporains des Lumières. Après des préambules de la veine de l’auteur de « Léviathan » sur l’origine du pacte social, donc sur la nécessité d’abandonner, au moins en partie, « leur liberté naturelle » afin de « jouir de la paix civile » et de « faire les lois civiles », il souligne, parmi les motifs qui justifient la peine de mort : « Les temps d’anarchie, où les lois se taisent et sont remplacées par le désordre et la confusion, si tel citoyen, quoique privé de sa liberté, peut encore, par ses relations et son crédit, porter quelque atteinte à la sûreté de son pays, si son existence peut produire quelque révolution dangereuse dans le gouvernement, il est, sans doute, nécessaire de l’en priver. Mais pendant le règne tranquille des lois, sous la douce autorité du gouvernement formé et approuvé par les vœux réunis des peuples […], bien défendu au dehors et soutenu dans son intérieur par la force et par l’opinion […], quelle nécessité d’ôter la vie au citoyen ? » Évidemment, lorsque la peine capitale n’est pas nécessitée par la raison d’État, il est inutile de l’appliquer. Voilà en quoi consiste la sagesse du criminologue des Lumières. Lire la suite