«CLAUDE GUILLON» : ANCÊTRES, AVATARS ET HOMONYMES. Réflexions ironiques sur l’«identité» (2009)

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n a beau ne pas être obsédé par les problèmes d’identité[1], se faire une idée raisonnablement modeste de son unicité, être informé du fait que l’attribution de prénoms obéit, comme tous les phénomènes culturels, à des modes, on a beau dis-je, on n’en ressent pas moins une légère surprise, mêlée d’une pointe d’agacement lorsque le hasard — démultiplié par Internet — vous met en contact avec des nouvelles de « vous-même » que vous ignoriez… Le lecteur indulgent comprendra que la longueur peu recommandable et le caractère laborieux de ce préambule tiennent entièrement au malaise qu’il évoque.

Certes, il y a des « Claude Guillon » excusés d’avance, par la consanguinité. Ainsi Claude Guillon (1885-1952), militant syndicaliste bûcheron, puis député socialiste de la Nièvre (voir sa notice dans le Maitron, et une autre sur ce blogue même) qui se trouve être mon grand-oncle paternel. Ce sont là des affaire de famille qui ne regardent personne. Nous mettons au monde autant de « Claude Guillon » que bon nous semble[2].

J’admets plus largement tous les « Claude Guillon » du canal historique. Ils ont vécu, ils sont morts ; ils ont bien gagné le droit à une homonymie posthume et sans conséquence.

J’en ai charitablement hébergé deux exemples en introduction de mon livre Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-2000, ouvrage en quelque sorte autobibliographique, publié par Hervé Delouche chez Noésis-Agnès Viénot (2001).

L’un vivait au dix-septième siècle, Voltaire nous a conservé sa trace. L’autre au dix-neuvième siècle, l’ami Laurent Louessard, historien de la révolution de 1830 et des régicides me l’a signalé. Deux aimables prédécesseurs. Qu’on en juge :

 

« Les archives d’un petit coin de pays appelé Saint-Claude […] conservent la sentence et le procès-verbal d’exécution d’un pauvre gentilhomme, nommé Claude Guillon, auquel on trancha la tête le 28 juillet 1629. Il était réduit à la misère, et, pressé d’une faim dévorante, mangea, un jour maigre, un morceau d’un cheval qu’on avait tué dans un pré voisin. Voilà son crime. Il fut condamné comme un sacrilège. »

[Voltaire, Commentaire sur le livre des délits et des peines par un avocat de province, 1766, Ch. XIII ; Œuvres XXV, Mélanges IV, p. 559, édition Garnier, 1879.]

« Monseigneur, un procès-verbal de la gendarmerie de Saint-Symphorien de Lay, commune de cet arrondissement en date du 23 juin dernier signale le nommé Claude Guillon âgé de 25 ans, comme coupable d’avoir proféré des cris séditieux en répétant à plusieurs reprises un couplet d’une chanson dont le refrain était “Vive l’Empereur !” […] Cet homme était ivre, il ne pensait probablement pas à se rendre coupable car il continuait sans précaution son refrain devant la caserne des gendarmes. »

Le procureur du Roi près le tribunal de Roanne à Monseigneur le garde des Sceaux, le 30 juin 1828.

[AN BB 18 1162. En me communiquant ce document, Laurent Louessard souligne que le bonapartisme était souvent, sous la Restauration, le masque ou le refuge du sentiment républicain.]

 

Non, la sale engeance ce sont les « Claude Guillon » contemporains. Les avatars d’aujourd’hui. Des gens qui se promènent avec mon identité, dûment attestée par des papiers même pas falsifiés. « Guillon » étant un patronyme fort répandu en France (je vous épargne les « Guillou » et autres « Guyon », branches négligeables) et Claude un prénom abondamment distribué dans les années cinquante du vingtième siècle, ces bougres sont légions ! Lire la suite

La police contre le mouvement social (1996)

« À propos d’une ratonnade : Belleville-Ménilmontant, 28 août 1996 »

À l’issue d’une manifestation de solidarité avec les étrangers « sans papiers », je fus extirpé manu militari d’un café par les hommes de la « Brigade anticriminalité » (B.A.C.) du dix-neuvième arrondissement de Paris. Une fois dehors, un brigadier me frappa violemment à la tête et au foie. Les policiers m’accusèrent d’avoir agressé des automobilistes à coup de tubes en plastique, lesquels j’aurais lancés par la suite en direction des motards et des flics de la BAC. Je fus placé en garde à vue à la salle Cusco de l’Hôtel-Dieu, où l’on me transporta quatre heures et demi après mon interpellation. Selon un scénario classique, je me vis remettre une convocation judiciaire sur mon lit d’hôpital. La fin de ma garde à vue marqua le début de mon hospitalisation. En effet, l’échographie et le scanner pratiqués après que j’ai été victime d’un malaise révélèrent la présence de « plusieurs hématomes » ainsi que d’une « lacération du lobe caudé » du foie, [et] d’un « important épanchement [de sang] dans l’arrière cavité des épiplons (notamment dans le récessus supérieur autour du lobe caudé), en sous-phrénique droit, en sous-hépatique droit, dans l’hypocondre gauche et dans le pelvis. » Je fus placé sous surveillance en service de réanimation, puis hospitalisé en service de chirurgie où je demeurerai dix jours jusqu’à ce que les médecins estiment que les risques de reprise de l’hémorragie (qui eut nécessité une opération risquée qu’ils préfèraient éviter) furent écartés. Les douleurs, dues notamment à la présence de sang non résorbé entre le foie et le rein droit demeurèrent invalidantes jusqu’à la fin de l’année, et persistèrent jusqu’à l’été suivant.Palpation du foie

Poursuivi pour violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique, et attendu que le brigadier de police Lardez avait subi une incapacité de travail n’excédant pas 8 jours, « en l’espèce 0 jour » comme le précisaient les pièces de la procédure, je fus condamné, en octobre 1996 à 15 jours d’emprisonnement avec sursis, ainsi qu’à verser à mon agresseur 1 franc de dommages intérêts et 800 francs de frais de justice. Cependant, la Cour d’appel me relaxait, le 21 octobre 1997. Sur pourvoi du policier, la Cour de cassation cassait et annulait partiellement, en ses dispositions civiles, l’arrêt d’appel. Je demeurais donc relaxé du chef de violence, mais devais comparaître à nouveau, au civil, pour les mêmes faits ! Le brigadier comparut à son tour et se vit condamner par jugement du 14 avril 1999 à 4 mois de prison avec sursis. L’État se substituant à son employé, c’est finalement la Préfecture de police qui me versera 83.594, 36 francs de dommages intérêts. L’intéressé renonçait à faire appel, probablement rassuré par le fait que le montant de la peine ne gênerait en rien sa carrière. Cependant, la procédure qui me visait courait toujours ; je comparu le 28 septembre 1999 devant la Cour d’appel de Versailles. Celle-ci, dans son arrêt du 9 novembre suivant, déboutait le brigadier Lardez, me relaxait définitivement, et rappelait au passage « que la simple désobéissance aux ordres et la simple résistance passive opposée par exemple par un individu qui […] se couche sur le sol et se laisse traîner par les agents d’autorité » ne constitue pas une « rébellion » au sens de la loi.

Ce long texte, un dépliant de quatre pages dont je donne ici les principaux extraits, a été publié dans de nombreuses revues libertaires (Courant alternatif, novembre 1996 ; On a faim ! novembre 1996 ; Cette semaine, n° 63, octobre 1996 ; Le Monde libertaire, n° 1057, 31 octobre au 6 novembre 1996. Le Combat syndicaliste (CNT rue des Vignoles) a publié un condensé d’une page rédigé par moi (novembre 1996). J’ai préféré résumer ci-dessus les circonstances de mon interpellation, détaillées dans le texte original pour pallier le silence des médias[1] et contrer la version policière.

 

Tout sauf une « bavure »

Il existe un point commun d’importance entre l’agression dont j’ai été l’objet et la ratonnade opérée à Belleville : il ne s’agit nullement de ce qu’il est convenu d’appeler une « bavure ». J’ignore quelles ont été les motivations exactes du brigadier L[ardez] et les responsabilités de ceux qui ont ordonné cette opération de police, toutes choses que l’instruction ouverte à la suite de ma plainte permettra peut-être de déterminer. Par contre, je sais que j’ai été la victime d’un fonctionnaire de police, qui — outre ses qualités athlétiques — est entraîné, comme ses collègues des BAC, à des opérations commandos musclées. Je n’ai pas été longuement passé à tabac par des flics de quartier ivres de bière, mais frappé par un professionnel qui ne m’a porté que peu de coups (un au crâne, trois maximum au foie). […] Lire la suite