TROMPERIE SUR LA MARCHANDISE. Contre-attaque (2001)

Cet article a été publié dans la revue Oiseau-tempête, été 2001, pp. 5-9. Il est donc normal qu’il ne prenne pas en compte les sévères luttes internes qui ont agité l’association Attac et ont vu la mise en causes des méthodes de certains de ses animateurs.

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Directeur du Monde diplomatique, président de l’Association pour la taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyens (Attac), Bernard Cassen donne dans un petit ouvrage publié par cette association une leçon de manipulation politique sous l’apparence d’une critique des tenants du libéralisme sauvage :

«Il est bien connu en politique que la meilleure stratégie de défense consiste souvent à détourner l’attention en parlant d’autre chose que du sujet, à attaquer des épouvantails que l’on se fabrique pour la circonstance: il y a en rhétorique, de faux ennemis, comme il y a des faux amis dans le lexique[1]. »

La leçon porte d’autant mieux que l’auteur en fournit, dans le même opuscule, l’illustration pratique immédiate, en proposant à la vindicte des militants d’Attac un superbe épouvantail : « les marchés ». Ce qui est supposé donner un peu de chair à cette silhouette, c’est que c’est l’ennemi lui-même, voulant trop bien faire, qui l’aurait révélé comme cible : «À force de nous dire que “ce sont les marchés qui gouvernent” […] l’adversaire —le capital financier, les “marchés” — est enfin clairement identifié[2]. »

Pauvres de nous qui ignorions jusqu’ici quel pouvait être notre « adversaire » ; le voilà identifié, et clairement encore : c’est le capital financier.

Lorsque, par extraordinaire, l’un des auteurs invités de Bernard Cassen s’aventure à affirmer qu’« à travers la finance, c’est le capitalisme qui est visé, parce que la spéculation n’est rien d’autre qu’une forme exacerbée de la mise en valeur du capital », il se croit obligé d’atténuer ce que cette révélation pourrait avoir de traumatisant, en la faisant précéder d’un constat désolé :

« Puisque la totale liberté du capital conduit à l’anarchie financière et à la régression sociale, il faut en tirer les conséquences[3]. »

Et en effet, puisque le capitalisme se révèle — en novembre 2000 ! — conduire à « l’anarchie financière [sic] et à la régression sociale [sic] », il va bien falloir en tirer les conséquences… Peut-être faut-il reconnaître dans l’étonnement douloureux du trotskiste Michel Husson (Attac, LCR, AC!, etc.), auteur de ces lignes, non la démagogie simplette du militant pédago, mais la marque de la méthode scientifique matérialiste ? Après tout, si le capitalisme n’avait pas conduit à la régression sociale, il n’y aurait eu aucune conséquence à en tirer… Ça valait le coup d’attendre !

La conquête des esprits

« Tromperie sur les mots, tromperie sur la marchandise : les ultralibéraux ont compris que la conquête des esprits passait par le balisage du terrain lexical», écrit encore Cassen. On voit que les postaliniens[4] poursuivent eux-mêmes un « balisage » entrepris de longue date en pratiquant, grâce à « l’arme terminologique », une double tromperie : sur leur propre marchandise d’une part, et sur la nature du capitalisme, royaume de la marchandise, d’autre part. Le Monde diplomatique se flatte ainsi d’avoir inventé le terme « pensée unique », qui vient remplacer l’idéologie dominante. Cette dernière expression évoque trop brutalement la domination d’une classe, constitutive d’un système, quand on veut bien, au Diplo, dénoncer une « dictature » des marchés interne au capitalisme, sorte de tumeur qu’il suffira d’exciser sans risque vital pour l’organisme. Au passage, pour sacrifier le terme d’idéologie (ensemble d’idées figées), on donne acte aux marchés (?), aux ultralibéraux (?) qu’ils développent une pensée, fut-elle unique.

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Attentifs aux signes de renouveau du mouvement social (décembre 1995), comme au succès, aussi considérable qu’inattendu, d’une critique désamorcée de l’économie (L’Horreur économique, novembre 1996; 500 000 ex. vendus), les animateurs du Monde diplomatique proposent, par la voix d’Ignacio Ramonet, de « Désarmer les marchés » (décembre 1997), en créant « en liaison avec les syndicats et les associations à finalité culturelle, sociale ou écologique, […] un formidable groupe de pression civique ». Lire la suite

ENTRE SEGOÏSTES ET SARKOPHAGES… chroniques de campagne électorale (2007)

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Chronique de campagne — 1.

J’entends ici et là dans les conversations, y compris chez des militants supposés avisés, l’étrange proposition selon laquelle Nicolas Sarkozy risque d’arriver au pouvoir. Cette terrible éventualité justifierait, si j’ai bien compris, un vote « utile » (je trouve que l’on n’a pas suffisamment développé le concepts de « vote décoratif », mais passons).

Où donc les personnes qui tiennent pareil langage ont-elles passé ces dernières années ? Aux Galapagos ? Admettons que la fréquentation prolongée des tortues géantes ralentisse (par mimétisme) les échanges neuronaux (sans parler de la poste) et affranchissons-les sans plus attendre : Nicolas Sarkozy EST au pouvoir !

Excusez-moi, c’est un peu brutal, je m’en rends compte, mais de toute façon vous l’auriez appris un jour ou l’autre.

Reconnaissons, à la décharge de nos émigrés récents, que l’intéressé lui-même, Nicolas Sarkozy donc, semble tout faire pour entretenir l’aveuglement schizophrénique de ses contemporains. Certes, il utilise sa charge de ministre de l’Intérieur pour voyager à l’œil et fliquer les conseillers de sa principale rivale, mais il se garde bien de mettre en avant une vérité qui n’a pas atteint les Galapagos : Sarkozy est le seul candidat qui a déjà appliqué son programme ! Lire la suite