TOUT BOULEVERSER! (1997)

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Distribué lors de manifestations parisiennes, en septembre 1997, ce texte a par ailleurs été publié dans Cette Semaine (n° 70, octobre-novembre 1997.

 

 

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« En France, nous avons trop tendance à croire que, pour changer les institutions, il faut tout bouleverser. »

 Patrick Weil, politologue-rapporteur

 

 

« On a trop joué avec les symboles en matière d’immigration », déclarait — dans un bel élan de cynisme vulgaire — le ministre Jospin. Ayant rallié l’électorat de gauche par la promesse, fortement symbolique, d’abroger les lois Pasqua-Debré, il réserve désormais les signes de connivence à la droite. Ainsi, le maintien du certificat d’hébergement paraît un crachat superflu au visage des centaines de milliers de personnes qui avaient exigé sa suppression. Il ne s’agit pourtant pas d’une maladresse, mais d’une tactique. Même l’indignation de la quasi totalité des militants associatifs qui travaillent dans le secteur de l’immigration devient un gage offert à la droite.

Or cette droite est amenée naturellement, par le souci de son avenir et le calcul de ses voix, à courtiser l’électorat du Front national (ce que les socialistes n’ignorent pas). Pascal Clément, second d’Alain Madelin, s’interroge : « Que dirait l’opinion s’il y avait un accord entre la majorité et l’opposition sur ce sujet ? Cela renforcerait le Front national. » (Le Monde, 5 septembre [1997]).

De sorte que nous assistons au spectacle édifiant d’un gouvernement social-démocrate légiférant sur l’immigration et la nationalité sous la pression directe de politiciens de droite, eux-mêmes contraints par les positions d’un parti dont les dirigeants font étalage et commerce d’antisémitisme, de racisme et de xénophobie.

La « vision réaliste » que Jospin s’emploie à « mettre en œuvre très tranquillement », comme il l’annonçait le 26 août, consiste donc réellement à ménager l’électorat de droite, en laissant entendre qu’il s’agit de ne pas énerver inutilement l’électorat raciste du FN. Il est vrai que dans le même temps les tribunaux condamnent à des peines d’amende Mme Mégret, ou Le Pen pour avoir traité Fodé Sylla de « gros zébu fou » ! Aux fascistes, donc, une « répression » symbolique et grotesque (bonnet d’âne pour gros mots), aux étrangers la suspicion, le fichage, la rétention, l’expulsion, la double peine. Comme dit Jospin, « ce qui compte, ce sont les faits ».

Le ministre Chevènement, lui, s’inquiète, nous apprend encore Le Monde, du moyen de vérifier que les conjoints des scientifiques étrangers, que le gouvernement souhaite attirer, sont de « vrais » conjoint… (suggérons-lui un coït obligatoire des impétrants devant une commission ad hoc !). Tandis que des centaines de femmes algériennes courent le risque d’être égorgées, on voit quelles pensées élevées agitent le cerveau du premier flic de France. Misérable crétin ! Et ce sont des gens de cette sorte qui prétendent décider qui méritera le titre de « combattant de la liberté ».

Une fois de plus, le soi-disant « réalisme » s’affirme comme une capitulation devant ce qu’il y a de plus abject dans la réalité du monde.

Une fois de plus, le réformisme se révèle incapable de tout, y compris de réformer ce monde.

Les politiciens ne peuvent faire que de la politique. Ce qu’il faut faire, la seule chose qui vaille d’être faite le temps que nous avons à vivre, c’est l’histoire. Une autre histoire, qui a besoin de l’« autre » pour se faire. Une histoire où nous puissions rire de l’idée étrange qu’une montagne, un cours d’eau, un océan, sont des « frontières naturelles », et qu’un être humain peut devenir « illégal » dès lors qu’il les a franchies.

Généreuse utopie, objecteront les très réalistes socialistes… En effet. De celles qui ont animé tant de combats et de sacrifices, sans lesquelles un Jospin serait aujourd’hui fermier général ou intendant du royaume. Allons ! M. Weil dût-il en perdre le sommeil, tout reste à bouleverser !

Lettre ouverte à un drôle de « citoyen » (1997)

Un jour de novembre 1997, des inconnu(e)s distribuent dans une manifestation parisienne un texte étrange, lettre ouverte collective à Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41Jean-Pierre Chevènement, sinistre de l’Intérieur, sur papier à en-tête de l’Assemblée nationale et signé de grands personnages d’État, tous morts, sauf Papon (à la date de distribution du texte).

Cette réunion satirique, au-delà de la mort, de quelques grands talents du maintien de l’ordre républicain a pour objet la politique de l’immigration, dont on vérifie hélas que les thèmes et les peurs qui la sous-tendent ne varient guère au fil des années.

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ASSEMBLÉE NATIONALE

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Liberté – Égalité – Fraternité

Paris, le 22 novembre 1997

Cher Jean-Pierre Chevènement, c’est avec sympathie, croyez-le, que nous suivons vos efforts pour régler, depuis votre retour aux affaires, la pénible question de l’invasion étrangère de notre patrie. Aujourd’hui, forts de l’expérience acquise par le passé dans la conduite du gouvernement, et conscients des responsabilités qui sont les nôtres, c’est en amis que nous sommes résolus à vous adresser cet appel.

Les tergiversations et atermoiements qu’il semble que vous jugiez nécessaires pour enrober de « démocratie » (ah ! ah ! ah ! sacré Jean-Pierre !) une politique de fermeture des frontières aux pauvres ne font qu’affaiblir le crédit de l’État aux yeux des adversaires de la France, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Entre nous, point de façons, n’est-ce pas ? De quoi s’agit-il ? À l’évidence d’adresser un signal fort , comme vous dites maintenant, aux pays de la zone sud, dont la légitime sujétion par l’économie ne saurait être compensée par un « droit de déjection » d’un excédent de miséreux vers nos contrées. Et pareillement de délégitimer le vote de l’électorat factieux du Front national, l’État pratiquant justement la politique qu’il réclame.

Pardonnez-nous notre franchise, mon petit Jean-Pierre, mais pour une telle tâche, il faut en avoir ! Or l’on murmure qu’une fois régularisés quelques milliers de va-nu-pieds, ce sont près de 100 000 d’entre eux que vous laisseriez retourner à la clandestinité, organisant tout au plus, pour la galerie, quelques charters d’expulsés. Laisser pourrir une telle situation, voyons Jean-Pierre, vous valez mieux que ça !

Rendez donc Air France aux cadres, et foutez-nous cette racaille par groupes de 2 000 sur des cargos réformés (St-Nazaire en regorge) et vogue la galère ! Enfin « vogue », nous nous comprenons, hein ! Ca ne serait jamais que le Rainbow Warrior en plus grand. Charles est tout disposé à vous ouvrir son carnet d’adresses. Parions qu’au deuxième naufrage on verra les irréguliers réclamer l’ouverture des frontières, mais pour rentrer dans leur bled. La rigolade ! [Nota… Maurice est d’avis d’en balancer un peu à la Seine. Tu agaces Maurice ! c’est du bricolage ça ; Jean-Pierre travaille à grande échelle].

Bref, mon vieux, nous sommes de tout cœur avec vous, mais tâchez de nous régler ça vivement. D’ailleurs c’est l’occasion de laisser votre nom dans l’Histoire. Après ça, le radeau de la méduse, l’Exodus et le Titanic on en parlera aux gosses pour les endormir ! René, dont vous connaissez l’humour enfantin, propose d’ailleurs comme nom de code : opération « Petit Bateau ».

Veuillez agréer cher ami l’assurance de nos meilleurs sentiments administratifs.

François MITTERRAND, ancien ministre de l’Intérieur

René BOUSQUET, ancien secrétaire général à la Police

Charles HERNU, ancien ministre des Armées

Maurice PAPON, ancien préfet de Police

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LIMITER, SÉLECTIONNER, PRÉCARISER L’IMMIGRATION (2006)

La Terrorisation démocratiqueOn traitera ici du projet de modification du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Céséda). Plusieurs versions de ce projet ont circulé ; il se peut que telle disposition particulière soit ajoutée ou retranchée du projet qui devait être soumis aux parlementaires le 2 mai 2006.

Ce projet revient sur la loi du 26 novembre 2003 (Sarkozy), pour la durcir et sur la loi du 11 mai 1998 (Chevènement), pour en effacer les rares effets positifs.

L’avant-projet commence par traiter des conditions dans lesquels seront évalués les « objectifs pluriannuels de la politique d’immigration ». Seront évalués « à titre prévisionnel le nombre, la nature et les différentes catégories de visas de long séjour et de titres de séjour qui seront délivrés […] en tenant compte de la situation démographique de la France, de ses perspectives de croissance, des besoins de son marché d’emploi et de ses capacités d’accueil au regard des besoins de son marché d’emploi et de ses capacités d’accueil au regard des conditions du bon fonctionnement des services publics et des dispositifs sociaux susceptibles d’être sollicités dans le cadre de l’accueil et de l’intégration des migrants ».

On peut penser que cet « exposé des motifs », dans le texte même du projet de loi, annonce une gestion par quotas de l’immigration en France. Lire la suite