“Une idéologie pour survivre” ~ par Ueno Chizuko (aux Presses du Réel)

Première traduction en français, aux Presses du réel, d’une œuvre de la sociologue et féministe japonaise Ueno Chizuko, qui interroge le rapport des femmes aux tragédies historiques, à la violence, à la guerre et terrorisme, refusant toute forme de violence, étatique comme domestique, en même temps que de domination.
 
En interrogeant les rôles de genre dans le regain de violence consécutif aux attentats du 11 septembre 2001, Ueno Chizuko s’efforce de répondre à la question : le féminisme doit-il revendiquer l’égalité des sexes jusque dans la participation à la guerre ou à la lutte armée ? Reprenant le débat qui déchira les féministes américaines, elle propose ici un réexamen du rôle des femmes à travers l’historique des luttes d’émancipation nationale (Algérie, Vietnam, Chine), des mouvements terroristes japonais (Armée rouge unifiée, Armée rouge japonaise), ainsi que du soutien à l’arrière de féministes japonaises à la guerre expansionniste des années 1930-1940. Quelle place les femmes ont-elles occupé dans ces processus ? Quel bénéfice en auraient-elles tiré ? Aucune promesse d’émancipation n’a été tenue. Parce qu’être prêt(e) à sacrifier sa vie pour une cause entraîne le plus souvent un culte mortifère de la force. Or, le féminisme est une idéologie permettant aux êtres de survivre aux tragédies de ce monde. Tant que la violence entre États ne sera pas criminalisée et que les violences domestiques seront réduites à une affaire privée, ces drames ne pourront cesser. Le rôle du féminisme est de rompre ce cercle infernal : refusant aussi bien la violence que la domination, il est porteur d’Une idéologie pour survivre.

“Dérision” ~ autofictions par Hirabayashi Taiko

Textes traduits du japonais et présentés par Pascale Doderisse, publiés aux éditions iXe.

“Keiko avait vécu dans les grandes largeurs tout ce qu’il était donné à une femme de vivre, en traversant bravement des plaines et des montagnes où d’autres ne s’aventuraient pas.”

Publiés à vingt ans d’intervalle, entre 1927 et 1946, les trois récits rassemblés dans ces pages donnent un avant-goût de l’œuvre de Hirabayashi Taiko, qui puise dans sa vie mouvementée la matière de ses écrits.

Une matière très charnelle, façonnée par les épreuves qui ont marqué son parcours, et que l’écrivaine explore, dissèque, presque, avec mordant et lucidité. Les monologues intérieurs de ses narratrices disent le quotidien de misère des jeunes militants anarchistes et leur misogynie, l’âpreté d’une liberté sexuelle assumée, et l’accouchement, la maladie, le rapport à la maternité, à l’amour.

Publié en 1927, la même année que “Dérision”, le récit “À l’hospice” a d’emblée inscrit Hirabayashi dans le courant de la littérature prolétarienne. Vingt ans plus tard, quand elle écrit “Kishimojin”, elle a pris ses distances avec la mouvance anarchiste mais ses convictions féministes restent intactes. Tout comme son audace et son intransigeance qui, note Pascale Doderisse dans la présentation de cet ouvrage, se traduisent à l’écrit par “un mélange de bravade et de désespoir, d’idéalisme et de noirceur, relevé ici et là par quelques touches d’humour pince-sans-rire”.

Hirabayashi Taiko (1905-1972) est l’autrice d’une œuvre riche de 12 volumes (en japonais). Elle affirme très tôt son indépendance en quittant sa province natale pour Tokyo, où elle rallie les cercles anarchistes, gagne fort mal sa vie et décide de devenir écrivaine. Ses premiers textes, publiés en revue, l’inscrivent d’emblée dans le courant de la littérature prolétarienne, tendance féministe. D’une plume féroce trempée dans le noir de l’humour, elle y dénonce la double oppression, capitaliste et patriarcale, qui pèse sur les militantes. Encore trop peu traduite en français, son œuvre, largement inspirée par sa vie compte des romans, dont plusieurs polars, des récits, des essais, des contes pour enfants…