Et nous nous resterons sur la terre, qui est (quelquefois) si jolie…

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Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie

Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son Océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuilleries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-même d’être de telles merveilles
Et qui n’osent se l’avouer
Comme une jolie fille nue qui n’ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leur tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.

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Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Merci à Jacques Prévert (Paroles) & à Alain Souchon.

ÉROS ET CLASSES SOCIALES : ÉCULONS LES PONCIFS! Échanges avec Agnès Giard (2009)

Je reproduis ci-dessous les éléments d’une correspondance avec Agnès Giard, journaliste animatrice du blog « Les 400 culs » sur le site du journal Libération, les questions qu’elle m’a posées, les réponses envoyées par moi, et la citation qu’elle en a faite sur son blog.

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Premier courriel d’A. Giard

Le 21 décembre 2008 14:43, Agnès Giard a écrit :

Cher Claude,

Ça y est ! Profitant d’un moment de répit, j’ai commencé à lire Je chante le corps critique.

Le chapitre sur la mécanique des femmes m’a complètement transportée et je lui consacrerai un article à part entière, en vous citant d’abondance car il est impossible de vous rendre hommage avec autant de talent.

En revanche, le chapitre sur le queer m’a un peu troublée. Je n’ai pas compris votre position.

Accepteriez-vous de répondre à quelques questions, car je projette de faire un autre article sur votre livre en traitant ce point particulier…

Voici mes questions, si vous avez le temps d’y répondre :

1/ Vous associez le mouvement queer au carnaval. Vous rappelez que le carnaval sert — traditionnellement — de fête défoulatoire, cathartique, qui ne renverse l’ordre social (marqué par les inégalités) que le temps d’une journée. Le carnaval n’est subversif qu’en apparence. Le carnaval ne fait qu’entériner les inégalités… Le mouvement queer, ce serait la même chose : il ne ferait que renforcer les différences homme-femme et la discrimination qui frappe les travs, les trans, les homos et les femmes ?

2/ Est-ce que pour vous, les queer — ces hommes et ces femmes qui bidouillent leur corps ou se travestissent (“drag kings, gouines-garous, femmes à barbe, trans-pédés sans bites, handi-cyborgs”) — sont juste des freaks, des “monstres” de cirque ? Vous semblez les mettre dans le même panier.

3/ Vous faites allusion à la démocratisation (relative) des comportements sexuels hors-norme (SM, échangisme, travestissement, bisexualité, transsexualité, etc.) : « la démocratisation et la banalisation de ce carnaval potentialisent-elles ses effets ? ». Je n’ai pas très bien compris cette phrase.

4/ Vous semblez opter pour l’autre théorie : « Cette débauche d’énergie carnavalesque conserve sa fonction d’exutoire et par là même d’entretien de l’ordre social dont elle met en scène la subversion ou l’inversion ». Pensez-vous que nous ne sommes pas un peu plus libres, libérés, qu’à l’époque où les homos et les femmes en pantalon se faisaient mettre en prison ?

5/ Cette liberté sexuelle plus grande ne semble pas vous plaire… Pourquoi?

J’espère que vous pardonnerez la naïveté de mes questions.

Il y a bien sûr beaucoup de travers dans notre société actuelle et je suis la dernière à penser que nous vivons une ère de liberté totale, mais il me semblait du moins qu’il y avait des choses intéressantes dans la notion de « jeu » proposé par le mouvement queer.

Aussi votre avis m’importe-t-il beaucoup pour y voir plus clair.

 

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Deuxième courriel d’A. Giard

Le 13 janvier 2009 14:22, Agnès Giard a écrit :

Cher Claude

J’ai lu attentivement votre texte [reproduit ci-dessous]. Il est passionnant et votre critique de Beatriz Preciado me semble très juste[1]… Mais j’ai quelques réticences par rapport au point suivant :

Vous prétendez que les « minorités sexuelles » se proclament « révolutionnaires ». Il me semble qu’elles réclament juste le droit de baiser tranquillement dans leur coin sans être dérangées et sans déranger les autres… Il n’y a aucune volonté de changer la société, là-dedans, n’est-ce pas ? Juste le désir de ne pas être mis en prison, voilà tout.

Voici donc trois questions complémentaires, pour mieux saisir votre pensée.

1/ Vous partez du principe que les personnes qui ont des sexualités dites marginales (homosexualité, fétichisme, SM, notamment) se disent « subversifs ». Et vous soulignez à juste titre que ça n’a rien de subversif…

Le problème c’est que — à part les crétins qui confondent sexualité et engagement politique —, personne ne revendique sa sexualité comme un acte subversif… Il me semble que vous mettez du « subversif » là où il n’y en a pas. En clair : vous reprochez aux minorités sexuelles de tenir des propos qui ne sont pas forcément les leurs (mais les vôtres, finalement).

N’est-ce pas un peu abusif ?

2/ Vous semblez déplorer le fait que des compagnies comme IBM prennent en charge les frais médicaux des transsexuels. Effectivement, on peut difficilement dire qu’on est subversif quand on se fait payer ses hormones et sa mastectomie par la société… Mais les transsexuels ne sont pas forcément subversifs, n’est-ce pas ?

Leur vision de la femme (vagin) et de l »homme (pénis) semble au contraire plutôt conformiste, n’est-ce pas ?

3/ La prise en charge par l’entreprise des frais médicaux : cela ne vaut-il pas mieux que d’être obligé de se prostituer (au Bois de Boulogne ou ailleurs) ?

Est-ce qu’il ne vaut mieux pas banaliser la transsexualité, la ramener à ce qu’elle est (une chirurgie esthétique touchant les organes sexuels primaires et secondaires) et en montrer l’inanité, plutôt que de continuer à en faire une maladie mentale ?

 

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Mes réponses à Agnès Giard

Dans Je chante le corps critique, je m’intéresse, comme l’indique le sous-titre, aux « usages politiques du corps ». Ce qui signifie aussi à l’effet politique de certains usages du corps. J’essaie d’éviter, autant que possible, une approche moraliste pour procéder à une évaluation du potentiel subversif de telle ou telle pratique. Cependant, comme il n’existe pas d’instrument de mesure scientifique, je peux donner l’impression de formuler un jugement.

Comme vous l’avez bien compris, ce qui me gêne dans le carnaval, ça n’est pas sa gaîté, sa fantaisie ou son obscénité, c’est sa fonction de catharsis, c’est-à-dire de renforcement de l’ordre social par un défoulement circonscrit dans le temps. Or c’est au carnaval que me font irrésistiblement penser les innombrables groupes, sous-groupes et inframinorités érotiques, adoptant (au moins dans certaines occasions) des costumes et travestissements d’une provocante visibilité. Voyez l’énumération faite par Preciado des « multitudes queer » appelées à détruire « l’empire sexuel » : drag kings, gouines garous, femmes à barbe, trans-pédés sans bite, handi-cyborgs… Il en va de même à mes yeux des pratiques érotiques dites minoritaires (de groupe, SM, etc.).

Que ce carnaval ait lieu tous les week-end, voire tous les soirs de la semaine, et non plus une fois par an ouvre-t-il mécaniquement de nouvelles potentialités subversives ? Au risque de passer pour un rabat-joie, je ne vois pas de raison de le croire. D’autant que ces phénomènes ne concernent, pour des raisons évidentes, que la bourgeoisie et une frange de la classe moyenne. Précisons : les ouvrières qui travaillent de nuit ne peuvent pas sortir le soir, que ce soit en talons ou en godillot, en jupe courte ou avec une moustache ; elles s’en plaignent d’ailleurs à juste raison. On constate certainement un élargissement de la population concernée par ce qui était le fait, au dix-huitième siècle par exemple, d’une infime minorité d’aristocrates fortunés. Appelons cela « démocratisation », à condition de préciser qu’il s’agit d’un constat quantitatif et non d’une appréciation qualitative, positive. Il faut éviter de prendre telle soirée de club échangiste ou d’un bar lesbien pour une photographie de la société dans son entier. Quels que soient par ailleurs les remarques, critiques ou enthousiastes, que l’on puisse faire sur les pratiques qui s’y déroulent. Lire la suite

GARE AU TGV ! [4] Annexe et Bibliographie

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Je donne ici les annexes de mon livre Gare au TGV !

 

 

 

Europe–Asie

 

Le premier train à grande vitesse a été inauguré voilà près de trente ans, en octobre 1964, sur la ligne Tokyo-Osaka. Les deux métropoles furent reliées par le Shinkansen à la vitesse de 210 km/h, en 3 heures 10 minutes, contre 6 heures 30 minutes auparavant.

« Dix gares intermédiaires se trouvaient à cette époque sur la ligne de 515 km (aujourd’hui, il y en a quatorze [soit une tous les 36,5 km]). Les services omnibus faisaient le parcours entre Tokyo et Osaka en à peine 4 heures. Il y avait au début un train rapide et un train omnibus chaque heure et dans les deux sens (…), en 1970, trois services rapides et trois services omnibus chaque heure dans les deux sens. (…) Sur la ligne Tokaîdo, il y a actuellement [1990] sept départs de service rapide et quatre départs d’omnibus de la gare de Tokyo pendant les heures d’affluence. (…) Partant toutes les 5 minutes de la gare de Tokyo [le Shinkansen] est plutôt considéré comme un “métro à grande vitesse[1]” ».

Fournir un exemple n’est pas donner en exemple. Les habitants de l’immense banlieue de Tokyo se sont opposés à la construction des lignes nouvelles qui venaient bouleverser la mosaïque de maisons basses aux tuiles vernissées, vertes ou bleues, entre lesquelles apparaissent de minuscules rizières, de la taille d’un potager. Les riverains se plaignent du bruit, et si les tribunaux leur accordent des dommages et intérêts, ils refusent d’imposer une limitation de vitesse.

La très forte densité de population explique pour partie les normes retenues pour le réseau Shinkansen : forte capacité (1 300 places dans un train Tokaïdo-Sanyo) et complémentarité entre express et omnibus. Reste que dans ce pays que l’Occident regarde volontiers comme incarnant le comble de la déshumanisation moderne, les transports collectifs par fer concurrencent réellement l’automobile, tandis que des trains rapides s’arrêtent dans les gares.

Peut-être aiguillonné par la rivalité commerciale avec le TGV, le Japan Railways group a annoncé en 1992 la mise en service d’un train dont la vitesse de croisière est portée à 350 km/h : 50 km/h de plus que le TGV, 80 km/h de plus que la génération précédente de Shinkansen.

L’Intercity Express (ICE), est plus proche du Shinkansen que du TGV. En Allemagne, où le réseau à grande vitesse a été inauguré en 1991, l’ICE atteint 280 km/h en vitesse de pointe sur les voies nouvellement construites (seulement 40 % du total) et roule à 200 km/h sur les voies anciennes aménagées. Il vise à concurrencer l’automobile et l’avion sur de courts trajets. Dans un pays de véritable décentralisation, il s’arrête et redémarre souvent ; on a donc privilégié la puissance par rapport aux records de vitesse. Autre caractéristique, et — du point de vue de la concurrence avec le TGV — autre handicap, son coût, renchéri par les nombreux tunnels imposés par les associations de défense de l’environnement.

 

Bibliographie express

En dehors des documents édités par les associations à l’usage de leurs adhérents ou de la presse, il n’existe à ma connaissance qu’un texte hostile au TGV qui ait connu une diffusion nationale, quoique réduite. Il s’agit de la brochure déjà citée : Relevé provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse (1991, 18 p., c/o Encyclopédie des Nuisances, B.P. 188, 75665 Paris cedex 14).

Parmi les ouvrages destinés au grand public suscités par le TGV, seuls ceux de Jean-François Bazin (Les Défis du TGV, 1981 ; Le TGV Atlantique, 1989) échappent au genre de la propagande simplette. Ils expriment un point de vue assez proche de celui de la FNAUT : il faut utiliser le TGV, « ce très bel outil », pour l’aménagement du territoire.

Pour les autres livres, leurs titres suffisent à donner une idée de leur contenu : Prodigieux TGV ! (M.-R. Gonnard, 1981) ; La grande aventure du TGV (C. Lamming, 1987).

Tant qu’à se pencher sur des enfantillages, il est curieux de constater que les auteurs de deux livres pour enfants ont jugé nécessaire, pour présenter le TGV sous un jour sympathique, de recourir à une association paradoxale entre l’idée de vitesse et celle de flânerie. Le premier en date, Un Très Gentil Vagabond (J.-C. Castelli, 1982) s’inspire vaguement du poème de Prévert « En sortant de l’école ». Ici, le TGV décide de ramener chez eux les animaux d’un cirque. Le train de Prévert refusait finalement d’avancer, de peur d’écraser des fleurs ; le TGV reprend son service « sur sa belle ligne bien à lui », mais avec trois mois de retard. « Même le train le plus rapide du monde peut faire l’école buissonnière » assure la jaquette.

Le second ouvrage (1990) est un livre-objet cartonné, approximativement découpé aux formes d’une motrice. Parmi tous les animaux domestiques qui occupent le train, le conducteur n’a pas été choisi au hasard ; c’est lui qui amène l’association vitesse-lenteur et fournit du même coup le titre : Le TGV de monsieur Tortue !

Signalons enfin un album de bandes dessinées de Gerrit de Jager dont les personnages, Aristote et ses potes (vol. 4, Ed. Dupuis, 1991), s’en prennent aux Très Grands Vandales qui prétendent faire passer la ligne TGV sur la terrasse du restaurant qu’ils viennent d’ouvrir.

À l’heure de remettre cet ouvrage à l’éditeur, j’apprends la publication sous la signature de M. Jacques Fournier, président de la SNCF, d’un livre intitulé Le Train, l’Europe et le service public (Ed. Odile Jacob, déc. 1992).

Un usager du train, contribuable de surcroît, ne peut que se sentir concerné par un tel événement, attendu qu’il l’a financé de ses deniers via le service documentaire de la SNCF, comme il finance à longueur d’année les coûteuses campagnes de propagande du TGV.

Comme certain toutou des dessins animés de notre enfance, M. Fournier semble dire : « Je suis un bon gros président de la SNCF démocrate ! » En eussions-nous douté jusqu’alors, les vibrants plaidoyers pour la concertation qu’il entonne à chaque page ne peuvent que convaincre le plus méfiant. C’est ainsi que l’on apprendra avec intérêt que la dite concertation, appliquée au TGV Méditerranée, a « patiné ». Et pourquoi cela ? Parce que les défenseurs du projet, c’est-à-dire les partisans de la SNCF, « se sont démobilisés (p. 93) ». Où la concertation démocratique se trouve présentée avec une franchise désarmante pour ce qu’elle est : un mode de gestion des conflits que l’on espère aussi rapide et avantageux que possible. Au cas où quelque naïf en tirerait des conclusions exagérées, M. Fournier précise bien qu’« il n’y a pas nécessairement crime de lèse-concertation quand un avis n’est pas suivi (p. 24) ». Cela s’entend !

Prodigue d’exemples qui se veulent concrets, M. Fournier va jusqu’à parler de la Bretagne (pour me faire mentir peut-être). Aventuré dans ces terres inconnues, il tente une audacieuse démonstration que je résume à l’intention de mon lecteur : il a fallu des « discussions serrées » pour concilier le point de vue des élus de Bretagne Nord « qui voulaient leurs arrêts TGV [et celui] des Quimperlais, qui, beaucoup plus nombreux à se rendre vers Paris (sic), ne tenait pas à voir leur TGV (sic) se transformer en omnibus. Des solutions ont été trouvées, ajoute M. Fournier. Elles sont périodiquement remises en cause. C’est la vie (p. 120). » Saluons au passage cette sérénité toute orientale et revenons à Quimperlé, où — à l’heure où M. Fournier rédigeait son livre — les habitants barraient les voies ferrées chaque semaine pour obtenir que les TGV (qui roulent à la vitesse d’un Corail) s’arrêtent et que la gare continue d’offrir les mêmes services au public !

Après la concertation, voyons la définition du TGV lui-même : « L’exploitation du TGV n’est pas du type métro, avec des rames qui observent chaque point d’arrêt, mais du type banlieue parisienne, avec des trains directs ou semi-directs et d’autres qui desservent les arrêts intermédiaires. Telle localité n’aura qu’une ou deux dessertes TGV par jour. Telle autre pourra en avoir dix et bénéficier ainsi de trains directs, plus rapides encore que les autres (p. 119). »

Tout le problème est justement que l’exploitation du « TGV » (on nous parle bien du système TGV et non des « trains à grande vitesse ») implique que des centaines de gares sont désormais privées de tout arrêt de train grande ligne ou simplement fermées, situation que M. Fournier omet prudemment dans son énumération triomphale, et qui réellement transposée à l’échelle de la banlieue parisienne déclencherait immédiatement de sanglantes émeutes.

Une devinette pour en terminer : comment le président de la Société nationale des chemins de fers français qualifie-t-il le système allemand « avec des trains qui desservent tous les arrêts, ce qui diminue beaucoup la vitesse moyenne » ?

Réponse : « L’exploitation allemande est plus fruste » !

Fruste ! C’est-à-dire, si j’en crois le dictionnaire : altéré par le temps, grossier, inculte, lourdaud, primitif.

Il est ainsi des épithètes qu’une fois lancés on associe plus volontiers à celui qui vient d’en user qu’à l’adversaire qu’ils devaient atteindre !

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[1] « Les trains à grande vitesse au Japon », Tatsuhiko Suga, ancien cadre du Japan railways group, in Réalités industrielles, octobre 1990.

 

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Affiche anti-TAV en Italie.

 

LA SALE GUEULE DU TRAVAIL (1998)

Texte diffusé sous forme de tract et d’affichettes pendant le mouvement des Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41chômeurs et précaires de l’hiver 1997-1998.

 

 

 

Quand le travailleur s’endort il est bercé par l’insomnie

et quand son réveil le réveille

il trouve chaque jour devant son lit

la sale gueule du travail

qui ricane qui se fout de lui

Prévert « Le paysage changeur », Paroles

 

La dignité humaine n’est pas dans le travail salarié, parce que la dignité ne peut s’accommoder ni de l’exploitation ni de l’exécution de tâches ineptes, et pas davantage de la soumission à une hiérarchie.

La dignité des humains est dans leur capacité et leur obstination à rêver leur vie, à se raconter leurs rêves, à vouloir construire ensemble un monde sans argent où seul compte l’humain.

Il est absurde, et faux historiquement, de dire comme certains intellectuels que « le travail est le premier des droits de l’homme ». Le travail ne figure nulle part dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, et les émeutiers révolutionnaires n’en réclamaient pas. Ils posaient la question des « subsistances » et exigeaient « Le Pain et la Liberté ». Aujourd’hui comme hier, tout être humain, dès lors qu’il n’exploite pas ses semblables, a droit à la subsistance (logement, nourriture, transport, culture, etc.). C’est ça le minimum social !

Il ne s’agit pas de « partager le travail », comme on se met à plusieurs pour porter un fardeau, ni même de travailler « tous, moins, autrement ». En vertu de quelle morale masochiste faudrait-il réclamer et partager la misère et l’ennui salarié, au service des patrons ou de l’Etat ?

La satisfaction du travail bien fait, la fierté de l’artisan, conscient de l’utilité sociale de son travail, ne sont plus de mise sous le capitalisme industriel où la majorité des gens sont employés à des tâches stupides et ne produisent que des nuisances.

Si le capitalisme se contente désormais pour prospérer d’un nombre plus réduit de travailleurs (dans les pays occidentaux), de notre côté nous n’avons que faire de la plus grande partie de ce qu’il nous impose et nous vend. Aussi est-il absurde de réclamer « la création d’emplois » ; les richesses existent pour assurer la subsistance à toutes et à tous. Nous n’avons qu’à les partager. Quant au reste, une révolution sociale fermerait davantage d’usines et supprimerait plus d’emplois nuisibles en douze heures que le capitalisme en douze ans. Pas question de continuer à fabriquer des colorants alimentaires, des porte-avions ou des contrats d’assurance…

 

Pas de « plein emploi », une vie bien remplie !

Martine Aubry, qui a privé les moins de 25 ans de l’allocation d’insertion (1 500 F), refuse de leur donner un revenu sous prétexte que ce serait un « aveu d’échec pour la société » (Le Monde, 23-1-1998). Georges Jollès, vice-président du CNPF renchérit : « Si l’écart entre SMIC et minima est trop faible, l’incitation à la recherche d’emploi s’affaiblit. » (Le Monde, 20-1-1998).

Patrons et socialistes, pour ces gens l’échec ça n’est pas que des gens soient privés de tout, ce qui compte c’est de les plier à l’idée et à la morale du travail, même s’il n’y en a plus…

La « société du travail » de Jospin a deux slogans : Travailleurs, craignez le chômage et fermez vos gueules ! Chômeurs, humiliez-vous pour mendier un emploi que vous ne n’aurez pas !

Cette « horreur économique » n’est pas une fatalité imposée à l’humanité pécheresse par un « dieu », et pas non plus une loi incontournable des sociétés soi-disant développées. L’économie est la vision du monde de la bourgeoisie, le mode d’organisation particulier au système capitaliste que nous voulons justement détruire.

Impossible de faire l’économie d’une révolution pour détruire un monde où l’horreur est monnaie courante.

Des chômeurs/meuses actifs/ves

 

 

Ce texte a été republié dansrubon5

En sortant de l’école… (2005)

(sur un titre de Prévert)Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41

 

…En sortant de l’école, les lycéennes et lycéens ont commencé à apprendre pas mal de choses. Par exemple :

– organiser une action

– surmonter la peur (très légitime) de la violence des flics

– choisir des moyens d’action non-violents… ou moins, selon les circonstances

– trouver des soutiens (et des sous)

– s’arranger avec la famille (mais ça, c’est tout le temps)

– pratiquer la solidarité dans les moments rock’n roll

– se rencontrer (se plaire, s’émouvoir…)

– discuter nombreux et nombreuses (et ça n’est facile pour personne)

– connaître la force d’être ensemble

– jouir du plaisir d’occuper toute la rue, et la ville

– déjouer les réactions violentes de la caillera (“Que fait la police ?” ont demandé des faux-culs. Elle attendait son tour pour cogner, tiens !)

– quitter le trajet de manif encadrée par les baby-sitters à matraque (il reste du boulot!)

– utiliser le point faible de l’adversaire : la porte pas gardée, la crainte de la bavure…

identifier les ennemi(e)s, par exemple ordures syndicales qui « condamnent les violences de lycéens incontrôlés » en sortant de chez le ministre.

– réfléchir

– comprendre des rapports de force

…et j’en oublie sans doute !

Rien que pour ça et quoi qu’il arrive, le temps de la lutte n’est jamais du temps perdu !

Les lycéennes et lycéens en colère ont bien compris que leur mouvement devait — sous peine de s’éteindre — s’étendre à d’autres secteurs de la société (intermittents, chômeurs, etc.). Ce qui est vrai tactiquement, pour ce mouvement précis est vrai tout le temps socialement et politiquement.

Il n’existe pas un « problème de l’enseignement ». Il y a un problème global du monde tel qu’il est : ce système capitaliste qui repose sur l’exploitation du travail et le gaspillage des ressources naturelles. L’école (comme la police) est une pièce du puzzle. C’est tout le jeu qu’il faut redessiner et tout le monde qu’il faut changer… Non pas seulement pour ne pas devenir flic (comme on l’entend crier), mais pour qu’il n’y ait plus ni flics ni “profs” ni “élèves”, mais des personnes de tous les âges qui construisent ensemble un monde où l’on apprend à vivre en vivant — et pas en se retenant pour “plus tard” —, où l’on apprend les uns des autres selon les passions et les curiosités de chacun(e) — et non selon des “programmes” sanctionnés par des “diplômes” et des “carrières”.

Il n’y a rien à perdre mais un monde à inventer et à construire !

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Paris, mai 2005

MERDE À L’OR ! comme disait Prévert, et à l’argent ajouterai-je (2013)

Gueule rouge

 

Crises, faillites, rigueur, scandales… je ne sais pas vous, mais moi je craque.

J’en ai par-dessus le seuil de pauvreté intellectuelle !

D’abord, y’a eu les braves gens d’Attac (trèèèès braves !), à compter sur leurs doigts ce que ça rapporterait si les trop-riches refilaient 0,5 ou même 0,1 pour cent de leur argent pour les œuvres sociales. On parle pas du « vrai » argent, là, celui qui se gagnait à l’ancienne en faisant suer le burnous sur les chaînes de montage : un Portugais, un Algérien, un Nègre. Va t’en parler d’la grève mon z’ami ! Non, l’argent « pour de faux », qu’on voit pas, qui passe par la fibre optique ou par la télé, on sait pas trop… Trop « facile », comme disait l’autre[1], pour avoir été honnêtement extorqué.

Ils ont calculé, donc, qu’avec rien que 0,1 pour cent — sans parler de l’aspect moral de la chose, hein !— avec rien que 0,1 pour cent, on pourrait servir entrée et plat et dessert dans les restaus du cœur… Et là, on a raison de dire : « C’est mieux que rien ! » Par exemple : ni plat et ni dessert et la sortie.

Quand j’étais gamin, on mettait 1 franc dans un tronc (genre tronc d’église, vous voyez ?), et on plantait un gros clou doré dans un tronc (d’arbre). Quand le tronc (d’arbre) était plein de gros clous, il se passait un truc formidable, que j’ai oublié. Du genre, un petit Chinois ou un petit Noir gagnait une famille, ou une place à l’école… C’était largement aussi niais, d’accord. N’empêche, c’était très joli quand le tronc (d’arbre) brillait de tous ses clous. Bon, j’arrête avec ça, j’en vois qui sont au bord de l’ironie (et puis je vous l’ai peut-être déjà racontée…).

Ensuite y’a eu les chefs d’escadrilles, volontaires pour mesurer combien les parachutes dorés des patrons ça fait en carats. Y’en a qui disent que des parachutes argentés, ça suffirait largement ; d’autres qui vont jusqu’à « cuivrés ». Mon pote Milou y dit y’à qu’à leur en mettre des plaqués : ça coûte moins cher et pis ça s’ra trop lourd, y tomberont ! Milou, il est sympa, mais pas trop constructif. Quand quelqu’un lui fait la remarque, y dit toujours « Trois générations de maçons dans la famille, on a été bien assez constructifs comme ça ; moi j’suis destructif ! » Y dit aussi : « J’suis pas l’mauvais cheval, mais j’plains l’mec qu’essaye de me mettre une selle sur le dos ». Bon, je vais pas vous embêter avec mes potes non plus…

Je ne sais pas si vous avez connu Colette Magny, comme chanteuse ? Elle chantait un truc très beau, une citation de je ne sais plus qui. Ça fait comme ça : « Moi quand je vois l’printemps, je désire vraiment, que dans l’autre monde, il y ait un paradis… » Je trouvais que c’était bien de parler du paradis même si on y croit pas, je ne sais pas si je me fais bien comprendre… Laissez tomber ; et alors il y a une expression qui me débecte littéralement, c’est paradis fiscal. C’est aussi con que « catastrophe humanitaire », ou bien « guerre propre ».

Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, « paradis fiscal »… Un oiseau de paradis fiscal ? Le vert paradis fiscal des amours enfantines ? Les paradis fiscaux artificiels ? Je peux pas m’y faire.

Notez, y’avait aussi « bouclier fiscal »…

On peut plus ouvrir la radio (première erreur) ni le journal (et de deux !) sans tomber de sa chaise dans l’panneau, rapport à ce que des équipes de « journalistes d’investigation » (j’aime pas trop celle-là non plus, d’expression, toujours l’impression qu’on va m’enfiler une caméra dans l’fion ; bon, je m’étais juré de rien dire sur ma santé…). D’investigation, donc, à plein qu’y sont, et qui la touchent grave en informatique, qu’ont dépouillé des milliards de gigabites (gigaoctets ? va pour gigaoctets) et y sont parvenus à une conclusion qu’ils nous livrent par petites touches, pour pas nous traumatiser (un mec de Médiapart appelle ça « en garder sous la pédale » ? !) Mais moi j’y tiens plus… Vérifiez que les enfants sont couchés et que les personnes fragiles ont pris leurs gouttes. Tenez-vous bien (j’l’ai mis à l’envers, des fois qu’un indiscret lirait par-dessus vot’épaule) :

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Renversant, non ?

Et plus renversant encore, c’est les guignols recyclés de l’extrême-gauche qui se la jouent révélateurs de la crise de la République. Comme quoi les politiciens devraient respecter les lois qu’ils ont votées… Ouaah ! la marrade ! Arrête !

Non ! Le Plenel, vous l’avez vu, le Plenel. C’est quand même un ceum qu’est passé à la Ligue communiste ! J’ai pas toujours été d’accord avec les gens de la Ligue, c’est le moins que j’peux dire, mais y zont quand même une formation de base, voyez. Comme chez les Lambert (des histoires de famille, si vous connaissez pas, ça s’rait trop long !), un Jospin. Tous ces gars là savent, aussi sûr que deux et deux font trois sur une fiche de paye, que gouverner c’est mentir et que commercer, c’est encore mentir. Et que ça sert à gagner du pognon. Pas bien compliqué à piger, vous m’direz. Mais vous entendez comme ils le disent plus du tout !

Alors voilà, moi ce qui me fout la gerbe et me donne des envies de meurtre(s), c’est pas la longueur du yacht de Machin ou les comptes à G’nève ou à Singapour (Caïman pareil !) de Bidule, moi c’est l’argent qui me reste en travers de la poche, cette saloperie qui manque à des millions de gens pour survivre, dans un monde où on peut plus cueillir des fruits sur les arbres pour se nourrir ; c’est la caissière foutue à la porte pour un pot de yaourt dont la date de péremption tombait deux heures après la fermeture du magasin ; c’est le chomdu qui se transforme en bonze et se réchauffe le cœur avec de l’essence à briquet ; c’est que dans ce système on est malheureux de trop de travail et tout pareil de pas de travail. Ce qui est tout de même un signe d’échec absolu, une honte pitoyable en matière d’organisation des sociétés humaines.

Bien sûr, un ministre du budget qui planque ses sous, ça peut faire rire jaune. Mais c’est pas du tout le problème. Le problème, c’est de savoir si l’évolution de l’espèce humaine restera bornée par l’extraction de la plus-value. Est-ce qu’on en reste là ? Avec du travail exploité qui fait des consommateurs grugés et des citoyens roulés dans la farine… Avec des vies sans prix écrasées par une abstraction : la valeur, que l’argent véhicule plus vite que la lumière et que les marchandises incarnent avec entrain.

Les gens qui ne parlent pas de ça, mais de la taxe Tropbien, des parachutes en zinc, qui discutent radis ou paradis, sont ou bien des niais qui se rassurent sur leur niaiserie avec de petites utopies comptables, des rêves polis qu’ont pas plus de chance de se réaliser pour autant (la politesse ne vaut rien contre les lois d’exception et les flash balls), ou bien des menteurs (des p’tits, des gros, y’a toutes les tailles).

Quand on nous bassine avec le traître Besson, le menteur Cahuzac, le brave Hollande, le méchant Sarko, la rigide Merkel, le maniaque Straus-Kahn, on nous ballade. C’est le train fantôme à la foire. On s’fait des émotions l’dimanche pour reprendre el’lundi.

J’avais vu une affiche joliment troussée. Ça disait : « Tant qu’il y aura des couilles en or, il y aura des couteaux pour les couper »… Bof… Y’a qu’à les laisser jouer avec leurs bourses, les laisser dormir sur leurs biftons, et crever comme Picsou sur son tas d’or. On s’en tape. Mais on les tape, s’ils font mine de défendre leur enfer salarié et de nous parler de nos devoirs. Une chose est sûre : en face de ces gens-là, on n’a que des droits. Comme je dis toujours : « Pas de comptes à rendre, que des comptes à régler ! »

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[1] Qui ça « l’autre » ? me demande une internaute. Mitterrand. Oui, bon, gagnons du temps, ça s’ra plus à faire : politicien français de la IVe république, venu de l’extrême droite, cent fois ministre de ceci et de cela, a laissé décapiter pas mal d’indépendantistes algériens, a réussi à embobiner en 1971 les socialistes avec une « rupture avec le capitalisme » dont il avait autant envie que de se les faire couper, puis les staliniens, et du coup a fait président. Mort.