Combat « libertaire » d’arrière-garde contre le droit de choisir sa mort

Gueule rouge

Irène Pereira, philosophe et sociologue, au moins proche (si ce n’est membre) de l’organisation Alternative libertaire, consacre un article dans la revue L’An 02 au thème « Affronter la mort » (voir en bas de page pour le télécharger).

Le chapeau du texte en indique très simplement l’objectif : dissocier historiquement et philosophiquement le droit de choisir l’heure et le moyen de sa mort d’avec le mouvement et la philosophie libertaires :

On associe bien souvent le droit de mourir par soi-même à une revendication libertaire, expression de l’affirmation du respect de la liberté individuelle. Néanmoins, une telle lecture s’appuie sur une vision partiale de l’affirmation de l’individualité dans la pensée anarchiste.

Je ne m’appesantirai pas sur le pourquoi d’une telle opération, dont je suppose qu’elle peut être reliée à une tendance constante dans le mouvement anarchiste à l’enrégimentement moraliste (j’en ai traité dans Suicide, mode d’emploi et dans Le Droit à la mort [IMHO]). Laquelle tendance est supposée garantir le moral des troupes libertaires engagées dans la lutte des classes.

Je vais par contre m’intéresser ici au comment.

Voici, une fois passé le chapeau les trois premières phrases du texte :

Claude Guillon, auteur de Suicide mode d’emploi, rappelle que l’anarchiste individualiste Paul Robin avait fait paraître une brochure sur La Technique du suicide. La difficulté que nous pose le courant individualiste de l’anarchisme, c’est qu’il part de l’individu comme fondement de la société. Ce qui est une thèse discutable, en tout cas si l’on se place du côté de l’anarchisme social.

Je m’intéresse particulièrement à la première phrase, où je suis cité.

Elle contient un mensonge et deux omissions. En 162 signes, ça n’est pas si mal !

Les deux omissions d’abord.

1) Je ne me borne pas à « rappeler » l’existence de la brochure Technique du suicide (1901), je la republie — intégralement dans Suicide, mode d’emploi —, sans son « indication technique », d’une commodité d’ailleurs discutable, dans Le Droit à la mort.

Mais pourquoi être précis, n’est-ce pas ! et risquer de piquer la curiosité d’un lectorat que l’on veut précisément détourner d’un courant de pensée ?

1 bis) Je suis coauteur de Suicide, mode d’emploi, avec Yves Le Bonniec. Un seul auteur, ça fait plus «individualiste», c’est ça?

2) Le lecteur de l’article de Pereira, qui n’a jamais rien lu de Guillon, peut aisément déduire de sa première phrase qu’il s’agit d’un auteur anarchiste individualiste, utilisant très logiquement le travail d’un prédécesseur anarchiste individualiste.

Il se trouve que je me revendique, clairement et en toutes occasions, du communisme libertaire, ce que ni Irène Pereira ni Alternative libertaire, en tant qu’organisation, n’ignorent.

Le Droit à la mort

Venons-en au mensonge, lequel — par surcroit d’élégance — m’est discrètement attribué :

Claude Guillon, auteur de Suicide mode d’emploi, rappelle que l’anarchiste individualiste Paul Robin avait fait paraître une brochure sur La Technique du suicide.

Je soussigné, Claude Guillon, n’ai jamais « rappelé que l’anarchiste individualiste Paul Robin » a fait ceci ou publié cela, pour l’excellente raison que je n’ai jamais considéré Paul Robin comme un « anarchiste individualiste ».

Cette expression n’apparaît pas sous ma plume : ni dans Suicide, mode d’emploi ni dans Le Droit à la mort (auquel je renvoie les lectrices et lecteurs curieux).

Il ne s’agit pas pour autant d’un point de vue qui me serait personnel — à rebours de celui que me prête Pereira. En effet, le qualificatif « anarchiste individualiste » n’apparaît pas non plus dans la notice consacrée à Paul Robin dans le dictionnaire Maitron.

Paul Robin, membre de la Première Internationale, ami de Bakounine, n’a pas été, et ne peut être considéré comme un « anarchiste individualiste ».

Robin a défendu une conception globale de la vie collective qui incluait l’éducation mixte et intégrale et l’eugénisme (notamment, mais pas seulement l’avortement et la contraception libre ; pour une critique de ses positions voir mes ouvrages en référence).

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J’attends avec impatience qu’Irène Pereira tire toutes les leçons de son mensonge historique et utilise « l’individualiste Robin » pour récuser d’un point de vue «libertaire» et l’éducation mixte et intégrale et la liberté pour les femmes de dissocier plaisir érotique et enfantement, voire de refuser tout enfantement.

En attendant, j’observe que sa conclusion sur le « sens d’un rapport libertaire à la mort », relève du sophisme :

Il est ainsi possible de constater que se dessinent deux rapports à la mort. Le premier, issu d’une conception individualiste, affirme que l’individu doit avoir le droit de choisir de mourir si cela peut lui éviter de plus grandes souffrances. Le second rapport à la mort affirme que l’individu peut être conduit à affronter la mort, non pas pour échapper à la souffrance mais parce qu’il est capable de sacrifier son intérêt personnel égoïste.

En quoi ces deux conceptions sont-elles contradictoires dans le temps déroulé d’une existence humaine ?

Voilà ce que notre tripatouilleuse biographique ne s’aventure pas à démontrer. Et pour cause !

Révolutionnaire communiste et libertaire, je peux parfaitement pratiquer la solidarité, prendre des risques dans la lutte commune, surmonter la douleur et la maladie (je t’ai pas attendue, Irène !), et choisir de mourir quand mes moyens vitaux ou mon énergie à chercher le bonheur se sont par trop amenuisés, de mon propre point de vue (*).

Et oui, j’affirme et signe : chacun(e) d’entre nous dispose du droit absolu de disposer de son corps, ce qui inclut le droit de déterminer si et quand on le souhaite le moyen et l’heure de sa mort.

Je serais curieux de savoir si Alternative libertaire a une position collective sur cette question, à propos de laquelle la grande majorité de la population française se reconnaît dans la filiation philosophique libertaire que j’incarne et prolonge — contre les censeurs et les curés de tous poils.

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Technique du suicide.

Télécharger ici l’article d’Irène Pereira.

(*) J’ai corrigé ici une faute d’accord entre sujet et adjectifs possessifs (merci Do!). Ah! les atteintes de l’âge, affronter l’idée de la mort, toussa!

“DISSIDENCES”, un numéro de la revue (papier) sur «Les Anarchismes»

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La revue Dissidences a publié en janvier dernier son n° 14, intitulé Anarchismes, nouvelles approches, nouveaux débats (139 p., 20 €).

J’en reproduis le sommaire complet en bas de page ; je vais signaler ici ceux des articles qui ont plus particulièrement retenu mon attention.

Manuel Cervera-Marzal s’interroge sur le rapport inavoué à l’anarchisme de plusieurs philosophes contemporains — Lefort, Castoriadis, Rancière, Abensour — dans « L’anarchie contre l’anarchisme ? l’étrange paradoxe de la philosophie politique française contemporaine ». On comprendra que la conclusion, que je donne ci-dessous, m’a paru faire écho à ma propre démarche, même si mon point de vue est celui d’un non-universitaire (cf. l’introduction à Comment peut-on être anarchiste ?).

Si l’on partage ce constat, que semble d’ailleurs illustrer le renoncement au militantisme de Lefort et Castoriadis à partir de la fin des années 1960, on peut en tirer la conséquence que ce qui vaut pour l’ensemble des pensées critiques vaut pour les quatre philosophies de l’anarchie étudiées dans cet article. Ce qui signifie que s’est progressivement opéré un éloignement entre, d’une part, l’anarchisme politique des militants et organisations politiques libertaires (comme la CNT, la Fédération anarchiste, Alternative libertaire, etc.) et, d’autre part, les approches académiques et philosophiques de l’anar­chisme, retraduit en termes d’« anarchie », prenant différentes formes chez chacun des philosophes (« ontologie du chaos » chez Castoriadis, « absence de titre à gouverner » chez Rancière, « démocratie sauvage » chez Lefort et « démocratie insurgeante » chez Abensour). Autrement dit, l’incapacité des philosophies de l’anarchie à assumer leur proximité avec l’anarchisme résulterait d’un phénomène sociologique plus large qui affecte l’ensemble des sociétés occidentales : l’autonomisation croissante du champ des orga­nisations politiques de la gauche radicale et du champ des intellectuels-uni­versitaires critiques. Sans porter de jugement de valeur sur ce phénomène, nous pouvons néanmoins en déduire qu’une compréhension renouvelée des rapports entre anarchie et anarchisme passera probablement par un « retour au militantisme » de la part des intellectuels critiques.

Óscar Freán Hernández tente ensuite un « bilan historiographie » de l’anarchisme espagnol, en même temps qu’il indique de « nouvelles perspectives de recherche ». L’amateur mal éclairé que je suis y a trouvé des pistes bibliographiques, notamment sur le rôle des femmes dans le mouvement anarchiste espagnol.

Benjamin Jung aborde un sujet mal connu, me semble-t-il, et pourtant d’une actualité brûlante[1] : les tentatives de politisation et d’organisation des chômeurs : « Un sujet de lutte introuvable. Les anarchistes français et la politisation des sans-travail, précaires et déclassés (1880-1900) ».

La troisième partie du volume est consacrée à l’anarchisme en Amérique latine, d’un point de vue historique en Argentine, pour la période 1932-1943 [2] et dans les lutte actuelles, au Chili. L’auteur de ce dernier article, Angelo Montoni, constate une influence grandissante de l’anarchisme dans les luttes de la jeunesse populaire.

Enfin, Guillaume Davranche, auteur du récent et remarqué Trop jeunes pour mourir (coédition Libertalia/L’Insomniaque) sur les résistances à la guerre de 14, présente le « Maitron des anarchistes », à la réalisation duquel il a participé.

Considérée dans son ensemble (y compris les contributions que j’ai omises ici), cette livraison de Dissidences offre un bon exemple d’équilibre entre intérêt militant et travail scientifique, équilibre que peinent parfois à trouver des publications ou des universitaires se réclamant plus ou moins directement de l’anarchisme.

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 SOMMAIRE

Introduction

Partie 1

L’Anarchisme en débat

« Anarchismes et libertaires. Les difficultés conceptuelles de la délimitation d’un objet d’étude », par Irène Pereira.

« L’anarchie contre l’anarchisme ? L’étrange paradoxe de la philosophie politique française contemporaine », par Manuel Cervera-Marzal.

« L’anarchisme en Espagne : bilan historiographique et nouvelles perspectives de recherche », par Óscar Freán Hernández.

Partie 2

L’Agir anarchiste

« Les jeunes hégéliens et l’anarchisme », par Paulin Clochec.

« Un sujet de lutte introuvable. Les anarchistes français et la politisation des sans-travail, précaires et déclassés (1880-1900) », par Benjamin Jung.

« De l’anarchisme marseillais à Pio Turroni. De l’approche collective à l’approche individuelle », par Françoise Morel Fontanelli.

« L’entreprise anarchiste. L’exemple de la scène anarchopunk », par Fabien Hein.

Partie 3

Perspectives sud-américaines

« L’anarchisme argentin lors de la “décade infâme” (1932-1943) : les cas de la Federación anarco-comunista argentina (FACA) et de l’Alianza obrera Spartacus (AOS) », par Guillaume de Gracia.

« La renaissance de la pensée libertaire au sein de la jeunesse populaire chilienne », par Angelo Montoni.

Conclusion

« Le “Maitron des anarchistes” est paru », par Guillaume Davranche.

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[1] Voir les travaux de la sociologue Valérie Cohen sur AC ! et les mobilisations de chômeurs.

[2] Problème de traduction dans le titre de l’article, il ne peut s’agir de la « décade infâme » mais de la décennie.