L’«ÉCONOMIE RÉELLE» : UNE FICTION CAPITALISTE. Notes succinctes sur le peu de réalité de l’économie (2008)

 

 

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uel réel ? « Crise financière » oblige, on entend et on lit partout en cet automne 2008 qu’il faut — et qu’il suffirait de — « revenir à l’économie réelle ». La réalité ! Voilà qui sonne de manière rassurante. Quoi de plus intangible, de plus objectif que la réalité ?

Or, pour nous en tenir d’abord au vocabulaire, il se trouve que réalité vient de reellité (du bas latin realitas), qui signifie au XIVe siècle « contrat rendu réel[1] ». À notre époque de médias de masses, la réalité du monde — et particulièrement de l’économie, qui est sa « loi naturelle » — c’est le contrat social, rendu « réel » par l’absorption quotidienne de la vérité télédiffusée du monde. Autrement dit : à chaque fois que j’allume la télévision ou la radio, que je me connecte sur le site d’un journal, je suis supposé confirmer mon acceptation du contrat social[2]. On voit que loin d’offrir un support matériel solide, tout est fiction dans cette reellité : fiction, le contrat social ; fictions, les « nouvelles » médiatiquement distillées, et fiction le récit capitaliste des temps héroïques où l’on ne pensait qu’à produire pour le bien de tous.

 

Le réel capitaliste, c’est le travail exploité

Lisons le discours de Nicolas Sarkozy, président de la République française, le 25 septembre 2008. Quelle est la fiction qu’il bâtit ? Le monde enchanté du capital, revu par un Walt Disney plus niais que nature :

« La génération qui avait vaincu le communisme [qui ? où ? de quoi parle-t-il ?] avait rêvé d’un monde où la démocratie et le marché résoudraient tous les problèmes de l’humanité. […]

« Pendant plusieurs décennies, on a créé les conditions dans lesquelles l’industrie se trouvait soumise à la logique de la rentabilité financière à court terme. […]

« Mais ce système, il faut le dire parce que c’est la vérité, ce n’est pas l’économie de marché, ce n’est pas le capitalisme. L’économie de marché, c’est un marché régulé, mis au service du développement, au service de la société, au service de tous. […] L’économie de marché, c’est la concurrence qui réduit les prix, qui élimine les rentes et qui profite à tous les consommateurs. […]

« La crise financière [coupure dans la version du {Monde}] n’est pas la crise du capitalisme. C’est la crise d’un système qui s’est éloigné des valeurs les plus fondamentales du capitalisme, qui a en quelque sorte trahi l’esprit du capitalisme. Je veux le dire aux Français : l’anticapitalisme n’offre aucune solution à la crise actuelle[3]. »

Le directeur du Bureau international du travail (BIT) Juan Somavia ne dit pas autre chose, qui affirme : « Nous devons revenir à la fonction première et légitime de la finance, qui est de promouvoir l’économie réelle, de prêter aux entrepreneurs qui investissent, innovent, créent des emplois, produisent[4]. »

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Constatant qu’aux États-Unis, « le 1% le plus riche de la population gagne plus de 16% du revenu national, contre 7% après guerre », l’économiste Daniel Cohen conclut : « C’est une véritable perversion du capitalisme traditionnel[5]. »

Nous sommes donc invités à comprendre que le capitalisme des origines, fondamentalement bon (pour tous !), s’est ou a été perverti, probablement par l’avidité des banquiers et des traders. On trouvait bon qu’ils affirment dans les années 1980 « Greed is good », la cupidité est une bonne chose, mais la crise est là, qui montre que l’on s’est détourné de la production d’objets de consommation et de la finance qui lubrifiait les chaînes de montage pour tomber dans la «folie» des marchés (Sarkozy).

Il y a dans ce récit plusieurs mensonges historiques et théoriques, emboîtés comme poupées gigognes, que je vais tenter de distinguer les uns des autres.

 

Des fictions gigognes

On prétend que le fondement du capitalisme serait la production de biens de consommation.

C’est doublement inexact.

Tout d’abord, le fondement du capitalisme, son ressort si l’on veut, n’est pas la « production », mais l’exploitation du travail.

Notez que tout le monde s’y perd un peu. Ainsi un Alain Badiou, qui-sait-de-quoi-Sarkozy-est-le-nom, a oublié de quoi le capitalisme est fait : « La foule abasourdie […] voit passer des chiffres aussi gigantesques qu’obscurs et y compare machinalement les ressources qui sont les siennes, ou même, pour une part très considérable de l’humanité, la pure et simple non-ressource qui fait le fond amer et courageux à la fois de sa vie. Je dis que là est le réel, et que nous n’y aurons accès qu’en nous détournant de l’écran du spectacle […]. Il n’y a donc rien de plus “réel” dans la soute de la production capitaliste que dans son étage marchand ou son compartiment spéculatif[6]. » Ainsi, le réel capitaliste serait non pas l’exploitation du travail, mais la différences des fortunes, la pauvreté, ou le fait d’être à l’écart de l’économie.

En second lieu, la tendance du capitalisme a s’émanciper du «réel» tangible du procès de production (la chaîne de montage) est aussi vieille que l’essor industriel. Elle est décrite par Marx au milieu du dix-neuvième siècle :

« À mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse réelle dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour — leur puissance efficace — n’a elle-même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production. […]

» Dans cette mutation, ce n’est ni le travail immédiat effectué par l’homme lui-même, ni son temps de travail, mais l’appropriation de sa propre force productive générale, sa compréhension et sa domination de la nature, par son existence en tant que corps social, qui apparaît comme le grand pilier fondamental de la production et de la richesse. Le vol du temps de travail d’autrui, sur quoi repose la richesse actuelle, apparaît comme une base misérable comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même.

» Le développement du capital fixe [les machines] indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance, est devenue force productive immédiate, et, par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle du general intellect, et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie[7]. »

Cette tendance capitaliste (s’émanciper de la matière) peut être lue dans la financiarisation croissante, mais elle se traduit surtout dans la fiction d’un capitalisme purement marchand, sans fabrication ni usines (fabless en novlangue). L’idéal étant la « firme creuse » (hollow corporation), centrée sur les tâches les plus éloignées de la production matérielle (conception, commercialisation…) et qui délègue les autres à la sous-traitance, délocalisée en fonction du moindre coût de production[8]. C’est déjà une manière pour le système de s’imaginer une second life virtuelle, dans une espèce de quatrième dimension où le travail productif n’apparaît jamais. Cette « refondation » présente l’avantage d’avouer sur quoi elle repose : rien, du rien.

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Enfin, le système capitaliste lui-même repose sur une parfaite abstraction : la valeur, dont l’argent est le support, de plus en plus souvent immatériel lui-même, à l’heure des cartes à puces. Sans l’abstraction de la valeur, pas de capitalisme, pas de prétendue « économie réelle ».

 

La grenouille et le bœuf

La tendance du système capitaliste à ignorer les frontières date de ses origines. L’expansion géographique, que l’on nomme aujourd’hui « mondialisation », est déjà repérée par Marx comme constitutive du système. Dans le terme mondialisation, on peut entendre aussi l’inévitable limite du processus. Une fois que le système a gagné l’ensemble de la planète — c’est fait ! — que lui reste-t-il comme possibilités ? Chercher d’autres mondes habités ? Sans être écartée, la perspective n’est pas centrale. Il semble bien que sa réaction, au sens chimique, soit plutôt de se détruire lui-même, ou si l’on veut d’imploser. Peut-être est-ce là ce que vise le sociologue altermondialiste Immanuel Wallerstein, lorsqu’il déclare :

« La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu’alors, et l’on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. Je réserve l’usage du mot “crise” à ce type de période. Eh bien, nous sommes en crise. Le capitalisme touche à sa fin[9]. »

La question qui est posée ici est celle de l’irrationalité constitutive du système.

Un Sarkozy essaie de faire croire que c’est «l’idée que les marchés ont toujours raison [qui] était une idée folle (discours du 25 septembre 2008).»

On peut qualifier cette idée de « folle », et elle a en effet prospéré, par exemple chez les dirigeants de l’Agence américaine de projets de recherche avancée pour la défense (Darpa). S’inspirant des spéculations sur les prix du marché pétrolier, les concepteurs prévoyaient d’offrir à des traders d’investir de l’argent sur un FutureMAP (Marché à terme appliqué à la prédiction). Les traders auraient intégré à leurs calculs les risques d’attentats terroristes, de guerres civiles, de coups d’État, etc. Le Pentagone aurait enregistré et « analysé » les tendances de ce nouveau marché. « Les marchés à terme ont prouvé qu’ils pouvaient prédire des choses comme le résultat des élections ; ils sont souvent meilleurs que les experts », affirmaient les concepteurs. Or, ce comble de la croyance imbécile dans l’économie comme lieu de production de la vérité, a été dénoncé en 2003 comme immoral et ridicule par l’opposition démocrate et la presse, et abandonné[10]. » Il est donc inexact de laisser entendre que seule la dite «crise financière» aurait servi de signal pour alerter les gestionnaires sur le caractère délirant de l’idée selon laquelle les marchés ont toujours raison. Il existe bien des modes de régulation mineure, de caractère politique et médiatique, qui cependant, et logiquement, ne remettent pas en cause le fonctionnement même du système.

Par contre, l’irrationalité constitutive du système capitaliste se lit dans son incapacité à prendre en compte des pans entiers du réel : la finitude de l’espace géographique disponible, le caractère épuisable et dégradable des ressources naturelles (pétrole, eau…), la fragilité des écosystèmes, etc.

La « folie » du système ne réside pas dans le fait que seuls 2% des transactions monétaires sont directement liés à la production, mais dans le fait qu’il faut procéder à une évaluation économique de l’activité des insectes pollinisateurs (153 milliards d’euros, soit 9,5% de la valeur de la production alimentaire mondiale) pour chiffrer le coût de l’emploi massif et systématique des insecticides industriels…

Comment aurait-on pensé à l’importance « économique » des abeilles dans la production alimentaire, puisqu’on ne les paye pas et qu’elles ignorent la grève ?

Tel a toujours été « l’esprit » du capitalisme.

Quant à la manière dont le capitalisme contemporain cherche à s’émanciper de la chair, du corps, j’y ai consacré une part importante de mon dernier opus Je chante le corps critique (H&O, 2008). Je me borne ici à y renvoyer le lecteur après quelques phrases de rappel.

Déclaré « obsolète » (démodé), le corps humain sera « augmenté », appareillé, « amélioré », de telle manière qu’on trouvera bientôt aussi peu de citoyens réfractaires aux exosquelettes (membres ajoutés) et aux micro-ordinateurs greffés qu’on en trouve aujourd’hui aux téléphones portables.

La fabrication — hélas bien avancée ! — d’un corps machinique auquel le vieux corps humain ne servira que de support est l’une des manières dont le capitalisme essaie de dépasser les limites biologiques et matérielles de l’humain.

C’est aussi la fin programmée de notre espèce.

Une broutille, en regard du formidable développement des secteurs de pointe : nanotechnologies, biométrie, robotique.

« La peur est la principale menace qui pèse aujourd’hui sur l’économie », fait dire à M. Sarkozy l’un de ses porte-plume. Il veut dire que la véritable crise qu’il redoute est une crise de confiance dans les « valeurs » de l’économie. Et il a raison. Vivement la crise !

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[1] Cf. « “Réalisme” et résignation », in Guillon Claude, Dommages de guerre (Paris-Prisitina-Belgrade-1999), L’Insomniaque, 2000.

[2] Le contrat social prend et prendra d’ailleurs de plus en plus la forme d’une espèce d’injonction thérapeutique : si je souhaite demeurer « en liberté », je dois accepter une exposition quotidienne aux «nouvelles» (et [accessoirement ?] aux ondes électromagnétiques). Le téléphone portable, via lequel je peux être connecté à Internet ou à des réseaux locaux, peut être considéré comme l’équivalent marchand et médiatique du bracelet électronique.

[3] La dernière phrase est probablement une tentative pour ramener à la raison les 13 pour cent d’électeurs qui, dans les sondages, se disent prêts à voter pour le candidat du Nouveau parti anticapitaliste à la prochaine élection présidentielle. Le Monde, 27 septembre 2008.

[4] Le Monde, 28 octobre 2008.

[5] Le Monde 2, 18 octobre 2008.

[6] Le Monde, 18 octobre 2008.

[7] Marx, Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »), Le chapitre du capital. VII, 3, Éditions sociales, 1980, t. II, p. 192, 193, 194. J’ai proposé de traduire le terme general intellect, qui figure en anglais dans le texte de Marx, par « intelligence sociale » ; Économie de la misère, La Digitale, 1999.

[8] Sur l’application de ces idéaux immatériels à la formation, cf. « Simulateurs de vol », Oiseau-tempête n° 10, 2003, repris in De Godzilla aux classes dangereuses, recueil de textes de Alfredo Fernandez, Claude Guillon, Charles Reeve, Barthélémy Schwartz, Éditions Ab irato, 2007.

[9] Le Monde, 12-13 octobre 2008.

[10] Je reprends ici l’essentiel d’une note de Je chante le corps critique. Les usages politiques du corps, H&O, 2008.

SIMULATEURS DE VOL (2003)

Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue Oiseau-Tempête (n° 10, 2003), et repris dans le recueil De Godzilla aux classes dangereuses, éditions Ab Irato, 2007.

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Imaginées en Allemagne de l’Ouest au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les «entreprises d’entraînement et pédagogiques» (EE ou EEP) —en fait des entreprises fictives— servirent d’abord à préparer (ou à simuler) la reconversion dans le secteur tertiaire de milliers de paysans jugés physiquement inaptes au retour à la terre. Importé en France à la fin des années 1980, cet avatar moderne, virtuel et kafkaïen, du système d’apprentissage s’adresse à des chômeurs de longue durée et à des jeunes «en recherche d’insertion». Dépendantes de financements publics aléatoires[1], les EEP semblent connaître un essor chaotique, alors même que le concept est récupéré à la fois par des universités en voie de privatisation et par de grandes firmes (Mercedes, Adidas, Ikéa), qui ouvrent leur propre «entreprise d’entraînement».

Le «Réseau des entreprises d’entraînement» regroupe une centaine de vraies/fausses entreprises, dont il définit ainsi la particularité : «L’EE reproduit, grandeur nature, toutes les fonctions — hormis celles de la production — des services d’une entreprise. Elle étudie le marché, créé des modèles, fait de la publicité, s’approvisionne en matières premières, transporte, stocke, planifie, étudie les méthodes de fabrication, lance la production, vend ses produits. […] Les documents “officiels” eux-mêmes (chéquiers, factures, documents comptables, documents de douanes, etc.) sont des fac-similés[2]

Le réseau compte même une entreprise de travail temporaire, où de vrais chômeurs feignent de trouver du travail à des chômeurs imaginaires. Cependant, la virtualité peine à s’abstraire complètement de la réalité: pour qu’une tâche soit «jouée», il faut que le stagiaire en ait déjà une représentation et qu’il puisse l’appuyer sur des objets factices, comme l’enfant joue avec une dînette de poupée ou des billets de Monopoly. Il est significatif qu’aucune EE ne soit rattachée aux secteurs informatique ou informationnel. Virtualiser (davantage) la production immatérielle a paru, jusqu’à présent, une gageure impossible. On peut certes imaginer que des innovations proposée par les stagiaires peuvent, comme dans toute entreprise, être captées et utilisées gratuitement. Mais, incités à la production réelle d’idées et de concepts, et non plus à la simulation de tâches matérielles, les stagiaires pourraient avoir le sentiment justifié d’être réellement volés, sous prétexte d’entraînement.

Marche au plafond

On notera encore que ce nouveau modèle pédagogique rejoint, sans s’y référer, la fiction d’un capitalisme purement marchand, sans fabrication ni usines (fabless en novlangue). Concentrée sur les tâches les plus éloignées de la production matérielle (conception, commercialisation…), la «firme creuse» (hollow corporation) délègue les autres à la sous-traitance, délocalisée en fonction du moindre coût de production[3]. De leur côté, les entreprises d’entraînement remplacent l’apprentissage classique par du travail creux. Faire semblant de faire ou faire semblant de faire sans, pédagogues et patrons new look ne savent plus quoi inventer pour dissimuler la partie honteuse du système : il y a toujours du travail exploité (mais pas n’importe où et pas pour n’importe qui). De plus, il est vide : sans autre sens que l’exploitation même dont il est l’objet.

 

La règle et le jeu

 Aux contraintes habituelles du travail ou du stage (horaires, rapports hiérarchiques, notation, etc.), s’ajoute donc l’obligation pour les intéressé(e)s de {faire semblant de croire} à la réalité d’une production, en fait simulée. Les stagiaires sont partagés entre la révolte et l’intégration. Révolte contre une contrainte particulièrement absurde, détachée même de la rationalité capitaliste qui définit clairement le patron comme exploiteur; intégration délirante du «faire comme si», qui constitue un redoublement de l’activité aliénée par l’aliénation mentale. Dans ce dernier cas, personne ne leur sait gré de leur effort. Les réactions du personnel d’encadrement mettent en relief le fait que les stagiaires sont placés dans un système de double contrainte dont ils ne peuvent sortir. Toujours trop dedans ou trop dehors, trop rebelles ou trop soumis, ils n’atteignent jamais le point d’équilibre rêvé par le capital moderne — et pas seulement par ses officines de pédagogie virtuelle — entre l’initiative personnelle, joyeuse, créatrice et subjective, et la docilité flexible du corps et de l’esprit.

«Il y a toujours un petit flottement au début, dit une directrice d’EE. C’est rare que les personnes oublient le virtuel d’entrée de jeu. Mais, d’un seul coup — ça peut être variable selon les gens, des fois ça met un mois, des fois quinze jours, d’autres fois une semaine ou deux jours [sur quatre mois et demi] —, ils font la bascule. Ils oublient le virtuel et ils se trouvent plongés dans une vraie entreprise. Ce n’est pas toujours bien. Ça a un effet pervers. Le fait d’oublier qu’on est dans le virtuel, c’est bien parce qu’ils vont se remettre dans le bain du travail. Le problème, c’est qu’ils vont oublier qu’ils sont demandeurs d’emploi.»

Ce que ne voit pas la directrice, c’est que la dimension que les stagiaires «décident» brusquement d’oublier, pour atténuer la souffrance que leur cause le sentiment du ridicule de leur situation, ça n’est pas la virtualité de leur tâche, mais bien la réalité elle-même. Pourquoi (et comment) dès lors en retenir un aspect aussi peu réjouissant que la condition de chômeur?

 

Tricher ou faire le mort

 La stagiaire dont les propos sont rapportés ci-après présente un exemple caricatural d’intégration du commandement pédagogique : tous les efforts qu’elle fait «pour de faux» la préparent à être une exploitée modèle, ce dont elle se félicite : «Pour moi, il ne s’est pas passé un jour où je me suis dit : “C’est un jeu, c’est du fictif”. Je travaille vraiment comme dans une entreprise. […] Je ne me suis pas dit que c’est du fictif [à propos d’une erreur à rectifier]. Je serais rentrée chez moi pour manger chaud. C’est vous dire à quel point j’efface ce côté fictif. Plus je corrigerai ces erreurs, plus je serai opérationnelle dans un service. Si déjà je prends sur moi de sacrifier mon temps, ça veut dire que plus tard je serai capable de le faire dans une entreprise. C’est déjà des petites habitudes que je prends ici».

Certains vont si loin dans la prise au sérieux du «travail», faussement productif mais réellement subi, qu’ils en viennent à traduire leur révolte dans une vraie/fausse grève, qui ne fait pas partie du jeu mais n’en transgresse pas les règles. Un préavis est ainsi déposé par les pseudo-salariés d’une EEP du secteur de l’alimentation; leurs salaires fictifs, fixés par référence aux accords de branche, sont très bas. Les faux délégués du personnel réclament donc pas moins de 10% d’augmentation virtuelle !

«Moi, je l’ai vécu comme si c’était une grève réelle, confie une formatrice. On sentait qu’il y avait une tension entre la direction [incarnée par elle seule ce jour-là] et eux. Finalement, j’ai cédé 1% d’augmentation. Après, ce qui est curieux, c’est que comme dans toute grève, il y a eu des meneurs. Après, je sais qu’ils se sont un peu bouffés le nez entre eux [grévistes et non-grévistes], parce que certains disaient: “On s’est mouillés et toi, tu seras quand même bien content d’avoir les 1% d’augmentation”.»

Il n’y a pas que des grévistes virtuels, mais de vrai(e)s absentéistes. De celles-là, la stagiaire déjà citée semble dire qu’elles sont dans l’erreur, en s’imaginant — à tort — être dans une entreprise virtuelle : «Il y en a beaucoup qui se sont dits qu’elles sont dans le fictif [sic]. Résultat, elles viennent le matin mais plus l’après-midi. Il y a un laisser-aller. Même [le directeur de l’EEP], qu’est-ce que vous voulez qu’il dise ? Il y a des femmes de 35-40 [ans] qui lui font un coup de gueule. Pour elles, ça ne leur apporte rien. […] Il y a beaucoup de ras-le-bol.»

Face au ras-le-bol et aux attitudes d’insoumission, les formateurs (peut-être) les mieux intentionnés ne trouvent que les promesses dérisoires d’un conte de fées sordide : pour peu qu’il/elle sache «se calmer», chacun et surtout chacune a quelque part un patron qui l’attend !

«J’ai des stagiaires, dit un formateur, qui ont d’énormes qualités professionnelles mais qui ne trouveront jamais de boulot parce qu’elles ont une attitude beaucoup trop rebelle, beaucoup trop amère ou trop négative vis-à-vis de la société en général. Ces filles-là, certaines se calment à l’EEP mais d’autres n’arrivent pas à se calmer. Elles restent sur le tapis. […] C’est bien d’être rebelle parce que ça fait avancer une société. Mais il y a des fois aussi où il vaut mieux savoir la fermer. […] Parfois ils disent des choses qui sont totalement vraies : ils parlent du piston, du relationnel, du racisme. Ils ont raison. Mais nous, en tant que formateurs, on est là pour atteindre un objectif, leur dire : “On sait que ça existe, mais il n’y a pas de raison qu’un jour tu ne trouves pas un employeur qui aime une Africaine, qui cherche une comptable à mi-temps comme tu es”.» On remarquera le va-et-vient entre le masculin et le féminin, et pour ce dernier genre, le recours au discours du conseil conjugal : «un employeur qui aime une Africaine […] comme tu es».

«Il y en a beaucoup qui pètent les plombs. Il y a beaucoup de stagiaires qui ont craqué. Ce monde du fictif est dur. C’est arrêt de maladie sur arrêt de maladie.» Reconnaissons la pertinence de ces propos (que je souligne) de la stagiaire intégrée. Certes, la répétition quotidienne en farce de la tragédie de l’exploitation donne lieu à une gamme de comportements schizophréniques. Pourtant, ça n’est pas seulement l’usage croissant du virtuel dans le système, qu’il soit manié par ses gestionnaires et ses larbins ou par ses directeurs de conscience démocrates[4], qui rend malade ou fou. Ce «monde du fictif», dur aux pauvres, c’est bien le nouveau capitalisme, qui prétend contraindre les corps et les esprits à ses chimères, à ses «valeurs» et commandements contradictoires (Obéis!—Sois performant!, Mobilise-toi!—Tais-toi!), et à l’idée du travail lorsque fait défaut le travail réel.

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[1] Directions départementales du travail et de l’emploi, conseils régionaux, Fonds social européen.

[2] Cette citation d’une brochure du REE et les extraits d’entretiens qui suivent sont tirés de la thèse de doctorat en sociologie de Cédric Frétigné: Les entreprises d’entraînement. Entre organisations formatives et organisations productives, Paris X-Nanterre, 2001. Cf. également «Se reconvertir grâce aux entreprises d’entraînement», Le Monde, 11 juin 1997.

[3] Cf. «L’entreprise sans usines, le nouveau fantasme patronal», Le Monde, 26 novembre 2002. L’article cite Nike comme entreprise soi-disant fabless.

[4] Cf. à propos d’une exposition-happening où les visiteurs étaient invités par divers associations droidelomistes à se mettre une heure durant «dans la peau» d’un demandeur d’asile, «Le monde comme si vous y étiez», Oiseau-tempête, n°5, été 1999, également repris dans le recueil De Godzilla aux classes dangereuses, Ab Irato, 2007.