“L’Homme sans horizon” ~ un livre de Joël Gayraud

Il en va des livres comme des gens, on rate certaines rencontres. Il s’en est fallu de peu, ça a failli, ça aurait pu se faire, et puis…

La déception est d’autant plus grande que toutes les conditions semblaient réunies : affinités, circonstances, planètes en alignement, que sais-je…

Bref, je suis aujourd’hui dans l’inconfortable position de parler d’un livre que j’ai manqué, sur un sujet qui me passionne, dont l’auteur m’est sympathique, et dont je reconnais à chaque page les préoccupations qui nous rapprochent, les références que nous partageons. Auquel, par surcroît, je n’ai que peu de critiques à adresser. Il n’est jusqu’à la construction du texte incluant des « apartés » (procédé que j’ai utilisé dans Je chante corps critique) qui ne me le rende familier. Pour ne rien dire de tel écho de nos discussions communes (sur la Révolution française).

L’Homme sans horizon est un essai de Joël Gayraud, dont le sous-titre « Matériaux sur l’utopie » éclaire le propos. L’horizon – que l’auteur entend non au sens originel de limite de la vision mais au contraire de ce qui permet la vision d’un avenir autre – c’est donc l’utopie.

Je cite la quatrième de couverture :

Questionnant les grandes théories critiques (Marx, Ernst Bloch, Guy Debord), s’appuyant sur l’anthropologie, poussant des incursions du côté de la philosophie (Aristote, Agamben, Simondon), invoquant après les romantiques et les surréalistes la fonction vitale de l’imagination créatrice, L’Homme sans horizon dessine les lignes de fuite qui permettent de rouvrir un horizon utopique. Au-delà de l’utopie libérale, aujourd’hui épuisée, de l’utopie sociale qui a été défigurée par les régimes totalitaires, la seule issue possible est de reprendre et faire triompher le rêve ancestral de société sans classe ni État, constituée d’individus égaux, librement associés, jouant enfin leur propre histoire. Aujourd’hui où la survie de l’espèce est en jeu, c’est cette espérance qu’il s’agit de réaliser sous peine de voir l’humanité s’effondrer dans la barbarie. L’Homme sans horizon se propose de montrer l’urgence de ce qui est désormais la seule utopie humaine, et de lui apporter les fondements de sa légitimité historique.

D’où vient donc que ce projet, que je cosigne d’enthousiasme, m’est resté étranger ? Il se peut que cela tienne, de manière triviale, au fait que je me suis arrêté au baccalauréat. En effet, Joël Gayraud, s’il croit peut-être de bonne foi écrire (aussi) pour les gens comme moi, projette son écriture truffée de références savantes à mille milles au-dessus de ma (pauvre) tête.

Ajoutez à cela des alinéas compacts et une mise en page qui, pour élégante qu’elle soit, a privilégié l’économie par rapport à la lisibilité[1], et vous pouvez m’imaginer « dévissant » régulièrement, sans pouvoir m’accrocher aux notes de bas de page, presque absentes. S’il s’agit d’une volonté de « faire simple », c’est une lourde erreur tactique, tant le texte en lui-même est pesant (au sens d’impressionnant) de savoir concentré. Du coup, lorsque le lecteur découvre une référence qu’il ignorait (p. 207 pour moi), il est abandonné à ses propres googeulisations pour en apprendre davantage.

Dans mon esprit – je reconnais qu’il s’agit d’un préjugé – le terme « matériaux » évoque un texte militant. Peut-être aurais-du me méfier (je n’ai pas à me plaindre : l’auteur m’a amicalement offert et dédicacé son livre) de la mention « sur » dans l’expression « Matériaux sur l’utopie ». Il n’est pas dit « pour l’utopie ». En tout cas, s’il s’agit certainement d’un texte engagé, il n’est pas militant, au sens où je l’entends quand je rédige moi-même un texte d’intervention. Je sais bien que l’on est toujours l’« intello » de quelqu’un, et je n’ai pas oublié certaine jeune fille (oh pardon camarades curés !) me confiant, en manière de reproche, qu’il fallait lire le livre que je lui avais offert « avec un crayon » (c’était De la Révolution).

Mais suffit-il d’un crayon – je ne m’en sépare pas ; pas davantage que de mes lunettes ! – pour lire (et entendre) ceci :

«La conscience optative et l’essor des possibles.

I. L’aporie de l’être-là.

En désignant l’homme comme Dasein, c’est-à-dire comme être-là, Heidegger l’a réduit à un étant saisis dans son . Même si l’on prend le mot être en un sens transitif, et que l’on voit dans le Dasein celui qui fait être le là, qui amène le là à l’être, l’horizon de cet être transitif n’est autre que ce là. [etc. p. 179]»

J’avais il y a peu, vanté ici-même un ouvrage dont je reconnaissais n’avoir « pas tout compris ». Il s’agissait précisément d’un texte magistralement traduit par le même Joël Gayraud : Feux croisés de Sylwia Chrostowska (Klincksieck). J’ai même choisi ce livre comme sujet du premier des « Rendez-vous de Claude » que j’organise désormais mensuellement au Lieu-Dit, à Ménilmontant. Mais le livre de Sylwia Chrostowska, s’il lui arrive, dans le bon sens du terme, de « défier l’entendement » produit dans le même mouvement un effet poétique qui m’a paru à la fois séduisant et stimulant. La poésie est très présente dans ce livre de Joël Gayraud mais comme référence savante, elle n’imprègne pas le texte ni n’en surgit[2].

Reste à savoir qui saura se montrer plus compréhensif (ou accueillant ?) que je ne l’ai été moi-même pour cet Homme sans horizon. Des enseignants peut-être, et sans doute des étudiants, en philosophie et en littérature, déjà plus cultivés que je ne le suis (ce qui n’est guère difficile), soucieux de découvrir une synthèse récente – que Daniel Guérin ou Maximilien Rubel auraient pu qualifier de marxiste et libertaire – sur l’utopie comme programme politique. En ce sens, ces « matériaux » pourront nourrir mémoires de master et lectures savantes (ou non), à défaut d’armer le bras d’émeutières et de barricadiers. C’est le sort que je souhaite à ce livre, fruit d’un imposant travail, devant lequel je n’ai pu me défaire de ma timidité d’autodidacte.

[1] Le corps dans lequel le texte est composé est fluet ; celui des notes étique.

[2] À ce propos, est-ce une faute d’inattention de ma part ou bien l’auteur omet-il de mentionner sa participation au Groupe surréaliste de Paris, que j’ai accueilli dans un autre de mes « Rendez-vous » pour la présentation de sa nouvelle revue ?

Gayraud Joël, L’Homme sans horizon. Matériaux sur l’utopie, Libertalia, 297 p., 18 €

(Index précieux, mais bibliographie décevante, qui ne reprend pas les ouvrages cités dans le livre, et ajoute quelques copinages superflus).

Statut de l’ouvrage :

Offert par l’auteur.

La “dérive” au service de l’“entrepreneuriat” [sic], ou Debord enseigné dans les écoles de commerce…

Le situationnisme se vend, nous le savions; on l’enseigne maintenant dans les écoles où l’on apprend à vendre.

Logique, ce pas supplémentaire méritait néanmoins d’être signalé.

On en jugera par les extraits ci-dessous reproduits d’un article intitulé La dérive situationniste : le plus court chemin pour apprendre à entreprendre ? œuvre de M. Sylvain Bureau, professeur assistant au sein du département Management de l’Information et des Opérations d’ESCP Europe, et de Mme Jacqueline Fendt, professeur de stratégie et d’entrepreneuriat à ESCP Europe, Directeur Scientifique de la Chaire Entrepreneuriat, dont je vous laisse le plaisir de découvrir l’intégralité sur le site de l’ESCP.

Est-il suffisant de réaliser un business plan et des études de cas pour apprendre à entreprendre ? Les attentes sont connues, les risques quasi-nuls et les élèves agissent dans un cadre où les recettes du « bon élève » sont valides. Le conformisme et l’approche rationnelle des problèmes sont souvent la voie la plus évidente, voire la seule possible. Les rencontres aléatoires, les imprévus, les objectifs flous, les conflits, les échecs, l’inconfort, la remise en cause des règles sont très peu présents lors de ces mois de cours où tout reste balisé, coordonné, chaperonné. Depuis plusieurs années, les recherches en entrepreneuriat mettent en évidence les nombreuses limites de cette pédagogie, mais comment faire autrement ?

La Chaire Entrepreneuriat tente de répondre à cette question en y apportant des réponses originales. Nous présentons ici l’une d’entre elles : la dérive. Son origine est celle d’un mouvement artistique subversif : le Situationnisme. Mélange d’anarchisme révolutionnaire et de démarches artistiques d’avant-garde des années 50 et 60, l’Internationale Situationniste (IS) est connue pour son rejet de la société de consommation, pour sa posture anticapitaliste la plus absolue ou pour ses slogans sans concession comme « ne travaillez jamais ! ». Les membres de l’IS, les Situs, ont développé diverses techniques, dont la dérive, qui devaient permettre de modifier le comportement humain.

La dérive se définit comme une technique du « passage hâtif à travers des ambiances variées » (Debord, 1956). Ce comportement expérimental lié aux conditions de la société urbaine vise à repenser les contraintes de la ville pour la réinventer. Il n’était pas question de plan de route ni même d’une promenade mais d’une façon d’évoluer dans la ville tout à fait nouvelle qui ne suivait aucun schéma préétabli. Ce n’était pas non plus un parcours purement aléatoire mais une forme de « hasard contrôlé », où le fait d’arpenter les rues durant de longues heures sans destination était une façon de provoquer les occasions de contacts avec de purs inconnus. Idéalement la dérive est mise en œuvre par deux ou trois personnes et se déroule en ville pendant quelques heures. Le terrain d’étude peut être défini si l’on souhaite faire l’analyse d’une zone précise ou au contraire être totalement ouvert. Il est par exemple possible de prendre un taxi pour se déplacer de dix minutes vers l’ouest. Dans la pratique, la dérive impliquait des arrêts dans divers bars et chacun finissait dans un état d’ébriété fort avancé. La dérive doit donner lieu à un compte-rendu expliquant les découvertes et le chemin parcouru.

Par son absence d’objectif clair, de périmètre défini, de logiques purement rationnelles, la dérive représente par son énoncé même une subversion dans des villes modernes où chaque déplacement est optimisé. Elle permet par ailleurs de détruire les représentations habituelles que l’on se fait d’une ville car la posture prise est tellement décalée qu’il est impossible de ne pas (re)découvrir la ville et de recréer une nouvelle normalité.

Une lecture : Jean-Marie Apostolides “Debord, le naufrageur”, par Gédicus

On lira ci-dessous le début de la chronique consacrée par l’ami Gédicus au dernier en date des livres consacrés à Guy Debord. Capture d’écran 2016-02-05 à 23.39.35

Guère passionné par les «Debordiana», j’ai lu avec intérêt le texte de Gédicus. Il semble que la mode lancée par le déplorable et non-regretté Michel Onfray, je veux dire la pseudo iconoclastie low cost, s’étende en son absence (provisoire, je le crains).

On consultera avec profit l’intégralité du texte de Gédicus sur son blogue.

Debord Séparation B

Scène d’un film de Debord sous-titré en anglais.

Ben, dis donc. L’était pas joli, joli le grand théoricien ! Mégalomane, égoïste, capricieux, mesquin, macho, méchant, violeur, etc. Un affreux Jojo. Et toi tu t’intéresses aux théories de ce mec là ? T’es pas bégueule ! Moi, un mec comme ça, je ne vais pas lire ses livres ! Et je me méfierai de tout ce qui y fait référence !

Si le livre d’Apostolides a une fonction, quelle que soit son ambition proclamée, c’est évidemment celle-ci. Après ces formes d’assassinats de Debord qu’ont été son éloge spectaculaire et sa muséification, vient cette autre attaque : la « découverte » de cheveux, et même de perruques pouilleuses, dans la soupe concoctée par Debord et les situationnistes.

Il y a quelques années, de sévères historiens ont voulu nous dissuader de l’envie de lire Karl Marx en nous révélant qu’il « sautait sa bonne » (sans imaginer, bien sûr, que ce cliché profondément bourgeois puisse être la caricature d’une relation peut être plus amoureuse). D’autres ont voulu provoquer le refus de lire Rimbaud parce que, sur la fin de sa vie, il avait été (mauvais) trafiquant d’armes. Certains ont trouvé que les écrits de Bakounine ne méritaient aucun intérêt parce que c’était un pique-assiette. Etc.

Aujourd’hui Apostolides s’emploie tapageusement à déboulonner la statue de Debord que celui-ci a consacré sa vie à sculpter et édifier.  On pourrait y voir une saine entreprise de démystification. D’autant plus qu’elle prétend appliquer à Debord les critères qu’il avait énoncés réclamant une cohérence entre les idées et les comportements.  Mais l’évident  parti pris de départ de ce travail : prouver à quel point l’adoré des pro-situs était peu digne de respect, invite à regarder ce livre avec beaucoup plus de circonspection. Car tout dans cette prétendue biographie démontre qu’Apostolides n’a qu’un but : le dénigrement systématique.

Loin de vouloir sereinement examiner l’objet de son « étude », dont il fait en réalité une cible, Apostolides part d’un a priori : Debord voulait être un chef absolu et c’est ce qui expliquerait tous ses comportements et ce qu’Apostolides analyse comme sa profonde roublardise. Tout le livre ne vise qu’à cela. Apostolides traque littéralement tout ce qui pourrait confirmer sa thèse.  Certes, celle-ci est fortement étayée de nombreuses anecdotes, bien que certaines ne se fondent que sur des suppositions,  mais ses conclusions étaient écrites dès le départ et orientent tout le propos. Tous les documents choisis ne le sont que pour être des preuves à charge.

Selon Apostolides, les engagements de Debord ne s’expliqueraient que par des calculs pour soutenir son goût du pouvoir et tous ceux qui ont été ses alliés, à commencer par les situationnistes, n’auraient été que gogos manipulés dans ce but. Ainsi, toute l’histoire d’un mouvement avec ses engagements, ses audaces, son talent, tout autant que ses débats, ses hésitations, ses faiblesses, se trouve occultée pour servir le mauvais roman d’Apostolides. […]

Tomber la chemise ? par l’ami Gédicus

Quelques préposés au lynchage légal des travailleurs d’Air France ont été un peu malmenés par ceux qu’ils avaient pour tâche de beaucoup maltraiter. Cela suffit pour que l’oligarchie toute entière crie au scandale : Si on ne peut plus tailler en pièces la viande à profits sans qu’elle se rebiffe, le métier d’exploiteur va devenir moins facile. Vite, il faut restaurer le « dialogue social » où les patrons dictent haut et fort leurs conditions à des prolos bâillonnés par les gros bras de la « maitrise ».

Cette actualité m’a donné envie de ressortir du placard le petit texte suivant, écrit il y a quelques années déjà dans des circonstances à peu près similaires.

Gédicus

Le 6 octobre 2015

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Une nouvelle tendance du «Nu manifeste»?

Lettre ouverte à un cadre de Peugeot

« Un autre cadre a réussi à franchir le barrage, à pied : Moi, pas idiot, j’ai contourné par un talus (…) J’ai été obligé de relever mon pantalon et mouiller mes chaussures dans l’herbe. Ces mecs là ne respectent rien. »
(Article sur une grève chez Peugeot dans Libération, 21 septembre 1989).

Monsieur,

Je voudrais vous faire part de ma sympathie dans l’épreuve que vous traversez et de mon entière réprobation des exactions dont vous avez été victime.

Il n’y a pas de mots assez forts pour qualifier la barbarie de ces grévistes qui, ne respectant rien comme vous l’avez si bien jugé, vous ont contraint, de par leur simple présence devant les portes de votre usine, à mouiller le bas de votre pantalon en enjambant un talus pour y entrer malgré leur blocus. Un tel irrespect des individus désireux de jouir pleinement de leur droit au travail en dit long sur l’arbitraire que pratique cette canaille, qui ose se prétendre à la merci d’un patron.

Cette violence exercée à votre encontre relègue au rang d’inoffensives amusettes les méthodes utilisées autrefois -et il n’y a encore pas si longtemps- par la plupart des grévistes : Blocage complet des usines, expulsions ou séquestrations des patrons et des cadres, résistance aux tentatives de « maîtrise » par les préposés à la chose, prise en otage des stocks et vente de ceux-ci au profit des grévistes, et même parfois remise en marche de l’usine sans les patrons et « l’encadrement ».

Plus encore, combien semble timorée et bénigne, en comparaison avec cette violence actuelle, l’époque déjà ancienne où les travailleurs parlaient d’abolir le salariat, d’exproprier les expropriateurs, se préoccupaient de grève insurrectionnelle, prenaient les usines, géraient collectivement la production, cessaient toute production néfaste à leurs intérêts, tentaient d’abolir l’argent, et défendaient tout cela, armes à la main, jusqu’à la mort.

De telles préoccupations et méthodes sont dérisoires au regard de celles du jour et l’on voit bien que les ouvriers, fermement encadrés par leurs syndicats, sont passés à un stade supérieur de l’offensive. Aujourd’hui, ils ne rêvent plus que leur vie puisse jamais être autre chose que cet asservissement au chagrin. Ils n’imaginent plus pouvoir se passer de patrons, de cadres, de contremaîtres, de vigiles. Ils ne souhaitent pas la fin des chaînes mais, bien pire, une augmentation (dont le montant fait légitimement hurler car il est bien normal que Yannick Calvet soit payé 35 fois plus que ceux qui triment pour son racket). Ils se laissent suivre et espionner sans réagir, se laissent insulter et tourner en ridicule par les médias et autres « experts », se laissent agresser dans le seul atelier qu’ils occupent sans contre-attaquer pour ne pas « provoquer » et surtout, crime suprême, ils exigent… des négociations !

Il faut donc leur faire sentir durement qu’on ne peut pas, sans risque, se livrer à de tels méfaits. Il faut le leur faire sentir par tous les moyens et vous -cadres- en avez déjà mis en œuvre quelques uns d’assez sympathiques quoiqu’insuffisants.

En ces temps où, comme le remarque justement Guy Debord : « La servitude veut désormais être aimée véritablement pour elle même, et non plus parce qu’elle apporterait quelque avantage extrinsèque. » (Panégyrique), et où des hordes de petits hommes, cadres en tête, se bousculent pour lui donner satisfaction, il ferait beau voir que des ouvriers puissent encore s’imaginer avoir une dignité à préserver !

Nous ne sommes plus au XIXe siècle, que diable ! Depuis cette détestable époque de révolutions -heureusement vaincues- nos propagandistes ont réussi à faire considérer l’idée d’abolition du salariat comme une risible aberration (Sauf à quelques illuminés pour lesquels sont ouverts nos asiles et nos prisons). Pourquoi donc des salariés, ralliés à cet état de chose, s’imagineraient-ils alors pouvoir encore négocier le prix de leur esclavage ? Il n’y a aucune raison pour qu’ils n’acceptent pas que les patrons décident de leur sort en tout, et pour qu’ils pensent pouvoir encore négocier des parcelles de leur existence.

Il faut donc que ceux-là soient rudement punis de leur outrecuidance. Comme le disait si bien un de vos alliés : « La grève doit laisser le souvenir de quelque chose où les gens ont perdu » afin qu’ils tremblent à l’idée même de recommencer.

Ne retenez pas votre légitime colère. Faites payer cher à ces Sans Culottes le fait de vous avoir contraint à mouiller votre pantalon, afin qu’ils ne vous le fassent jamais mouiller d’une toute autre manière.

Gédicus
7 octobre 1989

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Consulter le blogue de Gédicus.

Allez voir “ADN”, le film de Judith Cahen (2007 …et jusqu’à la fin des temps)

Il vous reste quelques jours pour aller voir le film de Judith Cahen intitulé ADN. Il aurait mieux valu pour vous que je sache à l’avance qu’il sortirait pour en parler plus tôt (il a été projeté à la FEMIS en mars dernier) mais voilà les choses se déroulent dans un désordre et une improvisation qui ne manquent pas de charme (même s’il y a de quoi flinguer un film qui ne passe que dans une salle : L’Entrepôt[1] à Paris).

Judith Cahen fait des films à partir des questions qu’elle se pose, sur la vie en général, sur le corps en particulier. Sorti récemment, Code 68 est ainsi un film sur les questions que mai 68 peuvent susciter dans la tête de Judith Cahen et pas un film sur 68.

Je disais sur le corps. Il faudrait préciser sur le corps chrétien, bourrelé de remords et de culpabilité (c’est-à-dire torturé par le remords…). Dans deux films, dont La révolution sexuelle n’a pas eu lieu, j’ai eu l’impression que les seules figures masculines positives sont des figures christiques. Notez que pour une femme encline à l’hétérosexualité, se fixer comme critère de choix « Un Christ ou rien ! » n’est peut-être pas ce qu’il a de pire.

ADN est de ce point de vue le film le plus personnel et le plus abouti de Judith Cahen. Nous sommes au cœur (saignant) du problème. La réalisatrice utilise un livre de photographies où l’auteur, David Nebreda, s’est mis en scène dans des poses à forte connotation mystique après avoir réduit son corps à l’état de quasi squelette, auquel il impose des mutilations, en elles-mêmes répugnantes, mais que l’esthétisation parvient à rendre supportables, voire belles.

Judith Cahen se livre à un jeu de juxtapositions entre les photos de l’album et celles de son propre corps dénudé, soit seule soit en compagnie d’une amie enceinte.

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Par ailleurs, elle fait réagir aux photos de Nebreda un certains nombre de personnes, dont plusieurs sont connues (mais pas re-connues par moi car je sors très peu). Exception et faute de goût aussi inexplicable qu’impardonnable : la présence de Sollers. Comme d’habitude, il n’a rien à dire ; il prend un air d’autant plus fin et rusé. À côté de cette momie parlante, Lacan, qui apparaît dans un court extrait de film, a l’air vivant.

On voit aussi 15 secondes de Debord. Il a un peu la même coiffure que Sollers. Sollers devrait copier la mort de Debord plutôt que sa coupe de cheveux. Lire la suite

Vaneigem over (1995)

Publié en 1995 sous forme de tract et d’affichette, en réponse à l’Avertissement aux écoliers et lycéens de Vaneigem, précis de niaiserie à l’usage des jeunes générations, qui rencontrait un spectaculaire succès commercial et médiatique, ce texte a été diffusé entre autres par La Bonne descente (lieu de débat et centre de documentation rebelle parisien). Il a été reproduit par la revue bruxelloise Alternative libertaire (n° 181, février 1996).

 

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Raoul Vaneigem est connu pour avoir publié, il y a vingt-huit ans, en 1967, un Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. De ce livre, subversif et beau, Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti écrivaient en 1970 : « Il est entré dans un courant d’agitation dont on n’a pas fini d’entendre parler, et d’un même mouvement son auteur en est sorti. »

Depuis, Vaneigem s’est rendu célèbre pour avoir, le 15 mai 1968, quitté Paris, déjà en pleine agitation révolutionnaire pour rejoindre sur la côte méditerranéenne le lieu de ses vacances, sans doute bien gagnées et en tout cas programmées de longue date, après avoir tout de même apposé sa signature au bas d’une proclamation appelant à l’action immédiate.

Commentant cet épisode, Debord et Sanguinetti, ses anciens camarades de l’Internationale situationniste assuraient ne douter ni de son courage ni de son amour de la révolution, mais…

« A part son opposition, bien affirmée une fois pour toutes, à la marchandise, l’État, la hiérarchie, l’aliénation et la survie, Vaneigem est très visiblement quelqu’un qui ne s’est jamais opposé à rien dans la vie précise qui lui était faite, son entourage et ses fréquentations — y compris finalement sa fréquentation de l’I.S. »

Ces indications ne figurant pas dans la « biographie de Raoul Vaneigem » qui fait suite à son Avertissement aux écoliers et lycéens (éd. Mille et une nuits, août 1995), il n’était pas inutile de les remettre dans les mémoires, d’autant qu’elles expliquent à la fois le succès médiatique de ce petit livre et son incroyable contenu.

Présentée comme un curriculum vitæ, ladite « biographie » peut néanmoins éclairer la démarche de l’auteur. Ses activités révolutionnaires, rebaptisées « participation à l’Internationale situationniste », y sont mentionnées parmi d’autres jobs et diplômes (agrégation de lettres et poste d’enseignant dans une école normale d’une part, collaboration à l’Encyclopédie du monde actuel d’autre part) qui justifieraient largement que soit commandé à Vaneigem, par le ministère de l’Éducation, un « Rapport sur les chances de l’école d’échapper à la colère de ses victimes ». La seule faute tactique imputable à l’ancien révolutionnaire est d’avoir publié son Rapport avant d’avoir décroché les crédits.

Incapable, en 1968, de reconnaître sous ses yeux la révolution qu’il appelait si bien de ses vœux un an plus tôt dans le Traité de savoir-vivre, Vaneigem décrit aujourd’hui — dans un style beaucoup plus embarrassé — une « évolution des mœurs » entièrement fantasmatique.

Exemples :

« Elle agonise enfin, la société où l’on n’entrait vivant que pour apprendre à mourir. La vie reprend ses droits timidement comme si, pour la première fois dans l’histoire, elle s’inspirait d’un éternel printemps au lieu de se mortifier d’un hiver sans fin. » (p. 10)

« Hier encore instillé dès la petite enfance, le sentiment de la faute […]. » (p. 21)

« Maintenant que s’esquisse entre les parents et leur progéniture une compréhension mutuelle faite d’affection et d’autonomie progressive, il serait regrettable que l’école cessât de s’inspirer de la communauté familiale. » (p. 63)

« Maintenant que les pères s’avisent que leur indépendance progresse avec l’indépendance de l’enfant, maintenant qu’ils éprouvent assez l’amour de soi et des autres pour aider l’adolescent à se défaire de leur image […]. » (p. 65)

« S’inspirant de cette compréhension osmotique où l’on éduque en se laissant éduquer, les écoles maternelles atteignent au privilège d’accorder le don de l’affection et le don des premières connaissances […]. » (p. 69)

On a bien lu : Raoul Vaneigem, ex-situationniste, recommande à l’école de s’inspirer de la famille ; pardon ! « de la communauté familiale » ! On sent dans ce dernier terme une influence idéologique de type SOS Racisme, sur un fond général qui ne déparerait pas les colonnes d’Enfants magazine ou du Monde de l’Éducation.

Outre leur caractère visiblement délirant, pour quiconque sait regarder autour de lui, dans un square ou sur une plage, ou a simplement des lectures plus variées que notre diplômé en philologie romane, ce qui frappe dans cette enfilade d’affirmations, c’est qu’elles ne s’appuient jamais sur rien. Pas une fois, l’auteur ne s’abaisse à citer ne fût-ce qu’un exemple à l’appui de ses dires (la seule référence renvoie à un article concernant la fraude fiscale !). Il se contente de positiver, suivant en cela les recommandations d’une chaîne d’hypermarchés.

On notera le passage concernant les écoles maternelles comme un sommet d’aveuglement ou de crapulerie. Il est vrai que le point de vue selon lequel ces lieux de décervelage new-look, où l’on préfère généralement la manipulation psychologique aux claques, seraient l’exemple à suivre pour tout le système éducatif, est communément répandu dans la racaille de gauche. Gageons qu’il n’y a pas à chercher plus loin les « sources d’information » du malheureux Vaneigem que dans la fréquentation intime de quelque spécimen de cette gent nuisible.

Il n’y a pas que dans l’attitude vis à vis des enfants qu’un changement positif serait perceptible, assure Vaneigem, probablement abonné au Nouvel Observateur :

« Ne voyons-nous pas, à la faveur d’une réaction éthique, quelques magistrats courageux briser l’impunité que garantissait l’arrogance financière ? Imposer les grosses fortunes (1% des Français possèdent 25% de la fortune nationale et 10% en détiennent 55%), taxer les émoluments perçus par les hommes d’affaire […]. » (p. 73)

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La Bonne Nouvelle

Ce qui fait le succès médiatique de l’Avertissement (« Tout lycéen doit le lire » affirmait-on sur Canal-Plus), c’est la bonne nouvelle qu’il apporte concernant l’école :

« Elle détient la clé des songes dans une société sans rêve. » (p. 14)

Certes, cette révélation est une divine surprise pour les enseignants et les dits « parents d’élèves », qui n’auraient jamais osé la formuler ainsi, mais elle peut tout de même étonner certains jeunes lecteurs, même peu au fait du passé glorieux de l’auteur. Il lui faut donc évoquer publiquement une question gênante, et à ses yeux complètement anachronique : faudrait-il pas détruire l’école ? Je dis « évoquer » et non « poser ». Cette question ne se pose pas, il y a trop de vent dans la tête à Raoul.

« Faut-il la détruire ? Question doublement absurde. D’abord parce qu’elle est déjà détruite. […] Professeurs et élèves ne s’affairent-ils pas à saborder de conserve le vieux paquebot pédagogique qui fait eau de toutes parts ? (p. 13) Ensuite, parce que le réflexe d’anéantissement s’inscrit dans la logique de mort d’une société marchande dont la nécessité lucrative épuise le vivant des êtres et des choses, le dégrade, le pollue, le tue. » (p. 14)

Premier mensonge : professeurs et élèves seraient déjà engagés d’un commun accord dans une entreprise de sabordage de l’ordre établi ! Où ça ? Comment ? Des noms ! On voit mieux ce que l’encyclopédiste du monde actuel entend par « détenir la clé des songes » ! Pourquoi s’arrêter là ? Ne s’avisera-t-on pas demain que patrons et ouvriers s’affairent déjà à saborder de conserve le vieux paquebot salarial ? Vaneigem l’a rêvé, Sony le fera.

Mais après le mensonge, vient l’admonestation, détruire, dit-il, c’est participer de la société. Voyez plutôt :

« Accentuer le délabrement ne profite pas seulement aux charognards de l’immobilier, aux idéologues de la peur et de la sécurité, aux partis de la haine, de l’exclusion, de l’ignorance, il donne des gages à cet immobilisme qui ne cesse de changer d’habits neufs et masque sa nullité sous des réformes aussi spectaculaires qu’éphémères. […]  » (p. 14)

Voilà « le poing du casseur » paralysé, mais que lui reste-t-il donc comme perspective, lui devant qui on n’ose même pas évoquer, fût-ce à mots couverts, la possibilité de déserter l’école.

Eh bien il lui sera loisible de picorer au long de l’{Avertissement} une foule de recommandations, théoriques et pratiques, qui toutes ont honorablement figuré dans les programmes du ministre Edgar Faure après 68, des syndicats d’enseignants et des partis de gauche.

Florilège :

« Que l’ouverture sur le monde soit aussi l’ouverture sur la diversité des âges ! » (p. 36)

« La sophistication des techniques audiovisuelles ne permettrait-elle pas à un grand nombre d’étudiants de recevoir individuellement ce qu’il appartenait jadis au maître de répéter jusqu’à mémorisation […] ? » (p. 60)

« Privilégier la qualité. » (p. 58) (C’est déjà, depuis vingt ans, le slogan des managers japonais. À quand la « subversion zéro défaut » ?)

« L’argent du service public ne doit plus être au service de l’argent. » (p. 70) (Au service de qui ou de quoi d’autre que lui-même pourrait bien être l’argent ? Faut-il comprendre que l’argent lui-aussi, et la valeur, pourquoi pas, méritent d’être sauvés, subvertis peut-être ?)

Pour faire bonne mesure, Vaneigem présente comme programme révolutionnaire ce qui se produit plus ou moins à l’occasion de chaque mouvement de la jeunesse scolarisée :

« Occupez donc les établissements scolaires au lieu de vous laisser approprier par leur délabrement programmé. Embellissez-les à votre guise, car la beauté incite à la création et à l’amour […]. Transformez-les en ateliers créatifs, en centres de rencontres, en parcs de l’intelligence attrayante. Que les écoles soient les vergers d’un gai savoir […]. C’est aux collectivités d’élèves et de professeurs que reviendra la tâche d’arracher l’école à la glaciation du profit […]. » (p. 74)

Tout le problème est qu’évidemment une telle tentative autogestionnaire corporatiste n’a aucune espèce de chance de perdurer au-delà du mouvement social qui la porte. Mais notre auteur néglige cette basse question de calendrier. Et d’ailleurs, par quel mécanisme, quel prodige, écoliers, lycéens et enseignants vont-ils, renonçant — pour les premiers — aux gestes qui sont l’ordinaire de la révolte, transformer du jour au lendemain les casernes en vergers ? Comment en tiendront-ils à l’écart les troupes de la gendarmerie mobile ? Autant de menus détails dont on serait bien mal venu de reprocher à l’Avertisseur de ne souffler mot. Comment ! Les écoliers sont prévenus, et ce ne serait pas suffisant ? Retenons bien cette phrase :

« Tout se joue aujourd’hui sur un changement de mentalité, de vision, de perspective. » (p. 34)

Autant dire que la perspective révolutionnaire et historique, elle, est caduque et que Vaneigem se présente comme l’oculiste (l’occultiste ?) de la nouvelle vision du monde, celle où les écoliers regardent leurs geôliers avec amour et préservent leur outil de travail et d’abrutissement dans l’attente de la Grande Rentrée. Ces manifestations new age du réformisme utopique (qui ne change rien, mais sape les bases de l’utopie) seraient d’une importance négligeable, n’était l’écho médiatique complaisant qu’elles rencontrent. Elles rejoignent objectivement d’autres appels au calme, comme celui lancés par SOS Racisme aux jeunes des banlieues d’avoir à respecter le plan « Vigipirate ».

Il importe, et il suffit pour l’instant, que les jeunes lecteurs soient avertis qu’il n’existe entre la critique radicale du monde et l’opuscule de Vaneigem, d’autre rapport que le passé de l’auteur.

Donnons-lui, pour finir, raison contre lui-même :

« La pire résignation est celle qui se donne l’alibi de la révolte. » (p. 38)

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Un rescapé de l’école.

Paris, le 8 octobre 1995.

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

J’ai pris connaissance, postérieurement à la publication de ce texte, d’une brochure hagiographique, sobrement intitulée Raoul Vaneigem, signée Grégory Lambrette et présentée par Jean-Marc Raynaud (diffusée par la FA). Le dernier nommé s’évertue Capture d’écran 2014-11-24 à 19.17.20à justifier une « découverte » assez tardive, notamment par le fait que Vaneigem n’aurait pas changé et qu’entre le Traité de savoir-vivre et l’Avertissement, « l’analyse et le discours sont à 95% les mêmes ! ». Ou bien cette énormité est un mensonge de circonstance ou bien il faut procéder à une relecture critique du Traité… L’introduction de la brochure confirme de manière d’autant plus hilarante qu’elle est involontaire le jugement sévère des situationnistes sur leur camarade. En effet, Raoul n’a jamais rien refusé ! On nous apprend que son mémoire universitaire sur Lautréamont a été censuré. Que croyez-vous que fit le farouche rebelle ? Il le réécrivit : «Une seconde écriture sera lors nécessaire à Vaneigem pour obtenir son diplôme. Une fois celui-ci en poche, il effectuera son service militaire, obligatoire à l’époque en Belgique [C’est moi qui souligne], pour ensuite s’atteler à la recherche d’un emploi. »

Les militants du groupe Michel Bakounine [sic] de la FA ont eu bien raison de célébrer comme il le mérite cet exemple pour la jeunesse, même si (faut-il dire hélas ?) le service militaire n’est plus obligatoire en France.