Solidarité avec le Kurdistan ~ Paris, 27 octobre

Kedistan s’associe à une initiative lancée par l’association Women In War : une soirée d’information et de solidarité “concrète” avec le peuple kurde persécuté par le gouvernement turc actuel.

Les rassemblements, les meetings se succèdent, pour protester contre les fermetures de médias, les exactions des forces de l’État turc, avec souvent les mêmes, politiques et humanistes. Alors, un de plus ?

Il y a dans la volonté d’organiser cette soirée de soutien, le désir de rappeler qu’un Peuple est fait de chair et de sang. Que derrière des slogans de soutiens, il y a des hommes et des femmes, des enfants, qui souffrent dans un silence assourdissant de la dite “communauté internationale”. Le désir de rappeler aussi une culture, une langue, des vies…

Rappeler aussi que le mouvement kurde, et au premier rang les femmes,  ont des propositions pour que la mosaïque des peuples de Turquie vive en paix, loin de cette “turcité” imposée qui n’a porté que la guerre depuis près d’un siècle.

À Cizre, à Şırnak, à Sur, Silvan…  les massacres de populations ont laissé des ruines et des deuils. Ils ont aussi exproprié, détruit des quartiers historiques, éparpillé les familles et même remplacé les élus locaux par des “administrateurs” imposés par le régime. Et pourtant, les populations veulent rester, et rester DEBOUT.

Alors, aider ces populations à survivre matériellement, c’est aussi le moins que l’on puisse faire, lorsqu’on se sent impuissants devant ces exactions à caractère génocidaire, contre un Peuple qui résiste.

Le Kurdistan en Flammes

Le jeudi 27 octobre 2016 à partir de 18h aux Grands Voisins !

Soirée d’information et de solidarité avec le peuple kurde persécuté par le gouvernement turc actuel.

Les fonds recueillis serviront à venir en aide aux familles qui se trouvent dans la précarité extrême à la suite des violences systématiques de l’armée et de la police d’Ankara.

18h • Conférence
Avec Engin Sustam Université de Genève (précédemment Université des Beaux-arts Mimar Sinan à Istanbul), Carol Mann sociologue spécialisée dans la problématique du genre et du conflit armé et directrice de l’association Women In War, Semra Doğan membre Women In War (précedemment Sciences Po Paris et EHESS).

20h30 • Exposition/ Performance
Projection des photographies de Maryam Ashrafi et performance sonore par Froe Char.

21h30 • Concert exceptionnel de Delil Dilanar, un des plus grands musiciens kurdes actuels.

Un buffet kurde sera proposé tout au long de la soirée.

Événement organisé par l’association Women In War avec le soutien du magazine Kedistan.

 

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Les Grands Voisins est un lieu de vie partagé. 600 personnes vivent sur place dont certaines en situation de vulnérabilité. Merci de rester attentifs aux règles du site : pas d’apport d’alcool de l’extérieur et respect de la tranquillité des habitants.

À LA MÉMOIRE DES «FEMMES DE RÉCONFORT». Une exposition de Chang-Jin Lee

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Chang-Jin Lee, jeune artiste d’origine coréenne, expose à New-York — y compris sur du mobilier urbain (voir affiche ci-dessous) — une série de photos évoquant la mémoire des 200 000 femmes asiatiques réduites par l’armée japonaise au rôle d’esclaves sexuelles pendant la deuxième Guerre mondiale.

On sait que ces victimes du militarisme japonais et du machisme ordinaire (le bordel de campagne pouvant être considéré comme le stade suprême de la théorie des «besoins sexuels masculins») ont été baptisées par euphémisme «femmes de réconfort».

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On peut visiter le site Internet de Chang-Jin Lee, et y consulter une vidéo (sous-titrée en anglais) qui donne à entendre la parole de femmes survivantes, originaires de plusieurs pays asiatiques.

UNE BONNE GUERRE! (1999)

Dommages de guerre

 

Le texte ci-dessous a été publié dans le journal On a faim ! n° 7, juin 1999, dans la rubrique «Vite fait, sur le divan».

Repris dans Dommages de guerre (L’Insomniaque, 2000), il ne l’était pas sur mon ancien site.

 

 

 

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Vite fait, sur le divan (avant l’alerte).

 

La question de savoir s’il fallait bombarder Belgrade, prétendument pour faire plier un régime effectivement dictatorial et meurtrier, ne se pose réellement ni à moi ni à aucun lecteur ou lectrice d’On a faim ! pour la raison que nous n’avons nulle part à ce type de décision. La question (voisine) de savoir « quoi faire d’autre pour les Kosovars » passe un cran dans le bourrage de crâne. D’abord parce qu’elle suppose admis que l’offensive de l’OTAN est réellement motivée par un souci humanitaire, ce qui est un mensonge. Ensuite parce qu’elle me pousse à répondre comme si j’étais l’équivalent, par exemple, du Président de la République. C’est-à-dire comme si je disposais à la fois des informations nécessaires à la prise de décision et du pouvoir. Il n’en est rien.

On peut remarquer ici que les hommes d’État français sont en fait eux aussi relativement démunis : les américains ne leur communiquent même pas les photos satellites des cibles, avant et après bombardement. Les chefs d’ici sont, dans la hiérarchie du nouvel ordre mondial, de tout petits chefs. Ils parviennent néanmoins à mener plutôt efficacement la guerre sur le front intérieur, où les sondages tiennent lieu de repérages satellites (ni plus ni moins précis).

La première victoire du complexe militaro-spectaculaire, disons de l’État pour simplifier, et cela se vérifie durant tous les conflits d’envergure, est d’amener non seulement les citoyens ordinaires, mais des opposants radicaux ou soi-disant tels, à s’interroger dans des termes choisis par lui. Les sondeurs d’opinion savent bien qu’en imposant les termes d’une question, on détermine la réponse. Dans le cas d’une guerre, accepter de débattre les questions que pose l’État et les médias, dans les formes qui leur conviennent, signifie non seulement que l’on s’expose à penser niaisement ce que l’on veut nous faire penser, mais encore que l’on admet comme donnée de départ que nous formons l’État et nous un ensemble cohérent, de type émotionnel, quelque chose comme une famille, dont les intérêts communs surpassent les divergences de détail.

La guerre se présente donc comme l’épreuve de réalité idéale, sur laquelle l’État espère, en partie à juste raison, que viendront se briser projets utopiques et révoltes radicales. Bien sûr, dans la plupart des cas, les révolutionnaires emportés par la fièvre cocardière (voir 14-18) ou simplement submergés d’émotion devant les images télévisées (aujourd’hui), et tétanisés par l’argument de la « guerre humanitaire », ne renoncent pas formellement et pour toujours à leurs prétentions critiques : ils se contentent d’envisager, souvent sans le dire, une parenthèse. Jusqu’à ce que tel ou tel objectif (choisi par des ministres et des généraux) soit atteint, le révolutionnaire renonce à exprimer son point de vue, ou plus exactement il abjure ce point de vue, comme un croyant abjure sa foi. Ce faisant, et contrairement à tout ce qu’il proclame haut et fort d’habitude (et de manière d’autant plus méprisante qu’il s’adresse à des groupes proches, donc rivaux) il donne corps à l’idée que la lutte des classes, le combat révolutionnaire, sont des jeux de société, qui peuvent être suspendus, le temps d’une pause.

 

L’exemple de la « grande guerre »

         En ce temps de guerre, quand l’édition française n’en finit pas d’exploiter le filon de la célébration de 14-18, sur le mode de la mémoire douloureuse, en vendant des centaines de milliers d’exemplaires de lettres de poilus, il est particulièrement indiqué de rappeler le débat qui agita le mouvement anarchiste. Des militants connus, parmi lesquels Kropotkine, publièrent le « Manifeste des seize ». On y lit notamment : « Nous anarchistes, nous antimilitaristes, nous, ennemis de la guerre (…) nous nous sommes rangés du côté de la résistance [à l’agression allemande] et nous n’avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population. (…) Et, avec ceux qui luttent, nous estimons que, à moins que la population allemande, revenant à de plus saines notions de la justice et du droit, renonce enfin à servir plus longtemps d’instrument aux projets de domination politique pangermaniste, il ne peut être question de paix. »

Remplacez «allemande» par «serbe», et vous constatez que le raisonnement de capitulation devant les règles édictées par l’État étaient les mêmes qu’aujourd’hui. A la différence qu’aucun militant libertaire n’a, à ma connaissance, appelé ces dernières semaines à la guerre démocratique-humanitaire (je dis bien libertaire et non «libéral-libertaire», variante américanisée du libéralisme sauvage). Les anarchistes sont peut-être mieux protégés que d’autres révolutionnaires par leurs réflexes antimilitaristes, encore que ces réflexes n’aient pas empêché la quasi totalité des militants de partir en 1914. Le débat empoisonna le mouvement durant quinze ans encore. Je suis de ceux qui estiment qu’il ne s’en est pas relevé, pas plus que le mouvement ouvrier dans son ensemble d’ailleurs (figé ensuite dans le soutien à l’URSS stalinienne). Voilà ce qui motive mon inquiétude, quand je constate aujourd’hui le silence et l’apathie de la majorité des libertaires français, les dérives et le renoncement de certains autres, plus nombreux (ce qui ne me console pas) dans l’ultra gauche et le milieu radical. Capituler, ne serait-ce que par un silence embarrassé, devant la raison d’État, laisser à nos ennemis le privilège exorbitant d’incarner — en kaki — l’idée de communauté humaine, c’est renoncer à ce que nous sommes, puisque, comme disait Shakespeare, nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves.

Accessoirement, les libertaires ont perdu une occasion (ce n’est pas la première) d’apparaître dans le désert qu’est la «gauche de la gauche», comme un pôle de radicalité. A l’impossible, nous songerons plus tard. Tâchons pour l’instant, plus d’un mois après le déclenchement d’une guerre que l’on fait en notre nom, et quelle que soit son issue, de nous ressaisir, et de sauver l’honneur de l’idéal internationaliste dont nous nous proclamons les hérauts.

 

                                            Claude Guillon

Objecteur-insoumis par tous les temps, de guerre comme de paix.

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Trousse d’urgence

 

— Les commentateurs les plus modérés reconnaissent que la guerre n’a atteint aucun de ses buts prétendus. Massacres, viols et expulsions des Kosovars ont eu lieu. Milosevic a utilisé l’offensive de l’OTAN comme occasion pour déclencher les déportations, et pour resserrer autour de lui son opinion publique. La guerre n’a pas évité de morts kosovars, mais elle a tué des civils serbes qui ne seraient pas morts autrement.

— L’argument selon lequel l’offensive a été déclenchée parce qu’il était impossible moralement de laisser faire un dictateur est une obscénité. On en laisse faire autant aux dirigeant postaliniens chinois, en Chine même et au Tibet ; on les reçoit dans les capitales occidentales ; la France les soutient à l’ONU ; les pays occidentaux les financent. Parce que cela arrange tout le monde que l’immense Chine connaisse une relative stabilité, et parce que l’on espère l’ouverture d’un juteux marché.

— L’objectif de la guerre est avant tout politique et stratégique. L’OTAN souhaitait, à la veille de son cinquantième anniversaire, justifier le redéploiement de ses bases en Europe de l’est, et pour cela utiliser la dictature néo-stalinienne de Milosevic comme nouvel épouvantail, l’URSS ayant implosé.

— Le raisonnement selon lequel «il peut être nécessaire, hélas, de tuer quelques personnes innocentes pour en sauver de nombreuses autres» a un inconvénient pratique : on n’est jamais sûr que ça marche. Et un inconvénient moral : c’est exactement le raisonnement qui justifie la torture («je torture celui-là, mais c’est pour sauver la vie des clients du café où il a, peut-être, placé une bombe». On ne peut pas penser à moitié comme un militaire.

— La protestation contre la guerre obligerait à de compromettants voisinages (serbes milosevichiens, staliniens, nouvelle droite, etc.)… Quand Alain Juppé a qualifié le FN de parti fasciste, est-ce que j’étais contraint pour autant d’éprouver soudain de la sympathie ou de la reconnaissance pour un Premier ministre ? Était-ce une raison pour renoncer à qualifier le FN de fasciste parce qu’un adversaire le faisait, quinze ans après nous ? Niaiseries. Je suis opposé à la guerre pour des raisons très différentes de celles des néo-fascistes. Si je les croise, je peux le leur expliquer à coups de manche de pioche.

— Hormis des actions ponctuelles (manif contre une ambassade, etc.), la meilleure manière de pratiquer l’internationalisme est de se battre là où l’on vit contre les représentants locaux du capitalisme et ceux qui le servent.

DOMMAGES DE GUERRE. Chap. II. Kosovo : un néocolonialisme à la conquête de l’Est.

 

Dommages de guerre

 

Je donne ici le deuxième chapitre, « Néocolonialisme », de mon livre Dommages de guerre [Paris-Pristina-Belgrade-1999], paru chez L’insomniaque éditeur, en l’an 2000.

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

 

 

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« Civiliser, c’est avant tout civiliser la guerre. Au besoin par la guerre. »

André Glucksmann, « Merci l’Amérique », L’Express, 17 juin 1999.

 

 

À la fin du dix-neuvième siècle, les commissaires aux Affaires indiennes du gouvernement américain sont unanimes : les Indiens vivent sous l’emprise de coutumes déplorables, dont il importe de les détacher, au besoin par la force. « La possession communautaire de grandes étendues de terres […] les ont empêchés d’acquérir une compréhension de ce qu’est la propriété individuelle[1] ». La meilleure méthode consiste à les enfermer dans des réserves, « tout en leur donnant […] une éducation et en les habituant à l’idée de la propriété privée[2].

Le 27 janvier 1825, le Président Monroe expose sa politique devant le Congrès : « L’expérience a amplement démontré que, dans leur état actuel, il est impossible de les incorporer à notre système. […] Le seul moyen d’y parvenir consiste à doter chaque tribu d’un bon titre à une portion adéquate de terres sur lesquelles elle consentirait à se rendre, et à lui fournir un système de gouvernement interne qui protégera sa propriété de toute invasion et fera obstacle, grâce au déroulement régulier du progrès et de la civilisation, à la dégénérescence qui a généralement accompagné cette transition d’un état à un autre… […] En adoptant ce type de gouvernement, elles se donneront un mouvement qui sera en harmonie avec le nôtre, et son effet bénéfique se fera sentir à travers tout notre territoire[3] ».

Retournement de l’histoire : Monroe, dont le nom est demeuré synonyme d’hostilité aux ingérences réciproques des États-Unis et de l’Europe, donne — à propos des Indiens — une formulation prémonitoire de ce qu’est aujourd’hui, mutatis mutandis, la « doctrine Clinton » dans les Balkans. La principale différence est de taille : le partage de Yalta une fois rendu caduque par l’implosion du bloc de l’Est, le « territoire » des États-Unis d’Amérique tend à recouvrir celui de la planète.

Je crains que certains lecteurs soient tentés de m’abandonner dès à présent à des rapprochements métaphoriques qu’ils jugent excessifs. Non qu’ils doutent que la Maison Blanche ou le Pentagone puissent couvrir ou ordonner des atrocités de toute nature ; le traitement du « problème noir » et l’invasion du Viêt-nam, parmi tant d’autres exemples, les en ont convaincus. Ce qu’ils répugnent à concevoir, c’est qu’il subsiste en Europe de l’Est des poches d’arriération telles que la propriété privée y soit inconnue, ou simplement mal considérée. L’hypothèse paraît en effet peu crédible.

On trouve pourtant une caricature de chef de tribu, le Premier ministre de Bulgarie Radu Vasile, pour lui donner corps en mai 1999, peut-être dans le seul but de flatter l’imaginaire des nouveaux conquérants : « Contrairement à d’autres pays d’Europe centrale […], la conception de la propriété privée était chez nous inexistante. Cela a sans doute freiné le processus de privatisation que nous souhaitons aujourd’hui relancer ; pour y arriver, il faut que chacun prenne conscience que l’intérêt général et l’intérêt particulier se confondent[4]. » Il est bon de décoder ici le message du chef, qui s’adresse dans un document publicitaire aux investisseurs occidentaux : il s’engage à faire en sorte que ses concitoyens se conduisent comme si leur intérêt propre, celui des mafias locales et ceux des États-Unis comme de l’Union européenne se recouvraient exactement. En échange de cette profession de foi, il est heureux d’annoncer, puisque l’argent attire l’argent, que les banquiers du monde ont déjà entamé la modernisation de la réserve qu’il dirige. Le regard distrait du lecteur français (qui se fiche de l’économie bulgare) glisse sur des chiffres et des sigles : 1,6 milliard d’euros sous forme d’aide directe de l’UE ; 2 milliards d’euros dans le secteur des transports ; 500 millions d’euros en assistance financière non remboursable avant l’an 2000 ; prêt de 200 millions d’euros de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) pour la réhabilitation des voies ferrées ; 300 millions de dollars remboursables en vingt ans et assortis d’une période de grâce de dix ans, prêtés par la Banque mondiale à la compagnie des chemins de fer. Encore quelques lignes de cet inhabituel déballage, concernant une donnée géostratégique mieux connue, le pétrole : « Les projets les plus significatifs concernent la mise en place d’un oléoduc traversant la Roumanie, la Hongrie et la Slovénie pour aboutir au port italien de Trieste. » Projets d’autant plus « significatifs » que « l’un des plus riches gisements de ces trois dernières décennies a été récemment découvert dans la Mer noire. » La région de la Mer noire est officiellement considérée comme « Zone de transport paneuropéen » (Pan European Transport Area) depuis la Conférence sur le transport paneuropéen d’Helsinki (1997).

Il arrive que, tout comme d’anciens chefs de tribu, les dirigeants locaux se plaignent que Washington ou Bruxelles les récompensent mal de leurs efforts. Ainsi le président roumain Constantinescu, invité en juillet 1999 à Salzbourg par le Forum économique mondial : « Nous avons bien appris la leçon de la démocratie occidentale, mais l’Occident a encore une longue route à parcourir pour nous comprendre aussi bien que nous le comprenons. » S’enhardissant, l’un de ses semblables, le président albanais, critique la mise en place d’une machine administrative liée à la reconstruction : « La tendance pour le Pacte de stabilité, note-t-il en connaisseur, est celle d’une bureaucratie lourde. Ce n’est pas très efficace[5]. » Lire la suite

DOMMAGES DE GUERRE. Chap. I. Kosovo: la guerre sur le vif

Dommages de guerre

 

On trouvera ci-dessous le premier chapitre, « Sur le vif », de mon livre Dommages de guerre, sous-titré Paris-Pristina-Belgrade-1999, édité par L’Insomniaque en mars 2000.

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

 

 

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Comme la terre, l’émotion ne ment pas ! — La morale est une question de travelling. — Vu à la télé : uranium appauvri et philosophie misérable. — Petites frappes et boucliers humanitaires — Réfugiés, mais où ?

 

On se méfie à juste titre des guerres interminables ; cent ans vous épuisent un homme. Cependant, la guerre courte n’est pas sans inconvénient. Ainsi celle du Kosovo n’a-t-elle pas duré assez longtemps pour que les révolutionnaires français sachent quoi en penser. Les bombardiers une fois remisés au hangar, certains militants imitent le centurion romain du camp de Babaorum qui, après le passage d’une bande de Gaulois, hurle à l’adresse de ses légionnaires : « Effacez-moi ce désordre, et qu’on ne me parle jamais de cette attaque ! » D’autres ont entrepris de publier ce qu’ils auraient très bien pu penser et dire sur le moment s’ils n’avaient été d’abord surpris, puis constamment devancés par l’adversaire, et gênés par leurs propres camarades. J’ai pour ma part reproduit en annexe les textes que j’ai rédigés à chaud.

Les pages qui suivent ne se présentent pas comme un « dossier secret » sur la guerre du Kosovo. Le lecteur n’y apprendra pas ce que Lionel Jospin a vraiment dit au téléphone à Bill Clinton. En cette matière, le lecteur devra se contenter de ce qu’il sait déjà : le premier a accepté de rejoindre le second au « sommet des modernisateurs de la gauche » [sic], tenu à Florence en novembre 1999. Ceux qui verraient dans cette pitrerie autre chose qu’une exhibition cynique et provocante des modernisateurs du capitalisme n’ont pas à me lire. Je me soucie peu de leur communiquer les réflexions que m’ont inspirées cette guerre, ses victimes, et la paralysie des révolutionnaires français. Quant aux documents que je présente sur les intérêts financiers qui font des Balkans, au contraire de tout ce qu’a prétendue la propagande officielle, une région stratégique, ou bien ils les connaissent ou bien, plus certainement, ils en contesteront l’importance. Au contraire, celles et ceux qui n’ont pas abandonné l’exigence d’une rupture anticapitaliste trouveront ci-après des informations peu connues sur la stratégie occidentale à l’Est et, au moins autant je l’espère, de sujets d’interrogation et de désaccord avec l’auteur. Tout, plutôt que le silence de morgue qui règne ici, une fois éteints les récepteurs de télévision.

 

La guerre fait(e) image

André Glucksmann l’affirme : « Nos guerres souvent se perdent ou se gagnent à la télévision. Des images de fillettes flambant sous le napalm signèrent la défaite du Pentagone au Vietnam […]. Il est des regards d’enfants qui pèsent plus que des piles d’écrits […]. Nos politiques hésitent [sous-entendu : à bombarder Belgrade]. Ils n’ont pourtant pas le cœur plus dur ni la cervelle plus molle que l’honnête citoyen confronté à l’inadmissible. Simplement, ils ne regardent pas la télé. Ils n’ont pas vu le moment ou jamais, ils n’ont pas entrevu leur mère, leur frère, pas imaginé leur enfant et l’avenir exténués dans la boue[1]. »

Reconnaissons au philosophe une sorte d’intuition : rarement comme durant la guerre du Kosovo, la position de téléspectateur s’est aussi parfaitement confondu avec celle de volaille gavée. De là, il est évidemment naïf de conclure que les réticences de certains « politiques » ou simples citoyens ne s’explique que par leur abstention, pour raison de principes ou d’emploi du temps, de drogue cathodique. Il est significatif que, posant au conseiller du prince, le philosophe contemporain ne recommande plus à celui-ci ou bien d’écouter les conversations de ses sujets en allant déguisé par les rues, ou de renouveler sa police, mais d’allumer son téléviseur. Lire la suite

GEORGE W. BUSH ET LE PARADOXE DU MENTEUR (2003)

Cet article a été publié dans Le Monde libertaire du 9 au 15 octobre 2003

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On connaît le paradoxe du menteur, qui proclame : « Je mens ! » Or, s’il ment en affirmant mentir, c’est donc qu’il dit la vérité… C’est donc bien un menteur ! La Maison Blanche s’est fourvoyée, après le 11 septembre, dans une impasse logique de même nature en croyant pouvoir s’affranchir des convenances démocratiques sur la vérité due aux populations. On se souvient que Bush annonçait « une longue campagne sans précédent. […] Des frappes spectaculaires, diffusées à la télévision, et des opérations secrètes, secrètes jusque dans leur succès. […] Nous consacrerons [à la lutte] toutes les ressources à notre disposition, […] tous les outils du renseignement, […] et toute arme nécessaire de guerre[1]. » Cela signifiait en clair : « Nous vous informons qu’à partir d’aujourd’hui les nécessités de la lutte antiterroriste justifient que c’est nous qui déciderons en secret du contenu de la vérité. » L’état de guerre permanent justifiait l’état d’exception permanent.

J’avais, dans ces colonnes, estimé que le pari de l’administration Bush était risqué, et déjà en partie perdu, du fait de l’opposition se manifestant aux États-Unis[2]. Ces derniers mois, le début d’enlisement des troupes US en Irak, son coût humain et financier ont provoqué un retour critique sur les justifications de la guerre et fragilisé encore la position de la Maison Blanche et du Pentagone. Ils ont été amenés à reconnaître certains mensonges, se sont trouvés incapables d’en expliquer d’autres, voire même acculés à annuler certains projets. Au-delà de l’anecdote, ces maladresses et ces abandons éclairent les liens entre démocratie capitaliste, vérité et économie. Lire la suite