Les promesses en l’air retombent, comme des crachats

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Ainsi donc on peut juger l’ordure d’État le politicien François Hollande aux promesses qu’il ne tient pas — c’est un point commun avec ses complices de tous bords — et aussi à celles qu’il tient après les avoir empruntées à d’autres et avoir laissé entendre qu’il les a abandonnées. Ce dernier point est plus original.

Ainsi donc les étrangers n’auront pas le droit de vote, même aux élections municipales: voilà une bonne vieille promesse électorale non-tenue. On peut même dire qu’elle se bonifie en vieillissant, puisque, déjà, Mitterrand l’avait faite et pas tenue.

Ainsi donc la déchéance de nationalité pour les binationaux «terroristes» sera étudiée dans la énième révision autoritaire du droit, prévue dans les jours qui viennent. C’est une promesse dont l’Élysée avait fait courir le bruit qu’elle était tombée aux oubliettes. Résultat: soulagement, fugace et contrarié, chez les malheureux crétins, députés «socialistes», qui cherchent encore des trucs pour se regarder dans la glace le matin sans gerber et éviter les fruits pourris à leurs gamins dans la cour de récréation: «C’est vrai papa, que tu fais la politique de Marine avec des voix de gauche?»

Il serait d’ailleurs exagéré, de parler à propos de nationalité, d’une complète nouveauté. Il existe déjà, depuis 2006, une sous-catégorie de personnes qui peuvent être expulsées sous prétexte de «terrorisme» alors que leur présence en France est régulière et justifiée du fait de leur vie de famille (mariage avec un[e] français[e]).

Ci-dessous, extrait de la page 86 de mon livre La Terrorisation démocratique, ici téléchargeable intégralement et gratuitement.

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Ainsi donc, promesse non-tenue ou au contraire opportunément ressortie de sous le tapis, M. Hollande vise toujours les étrangers (c’est l’une des cibles de la terrorisation).

Et ça n’est pas fini. Je vous parlerai bientôt ici-même de la prochaine loi de terrorisation des réfugié(e)s, qui passera devant le parlement en janvier, et vous comprendrez mieux pourquoi le Conseil constitutionnel a validé les assignations à résidence des militants anti-COP.

Retenons pour l’instant que le politicien l’ordure d’État Hollande et ses comparses font le choix, par l’abstention (de tenir leurs propres promesses) et positivement (en tenant les promesses des autres, et quels autres!) de gouverner à l’extrême droite: contre les réfugié(e)s, contre les jeunes, contre les musulmans (perquisitions et contrôles) et d’une manière générale contre les pauvres. Sans oublier tous les rebelles (on ne dit pas «frondeurs», c’est un terme réservé aux blaireaux), y compris quelques démocrates qui ont conservé un sens de la dignité hors de saison.

Bref, ces politiciens sont excessivement nuisibles. Et nous sommes plus nombreux/ses qu’eux.

Mon dieu, mais qu’est-ce qui m’arrive? Serai-je entré sans m’en rendre compte dans un processus de radicalisation…? (La faute à Internet, peut-être?)

Enfin, comme on dit: Noël au baston, à Paques vive l’explosion!

Le « Sâr Cosy » , architecte d’intérieur de la bourgeoisie (2007)

DE SARKOZY AU SÂR COSY

Joséphin Péladan, écrivain prolixe de la fin du XIXe siècle (1858-1918), féru d’ésotérisme catholique (il fonda l’ordre de la Rose Croix), s’attribua le titre de « sâr », dont il fit précéder son nom.

Sâr est supposé signifier « roi » en assyrien (ce que je ne saurais certifier) ; notons que c’est également l’abréviation en français banal de « son altesse royale ». Le Sâr Péladan fut la risée des caricaturistes et des satiristes[1], dont l’anarchiste Laurent Tailhade ne fut pas le moins acharné.

En s’empressant, à peine élu président d’une république qui avait tout de même raccourci l’ancien monarque et révoqué les privilèges, d’afficher son goût pour le confort et le luxe des puissants, Nicolas Sarkozy s’est attribué de facto le titre de « Sâr Cosy[2] »

En passant ses premières vacances estivales du quinquennat dans une somptueuse (quoique fort laide) villa américaine, dont le loyer astronomique a été payé « par des amis », le Sâr Cosy confirme son inclination. Lire la suite

Lettre ouverte à un drôle de « citoyen » (1997)

Un jour de novembre 1997, des inconnu(e)s distribuent dans une manifestation parisienne un texte étrange, lettre ouverte collective à Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41Jean-Pierre Chevènement, sinistre de l’Intérieur, sur papier à en-tête de l’Assemblée nationale et signé de grands personnages d’État, tous morts, sauf Papon (à la date de distribution du texte).

Cette réunion satirique, au-delà de la mort, de quelques grands talents du maintien de l’ordre républicain a pour objet la politique de l’immigration, dont on vérifie hélas que les thèmes et les peurs qui la sous-tendent ne varient guère au fil des années.

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ASSEMBLÉE NATIONALE

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Liberté – Égalité – Fraternité

Paris, le 22 novembre 1997

Cher Jean-Pierre Chevènement, c’est avec sympathie, croyez-le, que nous suivons vos efforts pour régler, depuis votre retour aux affaires, la pénible question de l’invasion étrangère de notre patrie. Aujourd’hui, forts de l’expérience acquise par le passé dans la conduite du gouvernement, et conscients des responsabilités qui sont les nôtres, c’est en amis que nous sommes résolus à vous adresser cet appel.

Les tergiversations et atermoiements qu’il semble que vous jugiez nécessaires pour enrober de « démocratie » (ah ! ah ! ah ! sacré Jean-Pierre !) une politique de fermeture des frontières aux pauvres ne font qu’affaiblir le crédit de l’État aux yeux des adversaires de la France, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Entre nous, point de façons, n’est-ce pas ? De quoi s’agit-il ? À l’évidence d’adresser un signal fort , comme vous dites maintenant, aux pays de la zone sud, dont la légitime sujétion par l’économie ne saurait être compensée par un « droit de déjection » d’un excédent de miséreux vers nos contrées. Et pareillement de délégitimer le vote de l’électorat factieux du Front national, l’État pratiquant justement la politique qu’il réclame.

Pardonnez-nous notre franchise, mon petit Jean-Pierre, mais pour une telle tâche, il faut en avoir ! Or l’on murmure qu’une fois régularisés quelques milliers de va-nu-pieds, ce sont près de 100 000 d’entre eux que vous laisseriez retourner à la clandestinité, organisant tout au plus, pour la galerie, quelques charters d’expulsés. Laisser pourrir une telle situation, voyons Jean-Pierre, vous valez mieux que ça !

Rendez donc Air France aux cadres, et foutez-nous cette racaille par groupes de 2 000 sur des cargos réformés (St-Nazaire en regorge) et vogue la galère ! Enfin « vogue », nous nous comprenons, hein ! Ca ne serait jamais que le Rainbow Warrior en plus grand. Charles est tout disposé à vous ouvrir son carnet d’adresses. Parions qu’au deuxième naufrage on verra les irréguliers réclamer l’ouverture des frontières, mais pour rentrer dans leur bled. La rigolade ! [Nota… Maurice est d’avis d’en balancer un peu à la Seine. Tu agaces Maurice ! c’est du bricolage ça ; Jean-Pierre travaille à grande échelle].

Bref, mon vieux, nous sommes de tout cœur avec vous, mais tâchez de nous régler ça vivement. D’ailleurs c’est l’occasion de laisser votre nom dans l’Histoire. Après ça, le radeau de la méduse, l’Exodus et le Titanic on en parlera aux gosses pour les endormir ! René, dont vous connaissez l’humour enfantin, propose d’ailleurs comme nom de code : opération « Petit Bateau ».

Veuillez agréer cher ami l’assurance de nos meilleurs sentiments administratifs.

François MITTERRAND, ancien ministre de l’Intérieur

René BOUSQUET, ancien secrétaire général à la Police

Charles HERNU, ancien ministre des Armées

Maurice PAPON, ancien préfet de Police

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Permanente et tournante, c’est la nouvelle guerre mondiale ! (2003)

Texte publié en deux articles dans Le Monde libertaire (n° 1307, 13 au 19 février 2003 et n° 1308, 20 au 26 février 2003). Le premier reprenait le texte d’un exposé introduisant une réunion publique organisée par le groupe d’Ivry-sur-Seine de la Fédération anarchiste, le 4 février 2003.

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La guerre menée depuis dix ans en Irak par la coalition anglo-américaine va sans doute prendre dans les semaines qui viennent une ampleur nouvelle. Un cycle nouveau de conflits a commencé avec la première guerre dite « du Golfe », pour se poursuivre au Kosovo et en Afghanistan. Mode de régulation traditionnel des crises, la guerre connaît un emploi différent dans le système capitaliste moderne, non plus moment exceptionnel d’exacerbation de la violence et des replis nationalistes, mais état permanent, mode d’exercice quotidien de la domination.

 

NATURE DES GUERRES MODERNES

De la guerre du Golfe, en 1991, j’avais dit qu’il s’agissait de la première « guerre mondiale dans un seul pays ». La seconde a eu lieu au Kosovo et en Yougoslavie, en 1999 ; la troisième, en Afghanistan, après le 11 septembre 2001. On voit qu’il s’agit désormais d’une guerre mondiale tournante, dont le théâtre d’opérations se déplace de pays en pays, au gré des intérêts américains et des occasions qui leur sont fournies par des conflits locaux ou des actions terroristes.

On peut avancer l’hypothèse que la guerre suivante aura lieu en Iran, pays indiqué comme cible par Georges Bush dans son récent discours sur l’état de l’Union avant même la Corée du Nord.

Le 11 septembre 2001 a été un traumatisme, non seulement pour les victimes et leurs proches, mais pour tous les Américains et pour l’équipe Bush. Cependant, le complexe militaro-industriel, les pétroliers, le Pentagone et l’équipe Bush, ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer de ce qui pouvait apparaître comme une défaite militaire et politique.

Jusqu’alors la guerre tournante devait se trouver des prétextes plus ou moins présentables. La guerre du Golfe a été décrétée « guerre juste » par François Mitterrand ; il s’agissait de libérer le Koweït. En 1999, dans les Balkans, c’est le concept de « guerre humanitaire » qui a été utilisé par les militaires et les publicistes démocrates. Il s’agissait cette fois d’abattre le régime de Milosevic et de répondre à l’apartheid et à l’épuration ethnique dont étaient victimes les Kosovares. Le 11 septembre a donné à George W. Bush un prétexte valable indéfiniment, et en tous lieux. C’est le joker du terrorisme. Lire la suite

1977 : l’assassinat d’Andréas Baader et de ses camarades

Plus le temps passe et plus nombreux sont les journalistes, historiens, voire militants qui évoquent les suicides des militant(e)s de la Fraction armée rouge, en 1976 et 1977, sans imprimer ou faire entendre au moins des guillemets de pudeur ou de prudence. Il m’a donc semblé utile de reproduire l’essentiel du chapitre II de Suicide, mode d’emploi (1982), intitulé « Le massacre d’État » (l’autre partie, déjà mise ne ligne, concerne la mort de Robert Boulin). Lorsque le terme « terroriste » y apparaît, il s’agit de l’image spectaculaire qu’instrumentalisent la presse et l’État.

J’ai procédé à quelques corrections de ponctuation et ajouté des notes entres crochets dans le texte. À la suite du chapitre de 1982, j’ai résumé les informations contenues dans Le Droit à la mort (éditions IMHO).

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« Le problème qu’ils ont avec nous, c’est que notre conscience politique ne quittera pas notre corps sans que ce qu’on appelle “vie” ne le quitte aussi. »

Lettre d’Ulrike Meinhof à ses avocats (février 1974).

 

 

George Orwell attirait l’attention sur la nécessité de décrypter le langage du pouvoir. « L’esclavage c’est la liberté » ; un meurtre est un suicide. Giuseppe Pinelli défenestré à Milan, José Tronelle égorgé à la Santé, meurtre avéré ou décès inexplicable, la vérité d’État tranche.

La Fraction Armée Rouge allemande (R A. F.) est décimée dans les années 70 [du XXe siècle]. Certains de ses militants sont abattus dans la rue, d’autres succombent aux mauvais traitements et à l’absence de soins (Katharina Hammerschmidt, Siegfried Hausner). On laisse Holger Meins mourir de sa grève de la faim. C’est dans le cadre d’une politique d’élimination que s’inscrivent les « suicides » d’Ulrike Meinhof, d’Andréas Baader, de Gudrun Ensslin, de Jan-Carl Raspe et d’Ingrid Schubert, ainsi que la « tentative de suicide » d’Irmgard Moeller.

Il est de règle aujourd’hui chez les intellectuels français de faire précéder toute déclaration concernant la R. A. F. d’un « avertissement » par lequel ils protestent de leur opposition à la lutte armée en occident. Nous nous en dispenserons. Libre aux démocrates d’y voir un soutien tacite à la guérilla, et aux partisans de la R. A. F. de penser que nous parlons forcément contre eux[1].

L’assassinat des militants allemands montre comment l’État a su utiliser le potentiel émotionnel du « suicide » pour accréditer la plus cynique des fables. Tout se passe comme s’il suffisait de prononcer le mot pour brouiller les cartes, prendre de l’avance sur la vérité des faits, et se dispenser d’avoir à les établir.

La première cible des assassins d’État est Ulrike Meinhof, considérée comme l’idéologue du groupe. La synthèse en une femme de l’amante, de l’intellectuelle et de la pétroleuse en fait la victime symbolique idéale. Avant même de penser à la tuer, on cherche comme c’est souvent le cas, à détruire son image et son prestige. Elle est placée à l’isolement total (y compris acoustique) pendant deux cent trente-sept jours. Durant cette période, le parquet étudie la possibilité de l’interner en hôpital psychiatrique. Ce projet est contrarié par la première grève de la faim des prisonnier(e)s qui permet de dénoncer publiquement la privation sensorielle comme élément d’une stratégie de lavage des cerveaux. Le parquet change de tactique : se fondant sur l’existence chez Meinhof d’une tumeur au cerveau dont il exagère la malignité, il ordonne une série d’examens qui seront pratiqués si nécessaire par la contrainte, et sous anesthésie. Ces examens préparent, semble-t-il, une intervention chirurgicale. L’intention est claire, et benoîtement exposée par le procureur fédéral Zeiss : « Ce serait gênant pour ces gens si l’on s’apercevait qu’ils ont suivi une folle[2]. » Les protestations internationales font échouer cette deuxième tentative. Le 9 mais 1976, Ulrike Meinhof est retrouvée pendue dans sa cellule. La thèse du suicide est aussitôt décrétée par les autorités, et reprise par les médias. L’autopsie est pratiquée à la hâte, sans qu’aucune personnalité indépendante puisse y assister (ni les avocats ni la famille ne peuvent voir le corps). Elle est à tel point bâclée que sur le plan médico-légal on ne peut parler que de sabotage. Ainsi, on ne procède à aucune recherche d’histamine. Cette hormone tissulaire est produite en grande quantité par les cellules vivantes de la peau à l’endroit d’une blessure. En comparant le taux d’histamine de la peau autour des marques de strangulation et dans une autre région du cou, on peut déterminer si la personne s’est pendue, ou si le corps a été pendu post mortem.

Les constatations faites dans la cellule relèvent de la même fantaisie. La corde avec laquelle Meinhof est censée s’être pendue est certes mesurée… amputée de presque une moitié. Sa longueur réelle est de 80 centimètres environ : on communique aux experts le chiffre de 51 centimètres. Ce raccourci n’est pas innocent ; Meinhof aurait effectivement pu se pendre avec une corde de 51 centimètres. Avec la corde retrouvée autour de son cou (80 cms), elle n’a pu qu’être pendue après que la rigidité cadavérique permet de maintenir le corps droit, et la tête dans la boucle, hors de laquelle elle aurait glissé immédiatement avec une corde trop courte. Pour plus de sûreté, on « retrouve » son pied gauche, bien à plat, en équilibre sur la chaise qu’elle est supposée avoir utilisée. Autrement dit, elle est réputée s’être pendue debout sur une chaise, et par un nœud coulant trop large dont sa tête sortait par un mouvement naturel. Aucun des signes habituels de la mort par asphyxie (les rapports officiels parlent bien d’asphyxie et non de fracture des vertèbres cervicales) : saillie des yeux ou de la langue, visage bleui par le manque d’oxygène. Un groupe de médecins anglais en conclut qu’il s’agit « d’une mort par arrêt cardiaque par voie réflexogène après étranglement par constriction de la carotide et pression sur le nerf pneumogastrique[3] ». Les mêmes médecins, analysant les rapports d’autopsie, attirent l’attention sur la mention d’un œdème important dans les parties génitales extérieures, et de tuméfactions sur les deux mollets. On relève également une éraflure couverte de sang caillé sur la hanche droite. Enfin l’examen de taches sur le slip de la victime permet de déceler la présence de sperme (le parquet glosera sans fin au motif que s’il y a sperme on n’a pu trouver de spermatozoïdes). À la certitude du meurtre s’ajoute l’hypothèse du viol.

Il reste à savoir comment on a pu pénétrer dans la cellule de Meinhof. Il apparaît d’ailleurs, en dehors même de la contestation du suicide, que certaines constatations officielles ne peuvent être expliquées que par l’intrusion d’un tiers dans la cellule. Chaque soir, les détenu(e)s de Stammheim doivent remettre aux gardiens les ampoules électriques et les tubes néon qu’on leur rendra le lendemain. Pourtant, lorsque le corps de Meinhof est découvert, une ampoule est normalement vissée sur la lampe de bureau. Les faibles traces de doigts qu’on peut y déceler ne peuvent correspondre aux empreintes de la prisonnière. Qu’importe, le résultat de cette expertise n’est transmis au Parquet que quinze jours après que l’instruction a été close.

L’enquête parlementaire qui suit la mort de Meinhof permet de déterminer qu’il existe un accès secret au septième étage de la prison. Un escalier relie la cour à tous les étages de la prison. Un escalier relie la cour à tous les étages, les portes ne s’ouvrent que de l’extérieur grâce à une clef spéciale. La porte du septième étage est hors de vue du bureau des gardiens, et le système d’alarme peut être débranché. Les honorables parlementaires confirment ainsi les craintes exprimées par certains prisonniers : contrairement au mensonge officiel selon lequel il n’existerait qu’un seul accès au septième étage, les fonctionnaires du B. K. A. (Office fédéral de la police criminelle) et du B. N. D. (services secrets) disposent d’une entrée privée à Stammheim. On n’a pas fini de s’en servir.

Dès le surlendemain de la mort d’Ulrike Meinhof, Jan-Carl Raspe fait une déclaration au procès de Stuttgart-Stammehim au nom des accusé(e) de la R. A. F. Il est clair pour eux qu’Ulrike a été exécutée, et que cela marque un tournant dans la politique d’élimination de la guérilla. Les détenu(e)s participent activement à la contre-enquête, et dénoncent les mensonges orchestrés par les médias. Un an plus tard, le 7 avril 1977, le commando « Ulrike Meinhof » de la R. A. F. exécute le procureur fédéral Buback, jugé directement responsable du meurtre d’Holger Meins, de Siegfried Hausner et d’ Ulrike Meinhof. Dans le communiqué de revendication, il est dit : « Nous empêcherons que l’accusation fédérale utilise la quatrième grève de la faim collective des prisonniers (…) pour assassiner Andréas, Gudrun et Jan, comme le propage déjà ouvertement la guerre psychologique depuis la mort d’ Ulrike[4]. »

Les acteurs sont en place, le scénario est rodé, chacun peut dès ce moment prévoir la suite. Le processus de décapitation de la guérilla va se poursuivre. Le 5 septembre 1977 l’ancien SS Hans Martin Schleyer, patron des patrons allemands, est enlevé. Le 13 octobre, un Boeing de la Lufthansa qui assure la liaison Palma de Majorque-Francfort est détourné avec quatre-vingt-onze passagers à son bord. L’objectif de ces deux actions coordonnées est d’obtenir la libération de onze détenu(e)s de la R. A. F. et de deux Palestiniens incarcérés en Turquie. Le 17 octobre, l’assaut est donné au Boeing de Mogadiscio par un commando spécial de la police allemande. Trois des pirates de l’air sont tués, la quatrième grièvement blessée.

Le mardi 18 octobre au matin, on « découvre » dans leurs cellules les corps de Baader, Ensslin et Raspe. Seule Irmgard Moeller survit à ses blessures.

On pourrait s’attendre à ce que le gouvernement, déjà clairement accusé de meurtre sur la personne de Meinhof, prenne un luxe de précautions pour que, cette fois, l’action des enquêteurs soit irréprochable. Au contraire, la mascarade reprend, chaque jour apporte une nouvelle contradiction, une nouvelle incohérence. Le magazine Stern, pourtant peu suspect de sympathie pour les terroristes (qui l’ont dénoncé à l’époque comme agent de la propagande gouvernementale), a publié en octobre 1980 un dossier récapitulatif sur « Le cas Stammheim[5] ». Il n’est pas vain, comme on peut l’imaginer, de se pencher aujourd’hui sur les rapports d’enquête. La « vérité officielle » est maintenant définitive dans sa forme. Elle parle d’elle-même.

Andréas Baader se serait tiré une balle dans la nuque, maquillant ainsi son suicide en meurtre, telle est la version aussitôt diffusée. Malheureusement, le Dr Hoffman, expert du B. K. A., dépose un rapport selon lequel le tir a été effectué d’une distance de 30 à 40 centimètres, ce qui rend l’hypothèse du suicide matériellement absurde. Réalisant sa bévue, l’expert tentera d’expliquer les faibles traces de poudre relevées sur la peau (plus les traces sont légères plus le coup a été tiré de loin), mais sans succès. Les rapports de la police et des médecins légistes se contredisent sur le déroulement du « combat simulé » par Baader. La balle mortelle est celle que l’on trouve près du corps pour les uns ; elle a d’abord ricoché dans le mur pour les autres, qui y trouvent des traces de sang et des débris d peau qui avaient échappé aux premiers. Autre énigme : le sable retrouvé sous les semelles de Baader. le service fédéral d’investigation criminelle de Wiesbaden ne pourra finalement affirmer s’il peut provenir de la cour située au huitième étage de la prison où les détenus effectuent leur promenade. Baader est-il sorti de Stammheim ? Avec qui et pourquoi faire ?

Jan-Carl Raspe se serait tiré une balle dans la tête. Sur le point capital de savoir s’il a été découvert le pistolet à la main (fait qui, selon le Pr Karl Sellier, expert de médecine légale cité par Stern, doit faire penser au meurtre ; en cas de suicide les muscles se détendent après la mort et l’arme tombe), les témoignages divergent. Oui, disent d’abord les quatre fonctionnaires qui l’ont trouvé ; non, rectifie le procureur Christ. Le Pr Hartmann, expert désigné, tente d’emporter la décision devant la commission d’enquête parlementaire : « Je me fais l’avocat du diable, imaginons un tireur, il devrait être placé entre le lit de Raspe et le mur, et il n’y a pas de place. » Si, répond Stern, photos à l’appui ! Dernière incohérence : les recherches de poudre sur la main de Raspe n’ayant rien donné, aucune expertise n’est faite pour savoir si l’arme qui l’a tué laisse des traces de poudre sur la main du tireur !

Gudrun Ensslin est retrouvée pendue. Comme pour Meinhof, les experts, qui n’ont guère progressé, se procèdent pas à la recherche d’histamine. L’expert Rauschke, qui s’est déjà signalé dans le passé par son autopsie-boucherie de Meinhof (rendant toute contre-expertise impossible), et par son dévouement aveugle à l’accusation, se charge cette fois de faire disparaître la chaise sur laquelle Ensslin serait montée. Encore ne le sait-on que grâce aux protestations de l’expert viennois Holczabek. Aucune analyse n’a donc pu être faite sur cette chaise : empreintes digitales, etc. Le fil, ou la ficelle, qui soutenait le cadavre provenait-il de l’électrophone de la victime ? Eh bien, « d’après l’apparence extérieure », ledit fil et le fil électrique sont identiques. Les rapports de police n’en disent pas plus. C’est d’autant plus regrettable que ce fil a cassé… quand on a dépendu le corps. Bien entendu, aucune expertise n’a cherché à évaluer le poids que ce fils pouvait supporter.

Irmgard Moeller, elle, est vivante. Elle se serait enfoncé un couteau de cuisine, dont la lame mesure 9 centimètres, dans le sein gauche. l’entaille la plus profonde ne mesure que 4 centimètres. le procureur Christ a beau jeu d’en tirer argument en faveur du suicide. S’il s’agissait d’un meurtre, pourquoi l’avoir ratée ? L’argument peut retenir l’attention de qui ignore le témoignage du Pr Eberhard qui opère Moeller le 18 octobre 1977. Il relève, lui, une piqûre profonde de 7 centimètres qui « cause une imprégnation sanguine du tissu graisseux entourant le péricarde, et dont la largeur indique un coup porté avec force ». Le procureur Christ n’en souffle mot.

On savait déjà que les services secrets accédaient librement au septième étage de Stammheim, l’enquête montre cette fois que le système de surveillance vidéo (Siemens) ne fonctionne pas. Le 9 novembre 1977, un enquêteur peut courir le long du couloir de l’étage et pénétrer successivement dans plusieurs cellules sans déclencher le moindre signal d’alarme.

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Plan de la prison de Stammheim publié par Stern (30 octobre 1980).

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Lettre ouverte à un terroriste (1986)

Cette lettre ouverte à François Mitterrand, président de la République, avait pour prétexte le procès de cinq objecteurs de conscience rennais, dont deux étaient de mes amis.

J’y ajoute une lettre inédite au président du tribunal de Pontoise appelé à juger mon camarade Gil Delisse. La « lettre ouverte » a été publiée dans On a faim ! (n° 5, septembre 1986) et dans Le Monde libertaire (n° 631, 2 octobre 1986).

 

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Nous ne céderons pas au chantage terroriste. Vous avez beau agiter sous notre nez les cadavres de la rue de Rennes[1], vous ne nous ferez pas trouver meilleure l’odeur de votre démocratie.

Vous avez plein la bouche des valeurs et des libertés démocratiques quand pas moins de cinq cent réfractaires à l’armée croupissent dans les prisons. Anarchistes, pacifistes ou témoins de Jéhovah, ils paient cher l’étrange idée que vous vous faites de la liberté d’opinion.

Allez monsieur, on ne pontifie pas sur l’exercice de la terreur le doigt sur le bouton de la force de frappe. On ne prêche pas le respect de la vie quand on vend les moyens du meurtre sur toute la planète. Vous êtes un clown pas moins sanglant que d’autres.

Paris s’est couvert de policiers. Ils traquent le faciès comme ils l’ont toujours fait, mais c’est aujourd’hui une tâche patriotique. On a placardé sur les murs les visages des suspects, tabassé et expulsé des hommes qui n’étaient suspectés de rien. On a institué des contrôles aux frontières et aux portes des supermarchés. Rien qui puisse gêner les assassins. Il ne s’agit d’ailleurs pas de cela, mais de faire croire à la guerre. À la guerre, c’est-à-dire et surtout à la nécessaire « Union sacrée » de tous autour de l’État.

Il a suffi à une demi-douzaine d’assassins de quelques kilos d’explosifs et de moins de morts que la route n’en produit un week-end de Pentecôte pour bricoler une image de guerre suffisamment crédible pour que le deuxième personnage de l’État s’en saisisse aussitôt. Et vous avez approuvé. C’est la guerre, dit-on aux braves gens ! Va pour la guerre ! Ils pensent, parlent et demain agiront en conséquence. La haine des « Arabes » s’exprime de plus en plus ouvertement. Vous seriez mal fondé à vous en étonner. La guerre réclame et justifie l’union de tous les patriotes. Or cette pseudo-communauté n’a — ne peut avoir — comme ciment que le racisme et la xénophobie. C’est l’État qui a donné le mot. C’est votre œuvre aussi bien que celle des assassins.

Le 2 octobre prochain, cinq libertaires[2] seront traduits devant le tribunal correctionnel de Rennes pour avoir refusé tout service national, qu’il fût militaire ou civil. Il est vrai qu’ils conchient l’armée française comme certain poète dont votre gouvernement a salué avec émotion la dépouille. Mais le poète chantait l’Armée rouge et le Guépéou, tandis que les cinq de Rennes exècrent tous les uniformes. Depuis que vous êtes au pouvoir, les années de prison tombent sur les réfractaires plus dru que sous le règne de la droite. Et vous, vous continuez à parler de liberté (mes hommages à Madame !).

J’entends déjà le procureur de la république requérir contre mes camarades au nom de l’Union nationale, des temps troublés que nous vivons, du défi lancé à la démocratie et autres fadaises de circonstance. Il pourra leur donner en exemple tous ceux, tortionnaires de la guerre d’Algérie, admirateurs du Goulag, assassins de Machoro[3], dynamiteurs mercenaires qui se pressent à l’appel de l’État. Tous enrôlés contre la « barbarie ». Laissez-moi rire !

Objecteur de conscience, insoumis au service civil depuis 1976, j’ai commis le même crime que les jeunes libertaires que l’on va juger. Vous vous êtes débarrassé par l’amnistie de 1981 de plus de trois mille de mes semblables. J’ai donc prêché d’exemple sans jamais être poursuivi. J’ai, dans un guide pour les adolescents intitulé Ni vieux ni maîtres (1979), décrit en détail les moyens de refuser tout service national. À l’heure où des jeunes, de dix ans mes cadets, risquent leur liberté pour les même convictions que j’ai toujours défendues, je persiste et signe.

Nous ne céderons pas au chantage terroriste de l’État.

L’état de siège que vous voulez décréter dans les esprits avant de l’instituer dans la rue ne m’empêchera pas de vomir la France et son armée, vous, votre grande culture, vos juges, vos flics et vos maisons d’arrêt.

 

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Lettre à Monsieur le président du tribunal appelé à juger Gil Delisse

 

(Tribunal correctionnel de Pontoise ; audience du 25 mars 1987.)

Les dernières années de sa vie, mon grand-père se réveillait parfois, trempé de sueur : « J’étais avec un Allemand ».

Cette guerre [14-18] lui avait coupé le souffle. Un poumon en moins et, quarante ans après, encore un éclat d’obus dans l’autre. Tant d’autres, de ses frères, avaient été tués ; exceptionnellement robuste, France (ainsi se prénommait-il !) avait survécu. Il disait : « Les hommes, y repartiraient peut-être, y sont si bêtes ! »

Quand j’entends un salaud me parler de « patrie », je pense à la douleur de cet homme dont je porte le nom.

Je suis moi-même objecteur de conscience et insoumis au service civil depuis plus de dix ans. J’ai, dans un guide de poche à l’usage des adolescents, […] recommandé l’insoumission au service civil. Ni moi ni mon éditeur n’avons été inquiétés.

Il faut à la Justice des réserves inépuisables de lâcheté et d’hypocrisie pour poursuivre encore des garçons comme Gil Delisse quand 4 000 de ses semblables (dont je fais partie) ont été laissés en paix.

Il est des saloperies avec lesquelles on ne saurait transiger. Je conchie l’armée française et les poursuites pour délit d’opinion, qu’elles visent des réfractaires de Paris ou de Moscou.

À mes yeux, rien ne peut laver la faute de s’ériger en juge ; foutre la paix une bonne fois aux objecteurs en général et à Gil Delisse en particulier serait toutefois une circonstance atténuante.

Fait à Paris, le 13 mars 1987.

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[1] L’attentat perpétré le 17 septembre 1986 devant le magasin Tati de la rue de Rennes fait sept morts et cinquante-trois blessés. Il est revendiqué par un Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes, probablement lié au Hezbollah libanais.

[2] Il s’agissait de Pascal Le Floc’h, Serge Le Roux, Bertrand Desroches, Francis Dugay, Pierre Freoux.

[3] Eloi Machoro, secrétaire général de l’Union calédonienne, principale composante du Front de libération kanake socialiste (FLNKS), assassiné le 12 janvier 1985 par les gendarmes du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN).

 

Ce texte a été republié dansrubon5

L’histoire, le sexe et la révolution

Ce texte constitue l’épilogue du livre Pièces à convictions.rubon5

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« Depuis 1968, ma réflexion et ma pratique politique sont un inventaire permanent. Ce n’est pas la révolution permanente, c’est l’inventaire permanent. »

Daniel Cohn-Bendit, Libération, 8 mars 2001.

 

Démocratie privée de son empire, la société française n’aime ni l’histoire de ses origines (la Terreur) ni celle de sa splendeur (le colonialisme). La mémoire collective qu’elle décrète bienséante est donc sélective. Elle use volontiers de prescriptions morales et de sommations juridiques. Énième avatar du genre, le « droit d’inventaire » — d’abord revendiqué par un dirigeant social-démocrate à l’égard de la politique de François Mitterrand —, qu’un essayiste[1] proposa d’exercer sur Mai 1968 et singulièrement sur « la question du sexe » qui, si l’on comprend bien, y trouvait ses origines. Comme nous le verrons, d’autres transformeront bien vite en « devoir » pour les autres le nouveau droit qu’ils s’accordent à eux-mêmes. C’est que la révision de l’histoire au service de l’idéologie se doit d’être permanente, et les réviseurs capables d’émulation et de surenchère.

Les réviseurs suggèrent qu’une chape de plomb soixante-huitarde, révolutionnaire et libertaire, pèse sur la société française, dont la présence au pouvoir — au gouvernement, dans les médias et chez les dirigeants patronaux — d’anciens gauchistes serait le signe. Ces ralliés au capitalisme, y compris dans sa variante chimérique « libérale-libertaire », sont supposés incarner la persistance de Mai. Ainsi rivalisent entre eux, pour la même cause, ceux qui depuis toujours nient la nature du mouvement de 68 et ceux qui l’ont renié.

Spécialiste de la police des idées, le réviseur se flatte de compétences archéologiques. Ayant affirmé la nécessité d’un inventaire, il peut faire valoir ses droits d’inventeur [2]. Ainsi révélera-t-il l’existence de la « pédophilie ». Il a trouvé ça tout seul ! On savait que Marx avait créé les camps staliniens ; on découvre à l’aube du XXIe siècle que ce sont Mai 68 et la décennie suivante qui ont produit la « pédophilie ». Jusque-là, Mai 68 était supposé n’être rien. Révision faite, il faut admettre que de ce non-lieu de l’utopie vient tout le mal de l’époque : la « pédophilie », la violence, le laxisme, la délinquance, la drogue, l’absentéisme scolaire, le syndrome immunodépressif acquis, etc. Lire la suite

GLOSSAIRE (1986)

En novembre et décembre 1986, un mouvement étudiant et lycéen de très grande ampleur s’opposa au ministre de l’Éducation Alain Devaquet, dont le projet de réforme entendait renforcer la sélection dans l’enseignement supérieur. Le mouvement fut marqué par des mobilisations considérables et par des violences policières : cinq cent mille manifestants dans toute la France, le 27 novembre ; huit cent mille, dont cinq cent mille à Paris, le 4 décembre. Lors de cette dernière manifestation, sur l’esplanade des Invalides, trois manifestants sont grièvement blessés : l’un d’eux a la main arrachée, un militant de la Fédération anarchiste perd un œil. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, un étudiant de vingt-deux ans, Malik Oussekine est assassiné par des policiers des « pelotons voltigeurs motocyclistes », rue Monsieur-le-Prince, à Paris. Au moment où le mouvement risque d’opérer une jonction avec certains secteurs syndicaux, le gouvernement dirigé par Jacques Chirac (Mitterrand étant président de la République) retire le projet Devaquet.

Le tract ci-dessous sera distribué à Paris, lors des manifestations de décembre. Également publié dans Chroniques libertaires (n° 3, janvier-février-mars 1987), et Ma !, revue libertaire suisse (n° 11, mars 1987).

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Glossaire

(Dictionnaire qui donne l’explication de mots anciens ou mal connus.)

Politique : Mensonge sur les rapports humains selon lequel il est inévitable que la vie de l’immense majorité des hommes soit dirigée par une minorité de « spécialistes » autoproclamés sous prétexte de circonstance, de race ou de savoir. Dès que dénoncé, dans sa version totalitaire ou démocratique, ce mensonge doit s’appuyer sur la force.

Apolitique : Se dit d’une personne qui affiche son dédain pour un système auquel elle est, en fait, entièrement soumise et qu’elle conforte.

Démocratie : Plaisanterie grecque sur le pouvoir du peuple inventée à Athènes où les femmes, les enfants et les esclaves étaient privés de la parole. À l’opposé, on parlera de « démocratie directe » quand les décisions sont prises par les gens concernés qui désignent si nécessaire des délégués révocables pourvus d’un mandat impératif.

Provocation : Du latin provocatio, appel. Tâche trop nécessaire et trop sérieuse pour être laissée aux flics.

Massacre : Rappel à l’ordre d’une certaine quantité d’hommes du peuple lorsqu’ils prennent au mot la plaisanterie démocrate. Origine : massacre du Champ de Mars, le 17 juillet 1791. Par la suite : 1848, 1871, etc. On dira aujourd’hui : « Chirac-matraque, t’es bien un démocrate » !

Ministre : Employé. Payé par l’impôt collectif, il prétend donner des ordres à ses employeurs, mais n’admet pas que d’autres employés suivent son exemple.

Bavure : Exemple : le 9 septembre 1982, quatre flics prennent en chasse une voiture qu’ils rattrapent rue Rossini à Paris. Ils tirent à bout portant. Bilan : trois blessés et un cadavre, Cécile Carré, 17 ans. Le sinistre de la police Gaston Defferre déclare : « La voiture aurait pu être occupée par des terroristes ». Depuis, les bavures ont été nationalisées.

Dignité : Qualité recommandée aux pauvres pour les consoler de leur pauvreté. La dignité s’exprime le mieux lorsque les pauvres ferment leur gueule.

Les cloches de Silésie (1982)

Ce texte a été corédigé avec Yves Le Bonniec et signé d’un nom de groupe Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41imaginaire en janvier 1982.
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Depuis les grèves sauvages d’août 1980, qui déboucheront sur les accords de Gdansk (31 août), jusqu’au coup d’État militaire du 13 décembre 1981, la direction du syndicat Solidarnosc (Solidarité) a pratiqué une politique de compromis avec les autorités. Après le 13 décembre, le pays connaît partout des affrontements entre ouvriers et miliciens. Il y a des morts à Gdansk et en Sibérie. Le stalinien Georges Séguy, secrétaire général de la CGT publie une déclaration qui commence par ces mots : « Nous comprenions qu’une menace de chaos et d’anarchie pesait sur la Pologne. » (Libération, 15 décembre 1981). Au nom du PCF, Georges Marchais explique les mesures d’exceptions par un ensemble de « difficultés et de surenchères » (Le Monde, 25 décembre 1981).

Les bureaucrates de Solidarité sont les premiers responsables de leur défaite. En mars 1981, alors qu’ils déclarent redouter un coup d’État impliquant l’exécution de centaines d’entre eux, ils se contentent de lancer cette consigne : « Résister passivement par des rassemblements ».

Avertis de ce qui se préparait depuis de longs mois et prévenus de leur arrestation imminent dans la nuit du 12 au 13 décembre, la plupart d’entre eux sont rentrés se coucher et attendre la milice…

Jusqu’au bout, les démocrates-chrétins du syndicat ont combattu le mouvement ouvrier en entretenant l’illusion d’une règle du jeu démocratique à respecter avec l’adversaire, en lançant des appels répétés au « calme », en se faisant les propagandistes d’une armée « populaire » puisque nationale.

En bons syndicalistes, Walesa et consorts n’ont jamais voulu nuire à l’État. Ils ont tenté de collaborer « loyalement », puis ont envisagé de se substituer à lui. Abrutis par l’Église, intoxiqués par les démocrates occidentaux, ils n’ont eu de cesse de désarmer la critique des ouvriers polonais. Ces révolutionnaires en peau de chrétien croyaient qu’il leur serait beaucoup pardonné pour leur renoncement opportuniste à la critique des armes. Concurrents de l’État sur son propre terrain, il leur aurait fallu détruire l’État pour ne pas être détruits.

Le stalinisme international et les militaires de Varsovie ont raison : les syndicalistes se sont conduits en agents de l’étranger. Ils n’avaient rien de mieux à proposer que l’instauration d’une démocratie à l’occidental. La canaille démocrate triomphe : son « modèle de société » en sort renforcé puisqu’il suscite toujours des vocations de martyrs, puisqu’on se persuade une fois de plus qu’il fait meilleur vivre à l’Ouest qu’à l’Est.

En France aussi, les staliniens sont au pouvoir grâce à Mitterrand qui compte qu’ils seront garants de l’ordre dans les usines. En France aussi, le pouvoir peut proclamer l’ « état de défense » en cas de « troubles sociaux graves » (ordonnance du 7 janvier 1959) et opérer un coup d’État tout aussi légal que celui de la junte polonaise. Un simple décret suffit pour mobiliser les civils et appliquer partout le code de justice militaire (cf. la réquisition des mineurs du Nord en 1963).

Notre soutien au soulèvement des polonais passe obligatoirement par l’attaque en règle ici de nos maîtres. Hommes d’Église, d’État ou de parti, tous les bureaucrates manifestent la même terreur devant le prolétariat en armes. Les ouvriers radicaux n’ont pas attendu Walesa et l’état de guerre pour déclarer la guerre à l’État (juin 1976, les sièges du parti et de la milice brûlent à Radom et Ursus). Notre solidarité doit s’inspirer, dans la rue, de leur exemple. Les complices et inspirateurs français des fusilleurs de Gdansk, les officines religieuses, militaires et staliniennes seront les cibles de notre colère ! Paris.

Janvier 1982.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Éclats

Ce texte a été republié dansrubon5

68-86 : Éloge de l’anagramme (1986-1987)

Le court éditorial et le texte qui suivent ont été publiés dans Chroniques libertaires (n° 3, janvier-février-mars 1987). Le texte a été repris sous le titre — emprunté à sa conclusion — « L’inespéré tient à un fil » dans la revue belge Alternative libertaire (n° 88, mars 1987).

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En novembre et décembre 1986, un mouvement étudiant et lycéen de très grande ampleur s’opposa au ministre de l’Éducation Alain Devaquet, dont le projet de réforme entendait renforcer la sélection dans l’enseignement supérieur. Le mouvement fut marqué par des mobilisations considérables et par des violences policières : cinq cent mille manifestants dans toute la France, le 27 novembre ; huit cent mille, dont cinq cent mille à Paris, le 4 décembre. Lors de cette dernière manifestation, sur l’esplanade des Invalides, trois manifestants sont grièvement blessés : l’un d’eux a la main arrachée, un militant de la Fédération anarchiste perd un œil. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, un étudiant de vingt-deux ans, Malik Oussekine est assassiné par des policiers des « pelotons voltigeurs motocyclistes » [sur ce dispositif, voir note en fin d etexte], rue Monsieur-le-Prince, à Paris. Au moment où le mouvement risque d’opérer une jonction avec certains secteurs syndicaux, le gouvernement dirigé par Jacques Chirac (Mitterrand étant président de la République) retire le projet Devaquet.

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« Plus jamais ça » !

 Ironie cruelle de l’histoire, le slogan qu’arboraient en décembre 1986 des milliers d’étudiants en hommage à Malik Oussekine assassiné par les flics de Pasqua, était en 1968 celui des Comité de défense de la République (CDR), animés par le même Pasqua ! Les partisans de l’actuel ministre de l’Intérieur célébraient alors le retour à l’ordre [en affichant à des centaines de milliers d’exemplaires un autocollant représentant deux drapeaux noirs et deux drapeaux rouges entremêlés sous lesquels figure le slogan « Plus jamais ça »], tandis que les étudiants de 1986 croyaient enterrer l’un des leurs quand ils enterraient leur mouvement. François Mitterrand, qui a quelques raisons de bien se souvenir de 68 et d’en craindre le « retour », s’est empressé d’approuver : « Plus jamais ça. Donc plus jamais de violence entre Français (sic). Jamais ça. Ils ont raison. »

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Autocollant des CDR.

 

Mais ce mouvement n’a pas été qu’un jeu de dupes. Il ne pouvait que passionner les libertaires que nous sommes. Nous avons donc reporté un dossier sur la démocratie directe en 1789 pour traiter de ces événements où la démocratie balbutiait in vivo dans les amphis des facultés avant d’apparaître dans les dépôts SNCF et d’être réclamée à Pékin et Shanghai. Un éditorialiste du Monde en tira l’enseignement qu’est commun à tous les peuples l’exigence fondamentale « d’être dirigé par des hommes ouverts porteurs d’une autorité réelle » (23 décembre 1986). Pour avoir passé quelques semaines dans la rue, nous pouvons témoigner d’exigences autres que celles qui rassurent l’Officiel du spectacle.

 

68-86 : Éloge de l’anagramme

Si j’ai été surpris par le mouvement qui a secoué la jeunesse à la fin de l’année écoulée [1986], c’est que je l’attendais plus tôt. Nous soulignions dans la préface à l’édition de poche de Ni vieux ni maîtres (1983) que de nombreux pays européens ont connu des mouvements caractérisés par l’extrême jeunesse de leurs protagonistes et la violence des affrontements avec la police, et ce depuis 1980., c’est-à-dire bien après que la vague de l’après-68 ait eu le temps de refluer. Nous disions ne voir aucune raison sérieuse pour que la France soit à jamais épargnée par ce qui agitait la Suisse, la RFA, l’Angleterre, l’Irlande, l’Algérie, etc.

Politologues et journalistes se réjouissaient bruyamment de ce que les jeunes aient renoncé définitivement à occuper la rue. Ils avaient changé paraît-il. En effet, les jeunes des années 70 ont changé, ils ont vieilli de quinze ans et certains sont devenus politologues et journalistes…

Les événements sont venus vérifier, à un moment et dans des conditions que nous ne prétendons pas avoir annoncés, que les âneries débitées sur le compte de la « Bof génération » [revenue de tout et indifférente à la marche du monde] n’exprimaient que le soulagement prématuré des flics de la jeunesse.

Dès le début du mouvement, les mêmes flics exorcisaient leur crainte d’un nouveau 68 : ça n’a rien à voir assuraient-ils ! Les points communs, au contraire, sautent aux yeux, et notamment la grande naïveté des jeunes. Le gouvernement Chirac qui avait répondu par un bras d’honneur au mouvement parvenu au maximum de sa mobilisation (4 décembre 1986) recula bel et bien en désordre devant le spectre de la grève générale et renonça non seulement au projet Devaquet mais à tous ceux qui risquaient d’alimenter la contestation (code de la nationalité, etc.). Le raisonnement, tardif mais prudent, prenait en compte l’hypothèse d’une explosion chez les salariés, aussi imprévisible que chez les enseignés.

Ce qui frappe dans le mouvement, c’est la mobilisation très rapide et massive des lycéens ainsi que la présence en nombre des élèves du technique, concernés en rien par la loi Devaquet. Comme cela a toujours été le cas lors des mouvements lycéens des années 1970, la majorité des manifestants n’avaient qu’une idée fort vague de la teneur exacte du projet de loi. Comme à l’habitude et même de manière plus comique que jamais, les lycéens étaient très sensibles au reproche d’ignorer ce qu’ils prétendaient contester.

Le ministre Monory était plus proche du contenu réel du mouvement que les manifestants eux-mêmes en affirmant que les lycéens profitaient de l’été indien pour se promener dans Paris. Comme souvent, c’est dans le technique que les éléments les plus radicaux sont apparus (cf. les textes des Lascars du LEP électronique). En fin de compte, beaucoup de caractéristiques communes avec le mouvement lycéen qui trouva de 1969 à 1974 un prétexte nouveau chaque année pour s’exprimer. Bien entendu, 86 n’est pas 68 ou 70. Pour les lycéens d’aujourd’hui, 68 n’est pas la preuve vécue que tout l’ordre du monde peut se trouver bouleversé en une semaine et tous les chefs se terrer dans les égouts, c’est de l’histoire, c’est-à-dire une question de cours mal apprise et plutôt ennuyeuse [L’un des slogans entendus et lus dans les manifestations était : « 68 c’est vieux, 86 c’est mieux ! »].

Il flottait dans l’air du temps d’après 68 quelques brumes colorées auxquelles n’échappaient jamais tout à fait les lycéens en grève. Les couleurs font défaut aujourd’hui et l’on a pu voir des dizaines de milliers d’adolescents visiblement heureux d’être ensemble mais n’ayant littéralement rien à dire (voire à se dire). Les couleurs et l’imagination manquaient non seulement dans les slogans (certains secteurs de la manif du jeudi 4 décembre évoquaient un défilé d’équipes sportives : « Angers la, la, la ! », etc.), mais aussi dans les tracts et l’absence d’affiches. Je n’avais jamais vu de manifestations aussi fermées, chaque fac, chaque lycée, chaque ville, replié à l’intérieur de chaînes, les manifestants étant eux-mêmes formés en chaînes. À tel point qu’en de nombreuses occasions il était impossible de distribuer un tract ou de s’adresser à tel ou tel. C’était d’ailleurs de toute évidence la seule fonction réelle d’une telle organisation paramilitaire même si les malheureux ainsi contraints de visiter Paris dans des conditions qu’aurait refusées le plus borné des touristes étaient persuadés de se prémunir contre une éventuelle agression. Mais quand le GUD [Groupe union droit ; extrême droite] attaqua effectivement une manif (27 novembre), la plupart de ceux qui étaient prêts à la défendre physiquement étaient des « provocateurs », pour parler comme Pasqua et l’UNEF.

Les gauchistes avaient beaucoup contribué à essouffler le mouvement lycéen à force de récupération et d’inoculation massive de langue de bois militante. Ils ont aujourd’hui [1987] presque disparu des lycées, et dans les facs ils sont les partisans les plus farouches de l’apolitisme. Cette nouvelle stratégie, au service de laquelle ils mettent leur classique talent de manipulation et d’entrisme, vise à constituer — c’est ce qu’eux-mêmes déclarent — une large clientèle étudiante pour un syndicalisme qui leur permettrait de maintenir une présence dans la jeunesse scolarisée. Ce profil bas de l’extrême gauche a contribué à enfermer le mouvement dans un pseudo-apolitisme grisâtre.

Le quiproquo sur la politique illustre bien les limites du mouvement. La majorité des jeunes étaient attentifs à ne pas laisser un parti ou une organisation diriger leur lutte, pas assez toutefois pour éviter l’infiltration massive de trotskistes lambertistes, ralliés ou non au PS. Ils pensaient que le seul profit que les politiciens peuvent tirer d’un mouvement social est de le présenter comme une vérification de leurs thèses et d’y trouver un vivier de futurs militants. Cet écueil fut évité en partie. Mais un mouvement inquiète les politiciens quand il est une critique en acte de la politique comme activité séparée qui organise toutes les autres. Cet aspect primordial fut ignoré avec une naïveté opiniâtre par les jeunes qui croyaient éviter un piège en ne disant rien du système social qui a sécrété la loi qu’ils combattaient. Croyant feinter la politique et le proclamant très haut, les étudiants parlaient le langage de la politique et respectaient sa règle fondamentale, faisant ainsi le jeu des politiciens de toutes tendances. Il était frappant de voir dans les assemblées générales et les cafés à quel point les jeunes s’opposaient à un système qu’ils connaissent mal en empruntant son propre langage, à quel point en somme la vérité du système sortait de la bouche de ses enfants.

Pour agaçante et parfois désarmante qu’elle soit, cette réalité n’a rien qui doive nous désespérer. Elle est bien plus banale que la mythologie révolutionnaire le donnerait à croire. Michelet écrit le récit de la journée du 5 octobre 1789 où des milliers de femmes de la Halle partent chercher Louis XVI à Versailles. La plupart d’entre elles aiment le Roi ; elles croient que sa présence à Paris suffira pour qu’on donne du pain au peuple. En attendant, on tire dessus. Il y a aussi dans la foule qui assiège le château des gens sans aveu, voleurs de tous poils, mêlés aux honnêtes manifestantes, et on les chasse. La Fayette fait acclamer le Roi, la Reine, et même ceux qui viennent de tirer sur la foule. Le Roi repart, escorté par le peuple. C’est 89, la monarchie sombre lentement, et pourtant ceux et celles qui ouvrent des voient d’eau crient encore « Vive le Roi ! » Il y a même des provocateurs et des chefs qui négocient avec les flics…

 

De la violence

À partir des affrontements des Invalides, les flics ont pratiqué une répression sélective mais extrêmement violente. Le contraste avec la naïveté des manifestants était, si j’ose dire, frappant. C’est que les flics, eux, sont adultes et doués de mémoire ; il ne leur fallait pas plus de deux heures pour revenir aux tirs tendus [de grenades lacrymogènes], tandis que la majorité des jeunes qui leur faisaient face étaient sans expérience.

Il est vrai, je l’ai constaté, que traînaient au quartier latin le soir, des loubs, quelques skins, mais aussi des étudiants , des lycéens et des jeunes « de tous poils ». Il est vrai également que le fameux samedi soir, ceux qui brûlaient des voitures n’étaient pas plus de quinze, des jeunes de banlieue selon un témoin digne de foi qui m’a dit les connaître. Les flics ont effectivement tardé à intervenir. Et alors ? Alors ça ressemblait à une mauvaise reconstitution historique à petit budget. Je me moque pas mal que des bagnoles brûlent ou que des mômes pillent des magasins de fringues (en les distribuant souvent, contrairement à ce qui a été dit, au milieu d’une foule très partagée où il y avait autant d’applaudissements que de sifflets). Le vrai problème était que ce soir là il ne se passait rien d’autre dans Paris et que c’était dérisoire et en recul par rapport aux Invalides. La manœuvre policière a échoué en ce que personne n’a vraiment été effrayé par le spectacle des barricades ; elle a pleinement réussi dans le milieu étudiant où tout ce qui prétend affronter les flics ou brûler les banques passe pour un flic. Si bien qu’au lieu de se radicaliser, le mouvement s’est enfermé dans une protestation morale (Pasqua, t’es un lâche !) et civique (Chirac, t’es pas un démocrate !). Il craignait davantage la « provocation », c’est-à-dire en fait ses propres potentialités, que la répression. La meilleure solution fut choisie : le silence d’abord, la dispersion ensuite.

Il faut noter la répugnante prestation des « casques blancs », recrutés « afin que leur autorité soit incontestée (sic), chez les médecins, avocats, magistrats, hauts fonctionnaires ! Cette prétendue force d’observation et d’interposition entre les flics et les jeunes s’est muée en troupe de supplétifs de la police nationale tentant d’interdire physiquement le débordement d’un millier de manifestants qui refusaient la dispersion à Nation à la fin de la dernière manifestation (10 décembre 1986). Ce millier réussit à atteindre Notre-Dame malgré le délai que l’action des « casques blancs » avait donné aux flics pour quadriller Paris.

 

De la presse

J’ai dit que ce mouvement s’est le plus souvent exprimé avec le langage de ce monde ; il était donc normal qu’il sympathise avec al presse chargée de la publicité de ce monde. Les étudiants ont en général accepté les journalistes non seulement comme témoins privilégiés, jugés à priori sympathisants du mouvement, mais encore comme évaluateurs naturels de ce mouvement. Il semble aller de soi pour la majorité de se placer sous le contrôle de la presse et de définir des objectifs en fonction de leur crédibilité « médiatique ». Or les journalistes ont réussi à se surpasser, dans les radios notamment. France Inter, dont j’ai suivi les émissions, a délibérément fait silence sur certains événements. C’est ainsi que selon eux il ne se passait rien au Quartier latin, depuis 20 h, une certaine nuit [du 5 au 6 décembre]. Détail : Cinq cent manifestants occupaient le Bd Saint-Michel, puis la Sorbonne, finalement évacuée au milieu d’une nuée de photographes et de journalistes… Cette nuit même, deux heures plus tard, Malik Oussekine était assassiné. Il restait donc des manifestants ! des flics ! Les auditeurs n’ont appris le tout que le lendemain matin. Il est clair que la chaîne a appliqué à la lettre les consignes policières.

Faut-il dire que le fameux reportage de TF1 qui n’a servi pratiquement qu’à accréditer l’idée que seuls des flics ou des fascistes peuvent avoir envie de casser du flic ne m’a pas arraché de cris d’admiration ? On a d’ailleurs appris que TF1 a autocensuré une séquence montrant un homme laissé sans connaissance sur le pavé par les voltigeurs motorisés[1].

Bilan dans la presse écrite : le vendredi 5 décembre 1986, Le Matin [quotidien socialisant] doublait sa diffusion habituelle, et le quotidien Mao-Barriste de Serge July dépassait à Paris, pour la première fois, Le Figaro, avec 133 246 exemplaires vendus. Gageons que Libé devra mettre une sourdine à ses éloges du libéralisme, le temps de fidéliser la nouvelle clientèle étudiante qu’il partage désormais avec l’UNEF-ID.

 

Un fil…

Au fil des trois semaines d’agitation, il devenait de plus en plus agréable de se promener dans Paris. J’étais assuré de retrouver, au hasard d’une AG ou d’un incident, des ami(e)s, des inconnu(e)s qui l’étaient de moins en moins, et des copains perdus de vue depuis dix ans. Pour des centaines de milliers de jeunes, c’était la découverte de l’exaltation partagée des manifs et des occupations ; une foule de prétextes, d’occasions pour ne pas coucher chez soi, faire la fête et des rencontres, parler à ceux que l’on côtoyait en silence jusqu’alors. Chacun photocopiait et distribuait les textes qui lui plaisaient. Certaines pratiques de démocratie directe ont été adoptées sans toutefois être vécues comme modèle à étendre à toute la société. À la fin de la semaine précédant le retrait de la loi [Devaquet], les AG de facs se sont ouvertes officiellement aux non-étudiants ; il se disait des choses plus intéressantes. Jusque dans les rangs des étudiants les plus naïfs, des ressorts se sont dégrippés, on a commencé à penser. La reprise a souvent été vécue dans l’amertume. Tout cela tranche avec l’inertie que nous connaissions depuis le règne de Giscard. Cela laissera des traces, cela aura des suites.

L’une des particularités de ces événements est d’avoir été comme compressés dans un espace temps trop réduit. La plupart des ingrédients nécessaires à un mouvement social plus large semblaient réunis. Beaucoup dans les banlieues et même dans les syndicats songeaient à descendre dans la rue, chacun avec ses colères. Il s’en est fallu d’une semaine. Gardons-en la conviction que l’inespéré tient à un fil.

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[1] Sorte de brigade ou « peloton » motorisé, dans lequel les flics étaient à deux par moto (l’un conduit, l’autre cogne). Redoutablement efficaces, affectionnant de provoquer les manifestants en leur adressant le salut nazi, les « voltigeurs » étaient formés, pour chaque occasion, à partir d’éléments venant d’autres unités. N’ayant aucune existence administrative, leur « dissolution » fut un effet de manche peu coûteux.