Le « Sâr Cosy » , architecte d’intérieur de la bourgeoisie (2007)

DE SARKOZY AU SÂR COSY

Joséphin Péladan, écrivain prolixe de la fin du XIXe siècle (1858-1918), féru d’ésotérisme catholique (il fonda l’ordre de la Rose Croix), s’attribua le titre de « sâr », dont il fit précéder son nom.

Sâr est supposé signifier « roi » en assyrien (ce que je ne saurais certifier) ; notons que c’est également l’abréviation en français banal de « son altesse royale ». Le Sâr Péladan fut la risée des caricaturistes et des satiristes[1], dont l’anarchiste Laurent Tailhade ne fut pas le moins acharné.

En s’empressant, à peine élu président d’une république qui avait tout de même raccourci l’ancien monarque et révoqué les privilèges, d’afficher son goût pour le confort et le luxe des puissants, Nicolas Sarkozy s’est attribué de facto le titre de « Sâr Cosy[2] »

En passant ses premières vacances estivales du quinquennat dans une somptueuse (quoique fort laide) villa américaine, dont le loyer astronomique a été payé « par des amis », le Sâr Cosy confirme son inclination. Lire la suite

1994 : la répression judiciaire du mouvement « anti-CIP »

Rédigé pour une publication qui ne vit jamais le jour, ce texte n’a connu qu’une diffusion confidentielle. Mis en ligne [le 4 juin 2005] au moment où se déroulaient les procès visant les jeunes arrêté(e)s lors du mouvement lycéen contre la loi Fillon, il présente l’intérêt de revenir sur le mouvement social déclenché par le projet d’un « Contrat d’insertion professionnelle » (CIP), au printemps 1994, auquel on préfère souvent à tort les grèves de décembre 1995 pour dater le retour de la contestation sociale. Il permet également de comparer l’usage qui est fait de la répression judiciaire contre divers soulèvements de la jeunesse, alors même que certains magistrats se retrouvent dans les cours qui jugent les interpellé(e)s de 1994, celles et ceux de 2005.

La mémoire des mouvements sociaux, et plus encore celle des mouvements de la jeunesse, se perd vite. C’est ainsi que l’avocate de lycéens mis en examen en 2005 pouvait affirmer dans une indignation sincère que jamais on avait vu des mineurs en aussi grand nombre traduits devant des juges. On verra que cette assertion est inexacte et que la répression du mouvement anti-CIP, vengeance contre un mouvement en partie vainqueur (le CIP fut retiré), frappa de très nombreux(ses) mineur(e)s, prenant même des formes inusitées et créant des rapports de force inattendus dont l’étude intéresse à la fois l’historien et le militant.

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Ils ont « anti-CIPé »

« Pourrait-on être à la fois démagogue et mal intentionné ? » demande Édouard Balladur dans la « Lettre » qu’il adresse aux jeunes manifestants pour leur proposer le « dialogue » (Libération, 17 mars 1994), comme si le seul énoncé de cette hypothèse devait glacer de honte l’esprit assez fou pour l’avoir conçu ! Le lendemain, neuf personnes sont jugées à Paris selon la procédure de comparution immédiate ; les peines vont d’un mois de prison avec sursis à deux mois ferme. Le surlendemain, ce sont onze inculpés qui comparaissent devant le tribunal correctionnel de Nantes. Une jeune femme de trente-sept ans, technicienne en biologie (l’une des très rares représentantes de son sexe à avoir été déférée devant les tribunaux) est condamnée à 5 000 F d’amende pour un bris de vitrine qu’elle conteste ; un homme de cinquante-sept ans est condamné à trois mois de prison avec sursis pour violence à agent ; deux chômeurs écopent respectivement d’un mois et de six mois de prison ferme pour des faits équivalents. Restent un lycéen, un étudiant, deux apprentis et trois chômeurs. Les magistrats prononcent des peines d’amende et de prison avec sursis, assorties de mise à l’épreuve pour cinq ans.

Le « dialogue » s’annonce de plus en plus musclé ; les arguments judiciaires se veulent proportionnels à l’ampleur et à la détermination du mouvement social : plutôt faible à Paris où il ne s’exprime pratiquement que dans les grandes manifestations, sans précédent depuis 1968 dans de nombreuses villes de province, Nantes et Rennes notamment où s’instaure, grâce à l’occupation de locaux universitaires, une réelle communication entre le mouvement étudiant/lycéen et d’autres groupes sociaux (chômeurs, sans-logis, travailleurs en grève).

Si l’on ne peut parler d’une véritable stratégie, le gouvernement semble au moins vouloir répondre au coup par coup, et coup pour coup. La décision est prise d’assurer le plus grand retentissement médiatique à un nouveau procès qui se déroule à Nantes le 23 mars, où huit inculpés comparaissent devant le tribunal correctionnel. Ils sont livrés, menottes aux poignets, aux flashes des photographes et des cameramen, malgré la récente circulaire du garde des sceaux (9 mars) qui réserve ce traitement aux personnes « considérées comme dangereuses pour autrui ou pour elles-mêmes, soit comme susceptibles de tenter de prendre la fuite ». Il y a là deux lycéens, un handicapé, trois chômeurs, un jeune chef d’entreprise de 27 ans et un électricien objecteur de conscience. Les magistrats distribuent 6 200 F d’amende, six mois de prison, dont quatre ferme et soixante heures de Travail d’intérêt général (TIG[1]).

La méthode se révèle aussi inefficace pour juguler les émeutes parisiennes, nantaises ou lyonnaises que le retrait du CIP, annoncé le 30 mars. Les responsables du maintien de l’ordre tentent d’utiliser les spectacles judiciaires comme celui monté à Nantes pour accréditer l’idée d’une séparation entre gentils étudiants et « casseurs ». Charles Pasqua met en garde les « voyous » ; le préfet de police de Lyon, Marcel Leclerc parle de « malfaiteurs-terroristes » et de « phénomènes de guérilla urbaine[2] ». Ils sont entendus et surpassés par certains journalistes. Dans le même numéro de France-Soir (2 avril) qui titre sur les « Casseurs condamnés » lors d’une audience parisienne, l’académicien Jean Dutourd écrit : « La Bastille, en 1789, a été prise par une minorité composée au moins pour moitié de “casseurs” comme nous en voyons de nos jours[3]. La révolution consécutive, avec son cortège d’horreurs, a aussi été faite par une minorité. […] Il faut tuer les minorités dans l’œuf, spécialement quand elles sont l’émanation de la canaille, sinon c’est elles qui envoient les majorités aux abattoirs. »

La « canaille », j’en étais ! et j’ai assisté le 1er avril au procès fait aux prétendus « casseurs », huit manifestants arrêtés à Paris lors de la manifestation de la veille, dont le gouvernement espérait qu’elle serait à la fois l’enterrement du CIP et celui du mouvement social. Il marque un changement dans l’attitude des autorités judiciaires : si les réquisitoires et surtout le ton des débats demeurent parfois sévères, les peines prononcées sont assez mesurées. Nous allons voir qu’elles sont également incohérentes et justifiées par le seul souci de ne pas désavouer les policiers.

B**, 18 ans, est élève d’un lycée d’enseignement professionnel ; arrêté vers 19 h lors d’un sit-in pacifiste aux Gobelins, dans le treizième arrondissement de Paris, on lui fait observer que — la manifestation ayant été officiellement dispersée à 16 h — il ne peut prétendre à la qualité de manifestant… On l’accuse d’avoir jeté des pierres sur deux abribus, « sans les casser ». Peu importe qu’aucun incident de ce type n’ait eu lieu à cette heure et à cet endroit, les policiers interpellent généralement les manifestants les moins rapides. Quelle meilleure proie qu’un manifestant assis ? B** est condamné à 3 000 F d’amende.

Un étudiant de 22 ans est condamné lui aussi à 3 000 F d’amende pour violence (jet de pierres) et outrages à agent, mais le camarade qui l’accompagnait écope d’un mois de prison avec sursis et 1000 F d’amende. Incohérence encore : un étudiant en journalisme de nationalité brésilienne est relaxé des chefs de violence et outrage (la police a détruit les films qu’il a tourné dans la manifestation), mais R**, jeune chômeur qui l’accompagnait et s’est interposé lors de son arrestation violente est condamné à 2 000 F d’amende pour outrage ! Au total, le tribunal distribue 9 000 F d’amende et trois mois de prison avec sursis. Un jeune homme qui a été trouvé porteur d’un couteau est placé en détention provisoire. Après une peine de fait de quatorze jours de prison, il sera condamné à 2 500 F d’amende !

Le même jour, cinq étudiants sont placés sous mandat de dépôt (par des magistrats différents) pour être jugés ultérieurement. Deux d’entre eux sont accusés d’avoir brisé la vitrine d’une pharmacie — dont des témoins assurent que les « casseurs » véritables ont regagné un car de police une fois leur coup fait — et un troisième a été trouvé porteur… d’une bouteille de whisky ! Quelle idée se fait le magistrat de permanence de la « guérilla urbaine » ? Quel résultat espère-t-il d’une instruction menée sur une bouteille d’alcool pour envoyer en prison un étudiant de l’école du Louvre de vingt et un ans, à qui n’est reproché aucun délit ?

Hormis ces bavures judiciaires à contretemps, l’atmosphère est à un relatif apaisement. Les autorités policières ont compris que les charrettes de « casseurs » condamnés créent davantage de solidarité avec la « canaille » qu’avec le gouvernement. Par ailleurs, le ministère de l’Intérieur prend la mesure de la réticence, voire de la résistance d’une partie des magistrats[4] à l’occasion de l’affaire des expulsés de Lyon, que j’évoquerai plus loin. Le soir du 31 mars, à Nantes, 2 000 à 3 000 personnes refusent la dispersion de la manifestation supposée célébrer la « victoire » sur le CIP. Les affrontements se prolongent jusqu’à 2 h du matin. Aucun des manifestants interpellés ne sera déférés au parquet ! Charles Pasqua ne renonce pas pour autant à débusquer les « meneurs » et annonce une série d’arrestations de manifestants reconnus sur photos et localisés par la police au bout de plusieurs semaines d’enquête. Lire la suite

Pourquoi je vote moins pas Bayrou que les autres, si j’ose dire (2007)

– Alors toi tu ne votes pas ?

– Comme d’hab. Je ne me suis jamais inscrit sur les listes.

– Mais tu comprends que je veuille voter contre Sarko, quand même ?

– Ce que je ne suis pas certain de comprendre, c’est ce que ça signifie pour toi. Je ne reviens pas sur le fait que Sarkozy a été au pouvoir ces derniers mois (sous-entendu : si ça vous dégoûte tellement, il n’a pas manqué d’occasions de le montrer…).

C’est vrai que j’ai traité des élections en plaisantant jusqu’à présent (cf. « Entre Ségoïstes et Sarkophages ». je vais essayer de te dire sérieusement ce que j’en pense.

Des trois politicien(ne)s qui ont une chance de parvenir à la «magistrature suprême», comme on dit, aucun(e) ne prétend faire autre chose que gérer le système capitaliste. C’est pour cette raison — centrale à mes yeux — qu’il n’existe pas de différence entre eux.

Cela dit, à supposer que je veuille comme tu dis « voter contre Sarkozy », ou bien cela signifie que je me moque du résultat (Sarkozy président ou viré) et alors je peux très bien montrer de la sympathie pour Besancenot, afficher des préoccupations écologistes en votant Voynet ou rester fidèle à une tradition familiale en votant Buffet. Tu peux faire le même raisonnement pour tous les autres candidats en dehors du trio de tête, Le Pen compris.

Dans cette élection précise, voter au premier tour pour l’un quelconque des petits candidats, c’est renforcer les chances de Sarkozy d’arriver en tête avec une confortable avance. Donc, en votant Besancenot ou Buffet, je vote Sarko. Pas la peine de sauter en l’air et de hurler à la diffamation, c’est une question matérielle, qui n’a rien à voir avec le « programme » desdits candidat(s).

Les groupuscules font de la publicité pour eux-mêmes en se foutant de la conséquence politique de leurs actes (étrange, non, pour des gens qui se proclament encore, pour certain(e)s, « matérialistes »).

Le problème est de savoir si on souhaite « afficher une opinion », ce dont le système se fout complètement, ou bien peser réellement sur le résultat.

Il y a toute une variété de positions vaines et dérisoires du genre « vote blanc ou nul » : « Ben tu ouas, si y’avait vachement de votes nuls, ben les politiciens y verraient que les gens y croient plus à eux, tu ouas ? »

Oui ? Et ils s’en branlent mon p’tit père. Totalement. Le résultat seul compte. Exemple récent : l’élection de Chirac avec des millions de voix de gauche anti-Le Pen, et des crétins qui disent qu’il sera «obligé» d’en tenir compte… Ben non, précisément, pas obligé. Seul le résultat compte. S’il y a 200 voix de majorité avec 20% des électeurs inscrits, il y a tout de même un président élu, et c’est la seule chose qui compte pour lui. Vois les États-Unis. Bush te donne l’impression d’être très gêné aux entournures pour jouer le maître du monde ? Non hein ! Ben t’as raison, il est pas gêné du tout. Et pourtant si on suivait ton raisonnement, il devrait être paralysé du matin au soir.

La vérité, c’est que ton raisonnement est un raisonnement moraliste. C’est-à-dire qu’il ne pèse rien contre la réalité.

Poursuivons : Si ça te débecte d’aller voter pour quelqu’un que tu ne trouves pas sympathique, ni dans sa personne ni dans ses idées, va te promener à la campagne et lâche-nous avec tes préoccupations moralo-anti-Sarko.

Si au contraire — et il n’est nullement besoin de mettre des gants de ménage ou une pince à linge sur le nez, niaiseries potaches et pitoyables — tu juges utile de faire ce qui est possible sur le terrain électoral — sans préjuger du fait que l’essentiel se joue ailleurs : dans les luttes sociales — pour envoyer Sarkozy à l’ANPE, alors il faut essayer de déterminer quel est le ou la candidate qui a le plus de chance de le battre au second tour.

Je remarque au passage que c’est terme à terme le contraire du «conseil» donné par l’excellent Laurent Joffrin aux lecteurs de Libération : voter dans votre famille d’idées (comprends  : pas pour Bayrou) et les vaches seront bien gardées (comprends : Sarko est « démocratiquement » élu).

Il ne s’agit pas d’une science exacte ; inutile de se lamenter, c’est comme ça. Une proportion considérable d’électeurs ne savent pas encore ce qu’ils vont faire ou plus exactement n’ont pas l’intention de le dire… Donc, on estime et on suppute, toujours en matérialistes, c’est-à-dire uniquement en fonction du résultat escompté.

Ségolène Royal a trois défauts aux yeux de l’opinion « de gauche », elle est une femme (certes, c’est au contraire un avantage aux yeux de certain(e)s), elle est maladroite et elle affiche une dégaine de bourge militaro-coincée qui donne des nausées à l’électorat ouvrier (celui qui n’est pas encore passé au FN).

Là encore, la question n’est pas du tout de savoir si l’opinion a tort d’être machiste. Ou plus précisément, dire que l’opinion a tort d’être machiste ne change rien à rien. Le comble de la niaiserie étant d’aller voter Royal sous prétexte qu’« une femme présidente de la République », ça serait moderne, ou je ne sais quoi d’autre. La question est de savoir si cette femme a des chances de battre Sarkozy. Et la réponse semble bien être NON.

Donc autant pratiquer un « vote féministe » en votant pour Laguillier ou Voynet (en se souvenant, qu’on facilite la carrière de Sarko).

Royal contre Sarko signifierait Sarko. Ça n’est pas lire dans le marc de café, c’est simplement ce qui semble ressortir des enquêtes dont nous disposons (causes : mauvais report des voix communistes et gauchistes à gauche, des voix Bayrou à droite).

Bayrou contre Sarko signifierait Bayrou. Ça ne transforme pas un démocrate-chrétien plan plan en « candidat antisystème » ni ne signifie qu’une présidence Bayrou serait particulièrement moins pénible sur le chapitre policier ou social. Ça signifie simplement ce que ça dit : Sarkozy à l’ANPE.

Revenons maintenant à la question centrale : les luttes anticapitalistes. Elles pourront se développer aussi bien (ou mal) sous Sarko que sous Bayrou. Le seul avantage de Bayrou me semble être son côté désuet. Les deux autres sont des « américains », ambitieux et résolument modernes.

Vous me direz que Bayrou a parlé de prendre pour premier ministre une crapule PS, gestionnaire capitaliste s’il en est. Ben oui, une fois de plus, il ne s’agit pas de choisir un amant mais d’intervenir dans un processus électoral — c’est pas moi qui y tiens ! — qui est précisément conçu pour que ce que tu peux faire ait le moins d’effet possible.

Et c’est un système efficace. Si tu y crois (je vote pour celui/celle qui me ressemble), il te paralyse. Si tu y interviens, l’effet est presque imperceptible.

Supposons Bayrou élu, le seul effet jouissif c’est la tronche de Royal, de Sarkozy et de Le Pen.

Royal et le PS ridiculisés (ne méritent rien d’autre, sinon des claques). Sarkozy battu à droite : la honte totale. Le Pen obligé de présenter Bayrou comme un dangereux gauchiste caché.

Cinq minutes de rigolade. Tout le reste à faire nous-mêmes, comme d’habitude.

– C’est tout ?

-Évidemment, c’est tout !