“Généalogie des corps de Donna Haraway” ~ par Nathalie Grandjean

Ce livre s’attache à entrelacer une lancinante question philosophique – ce que peut un corps, ses modalités et puissances insoupçonnées – et un enjeu féministe, la transmission du corpus d’une théoricienne, Donna Haraway, à travers les corps qu’elle déploie au fil de ses travaux. Une généalogie particulière, celle des corps de Donna Haraway, surgit de l’entrelacement de ces deux enjeux. Qu’est-ce qu’une généalogie? Je la conçois ici dans un double héritage, celle de Michel Foucault et celle de Françoise Collin. D’une part, je retiens de Foucault l’idée d’une enquête qui travaille à partir de la dispersion, de savoirs locaux et fragmentés et d’événements singuliers, «qui ne recherche pas simplement dans le passé la trace d’événements singuliers, mais qui pose la question de la possibilité des événements aujourd’hui: “elle dégagera de la contingence qui nous a fait être ce que nous sommes la possibilité de ne plus être, faire ou penser ce que nous sommes, faisons ou pensons”»(Revel, 2009: 61-62)». Je retiens de la méthode généalogique foucaldienne la possibilité d’interroger le passé à partir d’une question présente, pressante pour moi, celle des modalités et puissances des corps. Comme ce livre n’est pas un livre d’histoire mais un livre de philosophie féministe, je dirais qu’il s’agit en réalité d’un commentaire généalogique. Ce livre est en effet, pour partie, un commentaire, au sens où l’entend Foucault dans L’Ordre du Discours (1970). Il consiste en l’écriture d’un discours inédit à partir d’un discours premier, celui d’Haraway. Le décalage produit entre ces deux discours entraîne des effets particuliers. Le texte premier, permanent et surplombant, ouvre la possibilité infinie de parler, raconter, discuter, et dès lors de créer des commentaires inédits. Bien plus, dit Foucault, «le commentaire n’a pour rôle, quelles que soient les techniques mises en œuvre, que de dire enfin ce qui était silencieusement articulé là-bas» (1970 : 27). Le commentaire se niche dans un paradoxe: à la fois dire ce qui a déjà (et mieux) été dit et à la fois écrire, souligner, répéter ce qui n’avait pas été dit ou écrit de cette manière-là.

Télécharger ICI le texte intégral de l’introduction au format pdf.

Éditions de l’Université de Bruxelles, 226 p., 23 €.

Brèves réflexions sur la misandrie, et sur un bout de trottoir…

«La misandrie [exécration des hommes] n’est pas la solution à la misogynie [exécration des femmes]» peut-on lire sur ce trottoir de Montmartre.

Mais la misandrie prétend-elle remédier à la misogynie? Voilà de quoi l’on peut douter. L’exécration des femmes s’explique (confusément) par un mélange d’angoisses archaïques (vagin denté et puissance tellurique du sexe féminin) et d’évolution du système patriarcal·pitaliste.

Que la domination masculine produise de la misandrie n’a pas de quoi étonner. On s’étonnera bien davantage que tant de femmes non seulement n’en viennent pas à détester les hommes, mais ferment les yeux sur leurs excès de pouvoir ou sur le principe même de leur pouvoir.

Certes, la domination masculine est un système, qui doit être combattu en tant que tel, avant tout pour des raisons d’efficacité. Cependant, ledit système s’incarne hélas en des hommes de chair et de sang: des pères, des frères, des maris, et moi, et moi, et moi [1]… Nous n’ignorons pas non plus que la police est un rouage de la domination bourgeoise ; cela ne nous distrait pas toujours de mauvaises pensées à l’égard de tel représentant particulier des dites « forces de l’ordre », qui vient par exemple d’éborgner notre voisin d’émeute.

La haine des flics ne saurait tenir lieu d’analyse de l’oppression capitaliste, mais la haine de l’oppression capitaliste englobe la haine de toutes ses manifestations, y compris les plus caricaturales, y compris les plus immédiatement sensibles.

En dehors des émeutes, que peut-il y avoir de plus immédiatement sensible pour une femme que les manifestations physiques de la domination masculines (harcèlements, violences sexuelles), l’angoisse chronique et la rage impuissante qu’elles engendrent.

De ce point de vue, la misandrie peut être considérée non seulement comme une conséquence logique de la misogynie, mais aussi – dans certains cas, et pour certaines femmes – comme une « combinaison de survie » en milieu machiste. Bel et bien une solution donc, même si imparfaite et provisoire – ces deux qualificatifs pouvant hélas s’appliquer à la totalité des autres propositions de solution, qu’ils contiennent éventuellement de la misandrie ou la récusent (séparatisme lesbien, lutte révolutionnaire mixte, etc.)  


[1] Sur l’air de la chanson de Lanzmann et Dutronc.

Prendre en compte la «prostitution heureuse»… Mais certainement!

Une chroniqueuse du Journal officiel de tous les pouvoirs l’affirme : « Il faudrait écouter sans se draper dans une position morale les travailleuses sexuelles se disant libres et heureuses ». « Peut-on être prostituée et contente de l’être ? » interroge dans un style plus direct le titre de l’article. Si le style est direct, la question est purement rhétorique, puisque le chapeau du texte a déjà donné la réponse. C’est oui.

Évitons, comme on nous le recommande, de nous « draper » dans quelque posture que ce soit et voyons de quoi on nous parle. Il existerait des femmes (des hommes aussi probablement, je n’ai pas eu accès au texte) qui, se prostituant, s’estiment « libres et heureuses ». Cette réalité, très plausible, ne risque de choquer qu’en raison du tabou paradoxal qui pèse toujours sur la mal nommée « sexualité[1] », considérée comme activité séparée, indispensable à l’équilibre des mâles, vaguement répugnante chez les femelles ; un ressort des comportements humains et de l’économie, soit de manière directe (industrie de la pornographie, prostitution), soit de manière indirecte (messages publicitaires conçus comme des excitants érotiques).

Rappelons-nous que nous avons dédaigné tout « drapé », et que nous nous montrons dans la rude nudité d’une pensée critique qui affronte la réalité.

Ce que les expressions « travailleuses sexuelles » ou « travail du sexe » veulent induire dans notre esprit, c’est que la prostitution, c’est-à-dire le fait de vendre des actes sexuels et·ou de louer des orifices de son corps est un travail comme un autre. Aussi forte soit la tendance moderne du salariat à solliciter, voire à exiger des salarié·e·s un engagement total, à la fois corporel et émotionnel, je doute que la journée d’une employée de bureau puisse être considérée comme un équivalent exact de la nuit d’une escort girl. C’est sans doute dans les gestes prostitutionnels les plus frustes et les plus courants (fellation) que l’on peut trouver le rapprochement le plus convaincant avec la mécanisation tayloriste du travail[2].

Mais prenons plutôt le problème par l’autre bout (de la chaîne). Peut-on supposer qu’il existe, dans l’industrie de l’armement par exemple, des personnes qui s’épanouissent dans leur travail et se jugent « libres et heureuses » ? Sauf à se draper dans une morale abolitionniste du salariat, il faut reconnaître que c’est sans doute le cas. Peu importe ici les raisons de tels sentiments (salaires décents, postes épanouissants, proximité lieu de travail/logement, que sais-je…) et le jugement politique ou psychanalytique que nous pourrions porter sur eux. Le fait est : prenons-en acte.

L’existence de ce sentiment de liberté et de bonheur devrait-il nous faire réviser notre position à propos du devenir de l’industrie de l’armement dans un monde révolutionné ? Certainement pas. Et je précise : pas davantage si ce sentiment était unanime, et non très minoritaire, comme il l’est très probablement, autant chez les personnes prostituées que chez les salarié·e·s de l’armement.

Passé la période d’affrontement violent que suppose tout bouleversement social – et durant laquelle, la production d’armes automatiques peut se révéler utile – la fabrication de matériel militaire, d’armement – classique, chimique ou nucléaire – sera interrompu et les usines démantelées.

On peut parier que la plupart des personnes qui jugeaient s’épanouir dans ce type d’activité exploitée trouveront sans mal des activités libres plus passionnantes, et ce dès le début d’un bouleversement révolutionnaire. Il en va de même des personnes prostitué·e·s.

Cependant, concernant ces dernières, si certaines d’entre elles demeuraient attachées à leur activité « sexuelle », et compte tenu de l’inéluctable abolition de l’argent, on peut imaginer que leur savoir-faire (sans doute la source partielle de leur « fierté au travail ») trouverait un nouvel emploi auprès des personnes âgées ou disgraciées, ou encore des personnes souffrant d’un handicap, mental ou physique. C’est à peu près ce que prévoyait l’utopiste Charles Fourier sous le nom d’« angélicat ». Comme dans l’utopie fouriériste, les ex-prostituées seraient regardées avec faveur et leur rôle social apprécié à sa juste valeur (morale).

On voit que, de ce point de vue, les personnes prostituées conservent, dans une société libertaire, une valeur sociale bien supérieure à celle des anciens salariés de l’armement – au moins considérés sous ce seul jour.

Il est d’ailleurs bon d’ajouter que les luttes menées par les personnes prostituées – contre les tracasseries policières, par ex. – sont aussi légitimes et justifiées que celles menées par les travailleuses et travailleurs d’autres secteurs d’activité. Cependant aucune des luttes menées, quelle que soient la radicalité des moyens employés, ne constituera un « sauf-conduit » pour telle activité considérée dans sa forme antérieure à la révolution. Cela voudrait dire, sinon, que l’humanité est condamnée à exploiter des mines de charbon (…tant qu’il en reste).

On voit que, aussi déconcertante qu’elle puisse être, la révélation d’un sentiment de liberté et de bonheur chez certaines personnes prostituées ne s’oppose en rien à une perspective abolitionniste, qui ne vise pas telle ou telle activité (l’armement, la prostitution) mais l’ensemble du salariat, c’est-à-dire l’exploitation du travail, l’abstraction de la valeur et son vecteur l’argent.

Il se trouvera sans doute, y compris après la révolution, des hommes (et quelques femmes) pour chercher à poursuivre l’exploitation sexuelle des femmes, soit pour en tirer des bénéfices sexuels soit pour re·créer des systèmes de troc où les femmes re·deviennent des marchandises. Ces tentatives artisanales de proroger le système actuel de domination masculine – constitutif du capitalisme – seront combattues comme telles.

[1] Que j’oppose à « érotisme », partie intrinsèque de la culture humaine.

[2] Godard l’a représenté dans une scène de sexe à plusieurs personnages dans Sauve qui peut (la vie) [1980].

“Rage” ~ par Regina José Galindo

Laurent Bouisset, poète et traducteur, et les Éditions des Lisières ont eu l’excellente idée de publier le premier recueil de poèmes de Regina José Galindo, plus connue, en France et internationalement, pour ses installations et ses performances (je la citais dans Je chante le corps critique) que pour sa poésie.

Je suis un lieu commun

comme l’écho des voix

le visage de la lune.

J’ai deux nichons

– minuscules –

le nez oblong

la taille du peuple.

Myope

de langue vulgaire

fesses tombantes

peau d’orange.

Je me mets face au miroir

et je me masturbe.

Je suis femme

la plus ordinaire

qui soit.

Bilingue espagnol-français

Traduit de l’espagnol (Guatemala) par Laurent Bouisset

À l’image de son travail d’artiste performeuse, la poésie de Regina José Galindo est crue, brute, viscérale. Son écriture radicale, reflet de la violence d’un continent, dénonce le sort réservé aux femmes et aux Indiens dans son «Guatemalade, malade, malade» en proie aux gangs après trente-six années de guerre civile. Rendre hommage et affirmer une résistance, c’est ce que construit par son travail artistique et poétique Regina José Galindo, avec rage et vitalité.

Regina José Galindo est une artiste plasticienne et poète guatémaltèque spécialisée dans le body-art. Son œuvre se caractérise par un contenu politique explicitement féministe. Elle a reçu le Lion d’Or de la meilleure jeune artiste à la Biennale d’art contemporain de Venise en 2005 et le prix du Prince Claus en 2011. En tant que poète, elle a publié au Guatemala Personal e Intransmisible (Fundación Coloquia, 1996) et Telarañas (Ediciones del Pensativo, 2015). Rage / Rabia est sa première publication en français (hors revues). Pour découvrir les différents aspects de son travail : www.reginajosegalindo.com

Poète et traducteur, Laurent Bouisset a créé, avec le peintre guatémaltèque Erick González, le blog Fuego del fuego par le biais duquel il a diffusé en France les poèmes de Luis Miguel Hermoza (Pérou), Miroslava Rosales (Salvador), Vania Vargas (Guatemala), José Manuel Torres Funes (Honduras), Edu Barreto (Paraguay), Héctor Hernández Montecinos (Chili), Jonathan Ruiz (Mexique) et nombre d’autres auteurs d’Amérique latine traduits pour la première fois en français. Très actif dans l’univers des revues de poésie, il participe aux revues Teste et Fracas, et a publié son travail de passeur dans Nouveaux Délits n °58, numéro consacré exclusivement à la poésie guatémaltèque actuelle. Sa traduction des poèmes de Regina José Galindo, entre autres, a également donné lieu à L’ailleurs s’étend, ouvrage en collaboration avec le photographe Nicolas Guyot (Éditions Héliotropismes, 2017).

88 pages, 14 €