Après déception des espoirs matinaux, par Gérard De Mai

Ce texte a été écrit en février 2005 pour répondre à la question « Quelle révolution souhaitez vous ? » posée par une revue littéraire affichant un sympathique angélisme.

Mais il est arrivé au moment où ladite revue venait de décider de supprimer cette « rubrique » qui, sans doute, laissait perplexe la plupart des littérateurs actuels.

Il est donc resté inédit.

Le relisant en 2006, j’ai considéré qu’il n’avait rien perdu de sa pertinence et que, au prix de quelques légères améliorations, il méritait d’être livré au « public ». Ce qui a été fait sous forme d’une brochure aujourd’hui épuisée.

Un an plus tard, voyant l’état de la société, je me dis que le rediffuser via le media qui met Oaxaca à la porte de Bobigny (et « Big brother » dans tous les foyers !) n’est pas superflu.

Gérard De Mai.

1er mai 2007.

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« Avec des cailloux, une sorte de boue, des arbres déchirés, et du sable fondu, on bâtit les palais de rêve. »

Scutenaire.

 

Évoquer l’idée d’une révolution quand pérore partout le cynisme câblé qui somme d’étouffer tout idéal sous la dérision, c’est fournir des verges pour se faire fouetter de sarcasmes. Qui vise, aujourd’hui, à remporter la « star ac’ » littéraire s’appliquera à fourbir de grinçantes caricatures des espoirs utopistes plutôt qu’à en fredonner la rengaine « démodée ». Et, qui refuse de s’inscrire à ce dépitant karaoké peut s’attendre à voir la machinerie spectaculaire s’appliquer à le ridiculiser pour défendre ses aveuglantes vessies cathodiques.

Il faut donc, pour parler sincèrement de révolution, partir d’un certain dégoût et même d’un écoeurement, d’une forte envie de « gerber ».

Qu’on ne se méprenne pas : Bien sûr, nous sourions et rions volontiers aux mises en scènes ironiques des velléités de changer le monde dans lesquelles notre jeunesse à généreusement donné, hier. La gravité est toujours l’armure des pédants et la sincérité répugne évidemment à l’endosser. Mais nous ne sommes pas stupides au point de ne pas voir que les ricanements désabusés, en « relativisant » tout ce qu’il y avait de généreux dans notre élan, prêtent la main à l’entreprise malsaine qui cherche à tuer cet élan par la bouffonnerie.

Après avoir bien ri de nos travers et de nos tics comiques, de nos outrances dogmatiques et de nos certitudes embrouillées, après avoir bien moqué les Saint Just de bistrot et les Guevara germanopratins, force est de constater que tout ce que nous avons voulu changer continue, et notre colère avec.

Il est grand temps de le dire : Nous en avons plus que mal soupé de ces désabusés confortables étalant leurs compromissions de caniches lécheurs dans toutes les antichambres du pouvoir, s’en parant comme d’une toge de « sagesse », apanage d’une « lucidité » qu’il faudrait admettre comme nécessairement désespérante. De « ce désespoir dont on fait vertu. Ce désespoir qui se boit ; se sirote à la terrasse des cafés ; s’édite… et ne demanderait qu’à nourrir très bien son homme[1] ».

Ce désespoir, trop rutilant pour être honnête, on sait qu’il peut, parfois, sans rougir, se faire nonchalamment complice des pires saloperies.

Alors, quel choix avons-nous ? Ricaner avec ça ? Ou dire que nous rêvons toujours d’un monde sur lequel ne régneraient pas la peur et le mensonge, la roublardise et la truanderie, l’oppression et la servitude, la misère et l’aliénation, la torture et les massacres guerriers.

Constatons le sans honte : Après déception des espoirs matinaux, la même envie reste à l’œuvre. L’envie de combattre ce despotisme qui, au nom du pognon roi, asservit les humains et ravage la planète. L’envie d’en finir avec le règne des tyrans, plus ou moins fardés de « démocratie ». L’envie de contribuer à faire une société plus sûrement vivable et agréable.

Certes, à regarder le monde tel qu’il est ces jours-ci, on s’attend plus à une explosion de toutes les barbaries qu’à l’avènement d’une « cité radieuse » (reléguant aux poubelles de l’urbanisme carcéral les bétonneries du Corbusier). On verrait plutôt, tout à l’heure, cette société sombrer dans son cloaque, s’étouffer des poisons qu’elle disperse à tous vents, s’étrangler dans les camisoles qu’elle passe à l’humain, mourir des haines qu’elle excite entre tous ses malheureux locataires.

Mais, alors même que tout invite au pessimisme, à commencer par les pénibles militants « révolutionnaires » engoncés dans leurs jargonneries indigestes et leurs incurables sectarismes, il faut répéter, avec Eduardo Galeano[2], que l’espoir fait vivre et peut même parfois faire gagner une vie meilleure pour peu qu’il s’accompagne de volonté.

À ceux, nombreux, qui m’objectent que le plaisir révolutionnaire a souvent été bref, et payé de grandes douleurs ; que les paradis des hommes libres, leurs collectivités, communes, soviets, n’ont jamais duré longtemps et ont toujours fini dans les affres, j’ai coutume de répondre que le Quilombo dos palmares, cette république d’esclaves s’étant libérés, a duré plus de cent ans, ce qui me semble déjà pas mal. Plus près de nous, les communautés zapatistes du Chiapas tiennent depuis plus de dix ans et certaines coopératives autogérées d’Argentine depuis quelques années. Mais aurait dit Istrati[3], un seul jour libre, c’est déjà mieux que toute une vie humiliée.

D’ailleurs, qu’importe si vouloir faire une révolution c’est essayer de labourer la mer[4]. Il n’est pas nécessaire d’être optimiste pour n’être pas du parti des requins, des hyènes et des cloportes. Il n’est pas nécessaire d’être l’archange Michel certain de terrasser le dragon pour être révolté par les crapuleries de nos califes et s’insurger contre leurs diktats.

L’envie de révolution se moque de tout calcul sur ses chances de succès. Elle ne suit pas un « plan de carrière ». Elle est le réflexe logique et sain de vouloir sortir du cachot, même si on doit y user toutes ses forces, même si c’est « utopique ». Elle est l’envie que le monde soit à la hauteur de nos rêves : Du pain et des roses sans mesure, le lait et le miel du paradis, sur terre, pour les vivants, nom de dieu !

De plus, ce n’est pas à nous qu’on fera le coup de l’impossible. Nous savons ce qui peut être. Nous l’avons vécu ce moment où la vie bouleverse tous les pronostics et ou l’élan des humains ressemble à la déferlante qui découvre sous les pavés la plage et redessine en un instant les contours du monde.

C’était un mois de mai… Vous avez dû en entendre parler. Nous avons vu, en un rien de temps, le peureux devenir audacieux, le crédule s’illuminer de lucidité, l’apathique soudain fougueux de volonté. Nous avons vu les tuniques de Nessus de la soumission jetées aux orties, les désirs se voulant réalité, les paralytiques se levant pour danser, mieux que dans la Bible car sur un rythme de rock endiablé. Nous avons vu des monstres changés en baudruches, des dinosaures transformés en libellules, et les poules ayant des dents, aussi charmantes qu’acérées.

Tout ce qui semblait immuable la veille était mis en question. La parole, émancipée de ceux qui habituellement l’accaparaient, ouvrait la porte à l’audace. Les mille débats spontanés qui agitaient les rues, les places et les bâtiments occupés réduisaient à néant le pouvoir hypnotique des saltimbanques de la politique et des ténors de la « pensée » servile, démontaient les carcans hiérarchiques et rôles sociaux qui maintiennent divisés et menottés. L’imagination osait se débrider avec l’impression que ça pouvait enfin servir. Les idées se frottant les unes aux autres allaient nourrir des gestes dont aucun Lénine n’aurait pu donner l’ordre. D’ailleurs, les professionnels de l’agitation militante erraient là dedans incrédules et complètement largués. « On ne renversait pas l’État, on le laissait tomber [5]. » . Dans les usines et les bureaux en grève, dans les écoles et dans les hôpitaux, dans les gares et les ports, dans les lieux « publics » repris par le public, on détricotait les mailles de l’ordre camisole et on commençait à construire une autre société, à réaliser l’utopie.

Par quelle bizarre alchimie en était on arrivé là ? Par ce mouvement qui prend toujours au dépourvu les despotes et leurs sbires : l’irruption soudaine, au grand jour, d’une révolte ayant longtemps mûri dans l’ombre. Pas un complot, non : l’explosion du « ras le bol » hors des galeries de la vieille taupe chère à un subversif d’antan (dont la barbe n’avait rien d’intégriste).

La bombe, chargée des humiliations mâchées et remâchées, des méfaits subis, des coups reçus, avait pété d’un seul coup en une émeute qui avait fait reculer les hordes matraqueuses de l’État. Et la barricade avait fermé la rue et ouvert « la voie ».

Et la joie, tranquille mais immense, de se sentir enfin maître de sa vie, responsable de ses actes et de leurs conséquences, « décideur » de son avenir, allait faire de ces jours ceux qui, de toute notre vie, nous sembleraient les plus beaux, et dont nous pleurerions la perte, au point même, pour certains, de ne pouvoir y survivre.

C’est d’ailleurs ce bonheur d’avoir pu jouir d’un tel orgasme de l’Histoire qui, plus encore que la peur qu’ils ont ressentie, est cause de la haine féroce que nous vouent nos ennemis depuis ce temps ; la cause de leur vindicte inextinguible.

Nous avons baisé avec l’éternité. Voilà ce qu’ils ne nous pardonneront jamais les petits hommes aux tristes pouvoirs. Voilà ce qui les a vexés et enragés contre nous, nos seigneurs chagrins. Voilà la cause de leur très bilieuse jalousie : Tous ces roublards au machiavélisme besogneux, tous ces Talleyrand aux bas de soie filés, tous ces fourbes tacticiens se rêvant Pharaons, tous ces tâcherons nabots se voulant Napoléon, finissent toujours, malgré leurs gesticulations fort médiatisées, par être contraints de se rendre compte qu’ils ne passent au guignol de l’Histoire que comme marionnettes interchangeables du show-biz démagogue, voués à être oubliés au rythme ou les peuples oublient les ministres, c’est-à-dire : plutôt vite. Ils doivent tôt ou tard encaisser la déplaisante évidence que leurs rêves de gloire s’achèveront au mieux en notules jamais consultées des manuels d’Histoire en marge desquels les écoliers gribouillent leurs rêves de grande récré. Et voilà qu’à nous, qui nous moquions de la postérité comme des mirages de la « réussite sociale » ; qui n’avions ni science ni goût de l’intrigue ; qui n’avions suivi aucune grande école de filouterie ni étudié l’art de l’arnaque politicarde, l’Histoire a ouvert grand ses bras, et le reste, « et le mois de mai ne reviendra jamais, d’aujourd’hui à la fin du monde du spectacle, sans qu’on se souvienne de nous [6] ».

Ils nous ont vaincus ensuite, c’est vrai. Et se sont empressés de reprendre et conforter le pouvoir qu’ils avaient momentanément perdu. Chaque jour leur joug se renforce en s’équipant de techniques « de pointe » d’autant plus efficaces qu’elles avancent grimées d’alibis démocrates et « libéraux ». Chaque jour, leur arrogance nous insulte un peu plus et se repaît de notre impuissance apparente.

Et nous nous sommes bronzé le cœur pour survivre dans cette jungle aux arbres à paillettes transgéniques où rôdent les prédateurs encravatés. Mais ils auront beau nous assommer de leur « réalisme » invitant à toutes les résignations, ils n’arriveront pas à nous convaincre que notre « utopie » avait tort. Nous avons touché sa réalisation possible. Nous avons tenu dans nos doigts cette félicité, fugace, mais suffisamment forte pour laisser à jamais son empreinte.

Nous nous souviendrons jusqu’à notre mort d’avoir vécu brièvement comme nous aurions voulu vivre toujours ; comme tous devraient pouvoir vivre toujours. Rien ne nous dissuadera de vouloir retrouver cela, ne serait-ce qu’un instant.

Nous sommes donc toujours prêts à embarquer sur la Santa Maria de la révolution, quelle qu’en soit l’apparente fragilité et l’hasardeuse destination.

Mais, quelle révolution ? Demandez vous. Eh bien, toujours la même, comme dit Burt Lancaster dans un délicieux western où les seins de Claudia Cardinale bombent l’écran : Les bons contre les méchants. Mais pas les bons « boys » du sultan Bush contre les méchants barbus d’Al-Caïda (ou vice-versa selon l’angle de tir). Non. Les méchants : ceux qui mentent, trompent, grugent, volent, asservissent, enchaînent, frappent, torturent, massacrent, détruisent, pour tirer un profit égoïste de leurs exactions. Les bons : ceux qui luttent contre tous les rapports qui avilissent l’humain ; ceux qui veulent une société de bien être et de plaisir pour tous, fondée sur la liberté de chacun.

« Mais c’est une vision grossièrement manichéenne ! » ne manqueront pas de hurler ceux qui aiment invoquer la « complexité » des relations humaines pour justifier leur résignation à l’ordure régnante. Oui. Mais si presque tous les humains ne sont réellement ni anges ni démons et vivent (comme le capitaine Haddock) constamment tiraillés entre ces deux tendances opposées, il n’en demeure pas moins vrai que leurs choix de s’orienter vers l’une ou l’autre manière d’être, vers l’un ou l’autre « parti », déterminent ce qu’ils vivent. Plus ils penchent d’un côté, moins ils risquent de tomber dans l’autre. Le grand philosophe La Palice n’est pas le seul à l’avoir constaté.

Quelle révolution ? Lambert et ses copains prennent leurs tracteurs pour aller porter à manger aux grévistes occupant l’usine de Sud-aviation ; Spartacus prête un glaive à Rosa Luxembourg ; Icarie s’installe en Catalogne ; Théroigne fesse Robespierre ; Rimbaud met la main au panier de Bretonw ; Varlet charge le chassepot de Varlin ; Bakounine pardonne à Marx ; Makhno chevauche avec Zapata ; Louise Michel offre une plume à Emma Goldman ; Pelloutier dépanne Mühsam ; Les conseils ouvriers de Budapest vengent ceux de Turin ; Pouget libère Sacco et Vanzetti ; Frantz Jung paye une chopine à Darien ; Khayyam trinque avec Sylvain Maréchal à la mort de tous les dieux ; Wei Jingsheng trinque avec La Boétie et Chalamov à la destruction de tous les cachots ; les portugais du 25 avril accrochent des œillets aux fusils crosse en l’air des lignards du 17 ème ; à Craonne on chante Le temps des cerises ; les Sans-terres serrent la pogne des Diggers et des Levellers ; les Aarchs de Kabylie reprennent l’exigence des Piqueteros d’Argentine : « Que se vayan todos » ; Solidarnosc salue Kronstadt en programmant la république autogérée ; à la Croix-Rousse les Canuts offrent à Autin-Grenier l’orchidée noire de l’anarchie[7] et Durruti l’en félicite ; à Moscou et à Londres on danse à l’annonce de la prise de La Bastille ; rue Gay Lussac, les seins de Marouchka dressent la plus ardente des barricades ; à Gênes Carlo Giuliani danse avec ses copains et copines sur les ruines du G8.

Quelle révolution ? Pas celle qui commencera demain. Pas celle du « grand soir ». Celle qui, parce qu’elle est la boussole de la vie quotidienne, rend l’existence plus exaltante.

« Si nous vivons, vivons pour marcher sur la tête des rois », ce précepte Shakespearien élogieusement salué par Debord n’est pas un programme pour l’avenir, mais le fondement d’un savoir-vivre quotidien. Non pas, certes, celui qui fait accéder aux palaces, sauf, rarement, au Palais d’Hiver ou aux Tuileries sous la mitraille. Non pas, non plus, celui qui rend la vie plus aisée. Mais celui qui mène loin des lieux où l’on rampe pour « s’élever » ; où il faut avaler des crapauds à longueur de journée pour trouver la vie supportable ; où l’on se contraint à « perdre sa vie à la gagner ».

C’est le principe qui met à l’abri de bien des soucis idiots et des compétitions stupides ; qui permet d’éviter bien des danses de canards se dandinant vers l’abattoir et bien d’autres « On à gaaaagné ! » vomitifs. C’est aussi le principe qui fait des amitiés fortes et des vies pleines, qui n’ont pas peur de se regarder dans la glace, même quand elles ont une gueule déglinguée par toutes les bacchanales et tous les deuils d’une existence.

Alors franchement, rien à foutre que la révolution ça ne soit pas très « tendance » !

Hasta l’Utopia ? Siempre !

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Gérard De Mai

Février 2005-Juillet 2006.

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[1] Laure (Colette Peignot), « D’où viens tu ? », 1938, Reproduit dans Écrits, Change Errant, 1976.

[2] Eduardo Galeano, Sens dessus dessous, l’école du monde à l’envers, Homnisphères, 2004.

[3] Panaït Istrati, dont les œuvres viennent heureusement d’être rééditées en trois volumes par les éditions Phébus.

[4] « Celui qui sert une révolution laboure la mer », Simon Bolivar, Lettre à Juan José Florès, 9 novembre 1830, cité par Patrick Deville dans Pura Vida, Seuil, 2004.

[5] Tocqueville, Souvenirs (de la révolution de 1848), 1850

[6] Guy Debord, Film La société du spectacle, Œuvres cinématographiques complètes, Champ Libre, 1978.

[7] Lisez L’éternité est inutile, L’arpenteur, 2002.

«L’anarchisme sous le sapin» ou «l’anarchisme sent le sapin» ?

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Deux livres nouveaux traitant d’anarchisme (ou d’anarchie ? voir plus loin) sont arrivés dans ma boîte à lettres ces derniers jours. Si les éditeurs me les ont envoyé gracieusement, c’est qu’ils espèrent que je vais en faire la recension. Pas contrariant, je m’y mets*.

Le premier livre rentre dans la catégorie dite des « beaux livres », publié en général peu de temps avant les fêtes de fin d’année (regardez votre calendrier). Et en effet, il est magnifique ! Il s’agit d’une Histoire mondiale de l’anarchie, par Gaetano Manfredonia (Arte éditions et Éditions Textuel, 287 p., 45 €). « Sur une idée de Tancrède Ramonet » est-il précisé, formule que je croyais réservée aux séries télévisées.

Avant toute chose, un mot sur le prix sur lequel vous n’avez pas manqué de buter avec un hoquet : 45 euros. Pour celles et ceux que le défilement rapide de l’actualité du monde ne laisse pas complètement hébété(e)s, on se souviendra que cela équivaut à 295 francs. Sans même tenir compte du cours actuel de l’euro et en se reportant simplement quelques années en arrière, 295 francs, c’était le prix d’un très beau livre, de très grand format. Cahier des charges que le présent pavé ne remplit pas complètement, mais c’est affaire d’appréciation, bien sûr. La vraie question est de savoir qui a les moyens d’offrir ou de s’offrir un tel bouquin, autrement dit quel est le public visé. Il faudrait pour le savoir poser la question à T. Ramonet inventeur du livre… et du film, intitulé Ni dieu ni maître, dont la réalisation a été confiée à Philippe Saada.

J’ai évoqué récemment le concept d’association livre+DVD remis à l’honneur par l’éditrice de Ma Guerre d’Espagne à moi. On aurait bien vu dans cette histoire mondiale de l’anarchie le DVD du film diffusé sur Arte, ou plutôt à diffuser, ce qui aurait contribué à justifier son prix prohibitif. Ici, ou bien on a pas eu l’idée d’un tel « paquet », ou bien c’est un ratage et on a préféré mettre quand même le livre en librairies pour les fêtes. Il est vrai que la tâche de Tancrède Ramonet n’était pas simple : quand il a une idée de livre, il lui faut trouver un auteur/historien, quand c’est une idée de film, il lui faut un réalisateur… Tout ça prend du temps.

Réglons maintenant son compte à un mensonge des éditeurs dans le « prière d’insérer » que les destinataires des services de presse, ainsi que les libraires et les représentants reçoivent : ce livre n’est pas la « première histoire mondiale de l’anarchie ». Il existe au moins un précédent : l’ouvrage de Domenico Tarizzo, publié dans sa traduction française en 1978 chez Seghers. Le livre, lui aussi très illustré, et aujourd’hui épuisé, s’intitule L’Anarchie. Histoire des mouvements libertaires dans le monde (323 p.).

Venons en au titre du livre, à son sujet et à son auteur. Gaetano Manfredonia, que j’ai le plaisir de connaître (un peu), est un historien de l’anarchisme incontestable. Non pas que nous soyons d’accord sur tout lui et moi, mais il connaît certainement son sujet (beaucoup mieux que moi, mais ça n’est pas la question). À partir du moment où un éditeur lui passe commande d’un livre d’histoire sur le sujet qu’il connaît le mieux, on ne voit pas pourquoi il déclinerait l’invite (sauf indisposition ou manque de temps).

Dans l’introduction du livre, Manfredonia donne une précision à laquelle je souscris entièrement :

« L’anarchisme ne saurait être assimilé à un vague esprit de révolte que l’on retrouverait toujours égal à lui-même à travers les âges, incarnant une sorte de lutte atemporelle de la liberté contre l’autorité. »

L’anarchisme, oui. Mais qu’en est-il de l’anarchie ? Et d’ailleurs, qu’est-ce que l’anarchie ? Voilà qui aurait mérité une explication liminaire. Mon instinct d’auteur me dit que M. Ramonet junior a, lui, pensé (c’est son métier, semble-t-il, d’avoir des idées) à peu près le contraire de ce que Manfredonia écrit de l’anarchisme.

Autrement dit : l’anarchie, vague esprit de révolte intemporel, se vend mieux que l’anarchisme. Va, donc, pour une histoire de l’anarchie, dont personne ne sait ce que c’est.

Bien sûr, dans tout ouvrage qui couvre une période aussi longue et doit présenter en textes courts un sujet aussi vaste, chaque lecteur et lectrice s’étonnera de telle omission et se réjouira au contraire de telle découverte. Je ne dérogerai pas à la règle.

Quant aux précurseurs de l’anarchisme pendant la Révolution française, Manfredonia avait, dans un ouvrage de 2001, évoqué les Enragés Varlet et Roux (L’Anarchisme en Europe, Que sais-je ? p. 14). Il leur a préféré cette fois Babeuf, chez qui je ne vois rien de libertaire, sans expliquer son choix.

Je fais (p. 66) une belle découverte : l’italienne Leda Rafanelli, séjournant en Égypte et y découvrant à la fois l’anarchisme et l’Islam, qu’elle adopte tous les deux, ce qui ne manque pas de susciter l’étonnement mais pourrait aussi susciter l’espoir et la curiosité.

Disons tout de suite que le livre est délibérément mal outillé pour satisfaire la curiosité ou la prolonger. Au lieu de fournir des indications bibliographiques à la suite de chaque texte, il n’y a pas de notes et la seule bibliographie est en fin de volume et fort réduite. Les notes et références sont supposées effaroucher le lecteur, qui ne va se plaindre alors qu’on lui met entre les mains un aussi beau livre !… En pareille circonstance, je le confie à M. Ramonet, j’ai l’impression que l’on me traite comme un demeuré, et ça m’agace prodigieusement.

Godard a dit qu’au cinéma un travelling est une question de morale. Feuilletant l’Histoire mondiale de l’anarchie, on est tenté de se dire qu’une illustration pleine page aussi. Certes, il est plaisant de découvrir des photos peu connues de Gustav Landauer et Erich Mühsam, de l’anarchiste italien Michele Schirru après son arrestation, ainsi que de militants japonais. D’autres fois, on préférerait que telle double page plus banale soit utilisée pour donner des informations plutôt que pour, littéralement, « en mettre plein la vue ».

Je ne doute pas que l’ouvrage rencontrera un public (de fétichistes, notamment) et que mes critiques ne causeront aucun dommage aux droits d’auteurs de l’ami Gaetano, que je lui souhaite, en tant que confrère, aussi substantiels que possible. Je crains seulement que ce beau livre ne soit, quoi qu’il en ait, une espèce de pierre tombale (une de plus !) sur l’anarchisme.

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Passons du sapin de noël à la bibliothèque.

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Le second livre reçu est signé d’un pseudonyme « Un indigné » et se veut une réplique, sans doute un peu tardive, au tiède brulot de Stéphane Hessel Indignez-vous. L’auteur a choisi de surenchérir sur l’indignation dans son titre : Révoltez-vous !. C’est encore un gros livre (415 p.), imprimé sur un joli papier, mais sans illustration. Il est vendu au prix raisonnable de 18 €.

Le sous-titre est explicatif : « Répertoire non-exhaustif des idées, des pratiques et des revendications anarchistes ». L’explication est d’autant mieux venue que l’on serait en droit de se demander si la « révolte » est vraiment aussi différente qualitativement de l’ « indignation »… Mais l’auteur entend faire toute leur part aux réalisations et donner ainsi un panorama aussi complet que possible des engagements anarchistes.

Dans sa diversité et sa minutie, ledit panorama est convaincant, même si j’aurais préféré que la mise en page indique à chaque fois le nom de l’auteur en dessous du texte et non renvoyé en note. Peut-être s’agit-il de suggérer que les auteur(e)s ont tous et toutes travaillé à une œuvre unique, ce qui demanderait à être confirmé.

La bibliographie est si détaillée qu’elle inclut même Claude Guillon, c’est vous dire !

(Je peux râler un peu quand même ? oui je peux : la prochaine fois, soyez gentils de trouver une autre forme typographique pour indiquer que la bête n’est pas (encore) morte. Les points de suite dans la formule « (1952-…) » m’ont fait froid dans le dos. Pour le coup, c’est la mienne de pierre tombale que j’ai senti peser sur mes épaules.)

Excellent ouvrage de présentation, ou de révision, de ses connaissances sur l’anarchisme, donc ouvrage utile de vulgarisation, Révoltez-vous ! défend par ailleurs une ligne politique que je résumerai, faute de mieux, par la formule « réformisme révolutionnaire ». Je donne la parole à l’auteur dans une citation, que l’on trouve p. 276.

« Avec le recul du temps, devant les désillusions entraînées par les échecs sanglants de tant de pseudo-révolutions menées par les courants marxistes-léninistes d’une part, et le réformisme de pacotille des actuels soi-disant sociaux-démocrates d’autre part, le clivage réformes-révolution peut prêter à sourire. Ce qui est certain, c’est qu’hier comme aujourd’hui, l’enjeu déterminant, c’est la capacité dont pourra faire preuve la masse des laissés pour compte du système libéral-bureaucratique à imposer un rapport de force qui lui soit favorable. Or cela passe, selon nous, par la mise en œuvre par les intéressés eux-mêmes, sans médiation politique ou électorale quelconque, d’un programme de revendications ouvertement et clairement réformatrices qui puisse à nouveau faire coïncider le combat pour le socialisme avec celui de la justice et de la liberté réelles pour tous. N’oublions pas, en tout cas, ainsi que le soulignait Élisée Reclus, que “les révolutions sont les conséquences nécessaires des évolutions” et que, sur ce terrain, presque tout reste encore à faire ou à refaire. »

L’ironie de l’histoire est que l’auteur considère que mon propre travail, sur le droit à la mort, constitue une bonne illustration de cette « ligne ». Je précise que l’éditeur ACL m’avait demandé mon autorisation pour utiliser des extraits du Droit à la mort (Éditions IMHO, disponible) et de À la vie à la mort (épuisé), autorisation que j’ai donnée. Je ne suis pas pris en traître.

Que le combat sur le terrain « culturel » ou sur des questions touchant les dites « mœurs » soit important, j’aurais mauvais grâce à le nier. J’ai même déploré que les libertaires ne se soient pas emparé plus nettement d’un thème comme le droit à la mort (quand, pour certains, ils ne l’ont pas dénoncé !). D’abord parce qu’il est profondément libertaire, ensuite parce que c’était une occasion (manquée) pour eux/elles de toucher un large public. Que ce combat puisse et doive mener un jour ou l’autre à une réforme ne me rapproche en rien du réformisme, aussi « révolutionnaire » se veuille-t-il. C’est ici qu’il y a confusion dans le livre, qui met sur le même plan une proposition de loi de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (dont la stratégie est celle d’un lobby réformateur) et la publication d’un livre comme Suicide, mode d’emploi, que j’ai défini par allusion transparente à certaines « menées anarchistes » comme un exemple de « stratégie par le fait accompli ».

Il me semble que ces problèmes de stratégie anarchiste auraient mérité d’être développés davantage, de manière à la fois plus franche et plus contradictoire, plutôt que d’être introduits quasi subrepticement à l’issue d’une anthologie, par ailleurs bien faite.

Que l’on m’entende : contrairement à certains (beaucoup ?) de mes camarades, je me déferais sans trop de mal de mon attachement sentimental à l’anarchisme, dans lequel je me suis élevé politiquement.

Je suis bien convaincu que les révolutions du XXIe siècle ne peuvent être, ne seront pas des copier/coller des révolutions passées. C’est d’ailleurs pourquoi, comme cela est justement rappelé en bibliographie, je m’intéresse d’aussi près aux Enragés et à la Révolution française, exemple passionnant de révolution aussi bouillonnante d’imagination qu’elle était sans modèle. Pour autant, je ne vois guère de raison de « sourire » du clivage réforme/révolution, retrouvé dans chaque lutte concrète (comme horizon, présent ou non), dans chaque mouvement social… et dans chaque livre sur l’anarchisme.

Dans un esprit de conciliation (tout provisoire !), on intimera cependant à chaque acheteur de la pesante Histoire de l’anarchie (pardon Gaetano : pas de ta faute !), l’achat simultané de Révoltez-vous ! À lire avec esprit critique. Comme tous les livres.

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* En recommandant à l’Atelier de création libertaire d’inventer l’enveloppe à bulles ; l’exemplaire reçu a son dos déchiré en deux endroits ; rarement vu un livre pareillement attaqué !