Eric Raoult — Marie Ndiaye : match de nuls (2009)

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Marie Ndiaye et Jean-Yves Cendrey son époux, tous deux écrivains, ont choisi d’aller vivre à Berlin. Voilà ce qui s’appelle un non-événement. Mais la première nommée a obtenu le prix Goncourt 2009. Du coup, Eric Raoult s’est intéressé à ses déclarations d’août 2009 (antérieurement, donc, au prix Goncourt).

Marie Ndiaye y jugeait sévèrement le gouvernement Sarkozy et sa politique à l’égard des immigrés :

« Je trouve cette France-là monstrueuse. Le fait que nous ayons choisi de vivre à Berlin depuis deux ans est loin d’être étranger à ça. Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy, même si j’ai bien conscience que dire ça peut paraître snob. Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité… Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux. Pour moi ces gens-là, ils représentent une forme de mort, d’abêtissement de la réflexion, un refus d’une différence possible. Et même si Angela Merkel est une femme de droite, elle n’a rien à voir avec la droite de Sarkozy : elle a une morale que la droite française n’a plus[1]. »

Il ne s’agit pas de reprocher à l’écrivaine une langue relâchée, qui est celle de l’entretien à bâton rompu. Observons simplement les mots et notions auxquels elle fait spontanément appel : monstrueux (deux occurrences), snob, flicage/vulgarité, mort, abêtissement, refus, morale. Tous ces termes sont péjoratifs et désignent « l’adversaire », sauf deux. « Snob » est un élément autocritique ; la « morale » est le seul point de repère positif, présenté de surcroît comme discriminant entre Sarkozy et Merkel. Lire la suite

PROJET DE LOI SUR LA PRÉVENTION DE LA DÉLINQUANCE (2005-2006)

[Les déboires électoraux de telle ordure d’État ont ajourné la révision du droit des mineurs. Aux « dernières » — ce terme est vide de sens dans ce monde — nouvelles, le gouvernement Hollande-Valls l’envisage pour 2015.]

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Ce projet vise d’abord les pauvres, et singulièrement les jeunes pauvres, et même – on verra que la précision n’est pas redondante — les très jeunes pauvres.

Selon certains journalistes, le texte aurait subi plus d’une dizaine de réécriture depuis 2003. C’est, une fois de plus, un fourre-tout qui permet, à partir d’un point de vue particulier (ici la délinquance), de quadriller l’ensemble du champ social : justice mais aussi urbanisme, sport, éducation, santé mentale etc. S’il est aisé de comprendre l’esprit de ce genre de texte à partir d’extraits choisis, il décourage la synthèse. On tâchera d’énumérer les points qui ont paru les plus significatifs.

Les passages indiqués en gras le sont dans les documents originaux.

  • L’objectif de la prévention étant « l’amélioration durable de la sécurité », ses principes doivent être :

Ne pas considérer la prévention de la délinquance comme une forme particulière de politique sociale, mais comme une politique à part entière. Cela ne signifie pas qu’elle ignore les problèmes sociaux, mais, au regard des objectifs qui sont les siens, la seule approche sociale est réductrice. En se focalisant sur cette dimension, on laisse de côté ce qui ressort de l’éducatif, de l’intégration des normes par une bonne assimilation des règles de vie en société, comportant notamment une perception de l’interdit. Cette confusion constatée entre prévention et politique sociale est à l’origine du développement d’une culture de l’excuse sociale ou économique au comportement délinquant, qui conduit souvent les professionnels dont la générosité n’est pas à mettre en doute, à des formes de découragement. […]

Concevoir éducation, prévention et, le cas échéant, sanction comme un tout : de même que l’éducation donne les limites avant la sanction, la sanction effective et adaptée dès la première faute doit avoir une finalité préventive et éducative, qu’elle vise une personne adulte, un enfant, un adolescent ou une famille. Dans ce cadre, la prévention se situe clairement en amont de l’action judiciaire.

On relève ici une manœuvre assez subtile de corrosion des principes de l’ordonnance du 2 février 1945 qui régit la justice des mineurs. En résumé : au pénal, le mineur, réputé « irresponsable », est passible de peines inférieures à celles qu’encours un majeur pour les mêmes actes ; au civil, il peut être l’objet, si « sa santé, sa sécurité, sa moralité » sont en danger, et même en l’absence de délit, d’une mesure d’« assistance éducative » (placement en foyer par ex.). Un juge des enfants peut ouvrir deux dossiers, l’un pénal l’autre civil, pour le même mineur et les mêmes faits.

Le projet de loi suppose arbitrairement une catégorie « sociale » de mesures, par nature inefficaces, qui laisserait « de côté l’éducatif », catégorie dont relèverait la « générosité » pitoyable et paralysante des travailleurs sociaux…

Or, en ignorant les procès d’intention implicites, il importe de noter que cette présentation des choses est factuellement inexacte. La tâche des travailleurs sociaux est précisément d’appliquer des mesures dites éducatives, décidées non par un ministre des affaires sociales mais par un magistrat.

La législation de 1945 est imprégnée d’un paternalisme réformiste teinté de christianisme social et de l’« esprit de la Résistance », dans une France où le PC est le premier parti (électoralement et en nombre de militants). Elle fait partie d’un ensemble législatif supposé mettre du baume sur des espérances révolutionnaires déçues. Au travers de l’esprit de l’ordonnance de 1945, c’est évidemment l’esprit de 68 qui est visé, laxisme qui se justifierait par « une culture de l’excuse sociale ou économique ». Lire la suite