Une “école parallèle libertaire” à Marseille ∼ Présentation et débat au CIRA, le 4 avril

Ça n’est certainement pas sans raison que les animateurs et animatrices de Bricabracs utilisent l’expression «micro structure éducative multi-âges» au lieu de «école parallèle»; Erwan Redon (dont les lectrices et lecteurs de ce blogue ont entendu parler il y a quelques années à propos de ses problèmes avec l’Éducation nationale) et Francesca Riva s’en expliqueront le 4 avril. Mais l’originalité du vocabulaire nuit au référencement et à l’accessibilité des textes pour celles et ceux qui ont le plus de raisons de s’y intéresser: c’est pourquoi j’utilise une expression plus convenue et bien connue des gens qui s’intéressent aux pratiques d’éducation libertaire.

“Déclaration des Droits de l’Enfant” en Russie révolutionnaire (1918)

En prélude au septième « Rendez-vous de Claude » le jeudi 26 mars 2020 à 19h (au Lieu-Dit, à Ménilmontant) auquel j’ai convié Yves Bonnardel, militant égalitariste, auteur de La Domination adulte. L’oppression des mineurs (Le Hêtre-Myriadis, 2015), je publie ci-dessous un document soviétique de 1918, dont j’ai précisément découvert l’existence dans son livre.

On connaît la belle formule de l’anarchiste Bakounine: «Les enfants n’appartiennent ni à l’État ni à leurs parents: ils n’appartiennent qu’à leur future liberté.» Cependant, même si elle peut suffire à récuser les procédés coercitifs ou autoritaires, elle laisse inentamée (ou presque) la question du statut de l’«enfant», des «mineur·e·s» dans la période où ils et elles relèvent de cette catégorie.

Dans les années bouillonnantes de la révolution soviétique (avant 1921), quand les expériences de subversion des arts et de la vie quotidienne pouvaient encore se développer[1], une organisation baptisée «Libre éducation des enfants» présenta une «Déclaration des Droits de l’Enfant» lors du premier congrès national de l’Organisation pour une culture prolétarienne (Proletkult) qui se tint à Moscou, du 23 au 28 février 1918.

Cette déclaration des droits postule une égalité entre «adultes» et «enfants» et prend en compte – mieux que Bakounine, encore que son influence se fasse sentir dans sa rédaction (voir art. 3) – le jeune individu comme une personne à part entière déjà existante.

Cette manière de voir bouleverse toutes les conceptions de l’«enfance» et du statut de minorité qui régissent dans notre société la vie des êtres humains jusqu’à 18 ans et leurs rapports avec les «adultes».

Elle implique que la société doit non pas «protéger» les «enfants» mais les aider à exercer leurs droits – communs à tous les êtres humains – lorsqu’ils sont gênés dans cet exercice du fait de leur âge ou par exemple de leur faible force physique.

Les conséquences pratiques sont immédiatement perceptibles, et vertigineuses, au moins vues depuis notre mode de vie actuelle: possibilité de quitter ses parents; choix de suivre ou on une scolarité; droit d’exercer un travail, etc.

La manière dont les principes énoncés entraînent ces conséquences n’est pas sans rappeler la Déclaration des droits de l’homme de 1789, origine bourgeoise qui se retrouve dans la définition de la liberté donnée à l’article 9 (sur ce point, Bakounine va infiniment plus loin), ce qui sera d’ailleurs reproché à ses promoteurs.

En effet, les rédacteurs et la rédactrice du livre Enfants, droits et citoyenneté [2] (dans lequel j’ai pris l’intégralité de la Déclaration) nous apprennent que la commission chargée de la formation des enfants et des jeunes lors du congrès de Proletkult la jugea  «inacceptable, car elle s’exprime avec la langue du droit naturel, qui est refusé par le marxisme et comporte des caractères d’anti-collectivisme.»

Déclaration des Droits de l’Enfant

  1. Tout enfant qui vient au monde, quelle que soit la couche de la société à laquelle ses parents appartiennent, a droit à l’existence, c’est-à-dire qu’un certain ensemble de conditions de vie doivent lui être assurées, déterminées par l’hygiène convenant à son âge et nécessaires pour le maintien et le développement de son organisme, ainsi que pour la résistance efficace de celui-ci aux influences néfastes.

 

  1. Le soin de garantir aux enfants les conditions de vie exigées par l’hygiène convenant à leur âge repose sur les parents, la société dans son ensemble et l’État. Le rôle de chacun de ces facteurs et leurs relations mutuelles dans la question de la garantie à l’enfant de ces conditions sont déterminés par les dispositions légales correspondantes.

 

  1. Tout enfant, quel que soit son âge, est une personne définie et ne doit en aucun cas être considéré comme propriété de ses parents, ni comme propriété de la société ou encore de l’État.

 

  1. Tout enfant a le droit de choisir lui-même ses prochains éducateurs, de se séparer de ses parents et de s’en aller si ceux-ci s’avèrent être de mauvais éducateurs. Ce droit de quitter ses parents, chaque enfant l’a à tout âge, et en ce cas l’État et la société doivent veiller à ce que ce changement n’apporte aucune aggravation dans la situation matérielle de l’enfant.

 

  1. Tout enfant a droit au libre développement de toutes les forces, capacités et dons qui sont en lui, c’est-à-dire qu’il a droit à une éducation et une formation correspondant à son individualité. La concrétisation de ce droit doit être garantie par la mise à disposition gratuite, à tous les âges de sa vie, des organismes adéquats d’éducation et de formation, pour que tous les aspects de sa nature et de son caractère puissent trouver les conditions les plus appropriées pour leur développement harmonieux.

 

  1. Aucun enfant ne peut être contraint par la force à fréquenter un organisme d’éducation ou de formation. L’éducation et la formation sont, à tous leurs niveaux, le libre choix de l’enfant. Tout enfant a le droit de se détourner d’une éducation et d’une formation qui ne tient pas compte de son individualité.

 

  1. Tout enfant prend part dès son plus jeune âge au travail productif nécessaire dans la mesure où ses forces et ses capacités le lui permettent. Mais ce travail doit non seulement ne pas nuire à la santé psychique de l’enfant ni constituer un obstacle dans son développement mental, mais aussi s’intégrer dans le système global d’éducation et de formation. La participation au travail productif nécessaire à la société donne la possibilité de réaliser l’un des droits les plus importants de l’enfant – ne pas se sentir parasite mais partie prenante et constructeur de sa vie et reconnaître que sa vie n’aura pas seulement une valeur sociale dans le futur, mais qu’elle l’a déjà dans le présent.

 

  1. L’enfant est, à tous les âges de sa vie, mis sur un pied d’égalité avec l’adulte majeur, dans ses libertés et ses droits. Quand il ne réalise pas certains de ces droits, cela ne doit être lié qu’à l’insuffisance de ses forces physiques ou mentales pour cette réalisation. Si ces forces sont présentes, l’âge ne doit pas être un obstacle pour l’emploi de ces droits.

 

  1. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne cause pas de dommages au développement physique et mental et ne nuit pas aux autres humains. Ainsi la jouissance des droits naturels de tout enfant ne doit pas avoir d’autres frontières que celles qui sont dictées par les lois d’un développement physique et mental normal, et en outre, qui garantissent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits.

 

  1. Tous les groupes d’enfants peuvent être confrontés, dans leurs relations et leurs échanges entre eux, ou avec des adultes qui les entourent, à des règlements interdisant des actions qui portent atteinte à l’ensemble de la société. Tout ce qui n’est pas interdit dans ces règlements ne doit pas rencontrer d’obstacle pour sa réalisation. Aucun enfant ne doit être contraint de faire ce qui n’est pas prescrit par ces règlements.

 

  1. Pour tous les enfants le droit doit être garanti de participer à l’élaboration des règlements qui vont régler leur vie et leurs capacités.

 

  1. Personne, ni les parents, ni la société, ni l’État, ne peut contraindre l’enfant à recevoir un enseignement religieux donné ou à pratiquer un rite sous la contrainte : l’éducation religieuse doit être totalement libre.

 

  1. Aucun enfant ne peut être gêné dans ses convictions, n’était que leurs manifestations ne doivent pas offenser les mêmes droits chez les autres membres de la société, tant adultes que enfants.

 

  1. Tout enfant peut exprimer librement son opinion et ses idées par écrit ou oralement dans la même mesure où les adultes exercent aussi ce droit, c’est-à-dire uniquement avec les limites qui sont dictées par le bien de la société et des personnes qui la composent, limites qui doivent être déterminées avec précision par la loi.

 

  1. Tout enfant jouit du droit de constituer avec d’autres enfants ou avec des adultes des associations, groupements, et autres organisations à caractère social, dans la même mesure que les adultes. Les possibilités de limitations qui sont dictées par le bien de l’enfant et de son développement physique et mental normal doivent être mentionnées avec précision par la loi. 16. Aucun enfant ne doit être soumis à une privation de liberté ou à une sanction. Concernant les fautes et les manquements, c’est avec l’aide de structures éducatives adéquates qu’il faut lutter par la voie de l’explication et de la guérison mais pas par des punitions ou autres mesures à caractère répressif.

 

  1. L’État et la société doivent veiller par tous les moyens à ce que tous les droits énumérés dans les paragraphes précédents ne souffrent d’aucune restriction ; ils doivent préserver ces droits de toutes les tentatives de machination, et contraindre tous ceux qui ne respectent pas leurs obligations envers le jeune âge à s’y conformer.

 

[1] Voir La Révolution sexuelle, de Wilhelm Reich.

[2] Liebel Manfred, en collab. Avec Robin Pierrine et Saadi Iven, Enfants, droits et citoyenneté. Faire émerger la perspective des enfants sur leurs droits, L’Harmattan, 2011.

MARSEILLES[S] ~ Mai 2019 (Bis)

Ballade au Panier.

Les légendes rouges s’effacent, la vulve résiste.

Au Panier comme à la Plaine, ça expulse facile…

Ce qui n’empêche pas la municipalité de faire paisiblement sa propagande sur les panneaux en principe consacrés à l’information historique.

Retour sur La Canebière: l’armée protège le peuple. On se croirait en Algérie! et précisément…

…descendant de la Gare St-Charles, une (petite) manif, saluée par des coups de klaxons.

Ce lundi matin, été contribuer à la caisse des grève des travailleuses du nettoyage devant l’hôtel où elles (ne) travaillent (plus), Bd des Dames, M° Joliette.

Retour au Panier. Je connais ce regard! Je suis presque certain qu’il appartient à une gravure utilisée pour un collage publié dans les années 70 par les éditions Solin. Je vérifierai.

 

Hacker sa propre éducation…

Le discours (en 2015) d’un garçon de 13 ans, Logan Laplante, amoureux de liberté et de poudreuse, certes pas issu du sous-prolétariat, exfiltré par ses parents du système scolaire traditionnel à l’âge de 9 ans (et non 13, son âge quand il est filmé, contrairement à ce qu’annonce le surtitre) — dont l’aisance et la distance par rapport à tous les programmes éducatifs ont de quoi faire réfléchir toutes et tous.

Un moment de grâce et d’intelligence: cadeau!

«Avez-vous pensé que vous êtes peut-être anarchiste?»

La Fédération anarchiste de Catalogne a lancé une belle campagne d’affiches pour illustrer les thèmes de lutte qu’elle souhaite mettre en avant: La maîtrise par chacune et chacun de son propre corps (en utilisant le thème de l’avortement); La terre et ce qui vit dessus n’appartient à personne; Nous ne voulons pas que qui que ce soit vive de l’exploitation de notre travail; Nous luttons pour un monde sans frontières; Défendons-nous contre les agressions des banques («Desnonament» signifie expulsion); Arrêtons l’éducation élitiste et construisons la connaissance pour tous.

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OÙ EST CHARLIE ?

Une amie enseignante me raconte l’histoire suivante.

Elle utilise dans sa classe un album de la collection « Où est Charlie ? », de Martin Capture d’écran 2015-02-01 à 17.58.34Handford (éd. Gründ), qui décline les aventures d’un personnage jovial, portant de grosses lunettes, et que les enfants adorent (ci-contre). Charlie, puisque tel est son nom, se déplace à la fois à travers l’espace et le temps ; il s’agit de le retrouver parmi des centaines de personnages de petite taille (qui rappellent les dessins de foule de Dubout).

Dans l’illustration choisie (ci-dessous), « L’énigme des pyramides », extraite de Charlie remonte le temps, c’est au milieu d’esclaves et de contremaîtres égyptiens, à l’époque des pharaons, que Charlie se dissimule.

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Notre enseignante emporte le volume chez elle pour préparer un cours, attrape un mauvais rhume, et ne revient à l’école qu’après les tueries de Charlie Hebdo et du supermarché juif. Elle constate que plusieurs élèves sont assez perturbés, et comprend finalement qu’ils ont fait le lien entre leur héros favori (et disparu de l’étagère) et ce « Charlie » dont on dit — confusément à leurs oreilles —, qu’il a été assassiné, et dont tout le monde prétend maintenant qu’il est lui…

Imaginez une seconde que tous les esclaves égyptiens de l’illustration arborent une pancarte ou une inscription sur leur pagne : « Je suis Charlie » ! Imaginez maintenant la confusion de ces enfants.

Charlie est mort, il sera à jamais introuvable, et c’est infiniment triste.

Un autre ami enseignant découvre que l’un (au moins) de ses élèves, âgé lui de 12 ans, et non de 8 comme les précédents, est persuadé que Charlie est bien le nom d’un homme qui a été tué.

Que vérifie-t-on ici ? Que les enfants, surtout en situation de stress et d’émotion collective, et d’ailleurs de manière générale, « trouvent » toujours une explication, laquelle est « rationnelle » dans leur système de représentations, et en fonction des éléments d’information dont ils disposent. Ils ne supportent pas, et c’est une heureuse disposition d’esprit, de laisser un problème en suspens. Leur imagination pallie le défaut d’explications. On connaît bien ce phénomène pour ce qui concerne la procréation, les rapports sexuels et la naissance. Plus ils sentent que le sujet qui les tracasse est délicat pour les adultes, moins ils osent poser de questions. Ces questions qu’une ministre qui se prétend chargée de «l’éducation» vient précisément de décréter criminelles.

Les enfants que la police et certain(e)s enseignant(e)s et administratifs ont harcelés et traités comme des terroristes en herbe ont le même âge que ceux qui se désolaient de la disparition d’un personnage de bande dessinée.

Les enfants ont besoin pour grandir que l’on prenne en compte le fait qu’ils vivent dans un monde parallèle au nôtre, qu’ils sont cependant au moins aussi inquiets que nous, et qu’ils ont besoin de trouver des réponses aux questions qui les hantent, y compris en se comportant parfois de manière provocante, brutale, ou qui peut nous paraître sotte.

Bref, les enfants ont besoin d’avoir affaire à des grandes personnes.

Pas à des gens comme M. Valls et Mme Vallaud-Belkacem, qui trépignent, menacent et exigent le silence dès qu’on les contredit.

 

SALAUDS DE JEUNES ! ou «Boudeuse sauvée des eaux» (2013)

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ne dame octogénaire, automatiquement qualifiée de ce fait par la presse de « grand-mère » (ce qu’elle est peut-être aussi), a voulu se jeter dans l’Aube vendredi dernier 6 décembre 2013. Elle a pris la précaution de sauter en serrant contre elle une lourde pierre. Ça n’est certes pas un geste que nous conseillerions : la rivière était à 6°, et nous n’aimons guère l’eau froide.

Cependant, chacun(e)s s’arrange comme il peut avec l’inepte et cruelle interdiction d’accès aux informations concernant la mort douce, et Mme *** pouvait espérer combiner rapidement — sinon agréablement — submersion et hypothermie.

Las ! « C’est sans compter l’intervention, rapporte en mauvais français un plumitif de Metronews, de deux jeunes gens, hélés par un passant ».

En effet, si la vie n’est pas toujours gaie, il faut en plus y supporter les jeunes ! Les jeunes et leur moralisme débile, par quoi ils manifestent les dispositions précoces au gâtisme qu’ils pourront laisser s’épanouir dans leur âge mûr, puis blet.

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Bien dit Pierrot ! Priorité aux jeunes !

 

Sauter à l’eau avec une pierre attachée au cou est tout de même assez différent de glisser du parapet en rentrant saoule de la soirée télé du club des anciens !

À force d’efforts et de persuasion à la guimauve (« Il lui a dit qu’il n’aimerait pas que sa grand-mère meurt comme ça »), les deux jeunes fâcheux (l’un mineur, l’autre majeur) ont finalement tiré de son lit de rivière la vieille dame indignée.

Elle « va bien, sauf qu’elle nous dit qu’elle va recommencer » se désole le maire de Bar-sur-Aube, lequel a derechef décoré de la médaille de la ville le passant héleur et les jeunes intempestifs.

Nous eussions mieux vu ces chenapans contraints d’effectuer quelques dizaines d’heures de travail d’intérêt général. Auprès de l’association suisse Exit, par exemple, histoire de leur faire comprendre ce que secourir autrui veut dire.

Quant au Parisien, il concluait, avec une cruauté toute inconsciente : « Samedi soir, elle était en famille ».

Une « grand-mère » en famille, des blanc-becs au sec, la rivière aux brochets : chaque chose à sa place. Et qu’elle y reste !

Vaneigem over (1995)

Publié en 1995 sous forme de tract et d’affichette, en réponse à l’Avertissement aux écoliers et lycéens de Vaneigem, précis de niaiserie à l’usage des jeunes générations, qui rencontrait un spectaculaire succès commercial et médiatique, ce texte a été diffusé entre autres par La Bonne descente (lieu de débat et centre de documentation rebelle parisien). Il a été reproduit par la revue bruxelloise Alternative libertaire (n° 181, février 1996).

 

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Raoul Vaneigem est connu pour avoir publié, il y a vingt-huit ans, en 1967, un Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. De ce livre, subversif et beau, Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti écrivaient en 1970 : « Il est entré dans un courant d’agitation dont on n’a pas fini d’entendre parler, et d’un même mouvement son auteur en est sorti. »

Depuis, Vaneigem s’est rendu célèbre pour avoir, le 15 mai 1968, quitté Paris, déjà en pleine agitation révolutionnaire pour rejoindre sur la côte méditerranéenne le lieu de ses vacances, sans doute bien gagnées et en tout cas programmées de longue date, après avoir tout de même apposé sa signature au bas d’une proclamation appelant à l’action immédiate.

Commentant cet épisode, Debord et Sanguinetti, ses anciens camarades de l’Internationale situationniste assuraient ne douter ni de son courage ni de son amour de la révolution, mais…

« A part son opposition, bien affirmée une fois pour toutes, à la marchandise, l’État, la hiérarchie, l’aliénation et la survie, Vaneigem est très visiblement quelqu’un qui ne s’est jamais opposé à rien dans la vie précise qui lui était faite, son entourage et ses fréquentations — y compris finalement sa fréquentation de l’I.S. »

Ces indications ne figurant pas dans la « biographie de Raoul Vaneigem » qui fait suite à son Avertissement aux écoliers et lycéens (éd. Mille et une nuits, août 1995), il n’était pas inutile de les remettre dans les mémoires, d’autant qu’elles expliquent à la fois le succès médiatique de ce petit livre et son incroyable contenu.

Présentée comme un curriculum vitæ, ladite « biographie » peut néanmoins éclairer la démarche de l’auteur. Ses activités révolutionnaires, rebaptisées « participation à l’Internationale situationniste », y sont mentionnées parmi d’autres jobs et diplômes (agrégation de lettres et poste d’enseignant dans une école normale d’une part, collaboration à l’Encyclopédie du monde actuel d’autre part) qui justifieraient largement que soit commandé à Vaneigem, par le ministère de l’Éducation, un « Rapport sur les chances de l’école d’échapper à la colère de ses victimes ». La seule faute tactique imputable à l’ancien révolutionnaire est d’avoir publié son Rapport avant d’avoir décroché les crédits.

Incapable, en 1968, de reconnaître sous ses yeux la révolution qu’il appelait si bien de ses vœux un an plus tôt dans le Traité de savoir-vivre, Vaneigem décrit aujourd’hui — dans un style beaucoup plus embarrassé — une « évolution des mœurs » entièrement fantasmatique.

Exemples :

« Elle agonise enfin, la société où l’on n’entrait vivant que pour apprendre à mourir. La vie reprend ses droits timidement comme si, pour la première fois dans l’histoire, elle s’inspirait d’un éternel printemps au lieu de se mortifier d’un hiver sans fin. » (p. 10)

« Hier encore instillé dès la petite enfance, le sentiment de la faute […]. » (p. 21)

« Maintenant que s’esquisse entre les parents et leur progéniture une compréhension mutuelle faite d’affection et d’autonomie progressive, il serait regrettable que l’école cessât de s’inspirer de la communauté familiale. » (p. 63)

« Maintenant que les pères s’avisent que leur indépendance progresse avec l’indépendance de l’enfant, maintenant qu’ils éprouvent assez l’amour de soi et des autres pour aider l’adolescent à se défaire de leur image […]. » (p. 65)

« S’inspirant de cette compréhension osmotique où l’on éduque en se laissant éduquer, les écoles maternelles atteignent au privilège d’accorder le don de l’affection et le don des premières connaissances […]. » (p. 69)

On a bien lu : Raoul Vaneigem, ex-situationniste, recommande à l’école de s’inspirer de la famille ; pardon ! « de la communauté familiale » ! On sent dans ce dernier terme une influence idéologique de type SOS Racisme, sur un fond général qui ne déparerait pas les colonnes d’Enfants magazine ou du Monde de l’Éducation.

Outre leur caractère visiblement délirant, pour quiconque sait regarder autour de lui, dans un square ou sur une plage, ou a simplement des lectures plus variées que notre diplômé en philologie romane, ce qui frappe dans cette enfilade d’affirmations, c’est qu’elles ne s’appuient jamais sur rien. Pas une fois, l’auteur ne s’abaisse à citer ne fût-ce qu’un exemple à l’appui de ses dires (la seule référence renvoie à un article concernant la fraude fiscale !). Il se contente de positiver, suivant en cela les recommandations d’une chaîne d’hypermarchés.

On notera le passage concernant les écoles maternelles comme un sommet d’aveuglement ou de crapulerie. Il est vrai que le point de vue selon lequel ces lieux de décervelage new-look, où l’on préfère généralement la manipulation psychologique aux claques, seraient l’exemple à suivre pour tout le système éducatif, est communément répandu dans la racaille de gauche. Gageons qu’il n’y a pas à chercher plus loin les « sources d’information » du malheureux Vaneigem que dans la fréquentation intime de quelque spécimen de cette gent nuisible.

Il n’y a pas que dans l’attitude vis à vis des enfants qu’un changement positif serait perceptible, assure Vaneigem, probablement abonné au Nouvel Observateur :

« Ne voyons-nous pas, à la faveur d’une réaction éthique, quelques magistrats courageux briser l’impunité que garantissait l’arrogance financière ? Imposer les grosses fortunes (1% des Français possèdent 25% de la fortune nationale et 10% en détiennent 55%), taxer les émoluments perçus par les hommes d’affaire […]. » (p. 73)

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La Bonne Nouvelle

Ce qui fait le succès médiatique de l’Avertissement (« Tout lycéen doit le lire » affirmait-on sur Canal-Plus), c’est la bonne nouvelle qu’il apporte concernant l’école :

« Elle détient la clé des songes dans une société sans rêve. » (p. 14)

Certes, cette révélation est une divine surprise pour les enseignants et les dits « parents d’élèves », qui n’auraient jamais osé la formuler ainsi, mais elle peut tout de même étonner certains jeunes lecteurs, même peu au fait du passé glorieux de l’auteur. Il lui faut donc évoquer publiquement une question gênante, et à ses yeux complètement anachronique : faudrait-il pas détruire l’école ? Je dis « évoquer » et non « poser ». Cette question ne se pose pas, il y a trop de vent dans la tête à Raoul.

« Faut-il la détruire ? Question doublement absurde. D’abord parce qu’elle est déjà détruite. […] Professeurs et élèves ne s’affairent-ils pas à saborder de conserve le vieux paquebot pédagogique qui fait eau de toutes parts ? (p. 13) Ensuite, parce que le réflexe d’anéantissement s’inscrit dans la logique de mort d’une société marchande dont la nécessité lucrative épuise le vivant des êtres et des choses, le dégrade, le pollue, le tue. » (p. 14)

Premier mensonge : professeurs et élèves seraient déjà engagés d’un commun accord dans une entreprise de sabordage de l’ordre établi ! Où ça ? Comment ? Des noms ! On voit mieux ce que l’encyclopédiste du monde actuel entend par « détenir la clé des songes » ! Pourquoi s’arrêter là ? Ne s’avisera-t-on pas demain que patrons et ouvriers s’affairent déjà à saborder de conserve le vieux paquebot salarial ? Vaneigem l’a rêvé, Sony le fera.

Mais après le mensonge, vient l’admonestation, détruire, dit-il, c’est participer de la société. Voyez plutôt :

« Accentuer le délabrement ne profite pas seulement aux charognards de l’immobilier, aux idéologues de la peur et de la sécurité, aux partis de la haine, de l’exclusion, de l’ignorance, il donne des gages à cet immobilisme qui ne cesse de changer d’habits neufs et masque sa nullité sous des réformes aussi spectaculaires qu’éphémères. […]  » (p. 14)

Voilà « le poing du casseur » paralysé, mais que lui reste-t-il donc comme perspective, lui devant qui on n’ose même pas évoquer, fût-ce à mots couverts, la possibilité de déserter l’école.

Eh bien il lui sera loisible de picorer au long de l’{Avertissement} une foule de recommandations, théoriques et pratiques, qui toutes ont honorablement figuré dans les programmes du ministre Edgar Faure après 68, des syndicats d’enseignants et des partis de gauche.

Florilège :

« Que l’ouverture sur le monde soit aussi l’ouverture sur la diversité des âges ! » (p. 36)

« La sophistication des techniques audiovisuelles ne permettrait-elle pas à un grand nombre d’étudiants de recevoir individuellement ce qu’il appartenait jadis au maître de répéter jusqu’à mémorisation […] ? » (p. 60)

« Privilégier la qualité. » (p. 58) (C’est déjà, depuis vingt ans, le slogan des managers japonais. À quand la « subversion zéro défaut » ?)

« L’argent du service public ne doit plus être au service de l’argent. » (p. 70) (Au service de qui ou de quoi d’autre que lui-même pourrait bien être l’argent ? Faut-il comprendre que l’argent lui-aussi, et la valeur, pourquoi pas, méritent d’être sauvés, subvertis peut-être ?)

Pour faire bonne mesure, Vaneigem présente comme programme révolutionnaire ce qui se produit plus ou moins à l’occasion de chaque mouvement de la jeunesse scolarisée :

« Occupez donc les établissements scolaires au lieu de vous laisser approprier par leur délabrement programmé. Embellissez-les à votre guise, car la beauté incite à la création et à l’amour […]. Transformez-les en ateliers créatifs, en centres de rencontres, en parcs de l’intelligence attrayante. Que les écoles soient les vergers d’un gai savoir […]. C’est aux collectivités d’élèves et de professeurs que reviendra la tâche d’arracher l’école à la glaciation du profit […]. » (p. 74)

Tout le problème est qu’évidemment une telle tentative autogestionnaire corporatiste n’a aucune espèce de chance de perdurer au-delà du mouvement social qui la porte. Mais notre auteur néglige cette basse question de calendrier. Et d’ailleurs, par quel mécanisme, quel prodige, écoliers, lycéens et enseignants vont-ils, renonçant — pour les premiers — aux gestes qui sont l’ordinaire de la révolte, transformer du jour au lendemain les casernes en vergers ? Comment en tiendront-ils à l’écart les troupes de la gendarmerie mobile ? Autant de menus détails dont on serait bien mal venu de reprocher à l’Avertisseur de ne souffler mot. Comment ! Les écoliers sont prévenus, et ce ne serait pas suffisant ? Retenons bien cette phrase :

« Tout se joue aujourd’hui sur un changement de mentalité, de vision, de perspective. » (p. 34)

Autant dire que la perspective révolutionnaire et historique, elle, est caduque et que Vaneigem se présente comme l’oculiste (l’occultiste ?) de la nouvelle vision du monde, celle où les écoliers regardent leurs geôliers avec amour et préservent leur outil de travail et d’abrutissement dans l’attente de la Grande Rentrée. Ces manifestations new age du réformisme utopique (qui ne change rien, mais sape les bases de l’utopie) seraient d’une importance négligeable, n’était l’écho médiatique complaisant qu’elles rencontrent. Elles rejoignent objectivement d’autres appels au calme, comme celui lancés par SOS Racisme aux jeunes des banlieues d’avoir à respecter le plan « Vigipirate ».

Il importe, et il suffit pour l’instant, que les jeunes lecteurs soient avertis qu’il n’existe entre la critique radicale du monde et l’opuscule de Vaneigem, d’autre rapport que le passé de l’auteur.

Donnons-lui, pour finir, raison contre lui-même :

« La pire résignation est celle qui se donne l’alibi de la révolte. » (p. 38)

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Un rescapé de l’école.

Paris, le 8 octobre 1995.

 

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J’ai pris connaissance, postérieurement à la publication de ce texte, d’une brochure hagiographique, sobrement intitulée Raoul Vaneigem, signée Grégory Lambrette et présentée par Jean-Marc Raynaud (diffusée par la FA). Le dernier nommé s’évertue Capture d’écran 2014-11-24 à 19.17.20à justifier une « découverte » assez tardive, notamment par le fait que Vaneigem n’aurait pas changé et qu’entre le Traité de savoir-vivre et l’Avertissement, « l’analyse et le discours sont à 95% les mêmes ! ». Ou bien cette énormité est un mensonge de circonstance ou bien il faut procéder à une relecture critique du Traité… L’introduction de la brochure confirme de manière d’autant plus hilarante qu’elle est involontaire le jugement sévère des situationnistes sur leur camarade. En effet, Raoul n’a jamais rien refusé ! On nous apprend que son mémoire universitaire sur Lautréamont a été censuré. Que croyez-vous que fit le farouche rebelle ? Il le réécrivit : «Une seconde écriture sera lors nécessaire à Vaneigem pour obtenir son diplôme. Une fois celui-ci en poche, il effectuera son service militaire, obligatoire à l’époque en Belgique [C’est moi qui souligne], pour ensuite s’atteler à la recherche d’un emploi. »

Les militants du groupe Michel Bakounine [sic] de la FA ont eu bien raison de célébrer comme il le mérite cet exemple pour la jeunesse, même si (faut-il dire hélas ?) le service militaire n’est plus obligatoire en France.