1990 : L’irruption dans Paris d’une violence venue des banlieues

La France connaît, en novembre 1990, Lionel Jospin étant ministre de l’Éducation, son énième mouvement lycéen. Celui-ci réclame un mois durant la réfection de locaux souvent vétustes, l’embauche de nouveaux professeurs et l’allègement des classes, soit — à partir d’une situation matérielle effectivement dégradée — un programme une fois pour toute caricaturé dans la formule : « Nous voulons, nous aurons, des gommes et des crayons ! »

Le ras-le-bol lycéen rencontre, parfois de manière violemment antagonique, la rage des banlieues (des émeutes ont eu lieu à Vaulx-en-Velin). C’est, à cette échelle, la première explosion d’une violence que l’on retrouvera, plus exacerbée, plus massive et plus sélective au printemps 2005, lorsque des bandes de jeunes de banlieue attaqueront les manifestations lycéennes, tabassant et dépouillant, sans plus guère s’attaquer aux vitrines, véhicules et policiers, cibles de 1990.

La mobilisation de 1990 culmine les 12 et 16 novembre. Le 12, trois cent mille jeunes défilent dans toute la France. De violents affrontements ont lieu à Paris (plus de cent policiers blessés) ; de nombreux manifestants, que l’on qualifie de « casseurs » pour mieux les opposer à leurs camarades, sont déférés à la justice et souvent lourdement condamnés. Un magistrat parisien, M. Ducoudray use à leur propos d’une formule qui reste dans l’histoire, en traitant les accusés de « déchets de la basse humanité ».

Capture d’écran 2014-11-21 à 20.07.56Le texte qui suit a été publié dans la première livraison de Mordicus (n° 1, décembre 1990), journal d’agitation et de critique sociale, au collectif duquel j’ai participé depuis l’origine jusqu’à avril 1991. On vérifiera à sa lecture qu’il était possible de publier dans cette revue, à chaud, l’amorce d’une critique de la violence que certain ex-« mordicant » préfère oublier, peut-être pour mieux se flatter de l’incarner au terme d’un long cheminement autocritique, d’autant plus méritoire qu’il serait original[1].

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ÉCOLE ET COLÈRE

 

Les lycéens et collégiens qui sont descendus dans la rue cet automne se foutaient éperdument du budget de l’Éducation nationale, comme ceux de 1986 se foutaient de la loi Devaquet qu’ils n’avaient pas lue, pas plus que ceux de 1974 n’avaient lu la circulaire Fontanet ou ceux de 1975 la réforme Haby…

Comme dans les années 70, les lycéens veulent d’abord sécher les cours, crier, courir, être ensemble. Il faut être d’humeur bien chagrine pour ne pas reconnaître là une révolte contre ce monde et ses écoles. Que cette révolte soit inconsciente ou plus précisément honteuse d’elle-même et avance sous les masques de l’époque n’a rien d’étonnant. Même au plus fort de l’agitation post-soixantuitarde, les lycéens ont généralement cédé à l’exigence de « sérieux » que les adultes attendent d’eux. Encore ne faut-il pas prendre au pied de la lettre la déclaration bien raisonnable et en bon français que l’on fera devant les caméras de télévision. Entre soi, on assume plus librement l’aspect de joyeuse déconnade des grèves et des manifs. Par ailleurs, la dégradation des conditions de vie est bien réelle depuis vingt ans. Il ne s’agit pas seulement de plafonds qui fuient, mais aussi du racket, des bagarres, bref d’une violence sordide sécrétée par ce monde, dont le rejet ne peut être réduit à un réflexe sécuritaire.

Faut-il regretter que ce mouvement éclate, à la surprise générale, sur un aussi pauvre mot d’ordre que « Du pognon pour l’éducation » ? Rien n’indique que cette espèce de degré zéro de la fausse conscience, dépourvue de justification comme d’imagination, ait été particulièrement propice aux récupérations politiciennes des JC ou de SOS-PS. Elle a, en tout cas, sérieusement embarrassé le ministre Jospin, obligé de lancer à la télévision des appels pressants à des revendications précises, qu’il pourrait donc satisfaire pour interrompre le mouvement.

La cuisse de Bakounine

Les collégiens d’aujourd’hui ne sortent pas tout armés de la cuisse de Bakounine. Leur mouvement appelle la critique et non le mépris. Quant à la réfutation de la notion d’éducation, les révolutionnaires — libertaires ou ultra-gauche — seraient mal venus de reprocher aux lycéens de ne l’avoir pas élaborée, quand eux-mêmes s’en abstiennent, soit qu’il aient à fourguer sur la question quelque vieillerie début de siècle, soit qu’ils n’aient pas trouvé pour leurs propres gosses de garderie plus avantageuse que l’école dite gratuite et obligatoire, soit encore qu’il s’agisse — plus prosaïquement — de leur gagne-pain.

Genoux, cailloux, zouloux

L’originalité de ce mouvement c’est bien le surgissement dans ses marges d’une nouvelle génération de casseurs. Garçons en majorité, âgés de 15 à 17 ans, le plus souvent Noirs ou Beurs, ils viennent de banlieue et prennent possession des rues de Paris, cassant et pillant tout ce qui peut l’être. Deux cents lors de la manif du 5 novembre, ils étaient cinq cents le 12, évoluant par petits groupes de copains, très mobiles. Leurs exploits ont provoqué une telle surprise, mêlées de panique, que personne n’a vraiment osé entonner le refrain, usé jusqu’à la corde en 86, des « provocateurs ». Ce sont désormais des « zonards » ou, selon le mot d’un militant JC, des « parascolaires ». Encore un mensonge : ces mômes vont au collège comme tous ceux de leur âge. Mentent pareillement les pédagogues qui pleurent sur ces « exclus du système scolaire ». Quitter l’école à 16 ans ne fait pas d’un gosse un « exclu », mais un produit de l’Éducation nationale.

Le 12 novembre dernier, pour la première fois, les enfants des pauvres et des immigrés que l’on s’applique à chasser de Paris depuis vingt ans sont venus mettre à sac les beaux quartiers. Flics, politiciens et technocrates ne sont pas près d’oublier cette réjouissante leçon d’urbanisme !

Reste que pour nous, qui étions parmi le millier d’incontrôlés ridiculisant en tête de manif les grandes manœuvres FASP-SOS-JC, le bilan est plus nuancé que celui des blessés[2]. On peut déplorer que beaucoup de jeunes casseurs se servent mieux de leurs jarrets que de leurs cervelles : tel manifestant autonome l’a appris à ses dépens qui n’a dû son salut qu’à une fuite éperdue devant une bande qui lui reprochait, par une casse inconsidérée, de provoquer une charge de flics, lesquels ne cogneraient que sur les Noirs et les Arabes ! Argument qu’un jeune Beur du service d’ordre de SOS m’avait assené hargneusement une semaine plus tôt. Étrange identité de vue entre casseur et anticasseur, néo-racisme « antiraciste » justifiant que les seuls Noirs et Beurs puissent tenir le haut du pavé, côté foutoir ou côté flicard.

Ce fameux lundi, une certaine violence — frisant parfois l’hystérie — était bien propre à dégriser ses apologistes en chambre. Certes, comme dit la chanson, quand il s’agit de rosser les cognes, tout le monde se réconcilie ! Mais la jolie bataille du pont de l’Alma ne peut faire oublier que ni les ridicules bastons entre chefs de bandes ni leurs prétentions hégémoniques, pas plus que les corrections justement données à tant de cameramen et de photographes ne contrebalancent l’immunité de flics en civil ou en uniforme circulant dans la manif.

Cette rage confuse semble irrécupérable par quiconque, et c’est rassurant. Nos maîtres et leurs sociologues sont extrêmement emmerdés, et c’est réjouissant.

Mais très insuffisant.

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[1] « À moins de sombrer dans des incantations irresponsables et suicidaires, la volonté de confrontation avec les institutions ne pourra faire l’économie d’une critique de la violence. Il s’agit de rompre avec l’imagerie à la Mordicus qui refuse de voir que les manifestations les plus spectacularisées (les rodéos, les incendies de voitures, les affrontements ritualisés) sont prisonnières, pour la plupart, du spectacle et de la marchandise. » Serge Quadruppani, La Fabrique de la haine, coll. L’Esprit frappeur, 2002, p. 190.

[2] 104 policiers blessés selon la Préfecture, 222 selon la FASP (syndicat policier proche de la gauche). À titre indicatif : 116 flics avaient été blessés le 23 mars 1979, lors de la marche des sidérurgistes sur Paris.

 

Ce texte a été repris dans Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-2000, éditions Noesis-Agnès Viénot, 2001 (épuisé).