Sexisme insecticide

La botanique, écrivait le journaliste et romancier Alphonse Karr, est l’art de dessécher des plantes entre des feuilles de papier buvard et de les injurier en grec et en latin. On peut sans risque étendre ce constat à l’entomologie. Or, comme chacun(e) sait, quand il est question d’injures, sexe et sexisme ne sont pas loin.

Observant, d’abord d’un œil distrait, un panneau d’information sur « La biodiversité des rues à Paris », apposé par la mairie de Paris dans les squares, je remarque, en-dessous de la pie et de la mésange, une chenille baptisée Orgyie pudibonde.

 

Difficile de se voir attribuer un patronyme qui sonne plus paradoxalement à l’oreille !

 

 

Vue de très (très !) près, l’Orgyie est peu engageante. On aimerait mieux ne pas la rencontrer au coin d’un jardin public, grossie dix mille fois sous l’effet des radiations. À dire vrai, le papillon qui en naîtra n’est pas exactement folichon non plus (genre Bombyx).

 

 

 

 

 

 

 

Reste à savoir pourquoi notre chenille fut baptisée d’aussi affriolante et contradictoire façon.

Il semble bien que ce soit parce que sa position de défense est de se rouler en boule en « rougissant ».

Voilà qui nous en dit davantage sur les préjugés sexistes et les aptitudes à la gaudriole des baptiseurs que sur l’insecte lui-même.

Observons maintenant les « petites nymphes au corps de feu ». Ces libellules sont en effet d’un beau rouge éclatant. Mais pourquoi « nymphes » ? Sans doute parce que les dites nymphes sont des déesses (de rang inférieur, précise toutefois le petit Robert) qui peuplent bois, montagnes et rivières.

Or il se trouve que le même terme désigne également les petites lèvres de la vulve (petites et grandes lèvres entourant l’orifice du vagin)…

L’association est ici plus poétique que polissonne, quoique toujours lourdement chargée d’érotisme.

Est-ce seulement par homophonie approximative qu’insecte s’entend et se lit souvent « un sexe » ?

À vrai dire, non. L’étymologie renforce l’acte manqué auditif.

En effet, insecte vient du latin insectus, coupé (par allusion à l’étranglement du corps des insectes), comme sexe vient de secare, couper[1].

L’acte manqué concerne également la typographie. Quoi de plus propre à l’acte manqué qu’une expression passée dans les connaissances générales, et dont on ne se méfie plus. C’est le cas de l’ethnologique et psychanalytique « prohibition de l’inceste »… que l’on trouvera ici et là métamorphosée en prohibition de l’insecte (voir exemple récent ci-après) !

Ce qui explique bien des choses…

 

 

 

 

 

[1] Je n’ignore pas que ce dernier rapprochement est discuté. Il reste que sexus est bien employé d’abord à propos des animaux pour évoquer la séparation en mâles et femelles.

L’Église catholique passe à l’offensive (1997)

Publié dans Le Monde libertaire (n° 1083, 7 au 14 mai 1997), ce texte concerne directement, comme son titre l’indique, l’Église catholique. Il va de soi, mais il est préférable de le préciser, que les critiques visant la religion s’appliquent également au judaïsme, à l’islam et au boudhisme (pour ne citer que des nuisances répandues).

Ce texte peut être (re)lu à la lumière des récents mouvements contre le « mariage pour tous » [et toutes].

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Notre seigneur chasse démons

L’anticléricalisme avait été rangé un peu vite par certains au magasin des accessoires, considéré avec une indulgence amusée, comme une espèce de folklore anachronique. Le péril était supposé avoir disparu, englouti par la même « modernité » coca-colisée qui a noyé la culture ouvrière. Nous pouvions nous offrir le luxe reposant de la tolérance…

Or voici qu’à l’approche du centenaire de la séparation de l’Église et de l’État (en 2005), l’Église catholique revient à l’offensive sur plusieurs fronts, culturel, idéologique et judiciaire, tandis que l’État multiplie les gestes de bienveillance envers elle, comme ces temps-ci à l’occasion de la préparation des Journées mondiales de la jeunesse [catholique].

Mentir sur le passé

Les religieux ne manquent pas une occasion de réécrire l’histoire à leur avantage, pour en gommer les aspects préjudiciables à l’image de l’Église. Dans un colloque[1] sur la prise en charge de la douleur, organisé au Sénat en décembre 1994, le père de Dinechin s’élevait, en tant que représentant de l’épiscopat, contre « l’idée inexacte que le christianisme promouvait “la valeur rédemptrice de la souffrance”, [idée que] notre mémoire sociale en France, et en particulier dans les milieux médicaux a retenue. » Il affirmait même qu’on ne trouve « aucune mise en garde venue d’autorités religieuses catholiques contre des traitements de la douleur », aussi loin que l’on remonte dans l’histoire. J’ai montré dans À la Vie à la Mort qu’au contraire les propagandistes catholiques ont, durant le dix-neuvième siècle et jusqu’aux années 1930, constamment exalté la douleur comme marque de la condition inférieure de l’homme ou châtiment de ses péchés. Ces thèmes étaient couramment traités dans des brochures, diffusées à des milliers d’exemplaires, et dans des tournées de conférences. Il faut attendre les années 70, tout récemment donc, pour que s’amorce un réel changement de cap, qui mène aujourd’hui des médecins catholiques à promouvoir les soins palliatifs donnés aux mourants, non sans arrière-pensée — il est vrai — puisqu’ils espèrent ainsi priver les partisans de l’euthanasie de leur meilleur argument.

Reconquérir la société

Exemple récent et particulièrement éclairant de la stratégie catholique, les évêques de France viennent de créer, selon la loi de 1901, l’association Croyances et Libertés, afin, déclarait au Figaro le secrétaire général de l’épiscopat, de « promouvoir la liberté religieuse […] mais aussi défendre les dogmes, les principes, la doctrine de l’Église catholique ainsi que ses institutions, quand ils sont bafoués[2]. »

Défendre doit s’entendre ici : devant les tribunaux. L’ambition de Mgr Lagoutte, puisque tel est son nom, et de ses collègues, est donc de faire juger par les tribunaux de la République ceux qui auront osé tourner en ridicule (c’est le sens de « bafouer ») par exemple le dogme de la virginité de Marie. Autrement dit encore, les tribunaux laïques auraient à appliquer le droit canon, de la même manière que les tribunaux civils sont chargés d’appliquer le code de justice militaire !

Comme le journaliste du Figaro, un peu interloqué, demande à l’évêque « comment défendre des dogmes religieux devant un tribunal civil », celui-ci répond : « Il ne s’agit pas de demander à un tribunal de défendre un dogme, mais de permettre aux catholiques de le professer librement ». Ce qui revient exactement au même !

Ainsi serait-il passible des tribunaux de rappeler que l’hypothèse d’une conception et d’un accouchement n’ayant donné lieu à aucune lésion de l’hymen relève de la blague de carabin ou de la supercherie de sorcier, et ne peut susciter que le rire et le mépris chez tout être qui raisonne. C’est au moins le but déclaré de Mgr Lagoutte et des chefs de sa secte.

Les motifs qu’il avance sont eux aussi très édifiants : « Nous sommes dans un contexte culturel nouveau [sic, la séparation date de 92 ans !] où l’Église, pas plus que les autres institutions, n’est universellement reconnue comme une autorité incontestable et intouchable. Elle est désormais attaquée, comme toute institution. De cela nous prenons acte, et nous en tirons les conséquences. »

Les mots sont ici lourds de sens. En effet, s’il n’est pas abusif de parler de l’Église comme d’une institution, on voit bien que ce terme sert à maintenir symboliquement une parenté entre l’Église et les institutions de l’État (l’État lui-même, l’armée, l’école, etc.). Or, d’un point de vue juridique, la déclaration de Mgr Lagoutte a autant (aussi peu) de valeur que celle que pourrait faire le président du syndicat national des garagistes, lassé des critiques qui visent sa corporation. Mais la hiérarchie catholique entend exciper de sa splendeur passée, avant qu’elle ait été chassée manu militari de l’Éducation et de la médecine hospitalière, pour conserver une place privilégiée au sein de la société. Ce bluff historico-théorique n’est pas sans efficacité. Il n’est que de voir le réflexe des médias et des gouvernements qui se sont succédés depuis cinquante ans : dès que se pose un « problème de société » touchant à la procréation et à la mort (avortement, euthanasie, etc.), les regards et les micros se tournent en priorité vers les curés, qui voient ainsi reconnue leur compétence autoproclamée dans ces matières.

De ce point de vue, les propos de Mgr Lagoutte peuvent étonner : « Nous ne voulons empêcher personne de parler, voire de critiquer [sic]. Mais nous ne voulons pas non plus être réduits au silence. Pourquoi les uns auraient-ils le droit de tout dire publiquement, tandis que d’autres n’auraient que celui de se taire ? Dans ce pays, les catholiques, qui ne sont pas minoritaires, ne sont pas moins égaux que leurs concitoyens. » Cette dernière formule, inspirée d’un sketch de Coluche, doit être inversée pour être comprise : les catholiques veulent être « plus égaux que les autres » devant la loi. À ma connaissance, en effet, les journaux catholiques paraissent librement ; personne n’a été poursuivi devant les tribunaux pour avoir affirmé sa croyance en la résurrection de Jésus ou en la virginité de Marie, y compris lorsque ces billevesées s’étalent sur de disgracieux panneaux publicitaires disposés sur les églises parisiennes, dont la vue constitue une indéniable nuisance esthétique et intellectuelle pour l’antithéiste que je suis. Les catholiques, y compris les plus fanatiques d’entre eux, sont donc — au regard de la loi — parfaitement libres de ressasser leurs délires, en privé et en public. Le législateur n’entend nullement les « réduire au silence » ni leur défendre de répondre sur le même ton à qui les critique ou les moque. Mais, ne disposant plus de la force publique ni de la Justice, l’Église se trouve réduite à ses seuls moyens intellectuels, qui lui paraissent bien minces. Si Mgr Lagoutte prend la pose du persécuté, c’est pour mieux annoncer que les catholiques « qui ne sont pas minoritaires » vont néanmoins réclamer à l’État la protection due aux minorités opprimées. Si elle renvoie au folklore de la persécution antichrétienne (catacombes, Blandine aux lions, etc.), cette stratégie n’en est pas moins moderne. C’est une version française de l’affirmative action américaine (généralement mal traduite par « discrimination positive »), qui justifie entre autres des mesures de quotas universitaires en faveur des minorités ethniques. En l’espèce, les catholiques, libres de se gausser des incroyants, réclament tout simplement qu’il soit interdit de se moquer d’eux ! Ils jouent habilement des amalgames déjà présents dans la loi, et annoncent que « l’association [Croyances et Libertés] se propose aussi de lutter contre toute forme de racisme, c’est-à-dire contre toute discrimination fondée sur l’origine, l’appartenance ou la non-appartenance à une race, une ethnie ou une religion déterminée. » Nous ne sommes pas loin du « racisme anticatholique » qui faisait jusqu’ici les délices des seuls intégristes de l’Alliance générale contre le racisme et pour l’identité française (Agrif, présidé par Bernard Antony, député européen du F.N.) ou du « racisme antifrançais », commune préoccupation de MM. Le Pen et Toubon. De ce mélange des genres, de cette confusion sémantique, nous ne pouvons rien attendre qu’un renforcement de l’arsenal répressif de l’État, brandissant l’antiracisme contre des révolutionnaires qui l’incarnent depuis toujours.

Un pays chrétien ?

Lors du récent procès concernant l’affiche du film de Milos Forman Larry Flint, dont des catholiques demandaient le retrait, la représentante du parquet, c’est-à-dire du ministère de la Justice, c’est-à-dire de l’État, a prononcé un réquisitoire qui a du combler Mgr Lagoutte et ses confrères, tant il illustre leur stratégie : revenir, par le biais culturel, sur le principe de la séparation de l’Église et de l’État. « Nous sommes un pays chrétien, a ainsi déclaré le substitut du procureur, Mme Gregogna, je veux dire avec une base de chrétiens [sic], même si les églises ne sont plus aussi pleines qu’autrefois. On ne peut toucher à ses racines, à son éducation, à sa morale. Je suis même surprise qu’il n’y ait que trente et un plaignants [contre l’affiche] […]. Le ministère public est là pour rappeler qu’il y a des limites, qu’on n’a pas en permanence à être choqué. On va dire que le ministère public est puritain et même pudibond. Certains vont parler de retour en arrière. Mais […] il y a un trouble manifestement illicite, constitué par cette agression permanente sur la voie publique[3]. »

 

Différence avec Médor

 

La représentante du parquet, censée — selon les us judiciaires — parler au nom de la société, en l’espèce d’une société laïque, décrète que la France est « un pays chrétien », ce qui au regard du droit constitutionnel est dépourvu de sens. Significativement, sa seule restriction n’est pas d’ordre juridique (la laïcité de l’État), mais religieux (la baisse de fréquentation des églises) ! Du coup, racines, éducation, et morale catholiques sont supposées former une sorte de préambule de la Constitution de la République, qui s’imposerait à chaque citoyen, quelque soient ses propres convictions. En effet — faut-il le préciser ? — seuls les croyants, et plus sûrement encore les catholiques, sont dotés de convictions, susceptibles d’être choquées. « On n’a pas en permanence à être choqué », affirme l’impersonnel substitut. « On » ne se soucie pas de la colère qui saisit chaque dimanche matin des milliers d’auditeurs athées obligés de changer de fréquence pour échapper aux simagrées de la messe dominicale, retransmise par une radio nationale, et financée par l’argent public. « On » trouve tout naturel que les même impôts qui serviront à financer le pilonnage des livres jugés blasphématoires ou pornographiques par les grenouilles de bénitier, servent aussi à construire des cathédrales où elles trouveront à barboter.

Croire, c’est renoncer à penser

« Credo quia absurdum », je crois parce que c’est absurde ! Que la formule appartienne ou non à Augustin, à qui on l’attribue, elle décrit parfaitement le mécanisme de la croyance : une abdication de l’intelligence, exigée et offerte en signe de soumission à un pouvoir, à une secte. Par parenthèse, il est piquant de voir l’Église catholique se faire une espèce de virginité rationaliste sur le dos de sectes plus récentes, au prosélytisme plus dynamique. Tout est bon, dans l’actualité sanglante, pour apparaître incarner la modération et la tolérance que l’on imposera aux adversaires, par décision de justice s’il le faut. Pain béni, les assassinats maquillés en « suicides collectifs », pratiqués dans de petits groupes apocalyptiques, ils dispersent dans l’oublieuse conscience moderne les relents de charnier et de bûcher qu’exhalent les religions bibliques. Qu’une bombe meurtrière, attribuée à tels ou tels « fous de Dieu », éclate dans le métro parisien, vous les verrez disserter sur le fanatisme. Dieu ? Ils l’avaient au téléphone encore tout à l’heure, et il dément, le bougre, absolument ! Gott mit uns, registered trademark, sus aux imposteurs et aux incroyants !

Allons ! Peu m’importe si les sectateurs catholiques ou mahométans y voient ce que Mgr Lagoutte qualifie « d’insultes manifestes et blessantes », je tiens le croyant pour un aliéné, au sens étymologique. Étranger à lui-même, il ne peut envisager ni sa propre existence ni ses relations avec les autres sans l’entremise d’une entité imaginaire.

« Ce ne serait donc point, comme l’écrivait Sade, à permettre indifféremment tous les cultes que je voudrais qu’on se bornât ; je désirerais […] que des hommes, réunis dans un temple quelconque pour invoquer l’Éternel à leur guise, fussent vus comme des comédiens sur un théâtre, au jeu desquels il est permis à chacun d’aller rire. […] Je ne saurais donc trop le répéter : plus de dieux, Français, plus de dieux, si vous ne voulez pas que leur funeste empire vous replonge bientôt dans toutes les horreurs du despotisme ; mais ce n’est qu’en vous en moquant que vous les détruirez. »

La profession d’une foi, l’exercice d’un culte, s’accompagnent nécessairement, pour ceux qui y sacrifient, du risque de voir leurs chimères et leurs prétentions objets du mépris et de la raillerie publics. Faute de cette contrepartie naturelle, dans une société policée et laïque, une lutte à mort s’engagera, sur tous les terrains, et par tous les moyens, contre la religion catholique, et d’autres qui prétendraient l’imiter. Tandis que nous nous y préparons, les évêques seraient bien inspirés de réfléchir à deux fois aux conséquences de leurs rodomontades.

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[1] Prendre en charge la douleur, Les rapports du Sénat, n°138, 1994-1995, p. 174-175.

[2] Le Figaro, 1-2 février 1997. Je souligne.

[3] Le Monde, 20 février 1997. Je souligne.

Ce texte a été republié dans rubon5

Faites une pipe au clown !

Ce court texte peut se lire comme un addendum au chapitre III de mon livre Je chante le corps critique. Les usages politiques du corps (H&O).

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Une pipe au clown

Faites une pipe au clown ! Goûtez à l’arc-en-ciel

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 12.58.14e ne connais ni l’origine de cette photographie (on dirait un poster) trouvée sur le Net sans indication d’origine ni les intentions de ses auteur(e)s. Elle me semble intéressante en ce qu’elle dissone avec le thème pornographique sur lequel elle affecte de broder : l’« éjaculation faciale ». Puisqu’elle représente une jeune femme, nous n’aborderons que la fellation hétérosexuelle.

Le contenu explicitement suggéré est assez simple : le sperme du clown, à l’égal du costume d’Arlequin, est multicolore. En goûter, c’est goûter à toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Profitons-en pour noter un paradoxe de l’éjaculation faciale ou au moins un déplacement par rapport à la fellation « classique ». Celle-ci s’entendait de préférence suivie d’une ingestion par la partenaire du sperme éjaculé (je suce, j’avale tout). « Avaler la fumée », comme l’on dit parfois pour filer la métaphore, conclut une fellation bien menée, marque l’absence de dégoût (ou l’effort consenti pour le surmonter), et assure la satisfaction optimale du mâle pompé.

Il faut que l’éjaculation faciale soit, si l’on ose dire, une figure pornographique particulièrement gratifiante par ailleurs pour que les mâles se privent de l’orgasme dans la bouche de la partenaire et reviennent, à l’instant suprême, à l’action manuelle ordinaire. On m’objectera que l’éjaculation faciale n’est pas absolument contradictoire avec l’ingestion, qui peut être partielle et consécutive. Il est facile d’observer en effet sur de nombreuses vidéos tournés par des amateurs de probables éjaculations précoces, trop pour être faciales en tout cas, ce qui oblige la réceptrice à différer l’ingestion, et à bien montrer à la caméra le sperme qu’elle a conservé dans la bouche. Dans un certain nombre d’autres cas (je m’excuse ici de l’absence de décompte scientifique, lequel excéderait ma patience), la verge est à peine ou pas du tout sucée après l’éjaculation.

Encore une remarque sur l’éjaculation faciale : il n’est pas rare (voir parenthèses précédentes) que le visage aspergé de la dame marque de la surprise, un léger dégoût (dont rien ne dit qu’une fellation suivie d’ingestion l’aurait suscité) et une gêne qui combine probablement les deux sentiments précédents. On devine qu’elle a hâte de pouvoir s’essuyer. Sans parler du fait que le sperme reçu dans l’œil (comme d’autres liquides) peut être fort désagréable.

Et encore cette remarque : la complaisance de tant de femmes à satisfaire les fantaisies, en l’espèce parfaitement stéréotypées et reproduites à des millions d’exemplaires, de leurs amants, surtout en dehors de la sphère privée, est pour moi une source d’étonnement. Certes la fellation met en scène un savoir-faire féminin, dont l’étalage peut être considéré comme gratifiant (mais comment ne pas penser à un gigantesque casting pornographique…). Cependant, elle présente du plaisir et de la relation érotique une version très réduite. Elle se concentre, avec l’objectif de la caméra, sur la verge bandée, seule et suffisante représentation/incarnation de l’homme, et au contraire sur l’entière personnalité de la femme — son visage — mise au service du plaisir mâle1. Passons ici sur les problèmes personnels et juridiques d’une infinie variété que posent ou poseront la mise en ligne, c’est-à-dire la publicité planétaire et permanente, d’un moment consenti dans telle relation, à tel âge de la vie. Question prémonitoire de Brassens (dans Les Trompettes de la renommée) : « Combien de Pénélope passeront illico pour de fieffées salopes » ?

Gageons que les coulisses d’un certain nombre de ces scénettes pornographiques feront dans les décennies à venir l’ordinaire des tribunaux correctionnels, comme l’on a appris avec bien des années de retard les conditions de tournage, respectueuses ni des droits de la personne ni du droit du travail, d’un film comme Deep Throat. En effet, à supposer, ce qui reste à prouver (mais le contraire aussi), que la divulgation a toujours été faite avec l’accord express de l’intéressée, il est peu probable qu’elle ait songé pouvoir changer d’avis et de vie dans les années suivantes…

Intéressante et nouvelle condition d’exercice du complexe d’Œdipe que celle où le garçon pourra se masturber en retrouvant dans les archives des sites pornos l’image de sa mère suçant une bite, malheureusement (?) impossible à identifier comme étant celle de papa, puisque dans 99 pour cent des cas l’homme n’est pas identifiable. Dans le même temps, la jeune fille pourra préférer les vidéos tournées par sa mère pour s’initier elle-même à la complaisance hétéronormée. Sade aurait ironiquement salué dans une telle situation le triomphe de la famille !

Revenons à la jeune goûteuse d’arc-en-ciel.

Son sourire franc, confirmé par la lueur ironique du regard, évoque davantage la bonne blague que la politesse faite à un amant insistant. Elle se marre. Et je dirais volontiers qu’elle se moque. De qui ? Voici une question plus délicate.

Observons qu’elle n’a nullement l’air « souillée » ou embarrassée en quoi que ce soit par les ostensibles traces de l’éjaculation multicolore. Son teint de brune, ses cheveux ramenés en arrière, ses paupières maquillées, lui donnent — éjaculation aidant — plutôt l’air d’une jeune indienne sur le sentier d’une guerre de comédie.

Le recours au personnage du « clown » est également ambigu. Le clown fait rire (c’est son job), mais il est lui-même plutôt triste. Ne doit-il pas se peindre sur le visage un immense sourire sanglant pour faire croire à sa jovialité ? C’est un peu comme le phoque qui fait tourner des ballons sur son nez, « ça fait rire les enfants, ça dure jamais longtemps, ça fait plus rire personne, quand les enfants sont grands », comme disait la chanson du groupe Beau Dommage. Les grands enfants perçoivent ce qu’il y a de tragique, ou au moins de pitoyable, chez le clown. Disons-le : il a un côté pauvre type.

Goûtez à l’arc-en-ciel ! La formule est poétique. Dans sa poésie naïve et outrée, elle rejoint les fantasmes masculins de toute-puissance qui font du sperme un fluide magique, un merveilleux nectar composé d’un tiers de miel, un tiers d’opium et un tiers de nitroglycérine… De quoi vous envoyer au ciel, à cheval sur un arc.

Si vous voulez mon avis, la jeune femme de la photo ne prend pas ces rodomontades phalliques très au sérieux. Elle a joué le jeu, elle en a pris plein la figure et elle en rigole. Sans méchanceté mais sans pousser plus loin la complaisance. Elle n’a pas l’air pâmé que croient devoir adopter certaines pipeuses du Net, comme si elles avaient elles-mêmes extrêmement joui au lieu de se donner de la peine 2.

Que semble-t-elle nous dire, finalement, cette jeune squaw hilare ? Qu’il peut être plaisant de sucer un garçon quand on en éprouve le désir. Que le résultat peut être distrayant, même si vaguement ridicule, voire gênant (est-ce que ça tache ?).

Mais qu’il est risible celui qui se prend au sérieux pour peu qu’on accepte d’emboucher son organe, ne jouissant à l’aise que seul dans le plaisir, et de préférence devant une caméra (Relève tes cheveux, chérie ! Lève tes yeux vers moi, là tu louches !).

Et encore qu’il est sain de rire de tout, à commencer par les prétentions clownesques des garçons à considérer leur sperme comme un cadeau divin, dont l’expulsion mérite d’être indéfiniment mise en scène, reproduite et diffusée comme un phénomène merveilleux, auquel les femmes devraient prêter leur visage de bonne grâce, comme réceptacle, miroir et écran.

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1 Les cinéphiles (et les autres) noteront que c’est le dispositif exactement inverse de celui adopté par Andy Warhol dans son court métrage Blow Job (Fellation ; 1964), plan fixe de 35 minutes sur le visage d’un homme dont le titre du film suggère qu’il se fait sucer. Et, pour persévérer dans la nostalgie des avant-gardes artistiques trop rapidement opposée à la démocratisation pornographique, mentionnons Moment de Stephen Dwoskin (1968), plan de 10 minutes sur le visage d’une jeune femme qui jouit (d’elle-même ou par l’entremise d’un tiers, on l’ignore). Dans les deux cas, sous la contrainte en l’occurrence féconde de la censure, le réalisateur envisage le plaisir, fait du visage (porteur d’expressions, d’émotions) le principal témoin érotique, ni organe ni orifice, sur-face.

2 Oui, je sais… À propos, il n’est que temps de proposer une traduction littérale de l’expression Blowjob (en un seul ou en deux mots). Disons « travail du souffle ». Cela n’étonnera que ceux qui n’ont jamais songé que l’opération en réclame beaucoup.

LES FEMMES ET LA SODOMIE — entretien dans “Libération” (2005)

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Je donne ici, chapeau compris, pour celles et ceux qui n’ont pas eu accès au numéro du journal concerné, le texte d’un entretien téléphonique avec Matthieu Écoiffier, publié par Libération, le vendredi 26 août 2005, avant-dernier d’une série estivale intitulée « Cultures du sexe ». Le dossier dans lequel s’insère l’entretien concerne la sodomie hétérosexuelle.

 

Une composante de l’érotisme féminin

 

Claude Guillon, écrivain, a publié Le Siège de l’âme, Éloge de la sodomie (éd. Zulma, réédité en 2005). Il est l’auteur de l’article consacré à ce sujet dans le Dictionnaire de la pornographie à paraître en octobre aux PUF. Se situant toujours entre Eros et Thanatos, il avait coécrit l’ouvrage polémique Suicide, mode d’emploi en 1982.

Libération. Assiste-t-on en 2005 à un regain de la tendance anale chez les hétéros ?

La sodomie est certainement moins honteuse aujourd’hui. Et elle est davantage déclarée dans les enquêtes sur la sexualité. Des sexologues signalent beaucoup de consultations d’hommes qui n’arrivent pas à avoir une érection suffisante pour s’y livrer. Enfin, des enquêtes sociologiques sur la prostitution indiquent une demande masculine de se faire sodomiser par une femme ou un travesti. On en parle aussi beaucoup de façon très banale, dans certaines émissions de radio très écoutées par les ados comme celles du Doc. Et sur les sites Internet, notamment musulmans : il y a actuellement une intense activité de théologie sexuelle chez les musulmans, comparable à celle qui animait autrefois les catholiques.

Libération. Dans le Coran, l’enfer musulman réserve au sodomite la première place…

Toutes les religions condamnent la sodomie. Y compris le bouddhisme malgré sa réputation de grande largesse d’esprit. Toutes les pratiques sexuelles qui ne mènent pas à la conception ont souvent été réunies sous ce terme générique. Aux États-Unis, il a fallu attendre 2003 [et non pas 2001, comme indiqué par erreur] pour que la Cour suprême abolisse les lois qui la pénalisaient encore dans certains États.

Libération. La littérature s’est montrée plus tolérante : « Dis-toi bien mignonne que tu as deux sexes », a écrit Ovide.

Certes. On s’encule énormément dans Sade, mais c’est souvent dans la torture, la douleur, le viol. Chez Pierre Louÿs, on s’y adonne plus gaiement. Plus récemment, c’est le cinéma qui a repris le flambeau : après Le Dernier Tango à Paris dans les années 70, Catherine Breillat en a fait un acte récurrent de ses films. Dans Parfait amour, la sodomie se termine par un meurtre, elle est initiatique dans Ma sœur, onirique dans Anatomie de l’enfer où Rocco Siffredi farde l’anus de sa partenaire avant de la pénétrer ; suggérer la connexion entre différents organes est le propre de l’érotisme.

La couverture d’un roman de science-fiction de Farmer montrait déjà une femme traversée par un tube qui, partant de son anus, ressortait par sa bouche. L’un des paradoxes de la sodomie c’est qu’il n’y a pas de limite anatomique à la pénétration, contrairement au vagin fermé par le col de l’utérus. Être à la fois l’infini et le resserrement est pour beaucoup l’un des charmes de la sodomie…

Libération. Vous-même en avez écrit l’éloge…

Pour moi, le plus intéressant dans la sodomie, au-delà de tel avantage physique ou de la jouissance de la transgression, c’est qu’il s’agit d’une pénétration de la limite entre plaisir et douleur. Pour un duo amoureux, c’est une épreuve érotique : mal menée, elle peut se révéler insupportable. La sodomie peut aussi être l’école de la grâce à condition de faire preuve d’écoute et d’attention. Autre paradoxe, elle demande aux hommes de faire preuve d’une grande « virilité érectile » et de beaucoup de délicatesse.

Libération. Et quid de la sodomie réceptive chez les hommes hétéros ? Aux États-Unis, certains salons proposent même des massages de la prostate.

L’hypothèse nouvelle me paraît être la banalisation de la sodomie, active ou passive, comme composante de l’érotisme féminin. Difficile, dans le ping-pong entre la réalité et ses représentations, d’évaluer son ampleur mais elle est très probable. De plus en plus de femmes s’approprient cette pratique. Cela va avec l’idée d’une inversion des rôles, , que la femme elle aussi peut pénétrer. Et avec la banalisation es vibromasseurs et des gode-ceintures. Bref, cela suit le mouvement d’une autonomie de plus en plus grandes des pratiques sexuelles des femmes, en solo ou avec partenaire. Demandeuses, elles se heurtent parfois à un refus des hommes, lié au tabou de la localisation, à l’excrément, ou à la peur de ne pas savoir faire. Il va falloir qu’ils suivent.

Recueilli par Matthieu Écoiffier

 

Le Siège de l'âme

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Post scriptum.

Je lis dans Libération de ce 22 août 2006 un entretien avec Toni Bentley, auteure américaine d’un livre autobiographique intitulé Ma Reddition (édité par Maren Sell). Cette dame déclare que « l’enculade rétablit l’équilibre entre une femme qui a trop de pouvoir et un homme qui en a trop peu ».

Mémoires d’arrière-train, cette « Reddition » bien nommée est donc surtout un texte d’arrière-garde.