L’AVENIR DU CAPITALISME EN FRANCE, un rapport patronal (2004)

Du texte qui suit, on pourrait dire qu’il a été trouvé sur le disque dur d’un ordinateur patronal, comme les manuscrits de certains récits de voyage sont supposés avoir été découverts dans un coffre, au fond d’un grenier. Il est bien normal que les conventions littéraires suivent l’évolution des techniques.

D’ailleurs, tout les documents cités en référence sont scrupuleusement exacts (le lecteur pourra aisément se reporter aux originaux). Le sort des urnes n’a certes pas favorisé [immédiatement !] les projets des patrons dynamiques du mystérieux cercle « L’esprit d’Entreprise ».

Il me semble cependant que leur rapport sur l’avenir du capitalisme en France, dont personne n’a jusqu’ici jugé bon de faire état, n’a rien perdu de son intérêt. C’est pourquoi je le mets aujourd’hui à la disposition du public.

 

Claude GUILLON

Juin 2004

 

 

[Dix ans plus tard, on reconnaîtra des personnages qui n’ont pas cessé de nuire, et des questions qui n’ont pas fini de se poser.]

 

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L’AVENIR DU CAPITALISME EN FRANCE

ET LES ENJEUX ÉLECTORAUX DE L’ANNÉE 2002

 

Cercle L’Esprit d’Entreprise

 

Qui sait si une étude plus approfondie et plus complète des lois naturelles qui gouvernent l’activité humaine ne rapprochera pas peu à peu de l’économie politique l’élite dirigeante du socialisme ?

Gustave de Molinari

Esquisse de l’organisation politique et économique de la société future (1899)

 

 

À l’approche de plusieurs échéances électorales, alors que le principal regroupement d’entrepreneurs français a fait connaître son projet de société — d’autant plus remarqué qu’il apparaît comme le seul cohérent, voire le seul existant —, nous nous proposons d’étudier dans cette note[1] les aspects de la situation présente qui peuvent éclairer le positionnement des entrepreneurs de notre pays.

Nous traiterons successivement de la politique du Medef, de l’action du gouvernement en place depuis 1997, et de l’état des forces sociales, souhaitant que ces réflexions, que nous avons voulues sans ambages, puissent aider nos sympathisants à clarifier leurs positions dans le débat professionnel et public.

 

I. Le Medef et l’action publique entrepreneuriale

 

La création du Medef est apparue à beaucoup de jeunes entrepreneurs libéraux comme un repositionnement bienvenu, voire — selon une expression entendue à maintes reprises — comme une véritable et longtemps souhaitée « révolution culturelle ». Le changement de dénomination du principal syndicat patronal était particulièrement heureux[2]. D’autres initiatives l’étaient moins et auraient dû éveiller l’attention. S’il était sans doute indiqué de bousculer l’ancienne organisation du CNPF en commissions, qui pouvaient s’analyser comme une mosaïque de féodalités internes, on peut douter si la création de « Groupes de propositions et d’actions (GPA) » avait d’autre but que d’asseoir le pouvoir d’un homme, et d’autre avantage innovant qu’introduire avenue Pierre-I-de-Serbie un vocabulaire commun au militant gauchiste et au commando parachutiste.

Il nous faut, à ce stade de notre exposé, évoquer un questionnement que l’on ne manquera pas d’opposer à ce travail : nous n’avons nullement souci de nous inscrire dans des querelles de personnes, même si l’analyse de leur action s’inscrit dans la logique de notre réflexion. Nous nous préoccupons du calendrier électoral et non de celui des instances patronales. Pour injurieuse à l’égard des individus que puisse paraître cette affirmation, notre préoccupation est d’une autre ampleur : il s’agit de la pérennité — toujours remise en question — du système du monde qui fait que nous sommes quelque chose dans ce monde.

On voit par là que nous ne chercherons pas, en revanche, à écarter le reproche benêt d’« égoïsme », pour peu toutefois que cette qualité soit envisagée comme la base d’une saine et dynamique coopération entre les forces vives de la société, dont nous sommes.

La disparition de la droite du paysage politique — paradoxalement dissimulée par le système cohabitationniste : l’arbre Chirac cache un désert —, est probablement la meilleure excuse que pourrait mettre en avant l’équipe du Medef.

Certains dirigeants ont pu juger qu’il fallait pallier l’absence, peut-être irrémédiable, de la droite et apparaître, une fois l’entreprise audacieusement rebaptisée « cellule de base de la société » (M. Seillière), comme « une force de proposition ».

Observons cependant qu’il est délicat d’affirmer, même si cela est vrai, être « les seuls à ce jour à proposer une réforme des régimes de retraite, de la Sécurité sociale, de la formation professionnelle, une réforme des relations sociales [sic], des relations du travail […], des réformes institutionnelles en Europe » et d’assurer dans la même phrase : « Nous ne faisons pas de politique ».

Nous disons « délicat » et non « contradictoire », non pas que cette contradiction ait une chance d’échapper au commentateur le plus obtus ; elle saute aux yeux. Il ne s’agit pas de spéculer sur le caractère moral du mensonge, mais d’évaluer l’intérêt pratique de chaque mensonge particulier.

Or il apparaît qu’en se présentant concrètement comme le seul « parti » de droite porteur d’un projet capitaliste, baptisé « refondation sociale », les dirigeants du Medef ont pris, inconsidérément, le risque d’une stratégie qui — pour ne manquer ni de bien-fondés idéologiques ni d’effets positifs — expose l’ensemble des entrepreneurs à des conséquences imprévisibles. C’est selon une expression frappante de M. Seillière, qui se défend précisément d’y céder, la tentation d’une « aventure aventureuse ».

 

Des stratégies et des hommes

À lire les déclarations de ses promoteurs, on a pu se demander quels sont les ressorts réels de la stratégie de refondation sociale.

S’agit-il de négocier avec les partis de droite une reconversion politicienne ? Elle se heurterait sans doute à bien des craintes jalouses.

À moins que l’équipe dirigeante du Medef, enivré par ses propres discours, ait fini par considérer l’organisation comme à la fois le gouvernement (caché), la force vive et la tête pensante de la Nation… Ce qui est, on en conviendra, beaucoup pour un tandem !

Le cas particulier de la réforme proposée de la Sécurité sociale est un bon exemple de procédés que nous jugeons maladroits. Non que la refonte du système actuel, déficitaire et archaïque, ne soit un chantier prioritaire. On peut d’ailleurs admettre que M. Kessler peut faire là, comme dans le dossier du PARE (sur lequel nous reviendrons), un usage habile de la complaisance de la CFDT et de l’embarras des pouvoirs publics. De même, l’on peut comprendre la tentation de « passer en force » en s’appuyant sur ces éléments positifs. Fallait-il pour autant se mettre en situation d’être épinglé, y compris par les journalistes les plus complaisants, en qualité de président de la FFSA venu substituer les compagnies d’assurance au système étatique.

Attardons-nous sur l’une des réponses de M. Kessler au reproche d’être « juge et partie » formulé, sur LCI, par Isabelle Gounin (23 nov. 2001).

« Quand il y a un problème de catastrophe naturelle et de volcans en éruption, on va consulter un volcanologue, de façon à ce que celui-ci puisse donner sa science. […] Je suis fier, en ce qui me concerne, de pouvoir contribuer, en tant que responsable du MEDEF, à faire en sorte qu’émerge un système nouveau correspondant au nouvel univers des risques dans lequel nous sommes, au nouvel univers technologique, au nouvel univers européen. »

L’assimilation des problèmes économiques ou politiques à des faits de nature est de tradition libérale, et nous ne trouvons rien à y redire. En revanche, la comparaison que M. Kessler induit entre le scientifique qui donne sa compétence pour prévenir une catastrophe (ou ses conséquences) et l’assureur dont le métier est de vendre des contrats, c’est-à-dire dont toute la « science » consiste à faire le meilleur profit possible sur un produit[3], cette comparaison, disons-nous, est désastreuse. L’image du volcanologue/scientifique, d’ailleurs paré d’une aura de gratuité idéale très discutable (lorsqu’un scientifique n’est pas salarié par un trust, c’est qu’il est subventionné par l’armée) est fatale à celle du commercial.

Il eut été facile de contourner cette difficulté en confiant le soin de la communication du projet à une personnalité moins évidemment bénéficiaire de ses retombées.

Nous avons dit qu’il n’est pas de la vocation du présent rapport de figurer comme pièce à charge dans quelque procès intenté à tel ou tel des dirigeants actuels du Medef. Cependant, l’objectif que nous nous sommes fixé — proposer une évaluation de l’action publique de cette organisation, de ses conséquences et implications — nous amène logiquement au listing critique de déclarations, communiqués et autres discours. De l’énumération au bêtisier, nous devons reconnaître que le pas se trouve aisément franchi, sans avoir à nous en excuser.

La stratégie, et cela est particulièrement sensible dans le domaine de la communication, est aussi un problème d’hommes. Si nous avons dû juger sans indulgence certaines prises de position de M. Kessler, la confusion d’expression dont il arrive à M. Seillière de faire preuve aurait pu alerter depuis longtemps une équipe moins soumise à la volonté d’un homme, et plus soucieuse de l’image managériale ainsi diffusée.

L’exemple que nous citerons ici a été considéré par nous sans parti pris, et en tenant compte des inévitables maladresses ou lapsus qu’entraîne la prise de parole publique chez une personne qui n’a reçu ni don particulier ni formation adéquate. On tiendra compte également d’éventuels défauts de transcription, en notant que cet extrait d’un entretien entre M. Elkabbach et M. Seillière[4] a été reproduit depuis sur le site Internet du Medef, sans erratum ni commentaire.

Nous estimons qu’il mérite également d’être cité pour l’outrecuidance des prétentions de pouvoir qu’il manifeste. Non qu’il existe par nature une borne au pouvoir que peut légitimement se proposer d’exercer celui qui anime la société, la nourrit et prépare l’avenir de ses enfants, bref celui qui incarne, au plein sens du terme, l’esprit d’entreprise, auquel on sait que notre cercle est suffisamment attaché pour en avoir fait sa raison sociale. Il y a néanmoins quelque chose d’enfantin, donc de maladroit, donc de dangereux, à afficher des prétentions d’autant plus démunies de moyens qu’on ne s’adresse pas à une foule ou à des électeurs, mais à l’adversaire. L’ambition est une force, disait Clauzewitz, pourvu qu’elle ne se révèle que dans la victoire.

Le journaliste demande à M. Seillière quelle est la légitimité de son organisation comparée à celle des élus.

« Eh bien, écoutez, depuis des mois, des années, le politique, le législateur, l’administratif, pénètre [sic] dans le détail des entreprises pour régler et intervenir dans l’intimité du quotidien des entreprises. Eh bien les entreprises réclament de pouvoir, elles, dire aux politiques, de la façon la plus ferme, ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, non seulement dans l’entreprise où on doit nous laisser travailler sans s’occuper de nous, et bien entendu, s’occuper plus [sic], l’État n’est même pas capable de mettre les 35 heures [sic], comme vous le savez dans sa propre Fonction publique [;] alors qu’il nous laisse travailler et nous lui dirons comment nous voyons qu’il devrait travailler. »

Loin de la revendication positive de la place légitime de l’entrepreneur dans la société moderne, M. Seillière présente ce qu’il a appelé quelques instants plus tôt dans le même entretien sa « volonté d’ingérence dans le débat public » comme la riposte de dirigeants harcelés par le fisc, l’URSSAF et les médecins du travail. La tonalité poujadiste est probablement douce aux oreilles des patrons de PME ; elle n’atténue pas l’incongruité du terme « ingérence », ou pour mieux dire le contresens qu’il implique. L’ingérence s’entend en effet comme une pratique invasive dans un domaine (ou un territoire) extérieur à celui qui l’envisage. En parlant d’ingérence dans le débat public, M. Seillière, faute de disposer par ailleurs des divisions aéroportées nécessaires, s’avoue incapable de la justifier par ses propres moyens théoriques. Nous voici passés de l’ambition à l’esprit de revanche, l’un et l’autre étant également désarmés.

Ainsi donc, les entreprises « réclament »-t-elles par la voix de M. Seillière, de pouvoir dire aux politiques, « de la façon la plus ferme », ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire. Et ce « non seulement dans l’entreprise ». Ici, une espèce de hoquet théorique nous prive de la suite logique d’une phrase, qu’il est pourtant aisé de reconstituer : non seulement dans l’entreprise… mais partout ailleurs. S’est-on bien avisé que c’est à une parodie involontaire de pronunciamiento radiophonique, que s’est ainsi livré M. Seillière ? Le style factieux était-il le plus pertinent pour présenter, en tant qu’élément moteur de la société civile, des propositions de réformes ? La question se suffit à elle-même.

Dans le même entretien, M. Seillière promet il est vrai que, par sa voix, les entrepreneurs vont « se faire entendre lourdement ». C’est au moins un point de son programme immédiatement réalisé.

 

Les privatisations : l’exemple de British Railway

Interrogé sur un prétendu silence du Medef sur l’« échec » des chemins de fer anglais, dont la privatisation sous gouvernement conservateur est entérinée sous le gouvernement de Tony Blair, M. Kessler répond de la manière suivante[5] :

« L’entreprise British Railway marchait extrêmement mal avant sa privatisation. Et donc, ce n’est pas une panacée la privatisation. Après vous devez avoir le meilleur gestionnaire, vous devez avoir des gens qui font des choix, vous avez des gens qui doivent trouver des financements correspondants, etc. […] La seule différence entre un monopole public et l’entreprise privatisée, c’est que le monopole public survivra toujours parce que les contribuables viendront toujours renflouer les caisses. […] En ce qui concerne l’entreprise privée, lorsqu’elle a des difficultés, eh bien malheureusement elle disparaît, c’est ça qu’on appelle aussi la sanction du marché. Vous me parliez de la sanction de la concurrence, eh bien les gens qui sont privatisés, c’est-à-dire des hommes, des actionnaires de British Railway qui doivent effectivement se mordre les doigts d’avoir donné leur argent éventuellement à cette entreprise. Mais c’est eux qui portent la responsabilité de l’échec et ce n’est pas le contribuable. »

Il semble particulièrement mal venu d’envisager avec ce froid détachement tout médical rien moins que la disparition du réseau ferré national comme une conséquence possible, normale, et point si fâcheuse de sa privatisation ! Quant à ne prendre en considération comme étant touchés par la « sanction du marché » que les actionnaires, sans souffler mot ni des employés de British Railway ni des usagers, pour ne rien dire de la proportion d’entre ces derniers — heureusement faible — qui ont péri dans les accidents causés conjointement par les compressions de personnel, le souci de rentabilité et la vétusté du matériel, voilà ce qui s’appelle une bourde. On imagine le taux de sympathie que peut recueillir ce type de discours opposé au dernier docu-drame larmoyant d’un Ken Loach… En fait, n’importe quel auditeur non prévenu est amené à conclure que mieux vaut un service public imparfait et financé par l’impôt, qu’un système privatisé, condamné à moyen terme, entre les mains d’entrepreneurs cupides. En termes de communication, c’est un désastre.

Kessler s’était déjà fait une espèce de célébrité en déclarant, à propos des tempêtes des 26 et 27 décembre 1999, qui avaient causé la mort de 88 personnes : « Ce sinistre est plutôt positif pour le produit intérieur brut (PIB) national[6]. »

Il n’est pas interdit de dire ce que tout le monde sait ; encore faut-il choisir et son interlocuteur et ses mots. Ainsi, à la question « Que va-t-il se passer si la droite l’emporte ? », Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l’Industrie, répondait-il : « Rien. Leur politique économique ne sera pas très différente de la nôtre. » Il avait soin cependant de réserver cette évidence à un organe de presse[7] peu lu dans le prétendu « peuple de gauche ». Ça n’est pas par hasard si nous opposons deux hommes et deux méthodes ; chacun connaît les liens personnels et de travail qui unissent de longue date Dominique Strauss-Kahn et Denis Kessler. Leur collaboration a abouti, entre autres, à la publication d’un livre prémonitoire sur la question des retraites[8]. Non d’ailleurs que Dominique Strauss-Kahn ait toujours fait preuve de l’habileté et de la maîtrise que sa formation et les hautes fonctions auxquelles il était parvenu eussent pu faire attendre de lui. Disons néanmoins qu’entre le professeur et l’assistant, notre préférence va au premier, dont nous nous réjouissons que son retour dans la vie politique semble s’annoncer sous les auspices les plus rassurantes. Un partisan de l’économie de marché aussi talentueux, habitué — comme dirigeant du cabinet « DSK Consultants » — à travailler à Bruxelles, au service de grandes entreprises françaises, est évidemment, à nos yeux, un facteur d’équilibre déterminant pour une équipe gouvernementale social-démocrate. Se voyant confié demain le ministère de l’Économie, ou — à défaut, oserions-nous dire — Premier ministre dans un gouvernement socialiste, M. Jospin étant chef de l’État, Dominique Strauss-Kahn se trouverait en position de réaliser le programme que M. Kessler a chanté de ville en ville.


Quelle mobilité pour le « capital humain » ?

N’était sa grandiloquence cinématographique, nous aurions peu à reprocher au thème cher à M. Kessler du « Grand retour du capital humain[9] », par lequel il a choisi d’annoncer son projet de privatisation de l’enseignement, à partir du stade secondaire (les crèches, maternelles, et écoles primaires restant à la charge de l’État). Il est de bonne politique d’insister sur la nécessaire rationalisation des dépenses d’éducation et de santé (ces dernières d’ailleurs omises par M. Kessler) pour l’accroissement de la productivité du travail des générations prochainement impliquées sur le marché. En revanche, l’affirmation selon laquelle « les hommes seront demain aussi mobiles que les capitaux et les technologies » paraît d’anticipation banale ou sans contenu.

À moins qu’un esprit attentif songe à la mettre en relation avec la réponse — excessivement franche — faite à la question d’une journaliste[10] :

« F. Belkacem — Vouloir effacer un déficit de plus de 200 milliards de francs par an, c’est le montant actuel du déficit de l’État français, vous êtes d’accord. Mais c’est ni plus ni moins demander la suppression de plusieurs centaines de milliers d’emplois de fonctionnaires [souligné par nous]. Pourquoi est-ce que vous ne le dites pas clairement ça ?

Kessler — Nous le disons très clairement. »

La suite de l’entretien venait heureusement contredire cette prétention à l’absolue clarté du discours. Cependant, on peut douter de la nécessité et même — au regard des souvenirs de l’hiver 1995 — de l’innocuité de l’annonce d’une telle « mobilisation » du capital humain dans la fonction publique. Que celle-ci puisse être — outre les pesanteurs budgétaires ni supportables ni justifiables qu’elle entraîne — considérée comme un « réservoir de conflits », cela mérite en effet d’être discuté. Le morcellement et la privatisation progressive, très avancés par exemple dans le secteur des postes et télécommunications, semblent de loin préférables à des annonces provocatrices, d’ailleurs dépourvues de moyens. Ou bien elles passent inaperçu, comme cela semble avoir été le cas, ou bien elles risquent d’alimenter un climat social de méfiance armée.


Un capitalisme révolutionnaire ?

François Ewald, détaillant ce qu’il estime être les « succès » du Medef, s’attache à une question de sémantique politique qui retiendra notre attention.

Passons sur l’enthousiasme dont il fait montre pour le néologisme « refondation », effectivement promis à un brillant avenir, quand l’adjectif « refondateur », dont il est dérivé, n’avait guère porté chance aux minoritaires du Parti communiste qui l’employaient comme signe de ralliement.

Ewald avance que « le mot [refondation] vient prendre la place de celui désormais impossible de révolution. Quand la révolution n’est plus possible, ajoute-t-il, il faut refonder[11]. »

Il nous semble que M. Ewald, qui ne dissimule nullement, et c’est tout à son honneur, une jeunesse aux engagements tumultueux au sein d’une organisation marxiste finalement dissoute, laisse ici percer des nostalgies personnelles dont il ne mesure sans doute pas les implications pour un lecteur non averti.

Il n’est pas dans notre vocation d’entrepreneurs de nous avancer en rénovateurs — précisément — de systèmes de croyance collective. Nous nous féliciterons par exemple de ce que le mythe de la grève générale est tombé en désuétude, au moins dans nos sociétés développées, avec le vieux mouvement ouvrier et sa culture d’opposition. Faudrait-il lui trouver un substitut quand personne ne songe plus à faire référence à lui ?

Est-il plus raisonnable de convoquer l’épouvantail, mais c’est plutôt ici l’idéal révolutionnaire, dont seul le caractère impraticable justifierait le virage refondateur ?

Nous préférons pousser le principe de précaution jusqu’à écarter ce qui peut rappeler le prurit révolutionnaire[12]. Si refondation il doit y avoir, c’est pour renouveler les justifications du système que nous utilisons pour sa communication, et non parce qu’une stratégie alternative/adverse (la révolution) a échoué. Prenons garde également que l’argument des horreurs du régime soviétique, prototype de l’« épouvantail rouge », perd chaque année un peu plus de pertinence aux yeux des jeunes générations.

Partisans de la modernisation, bien sûr ! Du changement, naturellement ! Et « révolutionnaires » même, s’il s’agit, comme la publicité a su le faire dans les années 70 et 80, de qualifier tels pour les rendre désirables tous les objets de consommation, du tampon périodique au moulin à café. Mais écartons jusqu’à l’idée d’un bouleversement social. Et quant à la révolution, faisons plutôt, comme M. Ewald le suggère dans une première formulation maladroite, comme si le mot même était impossible !

 

Des points marqués

Il convient de relever, une fois posées les critiques précédentes, les points marqués par le Medef. Il s’agit essentiellement de l’imposition de thèmes idéologiques dans le débat public et dans les négociations entre partenaires sociaux. Ces thèmes peuvent se voir tout bonnement repris, par tel syndicat et par le gouvernement ; au moins apparaissent-ils incontournables.

Nous suivrons sur ce point l’analyse de François Ewald : « Il ne s’agit pas de dire que le Premier ministre [L. Jospin] épouserait désormais les thèses du Medef, mais que la problématisation des rapports de la loi et du contrat que le Medef a proposé est reconnue comme un problème réel auquel il convient de donner une solution[13]. »

Le meilleur exemple de ce processus est sans conteste la création du PARE, qui vient entériner l’idée d’une responsabilité individuelle du chômeur et la légitimité d’un dispositif de remise au travail plus strict, même si le système retenu n’est pas aussi coercitif que le souhaitait le Medef. Il peut d’ailleurs être porté conjointement au crédit de ce dernier et, dans une moindre mesure, à celui du gouvernement Jospin.

Au-delà du dispositif lui-même, le plus beau succès du Medef est d’avoir su optimiser la collaboration de la CFDT. On a pu entendre, par exemple, M. Trogrlic, secrétaire confédéral et responsable de la prospective économique de ce syndicat, donner la réplique à M. Kessler lors de l’Université d’été des maires (4 et 5 juillet 2001, à l’IEP de Paris), et faire ce vibrant éloge de la révision de la protection sociale acquise :

« L’assurance-chômage est l’assurance d’avoir un revenu et un salaire ; il faut la transformer en l’assurance d’avoir un emploi et de pouvoir être mobile à partir de celui-ci. C’est la raison pour laquelle je suis un fervent partisan du PARE. »

La CFDT fait d’ailleurs, sur son site Internet, la promotion du PARE (« Le bon plan pour l’emploi ») et de la refondation sociale. Mme Notat, qui en commente les « enjeux », a bien du mal à trouver les mots qui donneraient à ses mandants l’impression de divergences entre les deux organisations. Elle parle certes de « vraie confrontation », « sportive » de surcroît, mais ne trouve à reprocher aux patrons que « des logiques différentes » des siennes (elle s’abstient de dire en quoi) et « des positions parfois à l’emporte-pièce » ! Nous sommes heureusement plus proches de l’émulation du brain storming que de la lutte des classes.

Ajoutons qu’il importe peu que le Medef ait d’abord beaucoup emprunté à la CFDT, comme le laisse entendre Bernard Brunhes[14]. Il n’est que de voir l’écho médiatique obtenu par l’une et l’autre organisations pour voir laquelle a su le mieux tirer profit du fond idéologique commun.

 

II. Le bilan social-démocrate

La droite a pu longtemps faire croire, et peut-être y a-t-elle cru elle-même, que l’économie est une science — « le bon sens mis en lois », selon la formule d’un célèbre économiste anglais — et qu’elle en possédait seule les formules, les techniques et les spécialistes.

Durant la période des Trente glorieuses, une majorité de dirigeants d’entreprise ont ainsi pu faire coïncider idéalement leurs convictions politiques et leurs intérêts.

Qu’on le déplore ou que l’on s’en félicite, cette période est révolue.

Nous pensons que le développement du capitalisme moderne exige de se départir d’une vision, que nous appellerons faute de mieux « démocratique », des rapports entre politique(s) et entreprises, vision selon laquelle il serait bon ou même nécessaire pour nous qu’exercent le pouvoir politique des hommes qui affichent des choix idéologiques proches des nôtres.

Ainsi le citoyen naïf cherche-t-il sur les panneaux électoraux « le-candidat-qui-se-rapproche-le-plus-de-ses-opinions ».

Il ne s’agit pas de priver le dirigeant d’opinions. Il y a droit, de même que tout homme moderne revendique l’affection de ses proches, des soins de qualité, et des loisirs culturels. Ses opinions, ses convictions même, peuvent d’ailleurs utilement renforcer ses capacités d’affirmation sur le marché.

Le concept de « commerce équitable » peut être considéré comme un exemple très positif de potentialisation du marché (réel) par son contraire symbolique (la justice). De manière équivalente, éthique et « développement durable » se combinent pour le meilleur marché possible. Comme le notait M. Kessler, « Gagner la bataille du développement durable, c’est aussi gagner la bataille de l’éthique : c’est assurer l’acceptabilité sur le long terme des activités industrielles[15] […]. »

Clairement, ou si l’on veut brutalement formulée, la question qui se pose à nous en cette période électorale doit s’entendre ainsi : quelle est, du strict point de vue de l’affermissement de notre position dans la société française dans les mois et les années qui viennent, la meilleure configuration politique ?

À cette question, nous répondons — avec la conscience d’inviter le lecteur à reconnaître une évidence —  que la meilleure configuration politique, du point de vue de la pérennité capitaliste, est sans conteste le maintien aux affaires de la gauche social-démocrate.

Cette affirmation posée, quelques nuances doivent être apportées.

Le choix de la gauche social-démocrate s’impose pour deux raisons, si étroitement liées qu’elles dépassent en se confondant le banal constat de la fin de l’opposition droite-gauche.

  • La gauche française (et européenne) a, dans les deux dernières décennies, modernisé le système économique plus efficacement que la droite n’a et n’aurait pu le faire.
  • La droite française ne dispose plus ni d’un programme ni d’hommes pour l’incarner devant l’opinion. Ironie de l’histoire, elle se voit réduite — mais au bénéfice de la gauche —, au rôle de « repoussoir soviétique » (qui fait tant défaut à l’Occident depuis la chute du mur).

L’apparente sévérité, pour la droite, de cette analyse doit être atténuée, au plan moral au moins, puisqu’en bonne justice on ne saurait lui reprocher d’être constitutionnellement plus mal équipée que la gauche pour assurer l’ordre dans la production privée, dans la fonction publique, et dans l’opinion.

En même temps qu’il le phagocytait et le vidait de sa substance, le Parti socialiste a su, sous la direction de François Mitterrand, utiliser au mieux les dernières influences dont disposait le Parti communiste, ce qu’aucun gouvernement de droite n’aurait pu se flatter de faire.

De même, les grands chantiers de la privatisation et du démantèlement des archaïsmes dudit « service public » ont pu être entrepris avec de bonnes chances de succès par un gouvernement dirigée par M. Jospin, là où M. Juppé a jeté et jetterait immanquablement demain des centaines de milliers de mécontents dans la rue. Lire la suite

Au NON de quoi ?  Anarchisme, abstention et constitution européenne (2005)

Texte publié en ligne le 14 février 2005, repris dans la revue Ni patrie ni frontières (n° 13-14, novembre 2005).

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Le prochain référendum sur la constitution européenne est l’occasion de réexaminer un problème de stratégie politique qui est souvent envisagé par les anarchistes de manière uniquement dogmatique. On évoquera ici, outre la situation française, les positions récentes de Noam Chomsky et de Paul Mattick Jr aux États-Unis.

Un ami m’a signalé la position prise par N. Chomsky lors des dernières élections présidentielles aux USA — il a appelé à voter Kerry pour faire barrage à Bush — comme une preuve supplémentaire du réformisme du linguiste, considéré à tort comme anarchiste par beaucoup de militants français. Me sachant l’auteur d’un texte critique du prétendu anarchisme de Chomsky (voir « L’effet Chomsky ou l’anarchisme d’État »), cet ami pensait de bonne foi m’apporter un peu plus de grain à moudre.

Je saisis en effet cette occasion de mettre noir sur blanc quelques agacements et questionnements déjà anciens, et je dois dire qu’ils n’iront pas nécessairement dans le sens qu’attendait mon informateur.

Mon premier questionnement concerne les « campagnes en faveur de l’abstention » menées par des militants anarchistes, en fait le ressassement discret (un communiqué, un collage d’affiches) de positions immémoriales, à peine remise au goût du jour par le changement des noms de politiciens, et qui rencontre l’indifférence absolue des populations. Non que l’abstention ne soit un comportement répandu, mais les abstentionnistes agissent sans se soucier des consignes anarchistes, davantage dégoûtés que révoltés par le système et pas plus portés à l’action révolutionnaire sous prétexte qu’ils ne prennent pas le chemin des urnes.

Pourquoi participer, même dans le registre abstentionniste, au vacarme électoral, et contribuer à donner de l’importance à un système dont on dit par ailleurs qu’il n’en a pas, et dont une bonne partie des gens se moque de toute façon ?

Au fait, pourquoi les anarchistes s’abstiennent-ils ?

On ne peut raisonnablement avancer que c’est parce qu’ils refusent crânement d’avoir quoi que ce soit à faire avec un système capitaliste honni : la plupart paient des impôts, possèdent une carte d’identité et tous financent l’État par les taxes perçues sur tous les produits : tabac, médicaments, ordinateurs, etc.

Disons plutôt qu’ils entendent dénoncer une caricature de souveraineté populaire, à laquelle ils opposent la fédération des conseils et la démocratie directe.

De ce point de vue, je considère que l’abstention est un comportement tout à fait cohérent, même s’il est probablement d’une efficacité nulle en terme de pédagogie ou d’agit-prop.

Écartons ici l’illusion ou le mensonge selon lequel, en portant au pouvoir des politiciens bien intentionnés on peut réaliser une société libertaire, en faisant l’économie d’une rupture révolutionnaire avec le système capitaliste en place. Cette illusion, relativement passée de mode, a néanmoins servi encore à la fin des années 70 du XXe siècle à F. Mitterrand à reformer le PS comme machine de conquête du pouvoir, utilisant le thème de la rupture avec le capitalisme après victoire électorale de la gauche, et les petites mains trotskistes comme L. Jospin. Cette illusion peut très bien refleurir demain.

Dans son dernier supplément gratuit, Oiseau-tempête publiait un texte de Paul Mattick Jr intéressant à plus d’un titre. Il dresse un argumentaire abstentionniste, qu’il oppose précisément aux positions de Chomsky.

Mattick raconte qu’il est souvent abordé dans la rue par des jeunes filles qui lui demandent « si je veux contribuer à la défaite de Bush (et non, comme on peut le comprendre, si je m’apprête à voter Kerry). » Il ajoute fièrement qu’il répond toujours : « Je suis partisan du renversement violent du gouvernement américain et donc guère porté sur les élections » et que cette déclaration suscite l’effarement des ses interlocutrices.

On voit que pour Mattick, ce qui compte n’est pas l’objectif annoncé (défaire Bush), mais le moyen (voter Kerry). Lui-même annonce un objectif jugé plus radical : le renversement violent du gouvernement. Admettons sans pinailler et pour gagner du temps que cette formule très ambiguë signifie « contribuer à une révolution », laquelle ne vise pas du tout le gouvernement, mais le capital comme rapport social. On ne peut que regretter les petits moyens critiques des jeunes démarcheuses anti-Bush. Comment se fait-il qu’aucune n’ait songé à répliquer qu’il pourrait à la fois voter Kerry et préparer l’insurrection qu’il appelle de ses vœux ? On ne le sait pas. Qu’importe, à ce point du raisonnement, l’anarchiste sursaute… Il/elle a perçu une « contradiction » entre le fait de se proclamer insurrectionnaliste et le fait de glisser un bulletin dans une urne. Pour être parfaitement honnête, il faudrait reconnaître que l’insurrectionnalisme de Mattick, qui tient tout entier dans une déclaration faite à une jeune fille croisée par hasard, est égal en innocuité avec l’électoralisme.

Si voter « ne change rien », alors se proclamer en faveur de l’insurrection non plus. Cela ne signifie pas que, tant qu’à faire ou plutôt tant qu’à ne rien faire, mieux vaudrait voter. Cela signifie que le partisan de l’insurrection (j’en suis) ne peut se prévaloir en face du votant d’une efficacité radicale plus grande d’une solution qu’il est incapable de faire advenir dans la réalité et non dans ses seules déclarations.

Revenons sur la notion de « contradiction ». Les contradictions sont malheureusement aux militants radicaux ce que les péchés sont aux catholiques : c’est honteux, cela peut entraîner un châtiment terrible (même si l’on ignore où et quand), ça se combat par un sursaut de la volonté et quelques formules sacramentelles. Mais, me demanderas-tu, ami(e) anarchiste, quel autre comportement adopter face à une « contradiction » ? Un comportement matérialiste. Une contradiction n’est pas un piège tendu par une divinité maligne sur le chemin du militant ; une contradiction ou la perception subjective qu’on peut en avoir est une bonne occasion de se demander quel est le but que l’on poursuit, et donc quels sont les moyens les plus adaptés pour l’atteindre.

Dans le cas d’espèce, l’effarement obtenu eut-il été moins grand si Mattick avait répondu : « Je vais voter Kerry pour licencier Bush, mais la révolution restera à faire. » Probablement non.

D’ailleurs, Mattick doit trouver l’évidence radicale un peu courte puisqu’il entreprend de comparer les effets possibles de l’élection de Bush ou Kerry, sans voir, amis radicaux, que c’est déjà là une contradiction pour un insurrectionnaliste. En effet, amis radicaux, qui peut dire à l’avance ce que sera le résultat d’un raisonnement ?

L’ami Mattick est un tenant d’un économisme marxien rigoureux mais non bovin : les politiciens ne sont que des fétus de paille ballottés par les tendances de fond du capitalisme, mais il est néanmoins légitime de se soucier du droit à l’avortement et de la préservation des forêts.

Or voici qui suffirait à mettre à bas sa pose radicale : du point de vue du droit à l’avortement, notamment dans les pays du tiers-monde, c’est-à-dire hors des USA mais via les programmes que les USA financent, il peut apparaître rationnel de voter Kerry.

Ici, deuxième étranglement de l’anarchiste : Voter ! ? ! Attention ami anarchiste ! Je n’ai pas écrit qu’il fallait voter Kerry, mais que, du point de vue particulier choisi, il était rationnel de le faire, quitte à vouer le président Kerry au même triste sort réservé à Bush dans nos pensées intimes, ce dont il ne souffre d’ailleurs aucunement.

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Restons aux USA pour étudier un troisième cas de figure : le vote Nader. Embrassons-nous amis radicaux et anarchistes ! Nous voilà certainement d’accord. Nous avons affaire ici à la plus niaise soumission qui soit à l’illusion démocratique, que l’on résumera par la formule : « Je-vote-pour-celui-qui-est-le-plus-proche-de-mes-opinions ». Voter Nader ou Besancenot, voilà la vraie connerie (d’un Onfray, par exemple) piégée dans les élections !

Au contraire, si l’on s’abstient (excusez-moi !) de toute bienséance idéologique, il peut être intéressant (très moyennement à vrai dire, mais c’est le sujet de ces réflexions) de réfléchir à ce qui serait une position rationnelle, d’un point de vue révolutionnaire, lors d’une élection présidentielle française, et non plus étasunienne.

Ainsi, ce que je reprocherais aux gens (camarades compris) qui ont voté pour Chirac contre Le Pen, ce n’est nullement d’avoir mis dans l’urne un bulletin portant le nom d’un politicien français de droite[1], gestionnaire fourbu d’un capitalisme qui appelle de ses vœux des libéraux plus vifs comme Strauss-Kahn, Jospin ou Sarkozy. Non, je leur reproche de s’être laissé prendre au piège démocrate et médiatique d’un « danger fasciste » qui existe bel et bien au niveau des municipalités et de certaines régions, mais était un pur fantasme dans le duel Chirac-Le Pen.

En revanche, dans un duel Jospin-Chirac par exemple, il me semble que le vote Chirac a un sens. Non celui d’une « politique du pire », moralement détestable et surtout inefficace. Mais, bien au contraire, le sens d’un « moins pire », assorti des superbes conneries de stratégie dont Chirac a le secret. On se souviendra que c’est à lui et au premier ministre qu’il avait choisi que l’on doit l’occasion du mouvement de grèves de l’hiver 1995, le retour de la perspective révolutionnaire dans les esprits et la résurrection du mouvement anarcho-syndicaliste. Bien entendu, je caricature pour les besoins de mon propos, notamment en omettant de parler du mouvement d’émeutes anti-CIP de 1994. Cependant, je suis convaincu que la présence, pour peu d’années encore, de politiciens « vieux style » du type Chirac joue le rôle d’un « retardateur » de la modernisation capitaliste, qu’un pouvoir socialiste expédierait plus rapidement, avec moins de résistances sociales.

Je rappelle que je propose ici une analyse matérialiste des situations et des comportements, et me moque éperdument des tabous idéologiques et des terreurs religieuses que certain(e)s éprouvent pour le salut de leur âme s’ils/elles enfreignent telle ou telle habitude « identitaire ».

NON, évidemment, à la constitution européenne !

L’inconvénient de la position d’abstention systématique[2] des anarchistes est d’éviter ou de masquer les débats. À l’époque du référendum sur Maastricht, une partie des militants anarchistes étaient embarrassés, croyant reconnaître dans la nouvelle Europe une amorce du monde sans frontières auquel ils aspirent. Le rappel au dogme abstentionniste permit de ne pas débattre de cette illusion d’optique.

Je suppose que la situation des esprits est aujourd’hui plus claire à propos de la constitution européenne. Encore n’est-ce qu’une supposition. Je vois mal comment des libertaires pourraient trouver quelque avantage à l’Europe libérale, qui modernise le capital et la répression policière à très grande vitesse. Ceux/celles qui le souhaitent peuvent (re)lire sur ce site les articles consacrés au mandat d’arrêt européen et aux dispositions prises prétendument pour lutter contre le terrorisme après le 11 septembre (lesquelles ont été adoptées dans une indifférence bien inquiétante). C’est cela, auquel vient s’ajouter le démantèlement du droit du travail par le jeu de flipper des délocalisations, que vient entériner la constitution proposée par Giscard d’Estaing.

Un non fermement et massivement prononcé dans le pays du promoteur du texte aurait une valeur symbolique non négligeable. Il ne s’agit pas de se leurrer : le non, surtout s’il n’est pas repris dans d’autres pays, ne suffira pas à faire capoter l’actuel projet européen de rationalisation capitaliste. Mais c’est un grain de sable dans l’engrenage, et mettre du sable dans les engrenages est une vieille pratique de sabotage. Les luttes sociales seules permettront de freiner les ardeurs libérales, et soyons sûrs qu’elles auront à combattre aussi bien les sociaux-démocrates approbateurs à la Hollande ou Jospin que les réticents comme Fabius.

Bref, au lieu de perdre de l’énergie à défendre l’abstention, les anarchistes feraient mieux de mener campagne contre l’Europe. Je faisais allusion au peu de réactions contre le mandat d’arrêt européen et les mesures policières ; la campagne pour le référendum est une occasion de revenir sur ces questions. Quant à voter ou non, de toute manière, et comme d’habitude, les sympathisant(e)s et même les militant(e)s libertaires feront ce qu’ils voudront le jour venu. Ceux/celles qui mettront un bulletin non dans l’urne ne me paraissent pas encourir le reproche de capituler devant le système ou d’incarner la démocratie spectaculaire.

Je considère fondée l’analyse selon laquelle seule une révolution, c’est-à-dire une rupture avec le système capitaliste reposant sur l’exploitation du travail et la domination masculine, permet d’envisager la création d’une société communiste et libertaire. C’est à mes yeux le projet qui rend tous les autres possibles, et ouvre le maximum de perspectives immédiates, dans les luttes, les relations humaines et les réalisations pratiques. Je ne vois pas que le dogme d’une pureté abstentionniste y contribue en quoi que ce soit.

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Post scriptum. N’ayant jamais pris la peine de m’inscrire sur les listes électorales, je suis, dans la pratique, un abstentionniste de toujours. « Alors là, j’comprends plus rien ! » s’exclame l’abstentionniste vieux-croyant. C’est pourtant simple : je me passe de voter, je ne m’abstiens pas de penser.

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[1] La réserve mentale matérialisée par des gants de ménage ou une pince à linge sur le nez était dérisoire et ridicule. Et en allant au boulot, les gars, vous respirez à pleins poumons, peut-être ?

[2] Ou quasi systématique : Ronald Creagh rappelle dans son commentaire des positions de Chomsky qu’il est arrivé à la CNT espagnole de s’abstenir… de prôner l’abstention, manière un peu hypocrite, mais efficace, de favoriser la victoire républicaine en 1936

MERDE À L’OR ! comme disait Prévert, et à l’argent ajouterai-je (2013)

Gueule rouge

 

Crises, faillites, rigueur, scandales… je ne sais pas vous, mais moi je craque.

J’en ai par-dessus le seuil de pauvreté intellectuelle !

D’abord, y’a eu les braves gens d’Attac (trèèèès braves !), à compter sur leurs doigts ce que ça rapporterait si les trop-riches refilaient 0,5 ou même 0,1 pour cent de leur argent pour les œuvres sociales. On parle pas du « vrai » argent, là, celui qui se gagnait à l’ancienne en faisant suer le burnous sur les chaînes de montage : un Portugais, un Algérien, un Nègre. Va t’en parler d’la grève mon z’ami ! Non, l’argent « pour de faux », qu’on voit pas, qui passe par la fibre optique ou par la télé, on sait pas trop… Trop « facile », comme disait l’autre[1], pour avoir été honnêtement extorqué.

Ils ont calculé, donc, qu’avec rien que 0,1 pour cent — sans parler de l’aspect moral de la chose, hein !— avec rien que 0,1 pour cent, on pourrait servir entrée et plat et dessert dans les restaus du cœur… Et là, on a raison de dire : « C’est mieux que rien ! » Par exemple : ni plat et ni dessert et la sortie.

Quand j’étais gamin, on mettait 1 franc dans un tronc (genre tronc d’église, vous voyez ?), et on plantait un gros clou doré dans un tronc (d’arbre). Quand le tronc (d’arbre) était plein de gros clous, il se passait un truc formidable, que j’ai oublié. Du genre, un petit Chinois ou un petit Noir gagnait une famille, ou une place à l’école… C’était largement aussi niais, d’accord. N’empêche, c’était très joli quand le tronc (d’arbre) brillait de tous ses clous. Bon, j’arrête avec ça, j’en vois qui sont au bord de l’ironie (et puis je vous l’ai peut-être déjà racontée…).

Ensuite y’a eu les chefs d’escadrilles, volontaires pour mesurer combien les parachutes dorés des patrons ça fait en carats. Y’en a qui disent que des parachutes argentés, ça suffirait largement ; d’autres qui vont jusqu’à « cuivrés ». Mon pote Milou y dit y’à qu’à leur en mettre des plaqués : ça coûte moins cher et pis ça s’ra trop lourd, y tomberont ! Milou, il est sympa, mais pas trop constructif. Quand quelqu’un lui fait la remarque, y dit toujours « Trois générations de maçons dans la famille, on a été bien assez constructifs comme ça ; moi j’suis destructif ! » Y dit aussi : « J’suis pas l’mauvais cheval, mais j’plains l’mec qu’essaye de me mettre une selle sur le dos ». Bon, je vais pas vous embêter avec mes potes non plus…

Je ne sais pas si vous avez connu Colette Magny, comme chanteuse ? Elle chantait un truc très beau, une citation de je ne sais plus qui. Ça fait comme ça : « Moi quand je vois l’printemps, je désire vraiment, que dans l’autre monde, il y ait un paradis… » Je trouvais que c’était bien de parler du paradis même si on y croit pas, je ne sais pas si je me fais bien comprendre… Laissez tomber ; et alors il y a une expression qui me débecte littéralement, c’est paradis fiscal. C’est aussi con que « catastrophe humanitaire », ou bien « guerre propre ».

Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, « paradis fiscal »… Un oiseau de paradis fiscal ? Le vert paradis fiscal des amours enfantines ? Les paradis fiscaux artificiels ? Je peux pas m’y faire.

Notez, y’avait aussi « bouclier fiscal »…

On peut plus ouvrir la radio (première erreur) ni le journal (et de deux !) sans tomber de sa chaise dans l’panneau, rapport à ce que des équipes de « journalistes d’investigation » (j’aime pas trop celle-là non plus, d’expression, toujours l’impression qu’on va m’enfiler une caméra dans l’fion ; bon, je m’étais juré de rien dire sur ma santé…). D’investigation, donc, à plein qu’y sont, et qui la touchent grave en informatique, qu’ont dépouillé des milliards de gigabites (gigaoctets ? va pour gigaoctets) et y sont parvenus à une conclusion qu’ils nous livrent par petites touches, pour pas nous traumatiser (un mec de Médiapart appelle ça « en garder sous la pédale » ? !) Mais moi j’y tiens plus… Vérifiez que les enfants sont couchés et que les personnes fragiles ont pris leurs gouttes. Tenez-vous bien (j’l’ai mis à l’envers, des fois qu’un indiscret lirait par-dessus vot’épaule) :

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Renversant, non ?

Et plus renversant encore, c’est les guignols recyclés de l’extrême-gauche qui se la jouent révélateurs de la crise de la République. Comme quoi les politiciens devraient respecter les lois qu’ils ont votées… Ouaah ! la marrade ! Arrête !

Non ! Le Plenel, vous l’avez vu, le Plenel. C’est quand même un ceum qu’est passé à la Ligue communiste ! J’ai pas toujours été d’accord avec les gens de la Ligue, c’est le moins que j’peux dire, mais y zont quand même une formation de base, voyez. Comme chez les Lambert (des histoires de famille, si vous connaissez pas, ça s’rait trop long !), un Jospin. Tous ces gars là savent, aussi sûr que deux et deux font trois sur une fiche de paye, que gouverner c’est mentir et que commercer, c’est encore mentir. Et que ça sert à gagner du pognon. Pas bien compliqué à piger, vous m’direz. Mais vous entendez comme ils le disent plus du tout !

Alors voilà, moi ce qui me fout la gerbe et me donne des envies de meurtre(s), c’est pas la longueur du yacht de Machin ou les comptes à G’nève ou à Singapour (Caïman pareil !) de Bidule, moi c’est l’argent qui me reste en travers de la poche, cette saloperie qui manque à des millions de gens pour survivre, dans un monde où on peut plus cueillir des fruits sur les arbres pour se nourrir ; c’est la caissière foutue à la porte pour un pot de yaourt dont la date de péremption tombait deux heures après la fermeture du magasin ; c’est le chomdu qui se transforme en bonze et se réchauffe le cœur avec de l’essence à briquet ; c’est que dans ce système on est malheureux de trop de travail et tout pareil de pas de travail. Ce qui est tout de même un signe d’échec absolu, une honte pitoyable en matière d’organisation des sociétés humaines.

Bien sûr, un ministre du budget qui planque ses sous, ça peut faire rire jaune. Mais c’est pas du tout le problème. Le problème, c’est de savoir si l’évolution de l’espèce humaine restera bornée par l’extraction de la plus-value. Est-ce qu’on en reste là ? Avec du travail exploité qui fait des consommateurs grugés et des citoyens roulés dans la farine… Avec des vies sans prix écrasées par une abstraction : la valeur, que l’argent véhicule plus vite que la lumière et que les marchandises incarnent avec entrain.

Les gens qui ne parlent pas de ça, mais de la taxe Tropbien, des parachutes en zinc, qui discutent radis ou paradis, sont ou bien des niais qui se rassurent sur leur niaiserie avec de petites utopies comptables, des rêves polis qu’ont pas plus de chance de se réaliser pour autant (la politesse ne vaut rien contre les lois d’exception et les flash balls), ou bien des menteurs (des p’tits, des gros, y’a toutes les tailles).

Quand on nous bassine avec le traître Besson, le menteur Cahuzac, le brave Hollande, le méchant Sarko, la rigide Merkel, le maniaque Straus-Kahn, on nous ballade. C’est le train fantôme à la foire. On s’fait des émotions l’dimanche pour reprendre el’lundi.

J’avais vu une affiche joliment troussée. Ça disait : « Tant qu’il y aura des couilles en or, il y aura des couteaux pour les couper »… Bof… Y’a qu’à les laisser jouer avec leurs bourses, les laisser dormir sur leurs biftons, et crever comme Picsou sur son tas d’or. On s’en tape. Mais on les tape, s’ils font mine de défendre leur enfer salarié et de nous parler de nos devoirs. Une chose est sûre : en face de ces gens-là, on n’a que des droits. Comme je dis toujours : « Pas de comptes à rendre, que des comptes à régler ! »

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[1] Qui ça « l’autre » ? me demande une internaute. Mitterrand. Oui, bon, gagnons du temps, ça s’ra plus à faire : politicien français de la IVe république, venu de l’extrême droite, cent fois ministre de ceci et de cela, a laissé décapiter pas mal d’indépendantistes algériens, a réussi à embobiner en 1971 les socialistes avec une « rupture avec le capitalisme » dont il avait autant envie que de se les faire couper, puis les staliniens, et du coup a fait président. Mort.

LES «BESOINS SEXUELS»: UN MYTHE AU MASCULIN (2013)

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L’idée d’un « besoin sexuel », principalement reconnu aux hommes, n’est pas tout à fait dépourvue de fondement biologique. En réalité, tout être humain — de tous les genres, donc — éprouve ce que nous appellerons des « besoins excréteurs ». Il doit vider, ou vidanger, à intervalles plus ou moins réguliers sa vessie (hommes & femmes), ses intestins (hommes & femmes), son appareil génital (hommes & femmes). On pourrait associer à ces besoins le mécanisme des règles, qui élimine mensuellement chez la femme des tissus inutiles.

S’agissant d’un être de sexe biologique masculin, il vide donc régulièrement sa vessie (il pisse), ses intestins (il chie), et ses couilles (il éjacule). La différence étant que l’on meurt très rapidement d’une occlusion intestinale, tandis que l’on survit très longtemps sans éjaculer.

Ces besoins excréteurs ne sont pas traités exactement de la même manière par la société. Cependant, à l’exception de l’élève en classe, de l’ouvrier à la chaîne, du détenu dans sa cellule, et du grand vieillard en institution, le mâle adulte satisfait son besoin de pisser sans l’aide de personne, et sans songer à la requérir.

Certes, faire tenir sa verge par autrui pendant la miction peut être l’objet de jeux érotiques, de fantasmes, et de plaisanteries (« Tu veux que j’te la tienne ? »), mais cela ne change rien à l’affaire.

Certes encore, cette opération n’est pas entièrement déconnectée des rapports sociaux : je signale à un interlocuteur que je dois me rendre aux toilettes si cela interrompt notre conversation. Dans les lieux, je fais en sorte de ne pas uriner sur la lunette des WC sur laquelle les dames s’asseyent1. Si nécessaire, je donne un coup de brosse sur la cuvette et j’aère l’endroit.

Comme la plupart des hommes (et des femmes), je recours fréquemment à la masturbation afin d’évacuer la liqueur séminale qui engorge mes organes. Même si cette opération particulière d’évacuation n’est pas pratiquée, elle non plus, dans une ignorance totale des rapports sociaux (je ne me branle pas en public, sauf provocation délibérée), elle ne concerne que moi. Il ne me vient pas à l’idée d’avertir l’univers de mon éjaculation prochaine, pas plus que de solliciter une amie ou une nurse pour y contribuer. Pareillement, je ne consulte pas mon carnet d’adresse avant de pisser.

Autrement dit, la manière (toute banale) dont je satisfais ce besoin particulier, « sexuel » si l’on y tient, génital plus précisément2, est sans rapport avec ma vie amoureuse, érotique, affective.

Et ce jusque dans la fréquence des évacuations, puisqu’il n’existe pas de relation mécanique entre mon activité érotique et mes masturbations. Je peux me masturber davantage alors que j’ai une amante, et moins dans une période d’abstinence.

La satisfaction de ce besoin, ou plus exactement le soulagement de cette tension génitale, est prescrite biologiquement et peut donc être dite « naturelle », même si ses conditions sont culturellement induites, comme celles de tous les gestes humains.

Il n’y a nul danger (au contraire) ni honte à éjaculer (ce qui vaut également pour les femmes), à pisser ou à chier.

Ces prémices admises, on entrevoit qu’il est étrange, et pour tout dire suspect, que l’un seul de ces besoins excréteurs soit supposé, à raison de son « importance » ou de sa fréquence, ouvrir des « droits », et aux hommes qui plus est.

Par parenthèse, on peut noter que l’excrétion génitale n’est pas la seule qui est considérée, sous nos latitudes, conférer un privilège au genre masculin. Que l’on songe simplement que l’intégration à l’espace public urbain de toilettes utilisables par les femmes (par ailleurs conditionnées culturellement à pisser assises) est extrêmement récente. Jusqu’au début du dix-neuvième siècle, la ville occidentale suppose les femmes dépourvues de vessie.

De même que l’on considère qu’un homme a besoin et peut légitimement (sans dommage culturel) pisser à peu près n’importe où, l’on considère que son besoin d’excrétion génitale doit être reconnu et pris en compte socialement. On va même jusqu’à penser que l’intérêt individuel de chaque mâle rejoint ici l’utilité publique.

C’est l’origine, par exemple, des « bordels militaires de campagne ». Des bordels en général, me direz-vous… Des bordels d’abattage, au moins. Le bordel « traditionnel » jouait pour les mâles de la bourgeoisie le rôle d’un « club ». Sa fonction dépassait largement la régulation hormonale. Il s’agissait certes « d’aller voir les femmes », mais surtout de fuir la sienne, et de se retrouver entre hommes.

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La réciproque

La réciproque a pourtant existé : à la fin du XIXe siècle le traitement de l’hystérie par la masturbation menant à l’orgasme fut confié à des médecins, puis il donna lieu à la production industrielle de « vibrateurs », ancêtres des actuels vibromasseurs. Sur cette question, je renvoie au livre de Rachel P. Maines La Technologie de l’orgasme, que j’ai analysé et critiqué dans le chapitre 3 de Je chante le corps critique (Éditions H&O 2008).

Le point commun avec l’attention portée aux « besoins » masculins est le souci d’ordre et de santé publique ; la différence est que le traitement de l’hystérie ne s’adressait qu’aux femmes de la bourgeoisie.

On peut admettre, cependant, que la réapparition des vibromasseurs et autres jouets érotiques, la sexologie moderne, les clubs de rencontre, et plus certainement le mouvement féministe ont eu pour conséquence commune de faire admettre dans une partie de la population des pays occidentaux l’idée que « les femmes aussi ont des besoins ». Cette proposition est entendue comme équivalent, ou mieux encore comme justification, de cette autre : « les femmes aussi ont droit au plaisir ».

Cette équivalence, qui ne repose sur rien, biologiquement parlant, est un piège. Et ce pour deux raisons :

A) Fonder le « droit au plaisir » sur les « besoins sexuels », c’est reconnaître un droit de priorité aux hommes, dont les « besoins » sont supposés connus (scientifiquement), et reconnus (socialement) depuis plus longtemps que ceux des femmes.

B) C’est admettre, « pour la bonne cause des femmes », l’équivalence entre {désir} et besoin.

Dans les rapports sociaux de sexe réellement pratiqués, le « droit au plaisir » des femmes demeure assez abstrait, ou disons atténué par la difficulté à soumettre son fondement, le « besoin sexuel », à la même évaluation que celui des hommes.

Beaucoup de gens, y compris des femmes convaincues de leur droit au plaisir et prenant certains moyens de l’exercer, considèrent que, en dehors d’un « droit naturel » abstrait, les « besoins sexuels » se mesurent à l’aune des déclarations et/ou des comportements. Or une femme affichant des « besoins sexuels » importants reste une salope ou une nymphomane ; au moins est-elle en danger d’être stigmatisée comme telle. Un homme manifestant les mêmes « besoins sexuels » importants est au pire un fâcheux que l’on évitera dans les ascenseurs. Il est généralement crédité de capacités viriles importantes, assorties au besoins qu’à la fois elle suscitent et permettent de satisfaire. Faut-il préciser que ce folklore n’est confirmé par aucune enquête scientifique sur les comportement sexuels ?

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Impérieux, comme le désir

Le prétendu « besoin sexuel » masculin est supposé impérieux. Ici se situe un glissement fantasmatique en forme d’escroquerie : il serait impérieux comme le désir. Le besoin serait donc un autre nom du désir, de l’éros, exprimé par un même mouvement du corps masculin : l’érection.

Or l’érection n’est en aucune façon impérieuse, elle est volatile (voyez le coq), simplement fragile et très provisoire. La femme hétérosexuelle n’en doute pas, mais l’homme s’en soucie bien davantage. Il sait que son érection ne dure souvent qu’un instant très court, et d’autant moins qu’elle n’est nullement liée au désir mais au simple besoin excréteur.

Comme le mâle veut profiter de l’instant où il bande, il essaie de convaincre les femmes que c’est une occasion à ne pas manquer. Cette prétention étant particulièrement infantile et pour tout dire ridicule, il peut lui être nécessaire de recourir au rapport de force : culot et intimidation, contrainte physique — dont l’euphémisme « arguments frappants » rend bien compte de la valeur de substitution — ou rétribution.

Femme sortant d'une boîte

On a souvent rapporté le mot suivant de Jacques Chirac : « Quand vous êtes ministre, si vous avez l’occasion de pisser ou de tirer un coup, il ne faut pas la manquer ». Appliquée à la vie des hommes politiques, d’une manière qui appelle la compréhension amusée, le propos peut être considéré comme le comble de la vision masculine excrétrice du rapport entre le corps de l’homme et le reste du monde.

Dans beaucoup des commentaires, y compris critiques, produits à l’occasion de l’« affaire DSK » s’est manifestée l’idée qu’il existerait un continuum qui part du besoin/désir, exprimé ou non, reçu ou non, et va jusqu’au viol, c’est-à-dire à la violence de contrainte, qu’elle soit physique ou seulement moral (harcèlement, chantage à l’emploi, etc.)

Cette idée du continuum était parfaitement résumée dans la blague de potache figurant à la une du Canard enchaîné du 18 mai 2011 : « Les amis de Dominique Strauss-Kahn se lamentent : érection, piège à cons ! »

Bâtie sur le modèle du slogan soixante-huitard « Élections, pièges à cons ! », la blague semble d’autant plus pertinente que les tracas judiciaires du patron du FMI ont perturbé le jeu de la désignation du candidat du PS à la prochaine élection présidentielle et partant l’élection elle-même. L’évocation érotique est renforcée par le rapprochement entre la dénomination de la manifestation physique la plus courante du désir masculin et le mot d’argot qui désigne à la fois les sexes féminins (physiologie) et les imbéciles (psychologie).

Déroulons le sens :

A) L’érection (le fait de bander) est à la fois un piège à filles et une chausse-trape pour le propriétaire de la verge, esclave de ses « besoins » ;

B) Érigée, la bite attire le con ; le con (le féminin) ne résiste pas au désir qu’elle exprime ;

C) Mû par son sexe, lequel est lui-même animé d’une vie propre qui lui échappe, aveuglé par son désir, le mâle perd le contrôle de ses mouvements ; il est facile de lui tendre un piège ; c’est la « chute » (voyez la Bible).

Je résumerai provisoirement3 (et abruptement) ces quelques réflexions de la manière suivante :

Les « besoins sexuels » impliquant le recours légitime à autrui sont une construction idéologique, partie intégrante nécessaire de l’arsenal idéologique de la domination masculine. Viser à une espèce de « parité » en la matière, en reconnaissant aux femmes les mêmes « besoins » ouvrant les mêmes « droits » qu’aux hommes, ne risque pas d’affaiblir le régime de domination masculine. Au contraire, endosser la fable des « besoins sexuels », c’est déjà trouver des circonstances atténuantes aux violeurs. C’est aussi renoncer à penser l’érotisme non comme la satisfaction mécanique de tensions, mais comme un parti pris, librement partagé par des êtres de désir.

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1 Non ! On ne peut pas « bien viser ». C’est un autre élément, mineur, de la mythologie masculine, dont la présomption sera facilement démontrée, aux yeux des garçons (les filles nettoient : elles n’ignorent rien de la chose) par le test du journal. Placer deux moitiés d’un journal (déjà lu !) des deux côtés de la cuvette. En peu de jours, le journal présente une constellation de gouttes d’urine, y compris chez le meilleur « viseur ».

2 Je proposerais volontiers le verbe débiter, qui contient à la fois l’idée de répétition et celle de fractionnement.

3 À titre de piste : il sera intéressant de confronter les réflexions qui précèdent à la vision utopiste d’un Fourier et son « angélicat », garantissant, sur la base du volontariat, une sorte de « droit au plaisir » des disgracié(e)s. Voir également la question du recours à des « thérapeutes sexuel(le)s » auprès de personnes handicapées.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 J’adresse ici un salut particulier à la tenancière, aux lectrices et lecteurs du blog Les questions composent, sur lequel le texte ci-dessus a été signalé et commenté.