“COMMENT PEUT-ON ÊTRE ANARCHISTE ?” en librairies le 19 mars

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Je donne ci-dessous l’introduction de mon recueil de textes, Comment peut-on être anarchiste ?, qui sera disponible en librairies à partir du jeudi 19 mars, et au prochain Salon du livre de Paris (voir annonce après le texte).

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« Notre temps n’est pas le leur.

Leur temps est celui de la faute, de l’aveu, du châtiment ou du repentir : c’est le temps des prêtres et des geôliers.

C’est un temps d’oubli, un temps sans histoire, un temps de registres morts. »

« Le temps de vivre », avril 2004

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Comment se manifester en tant qu’intellectuel anarchiste, dans une époque où les démocraties se vantent d’avoir écarté le spectre révolutionnaire, tout en usant du vieil épouvantail « terroriste » pour justifier un arsenal répressif sans précédent, quitte à laisser faire de l’« indigné » une figure à la mode…?

En militant, en écrivant, dirais-je, paraphrasant Julien Gracq. Et pour l’enfant de la petite-bourgeoisie que je suis, encouragé de surcroît par des enseignants dès l’école, l’écriture s’est imposée comme un moyen évident de l’action[1]. Le tract, irremplaçable outil de communication directe avec les personnes engagées dans un mouvement social, l’article de revue ou de journal, le moderne « post », ou billet mis en ligne sur un blogue, sont autant de moyens d’élaboration et de diffusion d’une théorie révolutionnaire de tous les jours, sans apprêt universitaire, sans grands concepts, sans « habits du dimanche » idéologiques. Manière aussi de collaborer à ce que Marx appelait l’intelligence sociale (« general intellect ») pour apporter à chaud des esquisses de réponses aux défis que les rebelles doivent relever dans la vie sociale, comme dans sa version dite « privée ». Nouvelles formes de la « guerre mondiale » et de la guerre des classes, usage tactique de la violence ou de la nudité dans les luttes, sexisme dans les rapports amoureux : du plus grand (la géopolitique) au plus intime (nos émotions), tout exige de nous une pensée critique, une philosophie pratique, toujours en éveil.

Objet pérenne, le livre papier – on doit aujourd’hui préciser – permet de conserver la mémoire de textes dont le destin est d’être oubliés dans la poche d’un jean, recyclés dans le chauffage urbain, ou de dormir dans un pli d’une «toile» électronique aux allures de linceul. Il autorise aussi un accès différent aux écrits, une lecture plus méditative, loin du scintillement parasite des écrans.

Le présent ouvrage peut encore se feuilleter comme un aide-mémoire, dont chacun(e) usera selon sa sensibilité et son histoire propres. On se remémorera une rencontre, une colère, une émeute… On se souviendra des voix qui se sont tues. Autour des publications et des camarades évoqué(e)s dans ces pages : Noun De Los Cobos, Sabine Levallois, Ngo Van, Marie Muller, Christine Daurès. Et l’on songera aux vies apparues, impérieuses invites à refonder nos espoirs : Mathis, Pauline, Marilou, Félix, Tilio, Philémon, Moussa, Arthur,Victor… Sur ces vies bientôt courantes à perdre haleine, puisse la barque de l’amour ne jamais se briser ! Qu’ensemble, ils et elles cherchent leurs mots, trouvent à qui parler, et écrivent les pages à venir…

Comment peut-on être anarchiste ? fait, en quelque sorte, suite à Pièces à conviction. Textes libertaires 1970- 2000, recueil édité en 2001 par Hervé Delouche dans la collection « Moisson rouge », chez Noésis, la maison que dirigeait alors Agnès Viénot. Depuis, j’ai ajouté à mon outillage un site Internet, dont la création et la maintenance ont été très assistées (merci à Xavier et à Thierry), et sur lequel j’ai publié au fur et à mesure des textes anciens (livres ou tracts) et des textes d’intervention. Ce site a reçu plus d’un million de visites. Fin 2014, un nouveau blogue, Lignes de force a pris la relève.

Certains textes ne sont pas reproduits ici parce qu’ils l’ont été ailleurs. Ainsi « Le monde comme si vous y étiez » et « Simulateurs de vol » dans le recueil collectif De Godzilla aux classes dangereuses (Ab irato, 2007). Pareillement, « Je vous dénonce le nommé Claude Guillon… », repris en annexe de La Terrorisation démocratique (Libertalia, 2009), et « “Mouvance anarcho-autonome” : généalogie d’une invention », qui y est intégré (sans parler d’une brochure de 27 pages, rédigée sur le même sujet, en 2006, pour l’Assemblée de Montreuil, dont je donne ici la seule introduction). Si quelques répétitions sont inévitables, des textes m’ont semblé trop redondants avec d’autres ou trop documentaires, comme « Contraception et avortement : les paradoxes de la liberté », analyse d’un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales de 2009 ou encore « Éducation nationale et propagande : le “développement durable” » (2010). Je n’ai pas retenu non plus « L’avenir du capitalisme en France » (2002), plus proche par son volume de la brochure que de l’article. J’ai ajouté aux textes quelques documents, lorsque leur présence en facilite la compréhension et en éclaire les enjeux. J’ai renoncé, pour conserver une dimension raisonnable au livre, à l’exhaustivité retenue dans Pièces à conviction. L’ensemble ici proposé représente en effet moins de la moitié de ce que j’ai commis durant la période considérée.

Les choix nécessaires auront privé de postérité des personnages qui auraient pourtant bien mérité d’y passer. De ce nombre : un dessinateur satirique qui jure n’être antisémite que sous l’empire de l’alcool ; deux soi-disant libertaires, mués en patrons de choc, lock-outant le personnel d’un restaurant « alternatif » ; un diffamateur, d’ailleurs anonyme, puis repentant, accueilli sur Indymedia Paris. J’en passe…

Enfin, il est un point sur lequel ce recueil donne une image incomplète de mes activités : la Révolution française n’y apparaît qu’incidemment. Or, j’ai repris, depuis 2004, mes recherches historiennes sur cette période ; elles occupent désormais une grande partie de mon temps, et nourrissent plus que jamais ma réflexion et mon engagement. En effet, convaincu que les révolutions à venir seront « sans modèle », j’attache une particulière importance à l’étude des capacités d’imagination pratique des révolutionnaires « sans bagages » de 1789-1793. Mes nouvelles recherches ont abouti à des publications (voir la liste en fin de volume) qui — pour peu que le Diable me prête vie — ne seront pas les dernières. De plus, j’ai créé, en février 2013, un blogue intitulé La Révolution et nous (http://unsansculotte.wordpress.com/), à la fois carnet de recherche et base de données sur le courant des Enragé(e)s, les mobilisations collectives de femmes, et les échos des revendications égalitaristes et de démocratie directe dans les luttes ultérieures.

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AU SALON DU LIVRE DE PARIS

Je serai présent sur le stand des Éditions Libertalia (dans l’espace de la région Île-de-France; en F 80, au fond à gauche, voir l’extrait de plan ci-dessous) le dimanche 22 mars, à partir de 14 h.

Au plaisir de vous y rencontrer…

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[1] Pour plus de détails biographiques on peut se reporter à ma notice dans la version en ligne du Maitron des anarchistes (2014).

ÉDUCATION NATIONALE ET PROPAGANDE : LE «DÉVELOPPEMENT DURABLE» (2010)

Chers petits amis

Je ne prétends pas révéler ici à mes lecteurs que l’Éducation nationale, en tant qu’institution, a pour rôle social d’inculquer des «valeurs» aux futurs citoyens. Cependant, même en toute connaissance de cause, il demeure fascinant d’observer en temps réel une campagne idéologique en train de s’élaborer dans les bureaux d’un ministère, avec ici l’ambition affichée de rayer certains mots du vocabulaire, ou au moins de les discréditer au profit d’autres jugés plus convenables. À qui ou à quoi doivent servir ces grandes manœuvres, voilà ce qui se lit fort clairement, entre les lignes de l’abondante production pédagogique des stratèges de l’Éducation. Nous y reviendrons en temps utile.

À l’intention des distrait(e)s auquel(le)s aurait échappé l’engouement pédago-ministériel pour le dit «développement durable», rappelons que le premier «plan triennal de généralisation de l’éducation à l’environnement pour un développement durable» a été lancé en 2004. Eh ! oui, six ans déjà, à l’heure où j’écris ces lignes, que les programmes scolaires, notamment ceux de sciences de la vie et de la Terre et d’histoire-géographie, puis de mathématiques, de sciences physique et de chimie l’intègrent explicitement. Un nouveau plan triennal, couvrant la période 2007-2010, a été lancé. Il concerne «l’éducation au développement durable».

Saurez-vous, petits amis, repérer le mot qui a disparu du programme entre 2004 et 2007 ? Je vous laisse quelques secondes… Bravo ! C’est le mot «environnement». Ne croyez pas qu’il s’agisse d’un hasard et encore moins d’un oubli. Il en sera question plus loin.

En 2007, le Bulletin officiel de l’Éducation nationale (n° 14, 5 avril) publie une circulaire du 29 mars de la même année. Le ministère estime que «Grâce au socle commun de connaissances et de compétences, le développement durable est désormais solidement ancré dans la base des savoirs fondamentaux». Le socle en question inclut la connaissance de «l’impact sur l’environnement de nos activités techniques, […] une attitude de responsabilité face à l’environnement, au monde vivant, à la santé» ; il présente le DD comme «un moyen de comprendre l’unité et la complexité du monde». Comme dit Jean-Pierre Marielle dans Les Galettes de Pont-Aven, en présentant à la marchande de parapluies sa nouvelle collection : C’est appréciable.

L’EDD «doit former à une démarche scientifique et prospective, permettant à chaque citoyen d’opérer ses choix et ses engagements en les appuyant sur une réflexion lucide et éclairée. […] Les sujets liés à l’environnement sont souvent surmédiatisés. L’Éducation nationale doit donc prendre toute sa place et apporter des explications s’appuyant sur des connaissances scientifiques avérées.»

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On reconnaît ici, pour peu que l’on ait l’âge voulu, le discours type de réassurance scientiste pro-nucléaire. Ainsi le comité de scientifiques institué à la suite de l’accident survenu à la centrale nucléaire de Three Mile Island (États-unis) affirme-t-il en 1979 qu’une explosion de type nucléaire est hors de question dans une centrale et ajoute : «Il faut surtout éviter les informations contradictoires qui font douter globalement de leur validité» (Voir «Le réel et la fission», in De la Révolution). Comme la presse est par ailleurs bien utile pour distraire le gogo en lui assénant quotidiennement des informations infiniment diversifiées et contradictoires dans le détail, le plus sûr est d’instiller dans les jeunes cervelles des connaissances scientifiques avérées. Comme par exemple : les OGM ne présentent aucun danger, il ne s’est rien produit à Tchernobyl, etc.

L’inconvénient des plans triennaux est qu’ils ne durent que trois ans, ce qui en fait de «durabilitée» a un côté petit bras. Le ministère des Affaires étrangères et européennes lance donc, en 2008 et en partenariat avec celui de l’Éducnat, une «campagne sur les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD)». Ce qui vous a tout de suite une autre gueule !

Les huit objectifs du millénaire sont la «sensibilisation des jeunes au développement et à la solidarité internationale ; réduire l’extrême pauvreté et la faim [on s’occupera de la pauvreté dès le millénaire suivant] ; assurer l’éducation primaire pour tous ; promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes ; réduire la mortalité des enfants ; améliorer la santé maternelle ; combattre le VIH/Sida, le paludisme et d’autres maladies ; assurer un environnement durable ; mettre en place un partenariat mondial pour le développement.»

Ouf !

La «campagne de sensibilisation» menée par le ministère des Affaires étranges s’intitule, je cite scrupuleusement : «8 fois oui».

Bon. Que penser d’un concept qui inclut à la fois de partager son goûter, de ne pas tirer les nattes de sa sœur et de mettre une capote au bon moment ? C’est un concept… Creux, bravo !

Ajoutez-y le «commerce équitable» et le tri des déchets pour faire bon poids, vous avez dans les mains une arme fatale (comme disent les marabouts), au croisement de l’instruction civique et de l’économie politique. «L’éducation au développement durable est un des éléments essentiels de la formation des futurs citoyens» affirme une note de service publiée dans le Bulletin officiel de l’Éducation nationale du 5 mars 2009.

Mais au fait, de quand date et d’où nous vient cette petite merveille ? Lire la suite

INSOUTENABLE CAPITALISME. Sur le «développement durable» (2005)

Cet article a été publié dans Le Monde libertaire (6 au 12 novembre 2003)

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Créer de nouveaux mots, en charger d’autres d’un sens inattendu sont autant de moyens communs à la poésie et à la propagande. Cette dernière dispose toutefois de moyens infiniment plus puissants de diffusion et de persuasion. Un beau matin, vous vient à l’esprit et aux lèvres un vocable, une expression, dont vous ignorez le sens exact et l’origine : chacun l’emploie autour de vous, à la radio, dans la presse et au café. Ainsi en va-t-il du concept de « développement durable », désormais d’usage courant chez les idéologues de la gestion capitaliste (en place ou postulants), d’Attac au gouvernement Raffarin, du MEDEF à la Confédération paysanne… C’est l’histoire et le sens de ce concept (parfois indiqué dans la suite sous les initiales DD) que je souhaite interroger ici.

 

Dirty Harry

Fin 1948, l’équipe du président américain Harry Truman, qui vient d’être réélu, prépare le discours d’investiture qu’il doit prononcer le 20 janvier de l’année suivante. Il est prévu qu’il annonce la contribution des USA à la reconstruction de l’Europe via le plan Marshall, le soutien à l’ONU et la création d’une nouvelle organisation de défense commune, l’OTAN. Un conseiller suggère d’ajouter à cette liste un quatrième point concernant « une extension aux nations défavorisées de l’aide technique […] jusqu’ici accordée à certains pays d’Amérique latine. […] Au lendemain du discours présidentiel, la presse américaine fit ses gros titres sur le “Point IV[1]”. »

Dans une tradition qui ne se démentira pas sous les gouvernements Bush, père et fils, le président plaide la pureté de ses motivations : « L’ancien impérialisme [tiens !] — l’exploitation au service du profit étranger — n’a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous envisageons, c’est un programme de développement fondé sur les concepts d’une négociation équitable et démocratique. » Si le sens aujourd’hui courant de « développement » apparaît dès le début du XXe siècle, on le trouve ici dans le voisinage des mots « équitable », que nous verrons accolé au mot « commerce », et « démocratie », mis à toutes les sauces. De plus, le texte du point IV parle d’aider « la croissance des régions sous-développées », et c’est, semble-t-il, l’une des premières apparitions du concept de « sous-développement ». Voici donc situé, à la Maison Blanche, la première mise en forme, un peu brouillonne, du concept politique de développement, présenté comme une solution de remplacement démocratiquement acceptable à l’« ancien impérialisme ». On peut d’ailleurs juger de la sincérité des présentations pédagogiques du DD à l’omission délibérée de cette origine[2].

Trente-cinq ans plus tard, en 1983, l’Assemblée générale des Nations unie réclame la création d’une Commission mondiale sur l’environnement et le développement. Celle-ci publie un rapport (1988) intitulé Our Common Future (Notre avenir à tous). Prétendant concilier le développement industriel capitaliste et les préoccupations écologiques, la commission propose le concept de sustainable development, qui se traduit littéralement par « développement soutenable », formule d’ailleurs retenue dans la traduction française réalisée par l’ONU[3].

En français, soutenable est d’un emploi rare. Le mot s’applique à un raisonnement ou à un argument. Il peut aussi être utilisé comme équivalent de supportable. Insoutenable se dit d’un spectacle affreux dont on détourne le regard. Bref, le rapprochement développement/soutenable n’était guère heureux dans la langue de Proudhon. L’usage journalistique et politicien lui a donc substitué « développement durable », qui frôle cette fois le pléonasme (même si durable est une traduction correcte de sustainable). En effet un développement suppose par définition un déroulement dans le temps, donc une durée minimale. Qu’importe ! Plus le concept est creux et plus il sera aisé d’emploi.

En 1990 encore, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) élabore une nouvelle variante : le « développement humain ». Il suppose rien moins que l’accès aux soins, à l’éducation, à un revenu suffisant, « la liberté politique, économique et sociale, […] la créativité, la productivité, le respect de soi et la garantie des droits humains fondamentaux. » En un mot : le bonheur, lequel, on l’aura compris cette fois, dépend du dé-ve-lo-ppe-ment ! Comme le souligne Gilbert Rist, « déclarer le “développement” “humain” c’était à nouveau le rendre souhaitable ».

 

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Le développement est à sens unique

On va voir que le discours des patrons libéraux est en pleine harmonie avec la doctrine Truman et celle des Nations unies. Il s’agit, pourrait-on dire, de renoncer, en paroles, à l’« ancien » capitalisme, celui de l’exploitation au service du profit d’où qu’il soit, pour une exploitation équitable et démocratiquement négociée. Comprenez qu’on va pouvoir licencier proprement, en limitant les rejets de colère dans l’atmosphère sociale…. C’est Denis Kessler qui l’explique, en 2001, aux adhérents du MEDEF, dont il est à l’époque vice-président[4] : « L’économique est essentiel, le profit est une condition nécessaire de tout développement, mais l’éthique du développement durable demande que l’on intègre les dimensions sociales et écologiques dans toutes nos décisions. […] Nous devons faire du développement durable un instrument de conquête du marché et de développement de l’entreprise. Nous n’avons d’ailleurs pas le choix dans le contexte actuel de mondialisation. Déjà certains de nos concurrents étrangers, mais aussi un certain nombre d’entreprises françaises, ont su s’emparer de ces thèmes pour conquérir des marchés, pour gagner dans la concurrence mondiale. […] En effet, la démarche de développement durable permet à terme la réduction des coûts. »

Selon John Elkington, créateur d’un cabinet d’expertise londonien spécialiste du DD, c’est après les émeutes de Seattle, en 1999, que les multinationales ont pris conscience de l’ampleur de la contestation « antimondialiste » et surtout de ce qu’elle était le fait de « personnes qui n’étaient pas toutes opposées à une certaine mondialisation, mais qui critiquaient la manière[5] » Il s’agissait donc pour les patrons de grandes firmes internationales de diviser le mouvement antimondialiste en séduisant son aile réformiste, dont ils reprendraient par ailleurs les slogans. Un an après Seattle, 200 entreprises (dont Monsanto, Shell, etc.) regroupées au sein du World Business Council for Sustainable Development signent ainsi un engagement à contribuer au DD. Le président de ce Conseil mondial des patrons répétait en 2003 que le développement durable résume les politiques nécessaires à l’élaboration d’un monde « prospère et politiquement stable », la seconde qualité étant favorable à la première. Comme l’explique le ministère français de l’Écologie et du DD, cette vision « repose en fait sur une nouvelle forme de gouvernance, où la mobilisation et la participation de tous les acteurs de la société civile aux processus de décision doit prendre le pas sur le simple échange d’informations [sic]. Le développement durable entend promouvoir la démocratie participative et rénover l’approche citoyenne. » Ce programme rejoint évidemment celui d’Attac, qui prétend convaincre les États de mettre en place un dispositif « de soumission de la finance aux exigences de la justice sociale et du développement soutenable[6]. » Selon l’économiste René Passet (celui qui se vantait, après l’assassinat de Carlo Giuliani, d’avoir négocié le parcours des manifs avec les flics de Gênes, pour isoler les « violents »), « il s’agit de modifier la logique du système ». Mais pas le système ! Aussi lorsqu’il intitule un article : « Néolibéralisme ou développement durable, il faut choisir », c’est le « choix » entre la classe économique et la classe « affaires » d’un même train, lancé sans conducteur dans une direction que les voyageurs n’ont pas choisie.

Or il ne suffit pas même, comme le pensent certains alternaïfs, de se demander : Quel développement voulons-nous ? Nous agissons et pensons dans un système déterminé, le capitalisme, dont le mouvement propre est précisément de se développer en contrôlant peu à peu— par l’économie, le salariat et la démocratie parlementaire — la totalité des activités humaines et la totalité de la planète. Dans ce cadre, le développement n’a qu’un seul sens possible. Il assigne comme but à l’humanité entière de participer à la croissance capitaliste. Il ne peut exister de multinationales douces, d’exploitation supportable, ou de croissance économique prudente. Nouvel habillage du « progrès », le développement est un slogan publicitaire pour un système qui n’a que trop duré ! Seule une rupture radicale avec l’exploitation et la dilapidation des ressources naturelles et humaines pourra nous permettre de poser autrement demain les questions dont le capitalisme fait aujourd’hui des pièges sans issue.

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[1] Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Sciences-Po, 2001, p. 117. Je suis l’historique proposé par G. Rist ; les citations des déclarations de Truman et des textes des Nations unies en sont extraites.

[2] Un ex. parmi bien d’autres : la fiche mise en ligne par le ministère français de l’Écologie et du Développement durable (eh oui !) n’en souffle mot.

[3] On trouvait déjà l’expression dans un document des Nations unies (1979) et dans un document commun aux Nations unies et au WWF (1980), mais c’est de 1983 que date l’essor médiatique du concept.

[4] Discours à Clermont-Ferrand, 13 novembre 2001.

[5] Le Monde, 19 février 2002.

[6] Séminaire international Attac, Paris, 25 janvier 1999.