DOMMAGES DE GUERRE. Dans l’émission «Chroniques rebelles» (Radio libertaire, 25 mars 2000)

Dommages de guerre

 

On trouvera ici la retranscription, revue par moi et légèrement réduite, d’un entretien dans l’émission « Chroniques rebelles » (Radio libertaire, 25 mars 2000) à propos du livre que j’ai consacré au conflit du Kosovo : Dommages de guerre. Paris-Pristina-Belgrade-1999 (L’Insomniaque, mars 2000).

Remerciements à Christiane pour son invitation, et à Roberte Tortet pour son aide précieuse.

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Chroniques rebelles : Àprès la « guerre propre », où les populations irakiennes se sont fait massacrer par les défenseurs du « droit international » — en fait pour du pétrole — et parce qu’elles n’étaient pas capables de chasser leur dictateur qui avait si bien servi les intérêts occidentaux jusque-là, on a tiré du chapeau la « guerre humanitaire », histoire de relancer les ventes d’armes et d’écouler les anciens stocks. Et allons-y sous la bannière de l’OTAN : qu’un « sang impur abreuve leurs sillons » ! Des civils déchiquetés par les bombes destinées à des tanks… l’industrie civile détruite… il y a évidemment des « dommages collatéraux »… Mais c’était une « bonne guerre » !

Marek Edelman, ancien dirigeant de l’insurrection du ghetto de Varsovie, l’affirme : « Pour la première fois dans l’histoire, il s’agit d’une guerre qui ne vise ni la conquête d’un territoire, ni la défense d’intérêts économiques. Pour la première fois, le monde a déclaré la guerre pour des raisons humanitaires. »

Le concept de « guerre humanitaire » lancé avec autant d’apparente conviction repousse encore, si cela est possible, les frontières du cynisme et de l’horreur.

Finalement, les théâtres d’opération sont des terrains d’essais pour les nouvelles armes. Le salon du Bourget qui a suivi la Guerre en Serbie et au Kosovo a été un succès ! Rien de plus convaincant pour les États-clients que les expériences in vivo ! Et après les destructions, il faut bien reconstruire… Pour ceux qui en profitent c’est une bonne guerre !

En Tchétchénie, ce ne devait pas être une bonne guerre pour les États-Unis et l’Europe, puisque Grosny a été rasée sans soulever — à quelques rares exceptions près — l’intérêt de la « diplomatie morale ».

 

            Chroniques rebelles : Pourquoi le sous-titre : « Paris—Pristina—Belgrade—1999 ? »

Claude Guillon: — Pour montrer qu’à mon sens les dommages de guerre ne sont pas seulement du côté de ceux qui ont reçu des bombes sur la tête ou de ceux qui ont été chassés par la soldatesque et les milices serbes, mais qu’ils se comptent aussi chez nous, dans les milieux libertaires, où la guerre n’a pas provoqué toutes les oppositions et toutes les réflexions qu’on aurait pu espérer, chez des gens qui — traditionnellement — sont méfiants vis à vis de l’État, antimilitaristes, qui ont donc en principe des réflexes qui devraient leur permettre de résister plus facilement que l’électeur moyen à une propagande télévisuelle d’État. Il y a d’ailleurs une espèce d’exception française. Ça s’est plus mal passé ici, ou mieux, suivant qu’on adopte le point de vue des libertaires ou celui de l’État, que dans d’autres pays comme l’Espagne, l’Italie où le mouvement d’opposition à la guerre a été beaucoup plus fort. Lire la suite

DOMMAGES DE GUERRE. Chap. III. «“Réalisme” et résignation».

Dommages de guerre

 

Je donne ci-dessous le troisième chapitre de Dommages de guerre, «“Réalisme” et résignation», édité en l’an 2000 par L’Insomniaque. Ce chapitre est particulièrement consacré à l’analyse de l’attitude des libertaires français face à la guerre menée au Kosovo.

[C’est au moment de transférer les textes depuis mon ancien site sur le présent blogue que je constate qu’à la suite d’une confusion, et sans doute d’un splendide acte manqué, ce texte avait été remplacé sur le site par un double de l’enregistrement — sur le même sujet — d’une émission de Radio libertaire. Voici le tir rectifié.]

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

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Oh! ne les faites pas lever!

C’est le naufrage…

Arthur Rimbaud, Les Assis.

Responsable du projet « Santé mentale » mis en place cinq ans plus tôt en Bosnie par Médecins du monde, un psychiatre décrit ainsi, en 1999, les détériorations men­tales subies par les réfugiés du Kosovo fuyant l’armée, les milices serbes, et les bombardements de l’OTAN : « La réponse aiguë, avec sidération, perte des repères temporo-spatiaux, perte de la notion même de l’événement traumatique, au cours du premier mois ; le stress post-traumatique, qui peut prendre place au cours de la phase qui va de un à six mois après le traumatisme ; et, au-delà de six mois, des troubles de l’adaptation[1]. » On ne peut qu’être frappé de l’exactitude avec laquelle la description de la première phase, dite aiguë, s’ap­plique, en France, aux milieux révolutionnaires et singulière­ment au mouvement libertaire[2] qu’on aurait pu croire immu­nisé contre la résignation par une haine de l’État et un antimilitarisme constitutifs. Et pourtant…

La sidération est, d’après Littré, l’état d’anéantissement produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. Quel terme pourrait mieux caractériser l’apathie quasi générale des révolutionnaires, en ce printemps 1999 où le plus prosaïque des bombardements est vendu par les états-majors et la télévision comme une version domestique de la Guerre des étoiles, la bonne conscience humanitaire en sus ? Les primitifs superstitieux levaient avec terreur leur regard vers les cieux; anarchistes farouches, antifascistes radicaux et contempteurs maniaques du spectacle (le concentré et le diffus) baissent le nez devant leur écran de télévision, acceptant les sanglants augures qu’il dispense dans un halo bleuté avec la même résignation, la même abdication de la pensée, la même crédulité que la plus sotte des midinettes consultant l’horoscope. Ah non ! décidément, le monde n’est pas tendre à qui prétend le bouleverser, et la vie même semble se rire de qui veut la changer, prouvant — dès qu’elle cesse d’être quotidienne — qu’elle peut être pire encore qu’à l’accoutumée. N’allez pas dire au plus debordiste des révolutionnaires que c’est là précisément la réaction qu’on attend de lui, l’absence de réaction devrais-je dire! Il s’y connaît en complot. Il s’est méfié de tout : du journal, de la police, et même de la météorologie nationale ! Cette fois, le temps est à la guerre, ses rhumatismes le lui confirment. Et si malgré tout le soupçon lui vient que le monde en guerre est mené par ces maîtres qu’hier il affectait de mépriser, et que l’écœurante bouillie de sang, de larmes, de sperme (en parts égales ; faire revenir) qu’on lui sert à l’heure des repas a la même origine, et par tant la même fonction hypnotique qu’elle a toujours eue, il se cabre, se maîtrise, et peut-être s’estime pour cela. C’est ici que le comportement des militants se démarque de celui des réfugiés; si ces derniers présentent des troubles de l’adaptation, la guerre provoque chez les militants un grave prurit d’adaptation au monde. Car enfin, peut-on toujours douter ? Est-il sain ou raisonnable de toujours dire non ? La critique n’est-elle pas quelquefois trop aisée, quand l’art de la guerre est, lui, toujours difficile ? N’y a-t-il pas de la grandeur dans le renoncement, comme il y a de la douceur dans l’abandon… Eh pardieu, ce sont de grandes et bonnes questions de psychologie religieuse, mais les révolutionnaires sidérés ne se les posent pas. Ils jouissent simplement du plaisir — certes un peu coupable, mais la transgression est une épice — de ressentir enfin la même chose que leurs semblables, au même moment, devant le même écran, qu’ils croient scruter, quand en vérité c’est l’écran qui les surveille.

Interrogé sur l’utilisation par le gouvernement serbe, à des fins de propagande, d’un slogan publicitaire de sa marque (Just do it !) un responsable de Nike déclare, exprimant sans le savoir un désarroi partagé par beaucoup de révolutionnaires : « C’est tellement loin de nous, de tout ce qu’on est, de tout ce qu’on veut faire, qu’il n’y a rien à dire, rien à en penser[3]» C’est qu’en effet, du côté de l’OTAN, le chantre du social-libéralisme Tony Blair n’hésite pas, lui non plus, à pratiquer le détournement idéologique, affirmant sans vergogne : « Nous ne nous battons pas pour des territoires mais pour des valeurs. Pour un nouvel internationalisme. » Le terme, explique doctement le journaliste du Monde tout juste revenu de son Robert en douze volumes, « a quelque chose à la fois de suranné et de sulfureux, qui évoque les premiers temps du mouvement ouvrier et l’ère des révolutions[4]. »

C’est reparti comme en 14 !

Guerre, révolution, et mouvement ouvrier au début du XXe siècle, l’évocation n’est pas si désuète que les maîtres du monde la dédaignent. Ainsi découvre-t-on que la formation universitaire de Jamie Shea l’a préparé à jouer quotidiennement sur CNN le représentant de commerce de l’OTAN. Sa thèse d’histoire contemporaine à Oxford s’intitule « Les intellectuels européens et la guerre de 14-18 [5] ».

La Première Guerre mondiale fut la défaite, définitive à ce jour, de l’internationalisme révolutionnaire. La pitoyable répétition du Kosovo montre que ce qui se joua, et fut perdu alors, n’a été ni compris ni dépassé. Au contraire, devrais-je dire, puisque les débats du début du siècle (qui se prolongèrent jusque dans les années 1930) eurent lieu au grand jour, relavés malgré la censure par les personnalités en vue du mouvement et par sa presse, tandis que bien des libertaires actuels ont jugé plus prudent de confiner leurs états d’âme dans les conversations particulières (pas avec n’importe qui !) ou le bulletin intérieur de leur groupe. Tel militant d’une organisation ayant pris position clairement contre la guerre peut parfaitement laisser entendre en privé qu’il se félicite de la correction infligée « aux Serbes » ; face à un opposant, il se retranchera discrètement derrière la position confédérale. Lorsque la discussion s’affiche, elle ne vise pas à combattre les thèmes de la propagande officielle dans l’esprit de militants hésitants, mais à justifier une confusion que l’on s’avoue incapable de dissiper. L’inconséquence est revendiquée comme un providentiel antidote du dogmatisme ! Lire la suite