“Les Comités de défense de la CNT à Barcelone : 1933-1938”, un livre d’Agustín Guillamon

Agustín Guillamon est l’auteur du passionnant Barricades à Barcelone. 1936-1937, édité en français par Spartacus, en mai 2009 (223 p., 15 €). Je publie ci-dessous, avec son autorisation, le texte de la présentation d’un autre livre, Les comités de défense de la CNT à Barcelone (1933-1938), qu’il a faite le 3 décembre 2011, Salle du Sénéchal, à Toulouse.

Eulogio Fernández, cotraducteur de Barricades à Barcelone a réalisé la traduction de cette présentation.

Le livre vient d’être publié en traduction intégrale comme n° 7 des Cahiers du Coquelicot : Les Comités de défense de la CNT à barcelone (1933-1938) Des Cadres de Défense aux Comités révolutionnaires de Quartier, aux Patrouilles de Contrôle et aux Milices Populaires, 276 pages, 18 €.

Pour consulter le site des éditions Le Coquelicot.

J’en profite pour signaler également, chez le même éditeur un texte de l’une des figure du groupe des Amis de Durruti, Jaime Balius : Vers une nouvelle révolution (voir couverture de ce livre en bas d’article).

 

comit_recto 

 

LES COMITÉS DE DÉFENSE DE LA CNT

PROTAGONISTES DES BARRICADES DE BARCELONE

EN JUILLET 36 ET EN MAI 37

 

Introduction

 

La thèse fondamentale du livre Barricades à Barcelone affirme que l’idéologie d’unité antifasciste a conduit la CNT à accepter le programme politique de la bourgeoisie républicaine et par conséquent à collaborer avec l’État capitaliste, en ayant pour seul objectif celui de gagner la guerre contre le fascisme, en renonçant au préalable à tout programme révolutionnaire.

La situation révolutionnaire en juillet 36 se caractérisait par un pouvoir atomisé en multiples comités révolutionnaires, qui fut asphyxié par le Comité Central des Milices (CCMA), qui ne fut qu’un organisme de collaboration de classes, et qui a vu le jour parce que la CNT a renoncé à prendre le pouvoir.

L’idéologie antifasciste et la participation de la CNT au pouvoir à divers niveaux, responsabilités municipales, ministères de la Généralitat (gouvernement autonome de Catalogne) et même ministères du gouvernement central, ont créé une bureaucratie de comités supérieurs, ayant des intérêts distincts et opposés à ceux des comités révolutionnaires qui s’étaient créés dans les quartiers de Barcelone. Alors que pour les comités supérieurs tout dépendait de la victoire militaire sur le fascisme, les comités de quartier continuaient à faire ondoyer le drapeau du programme de la révolution ouvrière.

Le processus d’institutionnalisation de ces comités supérieurs de la CNT-FAI en a fait des serviteurs de l’État qui considéraient les comités révolutionnaires de quartier comme leurs pires ennemis. La thèse naïve et simpliste qui divise les leaders anarcho-syndicalistes en traitres et en héros, comme si la masse militante était amorphe et sans volonté, n’explique rien. L’affrontement entre les comités supérieurs et les comités révolutionnaires a été un chapitre de plus de la lutte de classes, qui a été sur le point de se terminer par une scission, que la répression sélective stalinienne a finalement résolue par l’anéantissement des révolutionnaires et l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil de l’État.

Dans le livre Les Comités de Défense de la CNT, j’essaie d’expliquer ce qu’étaient ces comités de défense, comment ils ont vaincu l’armée dans les rues de Barcelone les 19 et 20 juillet, comment ils se sont transformés en comités révolutionnaires, comment ils se sont affrontés aux comités supérieurs libertaires, comment ils se sont affrontés au stalinisme en mai 1937. J’essaie également d’expliquer leur évolution postérieure jusqu’à leur dissolution définitive.

 

Qu’était un Comité de défense (CD) ?

 

Les comités de défense étaient l’organisation militaire clandestine de la CNT, financés par les syndicats de la CNT et leur action était assujettie à ces derniers.

En octobre 1934, le Comité National des Comités de Défense a abandonné la vieille tactique des groupes d’actions pour une préparation révolutionnaire sérieuse et méthodique. Il a élaboré un rapport où il affirmait :

Il n’y a pas de révolution sans préparation. Il faut en finir avec le préjugé des improvisations. Cette erreur, qui est de croire en l’instinct créateur des masses, nous a coûté très cher. On n’obtient pas, comme par génération spontanée, les moyens de guerre nécessaires pour combattre un État qui a de l’expérience, qui est fortement armé et qui a une plus grande capacité offensive et défensive.

Le groupe de défense de base devait être constitué de peu de personnes, pour faciliter la clandestinité. Il devait être formé de six militants ayant des fonctions spécifiques :

. Un secrétaire, chargé du contact avec d’autres groupes de défense, de la création de nouveaux groupes et de l’élaboration des rapports.

. Un deuxième militant chargé d’enquêter sur les personnes, d’évaluer le danger des ennemis, tout particulièrement des curés, des militaires et des pistoleros du patronat.

. Un troisième militant se chargeait de repérer les bâtiments, de tracer des plans et d’élaborer des statistiques.

. Un quatrième militant étudiait les points stratégiques et tactiques de la lutte dans les rues.

. Un cinquième se consacrait à l’étude des services publics : électricité, eau, gaz, égouts.

. Et un sixième militant était chargé de trouver des armes, de l’argent et du ravitaillement.

Six était un nombre idéal, mais certains membres pouvaient s’y rajouter pour accomplir des tâches «relativement importantes». La clandestinité devait être absolue. C’étaient les noyaux de base d’une armée révolutionnaire, capable de mobiliser des groupes secondaires plus nombreux, et ces derniers de mobiliser le peuple dans son ensemble.

Le cadre où chaque groupe de défense devait agir était bien délimité dans chaque quartier et signalée sur un plan de la ville. Le Comité de défense du quartier coordonnait tous ces cadres de défense et recevait un rapport mensuel de chaque secrétaire de groupe.

L’organisation des comités de défense à l’échelle régionale et nationale comprenait entre autres les secteurs de travailleurs des chemins de fer, les conducteurs d’autocar, les travailleurs de la compagnie téléphonique et du télégraphe, les facteurs et enfin, tous ceux qui, par les caractéristiques de leur profession ou organisation, sont présents au niveau national, en soulignant l’importance des communications dans une insurrection révolutionnaire. Une attention toute spéciale était donnée au travail d’infiltration et de propagande pour gagner des sympathisants dans les casernes.

Les comités de défense avaient deux fonctions essentielles : les armes et l’intendance, dans le sens le plus large.

Les Comités de Défense pouvaient être considérés comme la continuité, la réorganisation et l’extension des groupes d’action et d’auto-défense armée des années du pistolérisme (1917-1923).

 

  1. Comment est-on passé des groupes d’action aux comités de défense ?

 

Les groupes anarchistes Indomables (indomptables), Nervio (Nerf), Nosotros (Nous), Tierra libre (Terre libre) et Germen (Germe), ont fondé à Barcelone le Comité Local de Préparation Révolutionnaire en janvier 1935 à la réunion plénière de la Fédération des Groupes Anarchistes de Barcelone.

Dans un contexte historique vraiment effrayant, la montée du fascisme en Italie, du nazisme en Allemagne, du stalinisme dans la soi-disant Union Soviétique, de la dépression économique avec un chômage massif et permanent aux États-Unis et en Europe, le rapport élaboré à cette réunion plénière présentait l’espoir du prolétariat révolutionnaire.

Ce rapport disait : «Face à la faillite universelle des idées, des partis, des systèmes, il ne reste que le prolétariat révolutionnaire avec son programme de réorganisation des bases du travail, de la réalité économique et sociale et de la solidarité ».

Ce rapport critiquait la vieille tactique de la gymnastique révolutionnaire (le fait de s’entraîner à la pratique insurrectionnelle) et les insurrections improvisées de janvier et de décembre 1933 de cette façon :

« La révolution sociale ne peut être interprétée comme un coup audacieux, dans le style des coups d’État du jacobinisme, elle sera la conséquence et le résultat du dénouement d’une guerre civile inévitable et dont on ne peut prévoir la durée ».

18 mois avant le 19 juillet, la préparation révolutionnaire en vue d’une longue guerre civile devait faire face à de nouveaux défis, impensables pour la vieille tactique des groupes de choc. Le rapport disait :

« Comme il est impossible de disposer à l’avance des stocks d’armes nécessaires à une lutte soutenue, il faut que le Comité de Préparation étudie la façon de transformer, dans certaines zones stratégiques, les industries […] en industries pouvant fournir du matériel de combat pour la révolution ».

Là est l’origine de la Commission des industries de guerre, constituée le 7 août 1936 et qui a constitué, du néant le plus absolu, une puissante industrie de guerre grâce aux efforts des travailleurs coordonnés par les militants de la CNT Eugenio Vallejo, travailleur de la métallurgie, Manuel Martí, du syndicat du secteur chimique et Mariano Martín, même si plus tard ce sont des politiciens bourgeois comme Josep Tarradellas qui s’en sont appropriés le succès.

Des groupes d’action et de choc d’avant 1934, pratiquant la gymnastique révolutionnaire, on était passé à la formation de comités d’information et de combat, considérés comme les cellules de base d’une armée révolutionnaire capable de vaincre l’armée et de mener une guerre civile.

 

  1. Les anarchistes pouvaient-ils prendre le pouvoir ?

 

Au cours des six premiers mois de 1936, le groupe Nosotros s’est affronté aux autres groupes de la FAI en Catalogne dans des débats très durs sur deux conceptions fondamentales, à un moment où l’on savait pertinemment que les militaires se préparaient à un coup d’État sanglant. Ces deux concepts étaient « la prise du pouvoir » et « l’armée révolutionnaire ». Le pragmatisme du groupe Nosotros, plus préoccupé par les techniques insurrectionnelles que par les tabous, se heurtait de plein front aux préjugés idéologiques des autres groupes de la FAI, c’est-à-dire qu’il se heurtait au refus de ce que ces groupes qualifiaient de « dictature anarchiste » et il se heurtait à leur profond antimilitarisme, eux qui subordonnaient tout à la spontanéité créative des travailleurs.

Ce net rejet des « pratiques anarcho-bolcheviques » du groupe Nosotros s’est largement reflété dans la revue Más Lejos (Plus Loin) qui publia les réponses à une enquête qu’elle avait réalisée dans son premier numéro, en avril 1936, et où les lecteurs devaient répondre à deux questions sur l’acceptation ou le refus de l’abstentionnisme électoral et à une troisième question sur la prise du pouvoir ainsi formulée : « Les anarchistes peuvent-ils, suivant les circonstances, et en faisant fi du moindre scrupule, se disposer à la prise du pouvoir, de n’importe quelle façon, afin d’accélérer le rythme de sa marche vers la réalisation de l’Anarchie ? »

Pratiquement tout le monde a répondu négativement. Mais aucune réponse ne proposait d’alternative pratique à ce refus généralisé de la prise du pouvoir. Théorie et pratique anarchistes semblaient en plein divorce, à la veille du coup d’État militaire.

À la réunion plénière des Groupes Anarchistes de Barcelone de juin 1936, García Oliver défendit que l’organisation des groupes de défense, coordonnés en comités de défense de quartier, à Barcelone, était le modèle à suivre, en l’étendant à l’ensemble du territoire espagnol, et en coordonnant cette structure au niveau régional et national, pour constituer une armée révolutionnaire du prolétariat. Cette armée devait être complétée par la création d’unités de guérillas de cent hommes. De nombreux militants se sont opposés aux conceptions de García Oliver, bien plus enclins à la spontanéité des travailleurs qu’à l’organisation révolutionnaire disciplinée. Les convictions antimilitaristes de nombreux groupes d’affinité entraînèrent un refus quasi unanime des thèses du groupe Nosotros, et particulièrement de celles de García Oliver. Lire la suite

Le soutien des révolutionnaires français à la Révolution espagnole : un livre de Daniel Aïache

 

Capture_d_e_cran_2014-03-09_a_19.44.44Daniel Aïache publie sous les couleurs d’une nouvelle maison d’édition baptisée Noir & Rouge La Révolution défaite. Les groupements révolutionnaires parisiens face à la Révolution espagnole. C’est un livre utile (et facile d’accès), d’abord comme synthèse sur un aspect mal connu de la Révolution espagnole telle qu’elle fut ressentie et soutenue à Paris, mais aussi par les éclairages nouveaux qu’il apporte, sauf pour quelques militant(e)s érudit(e)s, à la fois sur les anarchistes espagnols et sur le mouvement libertaire français. Ce travail s’inscrit dans un heureux regain des recherches sur l’Espagne libertaire, dont les publications d’Agustín Guillamón forment la meilleure part[1].

 

Nul doute, et c’est un bien, que ces travaux relanceront aussi les débats sur l’attitude des uns et des autres, et finalement sur le projet révolutionnaire lui-même et ses liens — nécessaires ? dépassés ? — avec l’utopie, point sur lequel Aïache semble exprimer dans sa conclusion un pessimisme sans argument.

Il est vrai, c’est à la fois sa qualité et sa relative faiblesse, ou si l’on veut la qualité de son défaut, que le livre (issu d’un mémoire de Master) est d’une particulière densité. Densité à laquelle contribue encore le choix des éditeurs, probablement dicté par des contraintes économiques, d’adopter un corps à la limite du confort de lecture (d’un sexagénaire, il est vrai[2]). On aimerait souvent voir une citation plus longue, une idée développée… C’est au point que le lecteur peu au fait de la question traitée aura bien du mal à discerner les apports originaux, que l’auteur n’a pris ni la peine ni l’espace nécessaire pour mettre en valeur. J’ai eu présente à l’esprit en cours de lecture l’image nostalgique des petites « éponges magiques » de mon enfance qui, une fois plongées dans l’eau, voyaient leur volume multiplié par dix… Cependant, je dois résister ici à la tentation de procéder à cette opération miraculeuse, et du même coup avouer d’avance que la présente recension ne donnera pas une idée complète du travail de Daniel Aïache.

Dès l’introduction, celui-ci écrit :

 Les révolutionnaires parisiens vont être les témoins, et parfois les acteurs, de cette dernière tentative de révolution à l’ancienne. Ils peuvent assister, enthousiasmés, à son éclosion, mais aussi à ses blocages, ses défaites, sa disparition et son oubli. C’est cette vision d’une révolution renaissante, ses espoirs, ses combats comme sa défaite qui est l’objet de cette recherche. Le but de ce travail est de comprendre le passage d’une utopie révolutionnaire aux constructions idéologiques qui l’ont peu à peu recouverte.  (p. 17)

Qu’est-ce exactement qu’une « révolution à l’ancienne » ? Une révolution prolétarienne ? une révolution nourrie des expériences antérieures (Révolution française comprise) et des projets utopiques élaborés au XIXe siècle ? Ou tout cela à la fois… J’y reviendrai au moment d’évoquer la conclusion de l’essai.

Le mouvement ouvrier espagnol présente une physionomie exceptionnelle dans l’Europe des années trente. Les anarchistes y sont en effet largement majoritaires, la Confederación Nacional del Trabajo, confédération anarcho-syndicaliste étant forte de 800 000 membres. Aïache évoque cependant l’hétérogénéité de ce mouvement à la veille du coup d’État militaire :

Les treintistas, ainsi nommés parce qu’ils se sont affirmés à partir d’un manifeste signé par trente militants, qui représentent une option strictement syndicaliste révolutionnaire et réfutent le fait qu’une révolution puisse être le fait d’une minorité agissante et insurrectionnaliste ; ils défendent principalement la construction d’une organisation structurée et un développement es actions revendicatives pour rassembler la classe ouvrière. Les treintistas représentent des sections syndicales bien implantées, notamment en Catalogne, et surtout leurs animateurs occupent des postes importants dans la structure du syndicat. Un temps exclus, les treintistas réintègrent le syndicat à la veille de la révolution lors du congrès de Saragosse en mai 1936.

Les partisans de la [Federación Anarquista Ibérica] FAI, qui cherchent à maintenir les traits principaux de l’idéologie anarchiste, soit le fédéralisme ou la constitution de groupes affinitaires, c’est-à-dire composés de membres souhaitant s’associer, sans aucune base locale ou de travail.

Enfin, l’influent groupe de Durruti et de García Oliver, qui a depuis pris le nom de Nosotros [Nous autres] ; un groupe, peut-être membre de la FAI ou constituant en lui-même une organisation, et dont la parole est écoutée par la direction de la CNT, qui défend l’idée que la révolution est imminente et que les anarcho-syndicalistes doivent se préparer à prendre tout le pouvoir. Ce même groupe, et García Oliver tout particulièrement, défend l’idée d’une “gymnastique révolutionnaire”, c’est-à-dire l’idée qu’il faut multiplier actions et insurrections partielles afin d’être prêt pour le déclenchement de la révolution. Dans cette période de nombreuses insurrections villageoises tentent d’instaurer le communisme libertaire après avoir désarmé la garde civile. Ce sont aussi de nombreuses actions armées et d’autres symboliques qui se succèdent, le plus souvent décidées à l’échelon local et sans aucune coordination au niveau national mais qui atteignent en partie leur but : inspirer la frayeur des classes possédantes. (p. 23)

 

Dans le même temps, le mouvement libertaire français est sur le déclin, depuis 1914 d’abord, la division entre partisans de l’Union sacrée et pacifistes de toutes tendances, et depuis la Révolution russe, qui fournit au parti communiste créé en 1920 une légitimité difficile à contester. Aïache avance le chiffre maximum de 10 000 militants, dont la majorité sont syndiqués à la CGT-SR[3] (voir ci-dessous). Il pourrait noter en passant que c’est au moins le double des anarchistes actifs/ves aujourd’hui…

 Il existe un grand nombre de revues et de groupes, mais qui peuvent être ramenés à trois organisations et tendances principales, qui regroupent l’essentiel des militants. La principale, en tout cas par son audience, et qui entretient les relations les plus étroites avec la CNT et la FAI, est l’Union anarchiste (UA) ; celle qui regroupe le plus grand nombre de militants et qui, comme les libertaires espagnols, a fait le choix de l’anarcho-syndicalisme est la Confédération générale du travail-syndicaliste révolutionnaire (CGT-SR) ; la plus minoritaire et la plus atypique est la Fédération anarchiste de langue française (FA ou FAF). » (p. 25)

L’Union anarchiste apparaît alors comme la principale organisation politique du mouvement libertaire français de l’entre-deux-guerres. Et, à coup sûr, celle que les dirigeants de la CNT cherchaient à privilégier après le déclenchement de la guerre civile. La création de l’UA, et son positionnement théorique principal, provient du débat sur l’organisation qui a traversé le courant anarchiste français à partir de 1926. À partir du texte de Pierre Archinov, exilé russe et ancien responsable du mouvement makhnoviste ukrainien, Plate-forme d’organisation de l’union générale des anarchistes, le mouvement français se scinde en partisans et opposants du renforcement de l’organisation dans le groupement anarchiste.  (p. 27)

Daniel Aïache passe ensuite en revue les groupes marxistes, dont le Partido obrero de unificación marxista (le POUM, en dissidence d’avec Trotski), les revues et intellectuel(le)s d’avant garde.

Il est un point qui aura une importance capitale sur l’attitude à suivre des anarchistes espagnols vis-à-vis de leurs camarades français et que je n’ai pas mémoire d’avoir vu aborder dans un ouvrage (en français) sur la Révolution espagnole. Ayant sondé les mouvements libertaires étrangers, les Espagnols sont convaincus, non sans quelque raison, de devoir bientôt combattre frontalement le fascisme, avec leurs propres forces :

Diego Abad de Santillán [envoyé de la CNT et de la FAI] parcourt huit pays [en 1935] et rencontre les représentants des différents mouvements anarchistes et syndicalistes révolutionnaires, tel Alexandre Shapiro à Paris en tant que représentant de l’AIT (l’Internationale anarcho-syndicaliste). À son retour en Espagne, son jugement est sans appel : “Nous étions seuls”. (p. 24)

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

La « non-intervention » et le pacifisme

 

Au-delà de la description minutieuse du paysage des groupes révolutionnaires français ainsi que des « avant gardes » artistiques et intellectuelles, le texte de Daniel Aïache met en relief trois aspects de la situation qui sont autant de faiblesse du mouvement libertaire : a) l’importance du pacifisme ; b) la victoire progressive de l’idéologie antifasciste ; c) la stalinisation des esprits, accompagnant la supériorité militaire de l’URSS.

La politique de « non-intervention » officielle, précise utilement Daniel Aïache, n’empêcha pas le gouvernement de front populaire de livrer des armes à son homologue espagnol. « Léon Blum, assisté d’un cercle restreint, instaure une “non-intervention relâchée” qui permet de négocier le jour et d’envoyer des armes par trains entiers la nuit ; le rythme et l’importance des livraisons sont tels qu’il est possible de se demander ce que la France aurait pu livrer de plus si elle n’avait pas été contrainte par le cadre juridique de la “non-intervention”. » (p. 54)

Une grande partie de la gauche, y compris de la gauche révolutionnaire, et y compris une partie des libertaires est déchirée entre le désir de soutenir — au moins de manière autonome et plus ou moins clandestine — la Révolution, et un pacifisme ombrageux[4] issu du traumatisme de 14-18, et dont les militants espèrent religieusement l’éloignement du risque d’un nouveau conflit mondial. Tragique idéalisme.

Les gouvernements « démocratiques » n’ont pas de ces états d’âme. Comme le rapporte Aïache, « quand le 7 août [1936] l’ambassadeur de Grande-Bretagne est reçu à sa demande par Léon Blum, il lui pose la question qui résume la vision anglaise de la légalité gouvernementale en Espagne : “Comment êtes-vous sûr que le gouvernement de Madrid est le véritable gouvernement et non pas un écran derrière lequel les éléments anarchistes les plus extrémistes gèrent le cours de événements[5] ?” »

Les organisations révolutionnaires récoltent de l’argent, tentent de faire passer des armes ; des militant(e)s partent en Espagne, soit pour rejoindre les colonnes révolutionnaires (colonne du POUM, colonne Durruti, « colonne de fer ») soit pour participer à la révolution, notamment à Barcelone. « Le 2 octobre 1936, Le Libertaire révèle que le mouvement de solidarité a pu faire parvenir en Espagne trois ambulances ; une pour le groupe international de la colonne Durruti, une pour le groupe international de la colonne Ortiz-Ascaso et une pour la colonne de Fer à Valence. » (pp. 58-59)

Emportés, ou pour mieux dire empêtrés dans leur pacifisme, certains militants soutiennent la « non-intervention » :

 Le courant du pacifisme intégral, qui était devenu marginal, retrouve de la vigueur à partir de 1936 et se regroupe autour de trois revues Les Feuilles libres de la quinzaine de Léon Émery, Le Barrage dirigé par Félicien Challaye et, surtout, La Patrie humaine de Victor Méric. L’ensemble de ce courant se reconnaît par son refus de la guerre par-dessus tout et, en conséquence, dans la défense de la politique espagnole du gouvernement du Front populaire.  (p. 60)

Aïache choisit la figure de Simone Weil pour incarner cette shizophrénie : enrôlée volontaire dans le groupe international de la colonne Durruti, elle approuve la politique blumiste de « non-intervention ».

Une autre figure, centrale celle-là dans les événements d’époque, et à laquelle Aïache consacre de nombreuses pages, c’est celle de Pierre Besnard, secrétaire général de la CGT-SR, secrétaire de l’Association internationale des travailleurs (AIT) et du Comité anarcho-syndicaliste pour la défense et la libération du prolétariat espagnol (CASDLPE) par lequel les organisations libertaires françaises coordonnet leur action. Il tente d’organiser des livraisons d’armes, souhaite ouvrir de nouveaux fronts pour affaiblir Franco, au Portugal (mais la CGT portugaise est exsangue), et surtout au Maroc[6], mais les pressions françaises, britanniques, « et même soviétiques » souligne Aïache, font reculer le gouvernement de Madrid devant la déclaration symbolique d’indépendance d’une zone que, de toute manière, il ne contrôle pas !

Les efforts de Besnard et Durruti aboutissent à un accord avec le gouvernement Caballero pour l’achat d’armes, mais cet accord suscite une récation imémdiate de l’ambassade d’URSS à Madrid : l’aide militaire est garantie, à condition que l’accord avec les anarchistes soit abandonné. Le plus extraordinaire est que des leaders anarchistes comme Juan García Oliver se laissent prendre au mirage de l’aide soviétique et sabordent eux-mêmes les entreprises d’armement « autonomes ».

L’influence grandissante de l’URSS, via ses conseillers militaires, ses flics tortionnaires, ses livraison d’armes, et son idéologie d’unité antifascite au détriment du mouvement ouvrier et paysans révolutionanire, la décision des instances de la CNT-FAI de participer au gouvernement, de la Généralité de Catalogne d’abord, puis de Madrid et d’accepter la dissolution du Comité central des milices au profit d’une militarisation, elle-même largement contrôlée par les soviétiques, jettent les militants révolutionnaires français dans le trouble et dans l’impasse. Des militants commes Besnard et André Prudhommeaux (qui dirige, à Barcelone d’abord, puis à Paris, L’Espagne antifasciste) critiquent vivement ce qu’ils considèrent comme des fautes stratégiques, bien plus que comme des péchés contre l’orthodoxie anarchiste[7]. Conçue à l’origine pour être la version française de Solidaridad obrera, financée par la CNT, L’Espagne antifaciste sera confiée après janvier 1937 à des militants moins critiques. Sous la pression de la CNT, Besnard sera écarté du secrétariat de l’AIT.

En Espagne même, des militants révolutionnaires de toutes les nationalités sont arrêtés par la police politique stalinienne, détenus arbitrairement, torturés, assassinés (comme l’anarchiste Camillo Berneri) sans que les caciques de la CT-FAI se donnent beaucoup de mal pour prévenir ces crimes.

Les polémiques violentes, sur fond de guerre civile implacable, contribuent sans doute au « repli espagnol » des dirigeants anarchistes, ulcérés que des étrangers prétendent savoir mieux qu’eux-mêmes ce qu’il convient de faire à Madrid ou à Barcelone. Leur vocabulaire se teinte peu à peu d’une fierté nationaliste, parfois « racisée ». On décrit Durruti, dans tel film de propagande de la CNT, comme « le meilleur fils de notre race ».

Les révolutionnaires présents sur le sol espagnol ne se laissent pas abuser sans combattre. Aïache évoque, dans la dernière partie de son ouvrage, l’organisation Les Amis de Durruti, apparue en mai 1937, alors que les militants anarchistes et trotskistes de base s’opposent les armes à la main à la tentative des gardes d’assaut de reprendre le Central téléphonique de Barcelone, aux mains des ouvriers.

Ce très bref retour d’un épisode révolutionnaire voit l’émergence d’une nouvelle organisation politique, les Amis de Durruti, dans laquelle trois courants parisiens vont se reconnaître, l’Union communiste d’Henri Chazé, la Fédération anarchiste de langue française d’André Prudhommeaux et, plus tard, la revue Révision de Charles Ridel.

Le groupe est constitué au départ de plusieurs centaines de militants de la colonne Durruti qui refusent la militarisation et qui, en conséquence, quittent le front en emportant leurs armes et retournent à l’arrière. Ils rejoignent à ce moment un groupe d’oppositionnels de la CNT-FAI regroupé autour de Jaime Balius. Celui-ci, qui voue une admiration à la Révolution française, à laquelle il reprend le nom du journal du groupement, El Amigo del Pueblo (L’Ami du peuple), anime un certain nombre de meetings qui rencontrent de plus en plus de succès. Le 5 mai, les Amis de Durruti diffusent un tract qui résume leurs positions et qui leur vaut un succès retentissant à Paris, aussi bien dans les milieux anarchistes que dans les milieux trotskistes : « Travailleurs ! Une junte révolutionnaire. Exécution des coupables. Désarmement de tous les corps armés. Socialisation de l’économie. Dissolution des partis politiques, qui ont agressé la classe des travailleurs. Ne cédons pas la rue. La révolution avant tout. Nous saluons nos camarades du POUM qui ont fraternisé dans la rue avec nous. Vive la révolution sociale. À bas la contre-révolution[8].

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

On peut certes considérer, d’un point de vue chronologique, qu’il s’agit là d’un « retour de la révolution ». Mais il s’agit surtout d’une tentative — hélas encore mal connue en France, et d’ont j’espère qu’une prochaine traduction du livre d’Agustín Guillamón Los Amigos de Durruti (Barcelone, 2013) viendra l’éclairer — de dépasser l’ornière théorique et pratique dans laquelle les anarchistes se sont enlisés. « Ornière » n’est peut-être pas le terme le plus adéquat, même s’il évoque assez bien les tranchées du front, pleines de boue et de sang.

L’anarchisme, en tant que tendance du mouvement ouvrier, combine une analyse de classe avec l’exigence morale d’une hérésie, cette dernière dimension étant particulièrement forte en Espagne (nécessité plus ou moins consciente de rivaliser avec le christianisme ou contamination ?). Du refus rationnel des rapports d’autorité, de la hiérarchie et de l’exploitation, l’anarchisme idéologique est passé à la stigmatisation religieuse du pouvoir. On connaît la formule de (ou attribuée à) Louise Michel : « Le pouvoir est maudit ! » Ce que la Révolution espagnole a montré, c’est que des militants de valeur, au courage indiscutable, nantis de cette seule amulette idéologique, se sont trouvés désarmés devant des situations concrètes où la seule question qui se posait était précisément de savoir comment inventer une forme d’exercice du pouvoir compatible avec les nécessités de la victoire sur la contre-révolution et avec leur position quasi hégémonique dans le mouvement ouvrier. La « réponse » retenue est une farce tragique : dépourvus d’outils théoriques sur la question du pouvoir, les dirigeants anarchistes de la CNT-FAI en ont accepté les formes bourgeoises les plus classiques. Le braqueur politique devenait ministre ! Ils endossaient par là le mensonge démocrate selon lequel des hommes purs pourraient modifier la nature d’institutions. Persuadés peut-être de se sacrifier, eux, leur réputation et leur idéal, aux nécessités de l’heure — et le Diable sait que les anarchistes espagnols étaient doués pour le sacrifice ! —, ils ont contribué à étouffer les réalisations concrètes de la révolution ouvrière et paysanne (collectivisations) et empêché que se créent les conditions (certes déjà limitées par les nécessités de la guerre civile) de l’invention de nouvelles pratiques démocratiques.

Il n’est pas indifférent que les Amis de Durruti aient eu recours — dans des formes et avec des limites sur lesquelles j’entends bien revenir dans de prochaines publications — à l’évocation de la Révolution française, non comme une « utopie de secours », mais comme expérience concrète de l’exercice du « pouvoir total ».

C’est dans cette expérience des Amis de Durruti qu’a été tentée, dans les pires conditions imaginables, le dépassement de l’anarchisme idélogique et de sa séparation absurde d’avec le marxisme antistalinien. C’est l’un des points de départ obligés de la réflexion contemporaine sur les révolutions du vingtième siècle, et sur celles à venir.

On comprendra que j’eusse préféré voir Daniel Aïache évoquer les Amis de Durruti dans sa conclusion, puisque que c’est, dans la Révolution espagnole, une des expériences qui sont ouvertes vers l’avenir. Le nôtre, et celui des générations futures.

Certes, cela dépassait sans doute les bornes fixées à un mémoire de Master. Mais, telle qu’elle est, la conclusion du livre (qui n’est plus un mémoire universitaire) souffre d’une intonation dépressive assez déplaisante. Certes, la défaite de la Révolution espagnole, suivie de la guerre mondiale contre le nazisme, ont brisé bien des espoirs et des personnalités. Ainsi, pendant la guerre, probablement en 1942, Aïache n’y fait pas allusion, Pierre Besnard, cinq ans plus tôt parmi les révolutionnaires les plus conséquents, est tombé dans une espèce d’infantilisme politique agitant de vagues projets de Société des Peuples, alternative à la Société des nations, inspirée de Proudhon, et imprimant une brochure[9] d’un réformisme pacifiste pitoyable quand certains — anarchistes espagnols compris ! — se battent dans les maquis. Il critique certes le fascisme italien et l’hitlérisme, mais il ne dit rien du régime de Vichy, peut-être dans l’espoir de diffuser sa brochure en zone non-occupée. Ce qui frappe, c’est qu’il ne souffle mot de l’Espagne et de la Révolution qui vient d’y être écrasée, et à laquelle il a consacré tous ses efforts plusieurs années durant !

Mais nous autres ne sommes ni tout à fait gâteux, ni morts ni ministres, que je sache ! Rien dans la Révolution espagnole ne saurait alimenter je ne sais quel fatalisme. Au contraire, les tentatives des Amis de Durruti fournissent, y compris par la réflexion en abîme qu’elles permettent sur la Révolution française, des pistes de renouvellement de la théorie révolutionnaire.

Malgré cette restriction, j’espère avoir fait comprendre tout l’intérêt du travail de Daniel Aïache, dont je sais qu’il pense le poursuivre et l’approfondir dans un avenir proche. Il faut tout de même que j’ajoute in fine un regret : l’absence de questionnement sur l’engagement collectif des femmes. Si des personnalités féminines apparaissent — Simone Weil, Émilienne Morin, Mika Etchebéhère[10] — on ignore tout d’une éventuelle organisation de soutien spécifiquement féminine, par exemple en liaison avec l’organisation anarchiste Mujeres libres (Femmes libres).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 

La Révolution défaite. Les groupements révolutionnaires parisiens face à la Révolution espagnole, Noir & Rouge, 131 p., 16 €.

 

On ne peut que recommander, en complément de la lecture du livre de Daniel Aïache, celle de La CGT-SR et la Révolution espagnole, de Jérémie Berthuin, hélas épuisé, mais que les éditions Noir & Rouge rééditeront peut-être, puisqu’elles sont issues des Éditions CNT-Région parisienne, à l’origine de la première édition en l’an 2000.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Voir Barricades à Barcelone. La CNT de la victoire de juillet 1936 à la défaite de mai 1937, Spartacus, 2009.

[2] Et ce papier brillant, sur lequel la lumière du soleil comme celle de la lampe de chevet créent mille reflets désagréables !

[3] L’hebdomadaire de la CGT-SR, Le Combat syndicaliste, tire tout de même à 6 000 exemplaires.

[4] Il n’est cependant pas partagé par les trotskistes de la IVe Internationale, les bordiguistes de l’Union communiste, ni par la Fédération anarchiste française, dont André Prudhommeaux est un des militants les plus en vue.

[5] Berdah, Jean-François, La Démocratie assassinée, la République espagnole et les grandes puissances 1931-1939, 2000. [Note de D. A.]

[6] Le leader nationaliste Abd el-Krim est alors détenu en France, et Besnard tente de le faire libérer.

[7] Comme le souligne alors justement Voline, vieux militant anarchiste russe (voir son classique La Révolution inconnue), physiquement engagé aux côtés des révolutionnaires espagnols.

[8] Cité par Agustín Guillamón in Barricades à Barcelone, 1936-1937, Spartacus, 2009. [Note de D. A.].

[9] Pour assurer la paix. Comment organiser le monde (inconnue du catalogue la BN et des deux CIRA, mais présente à l’IIHS d’Amsterdam). Je possède un exemplaire portant la marque des Éditions sociales (Paris), probablement la seconde édition. La première a été assurée, en 1942 (ou 1943 ?) sans être distribuée semble-t-il, par les frères Henri et Raoul Lion, imprimeurs à Toulouse. Ils mourront en déportation. Selon Antonio Téllez Sola, c’est Francisco Ponzán Vidal qui a financé l’impression de la brochure (« Francisco Ponzán Vidal dit François Vidal (1911-1944) », in Républicains espagnols en Midi-Pyrénées. Exil, histoire et mémoire, Toulouse, 2005, pp. 162-168. Besnard n’était donc pas le seul à considérer sa brochure comme un acte militant.

[10] Dont les Éditions Milena viennent de rééditer Ma Guerre d’Espagne à moi (voir recension sur ce blog).