«Le postmodernisme ne casse pas des briques», par Sandra C., dans “Négatif”

La nouvelle livraison du bulletin Négatif, bien connu de mes lectrices et abonné(e)s, vient de paraître.

Elle contient un long article de Sandra C., dont j’ai repris le titre ci-dessus. Ce texte, dont je donne un bref extrait, reprend et complète utilement et opportunément des problématiques déjà abordées sur ce blogue: lutte des classes, confusionnisme, pseudo «identités de race», etc.

On lira également dans ce n° 24 une nécrologie de Carlos Da Fonseca, récemment disparu, rédigée par Américo Nunes.

Bravo aux camarades de Négatif pour leur activité !

Divagations postcoloniales

Indissociables des mouvements parmi lesquels se sont affirmés les groupes précédemment cités, les études post-coloniales doivent beaucoup à la French theory et aux intellectuels qui se sont emparés de la question coloniale à partir des années 1950 (Césaire, Memmi, Fanon, Sartre…). Elles s’attachent depuis la révolte des banlieues françaises de 2005 à analyser la société au prisme de « l’héritage colonial » en attribuant l’essentiel des problèmes sociaux à une « fracture coloniale ». Elles affirment aussi qu’il existe une continuité entre les représentations de l’époque coloniale et celles de la période contemporaine, lesquelles, agissant tel un fil directeur, expliqueraient la persistance du racisme dans la société française d’aujourd’hui. Cependant, les représentations héritées du colonialisme ne peuvent seules être la cause du racisme : qu’en est-il des transformations économiques, de la restructuration du capitalisme et en conséquence des mutations de la classe ouvrière, dont les postcolonial studies ne disent mot ? La question du racisme et, par-delà, celle de l’identité se posaient dans des termes bien différents lors de la période de plein emploi quand la question de la classe prévalait sur les particularismes.

Au lieu de chercher à comprendre des phénomènes historiques et sociaux, les postcolonial studies s’enferment dans une posture dénonciatrice et n’ont pas d’autre but que la reconnaissance par l’État, la république, elle-même dénoncée pour avoir trahi ses valeurs. La pseudo-critique de la république par les postcolonial studies ne remet nullement en cause l’État ou le capitalisme, mais vise à réclamer plus d’égalité, de « justice » et de «dignité», notamment face aux violences policières qui, contrairement à ce qu’elles prétendent, ne sévissent pas seulement en banlieue et contre des personnes d’origine arabe ou africaine. Ainsi, estimant que la république ne devrait pas déroger à ses principes fondateurs d’égalité et de liberté, ils réclament auprès de l’État un nouveau contrat social basé sur une approche multiculturaliste de la société actuelle ou bien racialiste, comme le préconise entre autres le Parti des Indigènes de la République. Ce type de revendications semble aller à l’encontre d’un des grands principes de l’État républicain bourgeois, l’universalisme abstrait. Dans les faits, certains de ses partisans s’opposent farouchement aux demandes de reconnaissances communautaires, en proposant une conception complètement dépassée de la république, doublée d’un patriotisme qui ne fait qu’alimenter la montée identitaire qui sévit actuellement. Quant à l’universalisme que ces républicains entendent sauver, ce n’est plus aujourd’hui qu’une peau de chagrin. L’universalisme abstrait, porté par la bourgeoisie dès 1789, reposait sur le droit. Or, au fil du temps, l’évolution du capital l’a amenée à revoir largement à la baisse ses positions universelles pour concéder, depuis les années 1980, de plus en plus de droits à des groupes qui se vivent comme minoritaires.

D’autre part, la vision a-historique des faits amène les postcolonial studies à une relecture de l’histoire républicaine à l’aune de la colonisation, qui leur permet de passer à la trappe d’autres aspects rendant compte de la complexité et de l’évolution historique du projet républicain. Par exemple, son origine révolutionnaire a permis de jeter les bases de perspectives émancipatrices telles que le premier projet communiste de l’histoire. Des prolétaires pendant et après la Révolution française, des révolutionnaires radicaux comme les Enragés ou Babeuf se sont reconnus dans la république, bien que leur conception de celle-ci soit vite rentrée en conflit avec celle portée par la bourgeoisie, qui finira par triompher durablement à partir de la IIIe République. Ce rappel historique ne vise bien sûr en aucun cas à regretter un modèle républicain réprimé et vaincu par la bourgeoisie, mais de montrer comment il a pu pendant quelques décennies accompagner des luttes et constituer un premier pas vers des perspectives émancipatrices. Avec des limites toutefois, car dès ses origines, le mouvement républicain portait une contradiction qui n’allait pas sans conséquence : l’interclassisme.

Télécharger le n° 24 de Négatif.

Une histoire de l’anarchisme en images

Ni dieu ni maître, une histoire de l’anarchisme, le film de Tancrède Ramonet qui devait à l’origine sortir en même temps que le livre de Gaetano Manfredonia, Une histoire mondiale de l’anarchie (republié, au milieu de polémiques dont je me suis fait l’écho sur ce blogue) est aujourd’hui visible.

Il n’est jamais inutile de rendre hommage aux militant(e)s qui ont incarné le combat révolutionnaire libertaire, et bien des (télé)spectateurs, jeunes surtout, apprendront beaucoup.

Sans doute l’exercice, immense — même si cette «histoire de l’anarchisme» s’interrompt en 1939, après la défaite de la Révolution espagnole —, ne peut aller sans quelques approximations et de nombreuses omissions (pas une seconde pour les Mujeres libres, quand cette dernière est longuement traitée!).

La plupart des intervenants (dont Manfredonia lui-même) sont compétents et convaincants. Une mention particulière pour Marianne Enckell qui sait mettre à portée de tous et toutes sa grande érudition sur un ton jamais pontifiant.

Mais d’où vient donc la sensation d’ennui éprouvée, au moins dans la première partie? Peut-être, paradoxalement, de la volonté naïve, et d’ailleurs sympathique, de «réhabiliter» l’anarchisme, notamment contre l’historiographie bourgeoise et stalinienne.

Dire, toujours dans la première partie, qu’il est arrivé à l’anarchisme de «dominer le monde» est un excès sans intérêt, quand la remarque vaudrait tout au plus — ce qui n’est pas rien, il est vrai ! — pour le mouvement ouvrier international.

Shlomo Sand évoque Simone Weil, André Breton & Daniel Guérin

À l’occasion de la sortie de son livre sur la crise de l’engagement des intellectuels en France, Shlomo Sand rend hommage, dans un entretien avec Daniel Mermet, à trois figures: Simone Weil, André Breton et Daniel Guérin.

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AH ! MADAME HIDALGO…

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VOUS OSEZ DÉCLARER qu’une place occupée a été privatisée par celles et ceux qui y parlent, échangent, réfléchissent.

Cette même place que vous et vos semblables avez défigurée, arasée, et transformée en une triste « dalle ». Non sans y avoir créé un café pour « branchés » et cédé la concession à… une entreprise privée.

Votre arrogance, la certitude que vous affichez de votre impunité forcent le dégoût.

VOUS OSEZ DÉCLARER que nous dégradons les lieux, quand ce sont vos services de voierie qui démontent, détruisent, déplantent, et mettent au rebut (*) ce qui a été apporté et bâti en commun.

Vous voyez le monde inversé. Nous le remettons sur ses pieds, vous ne savez que mettre à bas.

Je me souviens du printemps dernier, lorsque vous avez fait installer un manège rue Pajol, à l’endroit où, la veille, des réfugié(e)s avaient installé un campement d’infortune. Vos flics leur permettaient d’aller pisser deux par deux, accompagnés d’un Français estampillé.

Aujourd’hui, vous fermez les toilettes publiques autour de la place de la République et vous éteignez les réverbères (voilà un petit boulot qui vous conviendrait mieux !).

Sur les chaînes de montage ou dans la rue, l’intimidation et l’asservissement usent des mêmes procédés : mesquins, infantiles, dégradants.

VOUS OSEZ DÉCLARER qu’« on peut rêver un autre monde mais non dégrader celui-ci ».

Vous savez ce que vous voulez, Madame (garder le pouvoir), mais vous ne savez pas ce que vous dites.

« Dégrader » signifie destituer. Dans nos rêves, et dans la manière dont nous les vivons chaque jour, il y a belle lurette que nous vous avons destituée, vous, et vos semblables.

Il ne s’agit pas pour nous de « dégrader » le monde présent, mais de le dissoudre. C’est ce que nous faisons dans nos échanges, nos rencontres, nos assemblées générales, nos blocages, nos luttes, nos manifestations sauvages. Partout où se manifeste concrètement le désir de créer de nouvelles façons d’être et de vivre ensemble. De créer une nouvelle res publica.

En lieu et place de votre « République ».

Gueule rouge

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PS. Je serai en fin de journée sur le stand des éditions Libertalia, place de la République.

(*) Merci à Fred Alpi d’avoir repéré (au premier coup d’œil) cette grossière faute d’orthographe (rebus), et honte à l’auteur d’un texte rédigé «à l’arrache» et mal relu!

 

Barrage au fascisme? ou… «Quand préfèrera-t-on le plus grand bien au moindre mal?» par Gédicus

De l’ami Gédicus, un texte déjà ancien, et toujours d’actualité.

Mona montre son cul

 

À force de prendre les gens pour des cons, ils le deviennent. C’est sans doute la première leçon à tirer de ce que les Madame Soleil de la politologie appellent le « séisme » des élections pestilentielles. À force de cultiver l’abrutissement chez le « citoyen » on en fait un abruti. Et tous les apprentis sorciers de la « démocratie » cuisinée à la sauce trouillarde en paient le prix. C’est grave, nous disent-ils. Mais ce qui est grave c’est de parler de ce « tremblement de terre » (l’arrivée de Le Pen à la présidentielle) comme si rien ne l’avait annoncé. Ce qui est grave c’est d’avoir pendant des années encouragé ce qui a permis cela. Ce qui est grave c’est d’avoir entonné le chant des sirènes sécuritaires à pleins poumons et de s’étonner ensuite de ce qu’il produit.

Tous ceux dont un journaliste dit, sans sourire, qu’ils se vivent abandonnés par les pouvoirs publics, les services de l’État, les élus et les politiques ; tous ces délaissés, maltraités, flippés et désespérés dont on cultive depuis longtemps le désarroi et sur lesquels on cogne à coups redoublés de mensonge et de mépris ; tous ces trouillards et lâches qui n’ont pas les couilles de se battre contre le Goliath capitaliste et qui préfèrent cogner sur leur pauvre voisin basané ; tous ceux qui s’accrochent avec ferveur à la bouée xénophobe et raciste ; tous ceux qui sont trop mous pour prendre leur destin en main et qui rêvent d’un homme fort pour les sortir du merdier (en oubliant comment ces « hommes forts » ont pu par le passé l’accentuer et l’ensanglanter, le merdier) ; tous ceux chez lesquels on n’a su nourrir que de la haine ; tous ceux là ont préféré « l’original à la copie » comme dit celui qui en bénéficie. Ils ont préféré le démagogue qui veut faire führer aux démagogues mous et fuyants de la « raie publique » prostituée.

Et ça fait quand même un paquet de gens. Et la Lepénisation de leurs esprits est bien installée. Et ce sera plus difficile de la faire partir que ça n’a été de la faire venir. Et tout ce qui permettra à Le Pen de jouer les martyrs, empêché de remplir son rôle de nouveau Charles Martel-Pétain sauveur des français, la renforcera.

Certes c’est tant mieux si en réaction la jeunesse « emmerde le Front National », comme l’affirment de braves chanteurs, et si une génération accède à l’esprit critique à cette occasion. Mais ce serait cultiver bien des illusions que de lui laisser croire que la mobilisation pour « faire barrage au fascisme » n’est pas un bon moyen de faire rentrer le peuple dans le giron de mensonges dont il avait tendance à s’écarter.

Car elle est bien pratique cette extrême-droâte. Tellement pratique qu’on se demande comment les prétendus démocrates auraient pu durer sans elle. Il aurait sans doute fallu qu’ils trouvent de nouvelles manières de convaincre qu’ils allaient raser gratis. Et ça n’aurait pas été facile. Car leur business était en perte de vitesse. Le parti abstentionniste était sur le point de gagner les élections, ce qui aurait été une mauvaise assise pour leurs magouilles à venir.

Alors qu’aujourd’hui, grâce à l’extrême-droâte et à sa ronflante menace, le veautant retourne à l’urne en meuglant ; le couillon s’empresse de ré-adhérer au parti qu’il avait fini par délaisser ; une belle jeunesse pleine d’énergie s’engage sur la voie radieuse où l’on gobe allègrement les illusions et les mensonges. Plus besoin de baratin et de promesses. Un seul programme : « faire barrage au fascisme ». Finies les velléités de mettre à nu et d’extirper les racines de la crapulerie dominante ; finies les tentatives d’améliorer le sort des humains en construisant une autre société.

L’arnaque se refait une beauté en jouant sur la menace du pire : Tu es dans la merde jusqu’au cou mais, attention, on pourrait t’obliger à t’asseoir ! Alors ne te plains pas. Défend ton confort !

Ainsi un escroc va se faire plébisciter sur le trône où il fera la même politique que son rival, mais avec la livrée « démocrate ». Ainsi la gôche va se refaire une santé et pourra de nouveau contribuer à faire avaler aux prolos les couleuvres des « nécessaires concessions » au progrès du capitalisme sauvage. Ainsi le manège de la bonne vieille bouffonnerie qui fait tourner le monde depuis trop longtemps reprend de l’élan.

C’est, me dit-on, choisir le « moindre mal ».
Et quand choisira-t’on le plus grand bien ?

A la prochaine, si le DPS le veut bien.*

Gédicus, le 26 avril 2002.

*L’arnaque a réussi au-delà de toute espérance. L’escroc a été élu avec un pourcentage de suffrages avoisinant ceux de Staline ou d’Amin dada, hier. Et il s’est permis un gentil commentaire : On les a bien niqués ! 

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Ce texte est tiré du blog : http://gedicus.ouvaton.org