CLAUDE GUILLON, UN CADAVRE — par un non-lecteur énervé de “Comment peut-on être anarchiste ?”

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C’est grâce à une alerte Google (je suis résolument moderne !) que j’ai pu prendre connaissance du charmant texte d’anticipation que je reproduis ci-après.

Mais revenons quelques mois en arrière : Fin décembre 2014, un garçon qui signe du pseudonyme Patlotch (il m’indique son prénom, plus banal que cet anagramme de potlatch), dans mes âges je suppose, répond gentiment à une demande de renseignements publié sur mon blogue historien La Révolution et nous. Il se présente et me dit ce qu’il a lu de moi : « J’avais notamment lu (et relu) ta critique de la communisation puisque j’ai été un “compagnon de route” de ce “courant” entre 2005 et 2010, refusant de m’engager dans SIC (revue internationale…). J’ai regretté que tu partes de la vulgate pédagogique de Léon de Mattis pour le faire, et la conséquence, que tu surfes un peu sur le fond… Au moins ai-je bien rigolé. Merci. »

Pourquoi je t’écris ?

1) d’abord parce que tu m’en donnes l’occasion avec ce nouveau blogue et la présentation que tu en fais là. J’y suis venu plus souvent que sur le précédent pendant le transfert de l’ancien, curieux et intéressé, vu aussi mes propres ? cogitations… errements… ma propre quête initiatique ton blogue est bien présenté et agréable à parcourir, on trouve assez facilement ce qu’on cherche, vu les possibilités multiples. Je pourrais critiquer tes rubriques, mais bon, ce sont les tiennes et elles correspondent à ton genre d’interventions, à ta personnalité, au centre de gravité de tes préoccupations… perso, j’ai aussi adopté le style de courtes chroniques avec un avis personnel assumé comme tel, quasi quotidiennes, avec moult liens et références comme plaque tournantes de questions et positions qui sont en “discussions” entre théories plus qu’entre théoriciens (chacun garde ses veaux, ses cocochons, et ses cruches, l’idéologie c’est les autres.

2) sûr que nous n’avons pas le même parcours, et en plus je ne suis pas comme toi un grand homme célèbre (dit sans ironie) d’un quelconque milieu, j’ai fini par les fuir tous comme la peste, pour autant que je ne finisse pas comme Palante, ou Cioran, bien que la solitude ne me déplaise pas néanmoins, bien que tu “théorises” moins que moi les choses, j’aurais du mal à parler vraiment de désaccords où je vois plutôt des différences d’approches, de centres d’intérêts et sans doute de visées. Disons que de caractère et d’expérience je suis plutôt “anarchiste indépendant” — j’invente ce label pour l’occasion, et de raison “communiste”, pour autant que ce distinguo ait un sens (tu vas sortir “Comment peut-on être anarchiste ?” et si ça se trouve on trouverait bien des points communs si j’écrivais “comment peut-on être communiste ?” puisque je passe une bonne part de mon temps à proposer des réponses qui ne heurtent pas ce que je suis de fait, une espèce de rebelle, nonobstant mes vœux pour la révolution).

3) peut-être, selon ta réponse, t’enverrai-je ici ou là quelques remarques à tes écrits, ou bien le ferai-je sur mon blogue comme à mon habitude de “débats virtuels” (exemple : j’ai relevé récemment ton texte sur la rentrée française de Quadruppani ; du coup j’ai parcouru son blogue à lui, trop drôle après ton papier, vu ce qu’on peut y trouver de complaisance plus que de prises de positions et moins encore de critiques un tant soit peu solides) bon, c’est déjà bien long, j’arrête là, tu me diras… bonne continuation et bon courage.

Amicalement, Patlotch

Il m’explique rapidement où il vit et avec qui (une compagne, un fils, deux chats). Un contact humain fort agréable à priori.

Après la mort de ma mère, et la publication du texte « Vous faites erreur, je ne suis pas Charlie », il m’envoie un message de condoléances et d’encouragements.

Une autre fois, il regrette de s’être trompé dans la date d’un concert où il espérait me saluer. Nous échangeons d’autres mails. Quand il crée un forum internet sur la « communisation », je le signale sur ce blogue, et il m’en remercie sur le forum.

Comment ses yeux ont-ils été aussi brutalement dessillés ? Peut-être est-ce d’avoir regardé de trop près le cul d’une bouteille, vidée un soir de vague à l’âme ? Quel a été le déclencheur de sa colère ? Peut-être la recension — trop élogieuse à son goût — de mon dernier livre dans Le Monde libertaire (pour une fois que… !).

Toujours est-il que c’est « feu sur le quartier général ! », dans un style très maoïste, avec examen sévère de l’origine de classe, plus quelques allusions extravagantes : quelles sont ces « relations dans le journalisme parisien » que je préfèrerais (et à quoi ?) ? où et quand Diable ai-je « boycotté une boulangère kabyle » ?!?!…

Ayant renoncé au projet, dont il m’avait aimablement fait part, de lire mon livre, il tape à l’aveugle, m’adressant par exemple le reproche que j’adresse souvent à d’autres : confondre « domination » et « exploitation » (dont je suis censé ne rien dire…).

Le titre du papier et la citation d’André Breton renvoient au pamphlet collectif signé par les surréalistes contre Anatole France. Cette double transfiguration — moi en Anatole France, et Patlotch en André Breton — demande peu de moyens et n’est évidemment pas à mon avantage.

Cependant, je n’irai pas jusqu’à me plaindre de ces procédés.

En effet, on m’avait traité jusqu’ici d’à peu près tout : assassin en série de suicidaires éperdus (discrète allusion dans le texte, comme on le verra), harceleur de jeunes filles, violeur de petits garçons (les jours impairs, je suppose), agent secret nazi (ou quelque chose d’aussi peu sympathique), mais jamais de « salope ».

Or, vous l’ignorez peut-être chères lectrices, chers lecteurs, si vous n’êtes pas familiers du folklore post-pro-situ-ultra-gauche, quand on est un homme et qu’on n’a pas été traité de « salope » à 65 ans, eh bien on a raté sa vie ! Allant, vivement, sur mes 63, c’était un peu pour moi le dernier carat.

Me voilà, certes, prématurément refroidi, mais au moins puis-je crever l’âme en paix, « salope » estampillée pour l’éternité…

Donc, merci à toi, anonyme et prolétaire camarade « communisateur » !

Nota. Je laisse aux personnes intéressées le soin de se rendre sur le Forum Communisation ; elles pourront y consulter, outre le texte original publié ci-dessous, un ajout dans lequel mon fossoyeur assure ne « même pas arriver à [me] trouver antipathique ».

Encore une bonne nouvelle : je l’ai échappé belle !

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« Il ne faut plus que mort, cet homme fasse de la poussière. »

André Breton, Un cadavre, 1924

Parlons peu parlons bien. Depuis trois ou quatre décennies dans les revues « radicales » et depuis deux ou trois sur Internet, l’étiquette radicale se porte bien, de blog anar en libertaire, qui anti-autoritaire qui antifa, qui garantissant sa pureté issue de l’ultragauche ou de l’autonomie ouvrière (qu’ils n’ont jamais vécue), qui reconverti en abolitionniste d’un prolétariat ayant perdu son identité de classe mais pas sa destinée, à leurs yeux en dernière instance, de s’auto-abolir ces gens-là, que j’ai tous peu ou prou épinglés ad nominem, sont vieux ou jeunes — les jeunes gauchistes font les vieux cons — ils ont plus ou moins de thunes, mais la plupart ne sont ni de souches ouvrières ni d’origines ethniques ou raciales leur ayant donné une expérience de la chose, de la misère ou du racisme, ou des deux. Des trois, puisque ce sont généralement des mecs, et les nanas de ces milieux itou, question origines sociales ou raciales ce sont pour la plupart des gens instruits, qui s’expriment avec facilité, à l’écrit sinon à l’oral : dans une réunion publique, beaucoup sont moins bavards qu’en ligne, pseudonyme ou pas (Guillon parle à Radio Libertaire avec les mêmes effets de langage qui vous distingue, à France Culture). Il leur est donc facile de résister à l’insulte commune : « intellos ». Mais, dans le sens que ce terme a pris dans les écoles des quartiers, ils sont bien, de fait, comme ces « intellos », c’est-à-dire des jeunes issus de milieux leur ayant offert, ou leur offrant, les moyens d’études longues et de meilleurs débouchés dans la société. Qu’ils fassent le choix de la refuser n’y change rien : ils seront toujours avantagés sur les prolos français en surplus.

Claude Guillon, un cadavre

Quand on voit un Claude Guillon, anarchiste de plume, et l’éloge de son dernier bouquin dans Le Monde libertaire : « Une écriture mordante et radicale », la modestie avec laquelle il affiche ça sur son blog « généraliste », quand on sait le peu d’expérience et de feeling prolétaire qu’il y a dans son « communisme libertaire », quand on a vu des années le relai complaisant à son texte creux au niveau théorique « Communisation, l’impensable projet », quand on sait d’où il vient : un privilégié de la race et de l’argent — issu de la petite bourgeoisie parisienne, deux parents chirurgiens-dentistes… — on comprend tout l’anarchisme de ses textes, tout son égo-narcissisme d’écrivain avec un brin de talent (pas difficile, élevé au milieu des livres, comme Dauvé…), quand on sait qu’il préfère ses relations dans le milieu du journalisme parisien, à mettre en lien de son blog des références de classes, qui feraient tache sur sa réputation mérité d’anarcho à plume du troisième âge, en mal de laisser une trace dans la littérature radicale, ils l’ad-maîtron… ton cinoche, Guillon, profites-en avant de passer. Il est en train de s’effondrer, le tien et celui d’autres, qui ne peuvent plus montrer leur petite culotte d’écrivain licencieux sur les marches du festival radical en ligne, bien de plus grande valeur intellectuelle pour leurs apports théoriques, et par conséquent moins célèbres que toi médiatiquement (les luttes suicidaires de prolos brûlant leur boîte, ça rapporte moins que tes méthodologie aux petits oignons de Suicide mode d’emploi, et itou pour tes conceptions de l’amour, qui ne sont pas prêtes de faire un tabac dans les banlieues : très fier, il y a quelques années, de boycotter ta boulangère kabyle : Oh secours ! Ma baguette parisienne ! Ni dieu ni maître ! Ni boulangère arabe ! bobo-Guillon si courageux pour te faire mousser, Peux-tu te dire anarchiste ? Sans problème, vu ce que c’est devenu aujourd’hui, c’est pas difficile. Et ta dernière ineptie — si j’en crois Le Monde Libertaire —, concernant le net qui va permettre une révolution pacifiste (mais c’est d’génial !), c’est d’une naïveté confondante et d’une ignorance crasse du fonctionnement des tuyaux : à part peut-être les vieux papiers de la révolution française, tu n’étudies rien sérieusement ajoutons-y les ronds de jambe au sergent major obsédé par l’antisémitisme et muet sur le racisme de classe anti-arabe : Yves Coleman, et à votre pote Floréal du même genre flirtant avec l’idéologie française sur les terres de Manuel Valls, en bon demi-négros du côté des maîtres alors, Guillon Claude, anar de papier qui t’offusque du mauvais service de la SNCF (que font les cheminots ? merde !), t’es beaucoup plus Charlie que tu ne veux bien le dire, y compris dans ta recherche, un peu vaine, de l’anarchie fondamentale dans la Révolution française, bien de chez nous (t’iras pas voir aussi loin que Baudelaire, c’est sûr, aucune fleur des îles ne te fera du mal)
En vrai, t’as pas un mot sérieux contre le capital, l’exploitation capitaliste pour toi, c’est la domination, les flics, les sans-papiers ça fait partie de ton folklore, un passeport pour ta bonne conscience et chez le bobos anars de base… Pas un mot contre le racisme d’aujourd’hui particulièrement contre les femmes « indigènes », t’es pas foutu de mettre les pieds dans les quartiers dont tu ne parles jamais, ou pas mieux que le Figaro et Libération : t’es juste un petit-bourge blanc, 20 ans post-68, devenu vieil anarchiste ayant acheté ton charisme dans l’édition, si peu « parallèle » et sans aucun risque que de récupérer plus tard ton pognon, un vieux con mais qui impressionne encore moyennement les jeunes idiot.e.s de ton milieu social, et racial.

Tu peux crever, salope, avec l’assurance qu’ils te feront, en face, de belles obsèques. Je ne m’y rendrai pas. Mais n’aies crainte, je n’irai pas cracher sur ta tombe.

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«Communisation» (suite) Une lettre d’André Dréan

J’ai reçu d’André Dréan le texte/lettre suivant, qui répond aux critiques de Lola Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22(celle de 2012 et l’ajout acerbe d’aujourd’hui). André m’ayant laissé libre de l’usage que je pourrais vouloir en faire, j’ai décidé de le publier (j’ai simplement omis les formules amicales conclusives). [Et, sans le vouloir! la fin de l’avant-dernière phrase, que je rétablis, avec mes excuses…]

Lola ayant de son côté évoqué la perspective d’une réponse actuelle et probablement collective au texte d’André publié ici-même (« Les voies de la communisation ne sont pas impénétrables », je me suis engagé à le publier.

Si ce blogue a vocation à accueillir (aussi) des textes qui ne sont pas de moi, et avec lesquels je ne suis pas nécessairement d’accord, sur des sujets théoriques variés — il y en aura donc d’autres sur la critique du marxisme, de l’anarchisme, et de la « communisation » — je n’envisage pas d’héberger indéfiniment les échanges entre deux personnes.

C’est le moment de signaler que vient de se créer opportunément un forum d’échanges sur la communisation.

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«COMMUNISATION»: deux textes de 2012

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La publication récente du texte d’André Dréan à propos de certains « communisateurs », et de la théorie de la « communisation » en général, a suscité des réactions agacées de la part de camarades qui le jugent inutilement et « réductivement » polémique.

D’autres lectrices et lecteurs se sont plaints d’être contraint(e)s de prendre en marche une polémique théorique dont on ne leur fournit pas les tenants et aboutissants. Sans prétendre pouvoir atteindre cet objectif (il faut pour cela, entre autres, suivre les liens indiqués dans les textes[1]), il m’a semblé utile de publier ici deux textes qui datent de 2012 — ce que j’avais négligé de faire à l’époque : le premier est celui d’une brochure du même André Dréan, le second une réponse que Lola lui avait adressée. Elle y a ajouté un court commentaire introductif.

Les allusions faites — par l’un et l’autre — à l’un de mes textes renvoient à «“Communisation” : l’impensable projet » (sur ce blogue).

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LES VOIES DE LA COMMUNISATION NE SONT PAS IMPÉNÉTRABLES, par André Dréan

Grèce : de la lutte des classes à la lutte pour les places *

 

Dans la deuxième quinzaine de mars, le cercle révolutionnaire grec « TPTG » annonçait que Woland, de son vrai nom Manousos Manousakis, l’un des principaux rédacteurs de la revue communisatrice « Sic » et membre, jusqu’à récemment, de « Blaumachen », groupe grec de même obédience, participait à l’actuel gouvernement Syriza, à titre de secrétaire général du ministère de l’Économie, des Infrastructures, des Affaires maritimes et du Tourisme. Les lecteurs peuvent prendre connaissance de l’affaire dans le texte rédigé par « TPTG », « Postcript to “Syriza and its victory in recent general elections in Greece” », disponible, entre autres, sur le site « Dialectical Delinquents ». Face au scandale, la première réaction, et la plus rassurante pour les aficionados de la communisation, est de dire que l’accession de Woland au sommet de l’État est sans doute due à des motivations personnelles plus ou moins troubles, jusqu’alors imprévisibles.

Bien entendu, les motifs individuels les plus divers peuvent jouer leur rôle lorsque de tels phénomènes de domiciliation dans les étages supérieurs de l’appareil d’État apparaissent. Reste à comprendre pourquoi les réseaux et les cercles de la communisation accueillent de pareilles vipères en leur sein, y compris au sein de la rédaction de « Sic », qui était censée représenter au moins leurs conceptions communes initiales, au-delà des frontières étatiques. Je rappelle que de tels réseaux et cercles, à commencer par « Théorie communiste », étaient présentés encore récemment comme les plus révolutionnaires et les plus innovateurs du monde, en ce qui concerne la critique du capital et de l’État. Et loués pour leur capacité présumée à débroussailler les pistes permettant d’entamer la transformation révolutionnaire de la société. Le processus de communisation, dans leur patois. Dans « Réflexions sur la communisation », j’avais commencé à analyser en quoi consistaient leurs prétendues avancées théoriques et pratiques. Je vais donc repartir de là pour montrer comment l’idéologie communisatrice a pu couvrir et faciliter l’ascension de l’un de ses ténors vers le sommet du pouvoir étatique.

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Revenons déjà sur le rôle joué par « Théorie communiste ». La revue procure, particulièrement en France depuis quelques années, l’essentiel de ce qui constitue la boîte à idées, pour reprendre la métaphore de la boîte à outils, du microcosme communisateur. Comme leur nom collectif l’indique, l’activité des membres du cercle fondateur consiste essentiellement à formuler ce qu’ils pensent sous forme de « théorie ». Par suite, leur « pratique » fut toujours réduite à la portion congrue, même dans des situations plus favorables que celle que nous subissons aujourd’hui. Mais lorsque des individus prennent l’habitude de ne pas se confronter au monde réel, de se désintéresser des confrontations qui apparaissent à leur insu, parfois presque sous leur nez, leurs pensées finissent par tourner en rond dans la camisole de force de l’idéologie. « Théorie communiste » a d’ailleurs fini par « théoriser » là-dessus aussi. Elle reprend à son compte pas mal d’idées du philosophe marxiste-léniniste et structuraliste Althusser, y compris celle de « pratique théorique ».

Plus largement, c’est l’ensemble des thèses de « Théorie communiste » qui pose de sacrés problèmes. Pendant des décennies, nos adeptes de la « pratique théorique » furent imperméables, indifférents, voire hostiles à presque toutes les idées, les conceptions, les luttes, etc., qui avaient surgi dans la foulée de Mai 68 et qui outrepassaient le cadre rigide de leur grille de lecture formatée par le marxiste orthodoxe. Particulièrement lorsqu’elles touchaient à l’un des piliers de leur doctrine, à savoir la prétendue contradiction entre « les forces productives » et les « rapports de production », et le rôle révolutionnaire qu’ils attribuaient aux prolétaires de la grande industrie, porteurs privilégiés de la communisation aux couleurs de l’industrialisme et, mine de rien, également de l’étatisme. Pour la simple raison qu’il n’y a pas de grande industrie sans État. C’est leur doxa qui explique en grande partie leur hostilité passée aux oppositions contre le nucléaire, y compris à leurs fractions révolutionnaires. Alors que le nucléaire relève, en France plus qu’ailleurs en Europe, de la raison d’État. C’est elle qui explique encore leur hostilité récente aux oppositions aux biotechnologies. Ainsi, dans leur numéro 17, l’auteur de « A propos de Riesel », sous prétexte de rejeter le réductionnisme de « L’Encyclopédie des nuisances », crache en bloc sur elles. Sans même tenir compte des critiques déjà faites audit réductionnisme, au sein même de ces oppositions, telles qu’elles furent présentées, entre autres par moi, dans « La société industrielle, mythe ou réalité ». L’auteur se réjouie même de la disparition des derniers paysans parcellaires, assimilés sans la moindre nuance à des adeptes de la contre-révolution, tels que Marx les présentait, de façon caricaturale, à l’époque du « Manifeste communiste ». C’est l’apologie du rouleau compresseur capitaliste, piloté par la Commission européenne, l’État hexagonal et les agrairiens, que « Théorie communiste » nous présente ici sous les couleurs de la communisation.

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Je l’avais déjà signalé dans « Réflexions », au grand dam des communisateurs : leurs prétendues critiques ne dépassent pas, en règle générale, la conception marxiste orthodoxe de l’État, héritée du technocratisme saint-simonien : la disparition des classes et de l’État signifie que le « gouvernement des hommes » cède, de façon progressive, en relation avec le processus d’industrialisation du monde, la place à « l’administration des choses », des « choses » créées et distribuées presque sans limites, sans lesquelles le monde du capital ne serait pas dépassable. En d’autres termes, chassé par la porte, l’État rentre par la fenêtre sous la forme de l’appareil d’administration et de coercition des « hommes » traités comme des « choses », au nom de la discipline et de la hiérarchie à maintenir pour continuer à faire tourner la grande industrie. Ce qu’Engels exprima avec sa brutalité coutumière dans des thèses dirigées contre Bakounine.

Or, dans la mesure où nos communisateurs font, en général, l’impasse sur de telles questions essentielles, leur notion de « mesures communisatrices » destinées, à leurs dires, à entamer la destruction du capital et de l’État, rappelle fort la conception qui présida à la formulation des « mesures » prises par l’État transitoire, préconisées dans le « Manifeste » par Marx, puis par Lénine dans « L’État et la révolution ». J’ai été traité de calomniateur pour avoir osé l’écrire. Pourtant, le numéro 24 de « Théorie communiste », postérieur à « Réflexions », confirme ce que je pensais alors. Dans « Le moment révolutionnaire comme conjoncture » l’auteur, après avoir conseillé de lire Lénine, affirme : « La dictature du mouvement social de communisation est ce processus global d’intégration de l’humanité au prolétariat. La stricte délimitation du prolétariat par rapport aux autres couches, sa lutte contre toute production marchande sont en même temps un processus qui contraint les couches de la petite bourgeoisie salariée, de la “classe de l’encadrement social”, à rejoindre la classe communisatrice, elle est donc définition, exclusion et, en même temps, démarcation et ouverture, effacement des frontières et dépérissement des classes et de la distinction de genres. Les mesures communistes sont la réalité du mouvement où le prolétariat se définit dans la pratique comme le mouvement de constitution de la communauté humaine. »

Rien ne manque dans le passage cité. Pas même l’idée que la transformation en question, sous la houlette des prolétaires, va contraindre des classes et couches intermédiaires à le rejoindre et à partager ses objectifs. Nous le savons depuis au moins la destruction de la révolution russe effectuée par le pouvoir bolchevik : de telles formules déterministes justifient la coercition que le parti prolétarien exerce sur les individus qui n’acceptent pas ses ordres, y compris lorsque les individus en question sont des prolétaires révoltés. C’est de violence de type étatique qu’il est question ici, même si le terme d’État prolétarien n’apparaît plus dans le lexique des communisateurs. Nous sommes aux antipodes de l’idée de violence insurrectionnelle, portée par les damnés de la Terre qui tentent de se libérer du joug du capital et de l’État.

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Consultable depuis près de trois ans sur le principal site dédié à la communisation, « DNDF », l’article n’a suscité, à ma connaissance, que des commentaires mineurs. Rien sur la question de l’État. Mais nous évoluons ici sur le terrain favori des ténors de la communisation. Celui du recyclage au niveau du langage qui permet que rien d’essentiel ne soit remis en cause. Grâce à des artifices déjà employés par les gestionnaires de la parole officielle ou créés pour l’occasion. Grâce à la prolifération de termes dont le sens est difficile à cerner et qui peuvent recouvrir n’importe quoi, ou presque. Et satisfaire à bon compte les dernières générations de communisateurs, en général issues, en France, des oppositions lycéennes et étudiantes, à la recherche de quelque kit dans le magasin du prêt à penser. Je dis cela sans mépris. Bref, à tenter de suivre le processus sans fin d’interprétation, de réinterprétation, voire de surinterprétation, censé tenir compte des objections et des multiples desiderata, les lecteurs perdent le sens de l’orientation, croient avancer alors qu’ils font du surplace. L’innovation langagière au pouvoir, en quelque sorte, sur le mode de l’inflation qui sert en réalité à neutraliser les critiques et à faire rentrer dans le cadre préétabli des questions jusqu’alors négligées, telles que celle des genres. C’est l’une des grandes impostures des maîtres à penser de l’Université hexagonale depuis longtemps, partagée par le dénommé Althusser, qui imprègne en profondeur les penseurs de la communisation et qui impressionne les naïfs, dans l’Hexagone et ailleurs. Elle donne en quelque sorte de l’élasticité à leur doxa qui ne peut pas demeurer aussi rigide qu’autrefois sous peine de casser. Lire la suite

“COMMUNISATION”: mène à tout, même au gouvernement (à condition d’y entrer)

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e donne ci-dessous le début d’un texte en anglais — copié sur le blogue Dialectical delinquents — à propos du destin glorieux d’un ancien (ou toujours actuel?) partisan de la «communisation», Manousos Manousakis, collaborateur de la revue Sic sous le pseudonyme Woland, aujourd’hui heureux occupant d’un strapontin dans le gouvernement grec.

S’il est vain de prétendre apprécier une théorie d’après les mouvements de veste d’un (seul) de ses concepteurs, il est plus intéressant d’observer comment les dits mouvements sont analysés par ses anciens amis. Ou pas.

Intéressant aussi de voir quel lien dialectique les partisan(e)s de la «communisation» imaginent, ici à partir de la seule annonce de deux réunions, entre le mouvement social réel et le gouvernement dans lequel se rend utile leur ancien corédacteur.

Pour celles et ceux que la langue anglaise rebute, on trouvera — en commentaire de l’annonce de ces deux débats récents sur la «communisation» — une traduction rapide des principaux passages du texte. Le lien est donné dans l’extrait ci-dessous, je l’indique ici pour plus de commodité.

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Woland, an ex-member of Blaumachen and Sic, after having spent some  odd years devising odd theories about the “era of riots” and the rise of the new revolutionary (non-)subject, has now found something more profitable to do: discarding his nom de guerre he has become Syriza’s Secretary General of the Ministry of Economy, Infrastructure, Maritime Affairs and Tourism, Director of the Black Sea Trade and Development Bank and Alternate Governor of the European Bank for Reconstruction and Development, under his real name Manousos Manousakis. And all this movement of de-communisation in just over a year.

One of this ex-communiser’s many duties is to find the right government policy proportion of commons to privatizations, workers’ rights to capitalist investments.The fact that he is also vice president of the two-thirds privatised Greece Telecom as well as the guy Syriza has put in charge of Telecommunications is already becoming a bit of a scandal in Greece’s mainstream media – “a conflict of interests” as the pretension to State neutrality phrases it. But – it seems – it’s neither a scandal nor a “conflict of interests” amongst the ultra-lefthargic communisers of Sic and Blaumachen, whose silence on this subject is as deafening as the sound of a leaf falling during the explosion of a nuclear bomb.

There is also something else which is of importance here. Many of the SYRIZA’s high-profile cadres, who have been appointed as General Secretaries or senior councilors in ministries, used to be active participants in the social movements. As such, not only do they have an in-depth knowledge and understanding of the movement and its practices, but they could also make use of their direct (or indirect) communication channels: from the mere acquisition of inside-information to the deployment of the (necessary) means of mediation even further inside the anti-authoritarian milieu and the movement in general. To give just one example, the traditional clientelist system is still being reproduced by partially integrating counter-cultural, counter-political and other informal social networks.

This weekend just gone (11th & 12th April) 2 meetings on the new Syriza government organised by Theorie Communisteone in Lyon, the other in Marseille, were presented by Blaumachen. The announcement, in French, mentions nothing of their (presumably ex-) comrade, Commissar Woland, who has been the main theoretician of Blaumachen for almost 10 years. He has been a member of Sic and many of his articles have been published in this journal. In Greece, no members of Blaumachen or Sic have publicly criticized  comrade Woland for his political choice to become a capitalist state functionary (in fact, a high rank state functionary involved in privatizations and capital investment plans). It is important to note that all members of these two groups knew about his political relationships with Syriza over the last few years. Silence is mouldy.  Doubtless some have had their private doubts: how could this guy be a significant part of our scene and yet now be a member of the ruling class – and so quickly?! But, in this milieu, dominated as it is by the experts in “theory”, people not so versed in this intellectual expertise are so scared of finding themselves alone, of being accused of being wrong if they dare speak their mind, that they feel safer shutting up, as if such a fear didn’t indicate how alone they already were, despite being surrounded by a lot of strangers parading as “comrades”. And they expect others to dare make a revolution!?!

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« Communisation » : l’impensable projet (2013)

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’avais découvert le terme de « communisation » dans la défunte revue Meeting. Je dis bien « le terme », n’ayant pu accéder au « concept ». Comprenez… que je n’avais pas compris ce que « communisation » pouvait bien signifier. J’avais retenu qu’il s’agissait d’une espèce d’équivalent antistalinien de la « période de transition », dont je ne voyais pas ce qu’elle apportait par rapport à la vision anarchiste des choses. Habitué à manier des mots, je suis gourmand de métaphores bien venues, mais réticent aux concepts, qui prétendent renouveler la pensée. Il n’est pas rare (en histoire, par exemple) que je ne comprenne pas l’intérêt qu’ils présentent aux yeux de leurs auteur(e)s. Je n’exclue pas que cette difficulté trahisse simplement chez moi des capacités d’abstraction limitées ou une formation intellectuelle insuffisante, mais je suis bien obligé de faire avec.

M’est venue également l’hypothèse que la « communisation » pourrait être une tentative de « marketing », ou de (re)conditionnement du vieil idéal communiste, devenu peu présentable étant donné, entre autres, le nombre de taches de sang qui le déparent (et dont on sait que toute l’eau de la mer ne suffirait pas à les effacer[1]). La première mouture du présent texte s’intitulait d’ailleurs : « “Communisation” : label au bois dormant ? ».

Ayant d’autres chats à caresser, j’ai remisé la dite « communisation » au magasin des accessoires inutiles (non sans avoir noté au passage qu’une « communisatrice » de la première heure en avait fait autant[2]). J’ai ensuite, avec plusieurs mois de retard, appris la création d’une nouvelle revue, internationale cette fois, intitulée Sic, à laquelle participe un auteur qui signe ses textes (articles et livres) : Léon de Mattis. En général, l’apparition soudaine (ici comme auteur d’un livre contre la démocratie) d’un nouveau personnage signale un pseudonyme. Tel camarade m’assure que je connais ce Léon de vue, ce qui est bien possible, mais j’ai déjà du mal à retenir les vrais prénoms et à les mettre en rapport avec les visages, alors des pseudos inconnus… Bref, Léon de Mattis (que je me permettrai d’abréger dans la suite du texte en LdM) signe dans le premier numéro de Sic un texte intitulé « Qu’est-ce que la communisation ? », qui semble avoir été écrit pour moi (façon de parler). En effet, il est étonnamment clair (étant donné son sujet), bien écrit, agréable à lire, et même dépourvu de cette amertume qui gâche tant de textes radicaux.

Enfin, me dis-je, tu vas savoir ce que tu penses de la « communisation » (et vous aussi, par la même occasion). Lire la suite