Communiqués du Comité d’occupation de la Sorbonne en exil (COSE – 2006)

Je reproduis ici les communiqués (dont j’ai eu connaissance) diffusés par un certain nombre des occupant(e)s de la Sorbonne, durant le mouvement dit «anti-CPE». Certains ont été photocopiés et diffusés sous forme de tract ; j’en ai recopié plusieurs à partir de versions manuscrites (j’ignore si des versions “papier” ont circulé). Pour cette dernière catégorie, il est possible que le travail de copiste ait entraîné quelques altérations. Les mots douteux ou ajoutés pour la lisibilité sont indiqués entre crochets. Les erreurs seront, si nécessaire et possible, corrigées par la suite.

 

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RECTIFICATIF

Quelques erreurs s’étant malencontreusement immiscées dans les comptes rendus médiatiques, le Comité d’occupation de la Sorbonne en exil (COSE) tient à faire les rectifications suivantes :

1. Il est bien vrai que nous avons projeté chaises, échelles et extincteurs sur les gendarmes mobiles qui fermaient à nos camarades l’accès de la Sorbonne. En revanche, aucun livre n’a été déplacé. Notre but était de faire reculer les flics afin de libérer l’entrée, et l’on voit mal ce que de tels Robocops pourraient craindre fût-ce d’un pavé de sociologie. On prétend que nous aurions abîmé quelques uniformes avec nos projectiles. Ceux qui matraquent et humilient nos frères et nos sœurs chaque jour dans tout le pays peuvent commencer à compter leurs blessés. Ils nous indiffèrent.

2. Reconnaissons-le. Certains d’entre-nous ont effectivement tenté de s’opposer à ces jets, qu’ils assimilaient à de la « violence ». Ce réflexe conditionné est à mettre sur le compte de l’éducation castratrice que nous recevons, de la pacification que nous subissons. Ces oppositions doivent aussi beaucoup à la confusion et au manque de discussions, qui auraient à coup sûr convaincu chacun de l’impérieuse nécessité de ce geste.

3. S’il avait manqué un seul argument pour en finir avec tout le bon sens citoyen des opposants en question, l’irruption par effraction des CRS dans la faculté, armés et non-détenteurs d’une carte d’étudiant de la Sorbonne, ainsi que l’utilisation de haches pour fracturer des portes en bois massif l’a fourni. Par là, l’État a montré qu’il se place délibérément sur le terrain de la casse, terrain qu’il serait déraisonnable, pour nous, de déserter.

4. La Sorbonne est un bâtiment qui nous tient à cœur, pour sa vétusté autant que pour son caractère labyrinthique. C’est pourquoi les dégradations furent limitées au strict nécessaire (ouverture de portes, nettoyage du local de l’UNI, etc.), c’est pourquoi aussi nous ne l’avons pas brûlée.

5. Durant l’occupation, le sénateur Mélenchon s’est introduit dans les bâtiments grâce à la complicité de quelques infiltrés de l’UNEF. Sa venue a spontanément déclenché son expulsion, devant la grossièreté d’une telle manœuvre de récupération. Le fait qu’il soit entré avec l’aide de la police (et non, comme tout le monde, par l’échafaudage) dit assez l’ignominie du personnage.

6. Notre expulsion n’entame en rien notre détermination, bien au contraire. Nous reviendrons quand nous le déciderons.

Paris, le dimanche 12 mars 2006

Comité d’Occupation de la Sorbonne en Exil Communiqué n° 1 [diffusé sous forme de tract]

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Communiqué du COSE [à propos de l’occupation du Collège de France, à Paris, le lundi 13 mars]

(recopié à partir d’une version manuscrite)

Nous avons occupé le Collège de France car c’est pour nous une nécessité vitale. Si nous voulons que le mouvement contre le CPE devienne intéressant il doit s’étendre aux lycéens, professeurs, intermittents, chômeurs, etc. [Il faut] qu’il revendique l’héritage des émeutes de novembre. Il faut qu’il varie ses moyens d’action, pratique des manifestations sauvages et les occupations. L’urgence c’est de se libérer de l’emprise des bureaucraties, des AG et des manifs plan-plan.

Le capital n’a pas d’autres choix pour sa survie que d’intensifier l’esclavage salarié. Que ce salut signifie condamner une grande partie de l’humanité, il le sait et cela ne l’arrête en rien.

Mais nous nous opposerons par tous les moyens à cette entreprise. Nous savons que nous n’aurons que ce que nous saurons prendre.

Grève illimitée jusqu’au retrait de la loi « sur l’égalité des chances » ! Ceci pour commencer. Que les occupations se multiplient ! Que la situation devienne incontrôlable ! Nous ne demandons rien de mieux.

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J’insère ici une motion votée en AG le vendredi 17 mars 2006, à propos de la manifestation qui s’est déroulée la veille, jeudi 16 mars.

Je l’ai recopiée à partir d’une version manuscrite.

Les étudiants de la Sorbonne, réunis en AG tiennent à apporter les précisions suivantes à propos de la manif de jeudi.

1) Les 2 000 personnes environ qui s’étaient réunies devant la Sorbonne avaient participé dans leur écrasante majorité à la manifestation qui allait de place d’Italie à Sèvres-Babylone.

2) Toutes n’étaient pas étudiantes, toutes n’étaient pas françaises, certes, mais le contraire eut été étonnant, la lutte contre la loi [dite « sur l’égalité des chances »] concernant directement l’ensemble de la population. Nous nous félicitons de l’universalité de cette colère.

3) L’affrontement avec les forces de l’ordre et les destructions sont une réaction à la scandaleuse fermeture de la Sorbonne par la police. Tous ceux qui y ont participé, ainsi que tous ceux qui ont scandé « Libérez la Sorbonne » appartiennent entièrement au mouvement de lutte contre la loi sur l’égalité des chances, pluriel dans ses opinions et ses moyens d’action.
MISE AU POINT

La Sorbonne, avec ses airs d’éternité. Enceinte d’histoire suspendue. Couloirs de marbre comme un étang gelé. « Faute de soleil, sache mûrir sous la glace ». Il y a dix jours, un dégel, une soirée contre les siècles. Un feu de tables, les tracts de l’UNI : flamme plus haute qu’un homme, au milieu de la cour, la cour d’honneur. Ça ne murmure plus dans les amphis, dans les couloirs, ça ne discourt plus, ça s’entrechoque, à la recherche d’une composition. Ça commence. Ça jette, des cris, des extincteurs, des chaises, des échelles, sur les flics. Un monstre se réveille.

Le pouvoir est stupide. Il fait du footing. Il a cru anéantir, en nous expulsant, le souffle qui a émergé là. Bêtise. Bêtise lourde comme une unité centrale sur le casque d’un CRS. En nous exilant, il n’a fait qu’étendre au monde notre terrain d’action. Grâce lui soit rendue de nous avoir pris notre Sorbonne, de nous en avoir dépossédés. En u posant sa police, il l’a offerte à tus les dépossédés. À l’heure où nous écrivons, la Sorbonne n’appartient plus aux sorbonnards, elle appartient à tous ceux qui, par la parole ou le cocktail, entendent la libérer.

Depuis notre exil, donc, quelques pensées sur l’état du mouvement.

Mise au point n° 1 : Nous sommes en lutte contre une loi votée à la majorité par un parlement légitime. Notre seule existence prouve que le principe démocratique du vote à la majorité est contestable, que le mythe de l’assemblée générale souveraine peut être une usurpation. Il appartient à notre lutte de limiter autant que possible la tyrannie du vote majoritaire. Trop d’espace accordé aux assemblées générales nous paralyse, et ne sert qu’à conférer une légitimité de papier à quelques bureaucrates en herbe. Elles neutralisent toute initiative en instituant la séparation théâtrale entre les discours et les actes. Une fois votée la grève illimitée jusqu’au retrait de la loi sur l’égalité des chances, les assemblées générales doivent devenir un lieu de palabre, de mise en commun des pratiques, des idées, des désirs, un moment de notre constitution en force, non plus la scène de toutes les luttes de pouvoir, de toutes les intrigues pour emporter la décision.

Mise au point n° 2 : Les bureaucraties syndicales, bien qu’elles persistent dans leurs habituelles manipulations, ne sont pas un obstacle aussi sérieux au mouvement réel que les réflexes citoyens de pacification, diffus parmi nous. Durant la nuit de l’expulsion de la Sorbonne, une partie des étudiants ne savaient pas pourquoi ils étaient là ni ce qu’ils pouvaient faire, moins encore ce qu’ils devaient faire. Ils promenaient avec eux l’angoisse d’une liberté offerte mais impossible à saisir, faute de l’avoir désirée. Une semaine plus tard, au fil des occupations, des affrontements avec les forces de l’ordre, l’impuissance revendiquée laisse place au goût innocent de l’action directe. Le pacifisme retourne à ce qu’il n’aurait jamais du cesser d’être : une pathologie existentielle bénigne.

Mise au point n° 3 : La lutte appartient à ceux qui la font, pas à ceux qui voudraient la contrôler.

Mise au point n° 4 : Le mouvement permanent, celui de la circulation de tout, est la condition paradoxale du maintien en l’état de la machinerie capitaliste. Tout aussi paradoxalement, l’interruption de son fonctionnement est la condition de tout début de bouleversement. Par le blocage, nous luttons contre le blocage absolu de la situation.

Mise au point n° 5 : Nous nous référons à 68, il est vrai, non à ce qui s’est effectivement passé en 68, à son folklore, à la Sorbonne occupée d’alors, aux barricades du Quartier latin, mais à ce qui ne s’est pas passé en 68, au bouleversement révolutionnaire qui n’a pas eu lieu. ON voudrait, en nous projetant dans le passé, nous extraire de la situation et nous faire perdre l’intelligence stratégique de celle-ci. En traitant 698 comme un simple mouvement étudiant, on voudrait éloigner la menace encore présente de ce que 68 a pourtant été, une grève sauvage générale, un éclat de grève humaine.

Mise au point n° 6 : L’idée de débattre démocratiquement, chaque jour, avec les non-grévistes, de la reconduction de la grève est une aberration. La grève n’a jamais été une pratique démocratique, mais une politique du fait accompli, une prise de possession immédiate, un rapport de force. Nul n’a jamais voté l’instauration du capitalisme. Ceux qui prennent parti contre la grève se placent pratiquement de l’autre côté d’une ligne de front, au travers de laquelle nous ne pouvons échanger que des invectives, des coups et des œufs pourris. Face aux référendums mis en place pour casser la grève, il n’y a pas d’autre attitude à adopter que leur annulation par tous les moyens.

Mise au point n° 7 : Une étrange idée hante ce mouvement, celui d’une occupation des facultés aux heures ouvrables. D’une occupation qui ne serait pas libération de l’espace. Où vigiles, pompiers, administrations, prétextes d’autorité et de sécurité continueraient à exercer leur empire infantilisant, où l’université resterait platement l’université. Il est vrai que cet espace une fois conquis, nous devrions le peupler, le peupler d’autre chose que du désir de retourner à la normale. Nous placer dans la perspective sereine qu’il n’y aura pas de retour à la normale. Puis habiter cette irréversibilité.

Mise au point n° 8 : Les coordinations nationales reflètent la stérilité d’une certaine idée, classique, de la politique. Les syndicalistes et les groupuscules gauchistes (PT, LCR, LO, UNEF, SUD, FSE, Combat, CRI, Groupe bolchevique) proposent à des AG atones des plates-formes pré-rédigées par leurs directions. Dans une ambiance qui fleure bon le énième congrès du PCUS, la coordination nationale ne déroule qu’un jeu de pouvoir soviétique entre « orgas ». Nous opposons à cela l’idée d’une coordination parallèle prenant exemple sur le mouvement lycéen de l’année dernière, une coordination ouverte qui n’est qu’un lieu itinérant d’élaboration stratégique nationale.

Mise au point n° 9 : Nous sommes les héritiers de l’échec de tous les « mouvements sociaux » non seulement depuis trois ans (profs, retraites, intermittents, LMD, EDF, lycéens), mais depuis 1986 au moins. De ces échecs, nous avons tiré les leçons. Le premier d’entre eux porte sur les médias. En se faisant écho du mouvement, les médias en deviennent de fait une composante qui, lorsqu’elle se retire (généralement au même moment que les bureaucraties syndicales) viennent provoquer son effondrement. La force d’un mouvement est sa puissance effective, non ce qui s’en dit, les ragots sur son compte. Le mouvement doit se garder par tous les moyens, fût-ce par la force, de l’emprise médiatique et élaborer une parole qui lui soit propre.

Mise au point n° 10 : Aucun des « mouvements sociaux » des dernières années n’a obtenu en des mois de « lutte » ce que les insurgés e novembre ont discrètement obtenu en trois semaines d’émeute – suspension de toutes les radiations des aides sociales dans les quartiers concernés, rétablissement du financement aux associations les plus absurdes. Et ce sans rien demander. Revendiquer, c’est formuler son existence dans les termes mutilants du pouvoir, c’est concéder à l’adversaire l’avantage du terrain. Même du point de vue de qui veut obtenir quelque chose c’est con.

Mise au point n° 11 : Finis les défilés, les journées d’action décrétées par les centrales. Des occupations et des manifestations sauvages ! L’assemblée des grévistes de Rennes préfère déjà les manifestations « à parcours intuitif », refuse de subir les parcours de la préfecture et la présence de ses sbires. Le service d’ordre a même changé de fonction, comme de nom : il s’appelle « service action » et s’organise pour l’affrontement avec les forces de l’ordre.

Mise au point n° 12 : Qu’on ne nous dise plus que ce que nous faisons est « illégitime ». Nous n’avons pas à nous envisager du point de vue des spectateurs de la lutte, ni à fortiori du point de vue de l’adversaire. La légitimité appartient à qui pense ses gestes. A qui sait ce qu’il fait, et pourquoi il le fait,. Cette idée de la légitimité est évidemment hétérogène à celle d’État, de majorité, de représentation. Elle n’obéit pas au même type de rationalité, elle pose sa propre rationalité. Si le politique consiste en la guerre entre différentes légitimités, entre différentes idées du bonheur, notre tâche est désormais de nous donner les moyens de cette lutte. Sans autre limite que ce qui nous paraîtra juste, et joyeux.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Paris, le lundi 20 mars 2006

Remous au Collège de France, par A. Grothendieck (1971)

Ce texte a été publié dans le n° 9 de Survivre …et vivre, août-septembre 1971 (édition française). Il figure donc dans le pdf téléchargeable sur ce blog, et ailleurs sur Internet. Cependant, sur la remarque, qui m’a été faite par plusieurs correspondants, que le texte en « mode image » est de lecture peu confortable, j’ai utilisé l’exemplaire du n° de S&V en ma possession pour proposer l’article en mode texte, plus accessible.

Il présente l’intérêt particulier de montrer comment Grothendieck a d’abord tenté d’utiliser son prestige scientifique pour « subvertir » l’institution, en l’espèce le Collège de France, en invitant les autres à l’imiter en conclusion, avant de renoncer à cette stratégie.

Seules modifications apportées : Les mots apparaissant soulignés dans le journal (qui n’utilisait pas les italiques), sont ici en italiques (je ne peux pas souligner les mots) ; un pluriel malencontreux (1 abstentions) a été corrigé. Le correcteur orthographique a relevé, et absous, deux ou trois fautes de frappe.

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UN MATHÉMATICIEN POURRA-T-IL CONSACRER UNE PARTIE DE SON COURS AUX QUESTIONS DE LA SURVIE ?

Bien entendu, il le peut, mais dans l’immédiat il le fera sous sa propre responsabilité, sans sanc­tion officielle, et sans que le fait soit signalé sur les affiches du Collège de France. En l’occurrence, il s’agit de mon propre cours, qui aura lieu au Collège de France sous le titre « Théorie de Dieudonné des Groupes de Barsotti-Tate » (sic), les mercredi de dix heures à midi et demi, salle B ; ou­verture du cours le mercredi 3 Novembre. Les premiè­res séances seront consacrées à la discussion, avec la participation de tous les auditeurs intéressés, de thèmes non techniques liés par le titre général suivant : SCIENCE ET TECHNOLOGIE DANS LA CRISE ÉVOLUTIONNISTE ACTUELLE : ALLONS-NOUS CONTINUER LA RE­CHERCHE SCIENTIFIQUE ?

Le nombre des séances consacrées à ce sujet, avant de passer à la partie technique du cours (concernant la théorie de Dieudonné), dépendra entièrement des réactions de l’auditoire. Précisons ici que le Col­lège de France est ouvert à tous les auditeurs, sans distinction de nationalité, sexe, religion, âge, di­plômes, coupe de cheveux ou toutes autres particula­rités. Il n’y a aucune formalité d’inscription, ni aucune formalité pour assister à aucune des séances : l’appariteur vous indiquera gracieusement la salle. Toute personne intéressée par le thème est bienvenue pour participer aux discussions, qu’il soit ou non mathématicien. Adresse du Collège de France : Place Marcellin Berthelot – PARIS 5ème.

Pour tous renseignements, on peut me téléphoner au 920 13 34.

Traditionnellement, chaque professeur au Col­lège de France choisit librement, chaque année, le sujet de son cours l’an prochain. Son choix doit en principe être approuvé par l’Assemblée des Profes­seurs se réunissant vers la fin de l’année académi­que. C’est là une affaire de routine, et les cours sont généralement approuvés en bloc par un vote à l’unanimité. Je n’ai pas eu connaissance d’un précé­dent où le choix d’un professeur ait été mis en ques­tion, voire repoussé par l’Assemblée de ses collè­gues. Cette routine s’est trouvée perturbée à la dernière réunion de l’Assemblée, le 27 Juin dernier, à l’occasion de mon propre projet de cours. Préci­sons que je ne suis pas professeur titulaire au Collège de France, mais que j’ai été nommé pour deux ans à la chaire de professeur associé nouvellement créée (la première au Collège de France), destinée à des professeurs en visite au Collège de France.

D’après les règlements internes au Collège, à titre de visiteur, j’assiste avec voix délibérative aux réunions de l’Assemblée, mais sans avoir droit de vote .

À l’occasion de cette Assemblée, j’avais en­voyé à M. Etienne Wolff, Administrateur au Collège de France, mon rapport d’activité pour l’année écou­lée, comprenant, à côté d’activités de type académi­que traditionnel, une très brève description de « mon effort soutenu de compréhension et d’engagement face aux grands problèmes de notre génération, que je suis arrivé à reconnaître sous la triple forme d’une crise de civilisation, d’une crise écologique, et d’une nouvelle révolution évolutionniste », pour reprendre les termes de ce rapport. Il contenait également la liste de la vingtaine d’universités nord-américaines touchées au cours de ma tournée des campus ce prin­temps, et les principaux titres de discussions pu­bliques sur des thèmes liés à la Grande Crise (cf. « La Découverte de l’Amérique[1] ») . Enfin, dans une lettre séparée du 22 Mai 1971, j’exposais mon pro­jet de cours pour l’année prochaine dans les termes suivants :

« Concernant la partie I de ce programme, quel­ques mots d’explications me semblent de mise. Malgré un intense effort de compréhension que j’ai fait du­rant l’année écoulée pour arriver à une vision d’en­semble des problèmes que j’ai l’intention d’y abor­der, je suis bien conscient du fait que je ne suis qu’au début d’un très long chemin, et que je ne puis prétendre en la matière à aucune compétence particu­lière. Mais je suis également conscient de l’impor­tance et de l’urgence de ces problèmes, et du fait qu’ils ne sauraient relever d’aucune spécialité quel­le qu’elle soit, scientifique ou humaniste. Aussi, s’il est vrai qu’il est important que chacun de nous y réfléchisse suivant son expérience propre, et que sans doute de nombreux collègues déjà sont allés dans cette voie bien plus loin que moi, nul, il me semble, ne peut prétendre sur ces questions vitales à une autorité qui lui permette de les exposer ex cathedra dans un esprit dogmatique. Vouloir en pren­dre argument pour bannir entièrement de telles ré­flexions systématiques de nos amphithéâtres, me sem­blerait une erreur funeste. Il est vrai qu’à cette erreur nous prédispose fortement la tendance crois­sante au morcellement de la connaissance en disciplines distinctes, qui est en train d’aboutir à une véritable négation de la connaissance, si on conçoit celle-ci comme un moyen pour appréhender la réalité (toujours complexe) et interagir avec elle dans un “sens favorable”. Plutôt que de démissionner ainsi devant la réalité, qui refera irruption dans nos vies que nous le voulions ou non, il me semble pré­férable que chacun de nous l’aborde de front avec les moyens du bord, en faisant confiance au temps qui nous reste et aux compagnons de route pour amé­liorer nos moyens.

» Bien entendu, je suis à votre entière dispo­sition, et à la disposition de mes autres collègues au Collège de France, pour préciser ou développer les points esquissés dans cette lettre.

Veuillez agréer…»

À la réunion de l’Assemblée du 27 Juin, cette lettre a été lue par l’Administrateur. Comme je m’y attendais, elle a donné lieu à un débat fort inté­ressant, extrêmement vif et révélateur. Il s’ouvre par une prise de position très nette de M. Wolff lui-même contre la première partie du programme pré­vu, qui « ne rentre pas dans le cadre de la chaire de professeur associé dont M. Grothendieck est chargé ». S’ensuit un débat animé, auquel prennent part MM. J. P. Serre, Jean-Claude Pecker, Anatole Abragam, Jacques Monod, Raymond Aron, Francis Perrin, François Jacob, Jean Leray, en plus de M. Etienne Wolff et de moi-même. Réactions extrêmement diverses. Celle qui domine, cependant, s’exprime dans la conviction qu’en sortant des limites de sa spécialité, voire des limi­tes de la science au sens technique du terme, pour parvenir à une appréciation critique de la science et de son rôle, le savant allait fatalement sombrer dans « 1’ignorance » et le « bavardage creux[2] », d’après les paroles utilisées par F. Perrin. Une telle opinion, exprimée par des hommes parmi les plus éminents de leur discipline particulière, et la profonde méfiance « à priori » qu’elle suppose au su­jet des facultés mentales de l’homme, y compris cel­les de leurs pairs, censés, (d’après un large consensus) être parvenus au sommet du développement intel­lectuel que notre société peut offrir — n’est-ce pas là un écrasant constat d’échec de toute une concep­tion de l’éducation, de la connaissance, voire de no­tre culture tout court ?

Voici quelques réactions particulières de certains collègues[3]. J. P. Serre, mathématicien, qui avait fait la proposition de ma nomination au poste de professeur associé et à mon renouvellement pour une deuxième année, à la fois visiblement excé­dé et très gêné vis à vis de ses collègues, se con­sidérait comme partiellement responsable des compli­cations causées par ma présence au Collège de France ; comme excuse, il indique qu’aux moments où il avait fait ces deux propositions, rien ne permettait de prévoir mon évolution future (que manifestement il déplore). F. Perrin[4] est intervenu à plusieurs reprises, avec un air alarmé : comme la mathémati­que n’est pas une science à proprement parler, étant par essence séparée de l’observation de la nature[5], le fait qu’un mathématicien prenne sur lui de traiter critiquement de la science lui semble « par­ticulièrement fâcheux ». A. Abragam, après avoir souligné en termes quelque peu dithyrambiques[6] le haut prestige scientifique dont, selon lui, je jouissais en tant que mathématicien, opina qu’il y aurait malhonnêteté d’user de mon autorité de ma­thématicien pour « vouloir imposer à votre auditoire vos opinions personnelles sur la guerre au Vietnam ou sur l’énergie nucléaire ». Il me semble re­marquable à quel point ces objections passent en­tièrement à côté des éclaircissements donnés dans ma lettre, où j’expliquais précisément que j’enten­dais initier une discussion avec mes auditeurs sur des problèmes cruciaux, et que je récusais à priori dans ces problèmes tout appel à une quelconque au­torité de l’expert.

D’après A. Abragam, les auditeurs seraient attirés par un programme mathématique défini, pour s’en­tendre exposer des choses sans rapport avec ce programme. En fait, les titres distincts des deux parties de mon cours prévu étaient absolument sans équivoque sur les thèmes qui seraient traités dans l’une et dans l’autre, contrairement à ce qui aura lieu après le vote de mes collègues, repoussant la partie I prévue à mon cours.

Je me trouvais placé dans l’Assemblée à côté de J. Leray et A. Lichnerowisz, mathématiciens tous deux. J. Leray était visiblement ému, insistant que « ces sujets sont trop importants pour qu’on ait le droit de se tromper en en parlant — et livrés à vos seules lumières, vous êtes sûr de vous tromper ! ». C’est en ces termes qu’il m’exhortait à renoncer à traiter ces questions dans mon cours de mathémati­ques, pour m’associer plutôt à un séminaire inter­disciplinaire qui serait placé sous le patronage de plusieurs professeurs au Collège de France.

Lichnerowisz abondait dans le même sens, visi­blement perplexe ; j’avais l’impression qu’il sen­tait bien que « du nouveau » était en train de se préparer, et ferait irruption fatalement tôt ou tard, y compris au Collège de France, et quel in­convénient il y aurait que ce soit un vote formel de l’Assemblée qui exclue des amphithéâtres du Collège de France, la libre discussion de certains des problèmes les plus brûlants de notre temps, directement liés à la science qu’on y enseigne. Il a préféré ne pas intervenir dans la discussion, et n’a pas pris oralement de position très nette pour ou contre mon projet. Quant à l’Administrateur E. Wolff, il se disait « peiné » par toute cette discussion — et il le paraissait en effet — qui le mettait dans la position désagréable d’avoir l’air de vouloir refuser ou restreindre la liberté d’ex­pression d’un hôte du Collège de France. En passant, il ironisa légèrement, avec un même air triste, sur le terme « Crise Évolutionniste » qui figurait dans le titre, disant qu’il n’avait pas eu connaissance qu’il y avait une crise dans 1’Evolution, et qu’il devait y avoir sans doute malentendu de sa part. Sur mon assurance qu’il n’en était rien, il ne semblait pas intéressé que je lui précise en quoi j’étais convaincu que nous assistions en effet à une telle crise ; il est vrai que E. Wolff est bio­logiste et moi mathématicien, et d’après les règles du jeu dans lesquelles nous avons été élevés l’un et l’autre, il n’était guère concevable que ce soit le mathématicien qui explique ses réflexions sur l’évolution à un biologiste.

Dès le début de la discussion, après avoir re­çu mon assurance que j’étais tout disposé à consa­crer à la deuxième partie, « technique », de mon cours, le minimum de dix-huit heures prévu pour les cours du Collège de France, J. C. Pecker est intervenu très cordialement en faveur de mon projet de cours, consi­dérant comme extrêmement positif que des « questions très importantes » soient débattues dans le Collège de France. C’est lui qui avança l’idée d’un séminai­re interdisciplinaire, qui sembla apparaître à la plupart des participants à la discussion comme la meilleure solution à la « difficulté » que j’avais sou­levée. Aussi je fus obligé d’expliquer que mon but n’était pas de créer une nouvelle spécialité au Col­lège de France, fût-elle interdisciplinaire, mais bien d’intégrer à l’avenir (que ce soit au Collège ou ailleurs) mon enseignement mathématique avec des pers­pectives critiques sur le rôle social de la science que j’enseigne, et de la science en général — et que j’espérais ce faisant inciter d’autres universitai­res à faire de même. Cela n’empêchait pas que je me joindrais bien volontiers à un séminaire interdis­ciplinaire comme suggéré par M. Pecker. Indépendam­ment de ce séminaire et du résultat du vote qui se­rait pris par l’Assemblée sur la première partie du cours, c’est-à-dire si celle-ci figurerait ou non sur les affiches officielles, j’étais décidé à in­clure quelques séances où seraient traitées les questions indiquées dans le titre incriminé, avant de passer à la partie plus technique de mon cours.

En dehors des interventions de J. C. Pecker, il y eût quelques autres interventions en faveur de mon projet, notamment J. Monod et (sauf erreur de ma part, vu que je ne connais pas encore personnelle­ment la plupart de mes collègues) F. Jacob et R. Aron.

Il y a eu finalement vote séparé, d’abord sur la deuxième, puis sur la première partie de mon pro­jet de cours. Résultats :

  1. Théorie de Dieudonné des Groupes de Barsotti-Tate : 25 oui, 12 non, 6 abstentions, 2 nuls.
  2. Science et Technologie dans la Crise Évolutionniste actuelle : allons-nous continuer la re­cherche scientifique : 32 non, 9 oui, 1 abstention, 1 nul.

Il est remarquable que dans un haut-lieu de la science comme le Collège de France il se soit trouvé 9 voix pour appuyer un sujet de cours brûlant certes, mais qui rompt avec des traditions académiques for­tement enracinées ; cela me semble un signe frappant de l’évolution qui est en train de se faire dans les esprits, y compris dans les sphères qu’on pourrait croire le plus inconditionnellement acquises au « scientisme ». Je pense qu’avant la discussion et le vote, la plupart des trente-deux collègues qui ont voté « non » ont dû être convaincus que tout savant dans son sens commun récuserait sans appel une telle rupture avec la tradition, et que ma proposition se­rait rejetée à l’unanimité, par une Assemblée unani­mement choquée. Nul doute que la discussion et la découverte que neuf de leurs collègues ne partagent pas leurs vues, pourra être chez un bon nombre d’en­tre eux une parmi les multiples influences qui fini­ront par les amener à revoir leurs préconceptions scientistes, comme j’y ai été amené moi-même pro­gressivement au cours des deux années passées. À cet égard, le fait que dans le premier vote, consacré à la deuxième partie (technique) de mon cours, il se soit trouvé 12 « non » pour le récuser et 6 absten­tions (alors que sauf Serre et moi-même, aucun des collègues présents ne pouvait guère avoir la moindre notion de ce que le titre proposé signifiait) me semble le signe d’un véritable désarroi chez nombre de ces collègues. De telles discussions qui font éclater au grand jour certaines contradictions ou incohérences des préconceptions sous lesquelles nous travaillons habituellement, me semblent un puissant moyen pour faire évoluer les idées et aider à leur renouveau. Il en est particulièrement ainsi lorsque les participants se trouvent dans une situation (institutionnelle, disons) où ils sont obligés de prendre position, en vue d’une décision concrète. Il me semble que peu sont ceux parmi nous qui n’ont pas l’occasion, sous une forme ou une autre, de créer de telles situations, quelle que soit la profession à laquelle ils appartiennent. Ils s’apercevront sans doute souvent avec surprise, comme je m’en suis aperçu moi-même, qu’ils sont bien moins isolés qu’ils ne le pensaient. Faites-donc l’essai vous-même !

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 A. GROTHENDIECK

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[1] NDLR. Titre d’un article de A. Grothendieck qui était prévu pour le présent numéro de Sur­vivre, et n’a pu finalement y trouver place.

[2] Comparer cette conviction avec le point 4 du « Credo du Scientisme » (Rôle de l’Expert), p. 6.

[3] Il est possible que certains collègues considè­rent que des débats comme ceux de l’Assemblée du Collège de France, n’étant pas ouverts au public, devraient être considérés comme confidentiels. Nous pensons au contraire que « tous les actes de la vie professionnelle du scientifique doivent être pleinement explicites et publics ».

[4] Signalons que F. Perrin, pro­fesseur de physique atomique et moléculaire au Collège de France, a été Haut-Commissaire à l’Éner­gie Atomique. C’est à lui qu’est due la déclara­tion historique que la radioactivité dégagée par les explosions nucléaires en Polynésie était moindre que celle qui sera due aux cadrans lumi­neux des montres bracelets que les indigènes se­raient en mesure de s’acheter, par l’augmentation du niveau de vie qui résulterait de ces expérien­ces .

[5] Cet état de choses est relativement récent, dû à une évolution regrettable de la mathématique de­puis le début du siècle. Il commence à y avoir, chez certains esprits moins dogmatiques que la plupart de leurs autres confrères mathématiciens, une saine réaction contre cet isolationnisme des mathématiques. Si l’activité scientifique (dans le sens traditionnel) est appelée à survivre à notre présente crise de civilisation, il semble très probable que la mathématique serait appelée à un renouvellement beaucoup plus radical que ce­lui auquel on a assisté depuis le début du siècle avec l’introduction du point de vue formaliste et axiomatique. Cela semble en tous cas une nécessi­té, si la mathématique doit continuer à fournir des modèles utilisables de la réalité, adaptés à saisir au moins certains aspects complexes du monde biologique. L’impasse prolongée où se trou­ve la physique théorique depuis le développement de la mécanique quantique pourrait bien être liée à la même nécessité de renouvellement.

[6] Dithyrambe : louange exagérée (figure de style).