Rendez-vous au festival CNT, à la Parole errante (Montreuil) les 8, 9 et 10 mai

La CNT (Union régionale parisienne) organise les 8, 9 et 10 mai prochain son festival à Montreuil, à la Parole errante.

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Je serai présent pour vous rencontrer et discuter à partir de mon dernier livre Comment peut-on être anarchiste ?

le DIMANCHE 10 MAI, entre 12h et 13h30.

Les retardataires et autres feignant(e)s pourront me croiser plus tard au stand des éditions Libertalia.

Au plaisir de vous voir !

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ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le plaisir utile

 

Économie de la misère

 

Ce texte constitue le cinquième chapitre de la première partie de mon livre Économie de la misère (Éditions La Digitale ; disponible).

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Le plaisir utile

Si la publicité utilise largement le ressort érotique, par l’instrumentalisation du corps féminin (découpé, dénudé, provocant, toujours disponible), s’il semble que l’idéologie productiviste ait contaminé, via les modèles fournis par la pornographique et la sexologie, les comportements amoureux de certains de nos contemporains, on ne recense pas (encore) de cas de stimulation érotique directe des travailleurs sur les lieux de production. Il n’est pas fréquent non plus que l’exercice d’une activité érotique satisfaisante soit, fût-ce sous le couvert d’une respectable conjugalité, avancé comme motif d’une action revendicative, même si la grève et l’émeute sont autant d’occasions de rencontres amoureuses. Il existe pourtant, à ma connaissance, au moins deux cas de grèves « amoureuses », menées à la fin des années 70, en Italie et à Londres. Des ouvriers d’une usine de Pesaro se plaignirent qu’à dater de l’installation de nouvelles machines à encoller, leur libido ait anormalement diminué. Attribuant, à tort ou à raison, ce phénomène aux ondes électromagnétiques émises par les machines, ils se mirent en grève jusqu’au remplacement de celles-ci. Dans l’usine Londonienne de British Leyland, les ouvriers refusèrent le travail de nuit au motif qu’il compromettait leur vie amoureuse et conjugale. « Love first », titra joliment le Times [1].

Les réflexions des auteurs cités dans le chapitre précédent [non reproduit ici] attestent d’une relation certaine — par eux plus ou moins gaiement assumée — entre la question du travail (nécessité, discipline, principe de réalité) et celle du plaisir (épanouissement personnel, érotisme, émancipation des femmes). Afin peut-être de ne pas heurter de front la morale bourgeoise ou pour présenter leur critique du travail sous un jour plus pragmatique qu’utopique, des militants révolutionnaires, parfois médecins[2], seront « amenés à envisager non seulement la nécessité du repos musculaire, mais aussi l’utilité du plaisir », selon la formule du Dr Pierrot (1871-1950), auteur d’une brochure intitulée Travail et surmenage [3], largement citée dans l’Encyclopédie anarchiste. Ancien cofondateur du groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), qui devait évoluer du socialisme vers l’anarchisme, Pierrot estime que « l’observation médicale se heurte à la morale officielle [qui] fait du travail l’idéal de la vie ». La paresse s’explique, selon lui, comme une répugnance peut-être inconsciente envers une besogne déplaisante, dont le but et par conséquent l’intérêt échappent à l’ouvrier parcellaire, et dont par surcroît le profit est accaparé par un patron parasite. « Si les hommes voyaient le but de leur besogne, s’ils pouvaient comprendre dans son ensemble et dans ses parties un ouvrage qu’ils auraient reconnu eux-mêmes utile et beau, s’ils savaient que le fruit de leur propre travail profitât réellement à eux et à la communauté, alors ils pourraient s’intéresser à leur œuvre et s’adonner avec joie à un labeur librement consenti. »

Mais s’il conclut que « le plaisir est ou devrait être la base même de l’activité humaine », l’anarchiste se juge tenu de prêcher la modération. Dès lors que c’est en tant que médecin, c’est-à-dire en tant que dépositaire d’un savoir scientifique, qu’il formule ses recommandations, peut-être attend-on de lui qu’il indique les limites au-delà desquelles le plaisir — perdant son utilité — devient malsain ? « Si je prends comme exemple l’acte vénérien, il est certain que sa répétition trop fréquente en diminue la jouissance. Un fatigué génital [sic] ressent de la lassitude musculaire et cérébrale et aussi une certaine tristesse vague. C’est cette tristesse que les individus prennent parfois pour du remords, surtout lorsque l’acte ne s’accompagne pas de sentiments affectifs[4] ». Dans un texte de 1949 publié en espagnol dans la revue C.N.T. (organe de la Confédération national du travail anarcho-syndicaliste), Pierrot se réfère explicitement à l’idéal fouriériste du travail attrayant : « La fonction de la surabondance serait d’assurer à tous un superflu nécessaire aux joies de la vie et dont chacun aura libre disposition selon ses goûts. Ainsi l’inégalité n’existera plus et l’envie ne pourra plus s’exercer, puisque chacun pourra satisfaire ses goûts, par exemple soit en déplacements, en excursions ou en voyages, soit en réceptions amicales ou en joies amoureuses, soit en études ou en jouissances artistiques, soit en des marottes particulières[5]. »

Certains anarchistes n’hésitent pourtant pas à défendre le travail (et l’effort militant) contre les perversions de la mollesse, du stupre et de la fornication. Dans L’Éthique du Syndicalisme, c’est à titre de référence négative que Pierre Besnard (1886-1947) cite le droit à la paresse : « Il faut que chacun d’entre nous soit cet exemple contagieux, dont parlait Montesquieu […]. Cela se fait avec des individus normaux et sains, avec des hommes qui ont le souci du travail créateur et non avec des anormaux et des paresseux. […]. On ne s’étonnera pas que, contrairement à Paul Lafargue, auteur plus fantaisiste que marxiste, je ne revendique pas le droit à la paresse pour la classe ouvrière, mais celui au loisir sain, reposant et éducateur[6]. » Revenant quant à lui sur l’expérience des anarchistes espagnols, dont le rôle durant la révolution de 1936 fut prépondérant (jusqu’à la militarisation du mouvement sous l’égide des staliniens espagnols et soviétiques), Diego Abad de Santillan écrit : « En 1936, nous pouvions donner une forte impulsion au développement économique de l’Espagne parce que nous ajoutions à l’outillage existant la ferveur de la foi et l’intensification des efforts. […] Nous nous [en] sentions capables […], mais à travers l’instrument dont nous disposions, l’organisation syndicale [la C.N.T.] et non à travers les idylliques communes libertaires de nudistes et de pratiquants de l’amour libre[7]. »

Loin de la synthèse passionnelle imaginée par Fourier entre effort et plaisir, que reprenait à son compte (avec modération) le Dr Pierrot, mais aussi contre la pudibonderie surannée et le pseudo-réalisme des néo-proudhoniens, d’autres révolutionnaires explorent une troisième voie. Désir et plaisir ne seraient plus simplement utiles, encore moins incarneraient-ils la subversion ou le péché : ils seraient en eux-mêmes constitutifs de l’ordre social. On pourra s’étonner de trouver le surréaliste André Breton parmi ceux qui envisagent un tel renversement de perspective, au prix — dérisoire — d’une bonne gestion, qu’il semble approuver d’avance.

« Il est bien certain, affirme-t-il tout d’abord, qu’aux célèbres “À chacun selon ses capacités”, “ses œuvres” ou “ses besoins” (matériels), non seulement le surréalisme mais toute la poésie digne de ce nom tend à substituer un “À chacun selon ses désirs”. Est-ce beaucoup plus ambitieux, si l’on y réfléchit ? Qui dit qu’il ne suffirait pas d’une bonne gestion générale pour que le désir entre dans l’ordre ? Moyennant l’abolition des “verboten” en toutes langues, je ne doute pas que la pointe extrême et jusqu’à la plus asociale du désir ait tôt fait de se résorber[8]. »

Le psychanalyste Wilhelm Reich (1897-1957), disciple dissident de Freud, fondateur à Berlin de l’Association pour une politique sexuelle prolétarienne (Sexpol), bientôt exclu du parti communiste puis de l’Association psychanalytique internationale, formalisera à partir de son expérience clinique et militante une conception renouvelée de l’ordre social naturel, reposant sur le doublet : « économie sexuelle »—« démocratie du travail ». « Pour l’individu avec une structure génitale[9], la sexualité est une expérience agréable, et rien que cela ; le travail est une activité vitale heureuse et une manière de s’accomplir. Mais pour l’individu moralement structuré, c’est un devoir ennuyeux ou seulement un moyen de gagner sa vie[10]. » La prétention pseudo-scientifique (et les tracasseries staliniennes) ont fait oublier à Reich les conditions sociales concrètes dans lesquelles l’individu moyen exerce une activité salariée sans intérêt. Il est naïf — ou pervers — d’imaginer qu’une vie érotique satisfaisante (à supposer qu’elle se réduise à l’orgasme normalisé que Reich croit pouvoir quantifier à l’aide de ses appareils de mesure) métamorphose une tâche inepte, fut-elle effectuée dans un système démocratisé, en moyen d’épanouissement. C’est pourtant ce que le Dr Reich explique au « petit homme » : « [L’économie sexuelle] voudrait que tu vives ta sexualité la nuit pour ne pas en être obsédé le jour et pour te permettre d’accomplir ta tâche[11]. » Mais c’est, dès les années 30, lorsqu’il s’adresse aux jeunes du Parti communiste, que Reich résume le plus simplement sa conception de la vie saine : « Nous avons intérêt à ce que la capacité de travail de chaque militant du parti dure le plus longtemps possible, c’est pourquoi une vie sexuelle à peu près réglée est une des conditions les plus importantes. On croit gagner des forces en éliminant totalement la vie sexuelle. C’est une erreur. En vérité, lorsqu’on restreint trop sa vie sexuelle, c’est l’intensité du travail qui en pâtit : et l’on rattrape largement, grâce à la vigueur du travail que procure une vie sexuelle à peu près satisfaisante le temps que l’on perd dans sa vie privée, parce qu’on travaille alors vite et mieux[12]. » Ainsi le désir rentrerait-il dans l’ordre, selon la vision de Breton, résorbé, épuisé (de préférence la nuit), laissant à l’énergie vitale toute latitude de s’exprimer dans le militantisme social et dans le travail salarié.

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[1] Libération, 28 octobre 1978. L’anecdote italienne est rapportée par le dirigeant stalinien Giovanni Berlinguer. Plus récemment, Pierre Larrouturou, partisan de la semaine de quatre jours, fait davantage confiance aux réformes qu’aux luttes sociales : « La réduction du temps de travail peut même déboucher sur un baby boom ! Des sociologues le pensent sérieusement ». Libération, 10 septembre 1997.

[2] La Doctoresse Madeleine Pelletier, féministe et néo-malthusienne, membre du Parti communiste mais collaboratrice de la presse anarchiste, fait débuter sa plaquette Le travail, Ce qu’il est, ce qu’il doit être (La Brochure mensuelle, n° 85, janvier 1930) par la phrase suivante : « L’homme est naturellement paresseux, le travail régulier est une conséquence de la civilisation. » Née en 1874, Madeleine Pelletier est morte en décembre 1939 à l’Asile de Perray-Vaucluse où, malade, elle purgeait une peine de prison, à elle infligée en application de la loi de 1920, pour avoir pratiqué des avortements.

[3] Pierrot Marc Dr, Travail et surmenage, 1911, aux Temps nouveaux.

[4] Des sentiments affectueux eussent évité un air de redondance, mais reconnaissons que cette dernière observation de Pierrot ne manque pas de pertinence.

[5] « Le facteur moral et le besoin de liberté dans l’évolution sociale et les possibilités d’élaboration d’une société future », publié en français dans Quelques études sociales, La Ruche ouvrière, 1970, p. 57.

[6] L’Éthique du Syndicalisme, édité par la Confédération générale du travail syndicaliste révolutionnaire (CGTSR), 1938, p. 20-22.

[7] Guérin, op. cit., p. 664, lettre du 10 juillet 1965.

[8] Entretien avec Claudine Chonez, Gazette des Lettres, 31 juillet 1948. C’est moi qui souligne. Breton introduit une distinction entre le désir, positif même dans sa « pointe » asociale, et la licence « qui est fautive. Parce qu’elle se cache, parce qu’elle est ruse […]. »

[9] C’est-à-dire, pour Reich, l’hétérosexuel(le) capable d’orgasme profond dans le seul coït phallus/vagin. L’individu moralement structuré, lui, souffre d’une cuirasse caractérielle qui lui interdit de décharger ses tensions et de goûter le plaisir, orgastique ou esthétique.

[10] La Fonction de l’orgasme (1947), L’Arche, 1970, p. 146.

[11] Écoute petit homme (1945), Payot, 1972, p. 52.

[12] Le Combat sexuel de la jeunesse (1932), Éditions Gît-le-Cœur, 1971, p. 91.

DE LA CONFUSION COMME « DÉGÂT COLLATÉRAL » (1999) Corédigé avec Hervé Delouche

Dommages de guerre

 

Le texte ci-dessous, rédigé conjointement avec Hervé Delouche, comporte son propre «chapeau» de présentation.

Des extraits sont reproduits dans Dommages de guerre (L’Insomniaque, 2000). Il est ici repris intégralement.

 

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Destiné au journal No Pasaran ! le texte ci-dessous y a été censuré, comme étant « trop polémique », par le « comité de suivi » du Scalp-Reflex. Il devrait être inséré dans le bulletin intérieur de cette organisation. Même si des échanges (aujourd’hui insuffisants) peuvent avoir lieu dans l’intimité d’une réunion ou d’un comité, le minimum exigible est que tout ce qui a été rendu public puisse être critiqué publiquement. S’en dispenser, c’est entretenir la confusion et favoriser les positions contre-révolutionnaires. C’est tout simplement faire le jeu de l’État.

H. Delouche, C. Guillon.

Paris, le 28 mai 1999.

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Avertissement : Nous réagissons ici notamment à des positions exprimées dans les derniers numéros de No Pasaran ! et de REFLEXes. Nous jugeons indispensables d’analyser ces positions et d’en conserver la mémoire critique, même si — ce que nous souhaitons — l’état des esprits a évolué au moment où le présent texte est publié.

Le Premier ministre social-démocrate Jospin reconnaissait après un mois de guerre que « l’épuration ethnique » (en fait, raciste) menée par le régime post-stalinien de Milosevic n’a pas été empêchée par ce qu’il nomme en novlangue militaire la « logique de coercition », en fait des bombardements effectués en notre nom à tous sur le territoire de l’ex-Yougoslavie. En effet, pas un meurtre, pas un viol, pas une expulsion n’ont été contrariés par l’action de l’OTAN. Au contraire, les victimes civiles des bombardements, dont personne n’est en mesure, malgré les obscénités que l’on peut lire ici ou là, de dire si elles soutiennent la politique de Milosevic, ces victimes, donc, sont autant de cadavres supplémentaires, d’êtres humains assassinés en notre nom, et qui ne seraient pas morts sans l’action des bombardiers que nous payons de nos impôts.

Si la solidarité, normale et nécessaire, avec les victimes d’une politique de terreur nationaliste, pose inévitablement des problèmes concrets difficiles, étant donnée la faiblesse du mouvement révolutionnaire européen et singulièrement français, il ne semblait pas que l’attitude à avoir face à la gigantesque entreprise d’intoxication humanitaro-militaire de l’État français pouvait présenter des difficultés insurmontables à des radicaux, libertaires, anarcho-syndicalistes et autres ultra-gauche ou post-situationnistes rompus à la critique social et à la dénonciation du monde spectaculaire marchand. Lire la suite

DOMMAGES DE GUERRE. Dans l’émission «Chroniques rebelles» (Radio libertaire, 25 mars 2000)

Dommages de guerre

 

On trouvera ici la retranscription, revue par moi et légèrement réduite, d’un entretien dans l’émission « Chroniques rebelles » (Radio libertaire, 25 mars 2000) à propos du livre que j’ai consacré au conflit du Kosovo : Dommages de guerre. Paris-Pristina-Belgrade-1999 (L’Insomniaque, mars 2000).

Remerciements à Christiane pour son invitation, et à Roberte Tortet pour son aide précieuse.

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Chroniques rebelles : Àprès la « guerre propre », où les populations irakiennes se sont fait massacrer par les défenseurs du « droit international » — en fait pour du pétrole — et parce qu’elles n’étaient pas capables de chasser leur dictateur qui avait si bien servi les intérêts occidentaux jusque-là, on a tiré du chapeau la « guerre humanitaire », histoire de relancer les ventes d’armes et d’écouler les anciens stocks. Et allons-y sous la bannière de l’OTAN : qu’un « sang impur abreuve leurs sillons » ! Des civils déchiquetés par les bombes destinées à des tanks… l’industrie civile détruite… il y a évidemment des « dommages collatéraux »… Mais c’était une « bonne guerre » !

Marek Edelman, ancien dirigeant de l’insurrection du ghetto de Varsovie, l’affirme : « Pour la première fois dans l’histoire, il s’agit d’une guerre qui ne vise ni la conquête d’un territoire, ni la défense d’intérêts économiques. Pour la première fois, le monde a déclaré la guerre pour des raisons humanitaires. »

Le concept de « guerre humanitaire » lancé avec autant d’apparente conviction repousse encore, si cela est possible, les frontières du cynisme et de l’horreur.

Finalement, les théâtres d’opération sont des terrains d’essais pour les nouvelles armes. Le salon du Bourget qui a suivi la Guerre en Serbie et au Kosovo a été un succès ! Rien de plus convaincant pour les États-clients que les expériences in vivo ! Et après les destructions, il faut bien reconstruire… Pour ceux qui en profitent c’est une bonne guerre !

En Tchétchénie, ce ne devait pas être une bonne guerre pour les États-Unis et l’Europe, puisque Grosny a été rasée sans soulever — à quelques rares exceptions près — l’intérêt de la « diplomatie morale ».

 

            Chroniques rebelles : Pourquoi le sous-titre : « Paris—Pristina—Belgrade—1999 ? »

Claude Guillon: — Pour montrer qu’à mon sens les dommages de guerre ne sont pas seulement du côté de ceux qui ont reçu des bombes sur la tête ou de ceux qui ont été chassés par la soldatesque et les milices serbes, mais qu’ils se comptent aussi chez nous, dans les milieux libertaires, où la guerre n’a pas provoqué toutes les oppositions et toutes les réflexions qu’on aurait pu espérer, chez des gens qui — traditionnellement — sont méfiants vis à vis de l’État, antimilitaristes, qui ont donc en principe des réflexes qui devraient leur permettre de résister plus facilement que l’électeur moyen à une propagande télévisuelle d’État. Il y a d’ailleurs une espèce d’exception française. Ça s’est plus mal passé ici, ou mieux, suivant qu’on adopte le point de vue des libertaires ou celui de l’État, que dans d’autres pays comme l’Espagne, l’Italie où le mouvement d’opposition à la guerre a été beaucoup plus fort. Lire la suite

DOMMAGES DE GUERRE. Chap. III. «“Réalisme” et résignation».

Dommages de guerre

 

Je donne ci-dessous le troisième chapitre de Dommages de guerre, «“Réalisme” et résignation», édité en l’an 2000 par L’Insomniaque. Ce chapitre est particulièrement consacré à l’analyse de l’attitude des libertaires français face à la guerre menée au Kosovo.

[C’est au moment de transférer les textes depuis mon ancien site sur le présent blogue que je constate qu’à la suite d’une confusion, et sans doute d’un splendide acte manqué, ce texte avait été remplacé sur le site par un double de l’enregistrement — sur le même sujet — d’une émission de Radio libertaire. Voici le tir rectifié.]

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

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Oh! ne les faites pas lever!

C’est le naufrage…

Arthur Rimbaud, Les Assis.

Responsable du projet « Santé mentale » mis en place cinq ans plus tôt en Bosnie par Médecins du monde, un psychiatre décrit ainsi, en 1999, les détériorations men­tales subies par les réfugiés du Kosovo fuyant l’armée, les milices serbes, et les bombardements de l’OTAN : « La réponse aiguë, avec sidération, perte des repères temporo-spatiaux, perte de la notion même de l’événement traumatique, au cours du premier mois ; le stress post-traumatique, qui peut prendre place au cours de la phase qui va de un à six mois après le traumatisme ; et, au-delà de six mois, des troubles de l’adaptation[1]. » On ne peut qu’être frappé de l’exactitude avec laquelle la description de la première phase, dite aiguë, s’ap­plique, en France, aux milieux révolutionnaires et singulière­ment au mouvement libertaire[2] qu’on aurait pu croire immu­nisé contre la résignation par une haine de l’État et un antimilitarisme constitutifs. Et pourtant…

La sidération est, d’après Littré, l’état d’anéantissement produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. Quel terme pourrait mieux caractériser l’apathie quasi générale des révolutionnaires, en ce printemps 1999 où le plus prosaïque des bombardements est vendu par les états-majors et la télévision comme une version domestique de la Guerre des étoiles, la bonne conscience humanitaire en sus ? Les primitifs superstitieux levaient avec terreur leur regard vers les cieux; anarchistes farouches, antifascistes radicaux et contempteurs maniaques du spectacle (le concentré et le diffus) baissent le nez devant leur écran de télévision, acceptant les sanglants augures qu’il dispense dans un halo bleuté avec la même résignation, la même abdication de la pensée, la même crédulité que la plus sotte des midinettes consultant l’horoscope. Ah non ! décidément, le monde n’est pas tendre à qui prétend le bouleverser, et la vie même semble se rire de qui veut la changer, prouvant — dès qu’elle cesse d’être quotidienne — qu’elle peut être pire encore qu’à l’accoutumée. N’allez pas dire au plus debordiste des révolutionnaires que c’est là précisément la réaction qu’on attend de lui, l’absence de réaction devrais-je dire! Il s’y connaît en complot. Il s’est méfié de tout : du journal, de la police, et même de la météorologie nationale ! Cette fois, le temps est à la guerre, ses rhumatismes le lui confirment. Et si malgré tout le soupçon lui vient que le monde en guerre est mené par ces maîtres qu’hier il affectait de mépriser, et que l’écœurante bouillie de sang, de larmes, de sperme (en parts égales ; faire revenir) qu’on lui sert à l’heure des repas a la même origine, et par tant la même fonction hypnotique qu’elle a toujours eue, il se cabre, se maîtrise, et peut-être s’estime pour cela. C’est ici que le comportement des militants se démarque de celui des réfugiés; si ces derniers présentent des troubles de l’adaptation, la guerre provoque chez les militants un grave prurit d’adaptation au monde. Car enfin, peut-on toujours douter ? Est-il sain ou raisonnable de toujours dire non ? La critique n’est-elle pas quelquefois trop aisée, quand l’art de la guerre est, lui, toujours difficile ? N’y a-t-il pas de la grandeur dans le renoncement, comme il y a de la douceur dans l’abandon… Eh pardieu, ce sont de grandes et bonnes questions de psychologie religieuse, mais les révolutionnaires sidérés ne se les posent pas. Ils jouissent simplement du plaisir — certes un peu coupable, mais la transgression est une épice — de ressentir enfin la même chose que leurs semblables, au même moment, devant le même écran, qu’ils croient scruter, quand en vérité c’est l’écran qui les surveille.

Interrogé sur l’utilisation par le gouvernement serbe, à des fins de propagande, d’un slogan publicitaire de sa marque (Just do it !) un responsable de Nike déclare, exprimant sans le savoir un désarroi partagé par beaucoup de révolutionnaires : « C’est tellement loin de nous, de tout ce qu’on est, de tout ce qu’on veut faire, qu’il n’y a rien à dire, rien à en penser[3]» C’est qu’en effet, du côté de l’OTAN, le chantre du social-libéralisme Tony Blair n’hésite pas, lui non plus, à pratiquer le détournement idéologique, affirmant sans vergogne : « Nous ne nous battons pas pour des territoires mais pour des valeurs. Pour un nouvel internationalisme. » Le terme, explique doctement le journaliste du Monde tout juste revenu de son Robert en douze volumes, « a quelque chose à la fois de suranné et de sulfureux, qui évoque les premiers temps du mouvement ouvrier et l’ère des révolutions[4]. »

C’est reparti comme en 14 !

Guerre, révolution, et mouvement ouvrier au début du XXe siècle, l’évocation n’est pas si désuète que les maîtres du monde la dédaignent. Ainsi découvre-t-on que la formation universitaire de Jamie Shea l’a préparé à jouer quotidiennement sur CNN le représentant de commerce de l’OTAN. Sa thèse d’histoire contemporaine à Oxford s’intitule « Les intellectuels européens et la guerre de 14-18 [5] ».

La Première Guerre mondiale fut la défaite, définitive à ce jour, de l’internationalisme révolutionnaire. La pitoyable répétition du Kosovo montre que ce qui se joua, et fut perdu alors, n’a été ni compris ni dépassé. Au contraire, devrais-je dire, puisque les débats du début du siècle (qui se prolongèrent jusque dans les années 1930) eurent lieu au grand jour, relavés malgré la censure par les personnalités en vue du mouvement et par sa presse, tandis que bien des libertaires actuels ont jugé plus prudent de confiner leurs états d’âme dans les conversations particulières (pas avec n’importe qui !) ou le bulletin intérieur de leur groupe. Tel militant d’une organisation ayant pris position clairement contre la guerre peut parfaitement laisser entendre en privé qu’il se félicite de la correction infligée « aux Serbes » ; face à un opposant, il se retranchera discrètement derrière la position confédérale. Lorsque la discussion s’affiche, elle ne vise pas à combattre les thèmes de la propagande officielle dans l’esprit de militants hésitants, mais à justifier une confusion que l’on s’avoue incapable de dissiper. L’inconséquence est revendiquée comme un providentiel antidote du dogmatisme ! Lire la suite