De l’« appropriation » émotionnelle et familiale de certaines causes ou actions… et de ce qui s’ensuit

Clément Méric montrant le mauvais exemple.

J’ai relayé sur ce blogue l’appel aux débats et à la manifestation de samedi dernier, rencontres et manif placées sous le signe de l’antiracisme, de l’antifascisme et de la mémoire de Clément Méric.

J’avais survolé, assez rapidement je dois dire, un texte publié sur Paris Luttes. info, par lequel les organisateurs signifiaient leur désir d’une manifestation « calme » qui ne tourne pas immédiatement au simulacre d’émeute et à la débandade généralisée. N’étant pas fétichiste de la baston, j’avais trouvé l’idée plutôt positive, tout en me doutant que cela éloignerait un certain nombre de camarades (à moins qu’ils & elles viennent quand même et que le débat tourne – éventuellement – mal.

Après un après-midi agréable à tenir avec le reste du gang Libertalia une table de livres qui suscita intérêt et échanges variés (et avec le regret que d’autres éditeurs et revues ne nous aient pas rejoints) c’était le départ d’une manifestation réunissant 800 personnes [1].

Dès le début, quelques organisateurs (AL, Solidaires, etc.) se glissaient dans le cortège pour sermonner un groupe de jeunes gens et jeunes filles qui portaient cagoules et/ou foulards et capuchons. Le fait que la recommandation de se découvrir le visage ait été accompagnée de gestes agressifs est ici un détail.

J’ai échangé quelques propos peu amènes avec un jeune homme – dont on me dit que nous sommes confrères en édition chez Libertalia – lequel se recommandait de la famille de Clément Méric pour imposer cette consigne. Tandis que j’exprimais un sentiment assez vif sur l’institution de la famille et le rôle que je lui attribue dans les mobilisations, le jeune homme me jugea « complètement déconnecté ».

Le tout est de savoir de quoi.

La loi bourgeoise (récente) interdit à quiconque de se masquer le visage dans ou aux abords d’une manifestation [2]. C’est une disposition policière dont l’objectif – explicite – est de criminaliser les résistances au fichage des militant(e)s politiques (même principe à propos des prélèvements d’ADN).

Les organisateurs de la manifestation avaient négocié avec la police une manifestation « sans incidents » contre une manifestation « sans provocations policières » (les termes sont de mon cru).

J’ignore si le fait d’apparaître masqué(e) était explicitement compté parmi les comportements pouvant susciter une intervention répressive, ou s’il s’agit d’un excès de zèle ou d’angoisse des organisateurs.

Dans l’un ou l’autre cas, le comportement consistant – pour des militants – à exiger de manifestant(e)s de défiler le visage découvert est inacceptable politiquement.

C’est faire le travail des flics : se substituer à eux.

La question de la liberté de se masquer a été posée dans toutes les récentes manifestations, notamment celles contre la loi « Travaille ! ». On sait que les flics ont confisqué des centaines de foulards aux personnes arrivant en manif, comme ils ont confisqué des centaines de dosettes de sérum physiologique.

Il s’agit d’interdire aux manifestant(e)s de se protéger 1) contre le fichage policier, journalistique et fasciste ; 2) contre les divers gaz employés par la police et la gendarmerie.

Ce point reste un point de tension, une marge de manœuvre à conquérir et à sauvegarder dans les manifestations à venir.

Les militant(e)s qui prendraient, pour n’importe quelle raison, le parti de la police dans son travail de désarmement des manifestant(e)s sont des ennemie(e)s.

Revenons à la famille.

J’ai eu le plaisir de rencontrer le père d’Audry Maupin, un homme charmant, après la mort de son fils dans un échange de tirs avec la police. Il ne m’est pas venu à l’idée de lui demander de me dicter un communiqué sur l’affaire de Vincennes, et je me suis payé la tête des jeunes de la CNT étudiante qui ont attendu de savoir « ce-que-les-familles-pensaient » avant de pondre le leur. Je n’ai pas répondu aux appels démocratiques et assemblée-nationalesque du Docteur Coupat, sous prétexte que j’avais croisé son fils dans des assemblées générales de chômeurs. Je me souviens de m’être demandé qui me nassait le mieux, des CRS ou des costauds en tee-shirt noirs proches de la famille Traoré, lors d’une manif coincée durant des heures à quelques dizaines de mètres de la gare du Nord.

Je veux bien imaginer la peine insondable et le désarroi des parents de Clément Méric.

Comme la plupart des familles concernées, ils sont « de-gauche » et considèrent la mort tragique de leur enfant, non seulement comme un drame personnel, mais comme une anomalie de l’ordre démocratique, dont il importe de faire en sorte qu’elle soit dénoncée comme telle, qu’elle demeure exceptionnelle et qu’elle ne donne pas lieu à d’autres « incidents » ou à d’autres violences.

Cette non-analyse façon conte de fées ne peut évidemment être partagée par un(e) révolutionnaire.

Par ailleurs, que les parents de Clément Méric et ses proches souhaitent organiser chaque année une cérémonie publique en sa mémoire ne me regarde ni ne me gêne.

Il suffit de ne pas mélanger les genres. Cette cérémonie, aux conditions qui ont été négociées avec la police cette année, ou au moins intimées aux personnes présentes, ne saurait être qualifiée de « manifestation contre l’extrême droite et tous les racismes ».

Si c’est une cérémonie, je reste chez moi, sans remords et sans aigreur.

Si c’est une manifestation et que je décide d’y participer, je casserai la tête de quiconque prétend me dicter ma tenue et ma conduite.

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[1] Chiffre approximatif, mais non « gonflé ».

[2] Décret n° 2009-724 du 19 juin 2009, créant l’art. R. 645-14 du Code pénal.

QU’IL REPOSE EN GUERRE! (2013)

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e ne sais si vous connaissez la signification du sigle « RIP » associée à un défunt… Non, il ne s’agit pas de son « relevé d’identité postale » comme l’association avec « RIB » pourrait le laisser penser. Vous séchez ? Normal, c’est du latin. Du latin d’Église (catholique), mais du latin quand même, langue extrêmement morte de nos jours.

« RIP » signifie « Requiescat in pace », c’est-à-dire : Qu’il repose en paix !

Mon vieux « petit Larousse illustré » indique dans ses pages roses, consacrées aux locutions latines et étrangères : « Paroles qu’on chante à l’office des morts, et qu’on grave souvent sur les pierres tumulaires. »

J’ai eu la surprise de trouver ladite formule religieuse associée au nom de Clément Méric, jeune militant libertaire et antifasciste, mort il y a quelques mois à Paris sous les coups d’un militant d’extrême-droite.

Sur la photo ci-dessous on la voit inscrite sur une banderole tendue sur le parcours de la manifestation parisienne contre le racisme, le 7 décembre 2013. Une amie s’étant enquise auprès des militants du sens qu’ils donnaient à ce réemploi, ils assurèrent, probablement gênés, ne pas avoir lu le texte de la banderole…

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En faisant une recherche sur le Net, je m’aperçois que la formule, sous forme de sigle ou bien déroulée, est devenue une sorte d’espéranto de la solidarité avec le jeune antifasciste. On retrouve le sigle dans plusieurs manifestations en Angleterre, à Manchester et à Londres. En Allemagne, les militant(e)s ont utilisé la formule complète : « Repose en paix Clément ! ».

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Si l’on écarte l’aspect peu ragoûtant de la formule, liée à son origine religieuse catholique, on peut comprendre que sa dimension compassionnelle puisse paraître à propos, notamment lors du décès d’une très jeune personne. Cependant, cette dimension met en grand danger de niaiserie, comme en témoigne un bombage signalé en banlieue Est : « Clément, un ange parti trop tôt ! ».

Entre l’office des morts et le bruit des ailes d’ange, ce chagrin — qui se veut par ailleurs, légitimement, très politique — emprunte tous ses symboles au folklore catholique.

Il est vrai que la déchristianisation (bien venue) de la société a laissé quelques béances et désarrois dans les comportements collectifs, notamment à l’occasion de la mort de personnes proches. On peut considérer le réemploi spontané et irréfléchi (même après coup) de termes religieux comme un symptôme d’une difficulté, sinon d’un échec de la société laïcisée à inventer de nouvelles pratiques et le nouveau vocabulaire qui les exprimerait.

Je me contenterai, pour conclure, de rappeler le parti pris par des militant(e)s autonomes parisiens, dans les années 1990. Pour saluer la mémoire d’un camarade mort du sida, illes détournèrent le RIP catholique, dont ils tirèrent la belle formule qui constitue le titre de ce billet : « Qu’il repose en guerre ! »

La mention impérative du « repos » affirme assez le « droit » reconnu à qui s’est beaucoup battu de reposer dans la mémoire commune. L’évocation de la guerre (sociale) marque le détournement rageur de la formule religieuse, loin de tout angélisme posthume.

 

 

 

Clément Méric, victime d’un malentendu ?

C’est trop bête !

Lorsque je lis dans un article consacré par Le Monde (daté du 20 juin 2014) à la mort de Clément Méric : « Alerté par une cliente qu’il allait “y avoir du grabuge”, un vigile tente de désamorcer la tension […] », je me dis qu’un relecteur ou une relectrice aurait substitué avec profit « averti » à « alerté ».

Mais que penser lorsque je lis, dans le même article, la phrase suivante : « Le déroulement dépassionné des faits retrace la rencontre fortuite entre deux idéologies irréconciliables, n’ayant pour seul langage commun que l’affrontement physique » ?

Qu’apprenons-nous ici, au détour d’un article publié par un quotidien dit « de référence » ? Que le fascisme et l’antifascisme sont des « idéologies irréconciliables ». La charge de regret navré devant ce douloureux constat s’entend dans la dernière partie de la phrase : certes, ces fâchés pour toujours connaissent un « langage commun », mais par malheur il s’agit de l’affrontement physique…

Traduisons ce galimatias psychologisant en l’appliquant à la mort (en 7 secondes, précise l’article) d’un « jeune idéaliste de 66 kg », Clément Méric.

Le problème ne réside pas dans la résurgence de groupes fascistes, aujourd’hui à la marge d’un mouvement d’extrême droite revigoré, et pas non plus — encore heureux ! — dans l’existence de groupes luttant de longue date contre ces groupes et partis fascisants. Non, le problème, c’est comme l’on dit en novlangue un « déficit de communication » entre les uns et les autres. Ces gens auraient sûrement bien des choses à se dire (reconnaissons que leurs étiquettes sont quasi homophoniques), hélas, ils n’ont pas appris à communiquer…

Vous connaissez peut-être le sketch de Guy Bedos, rapportant une profonde (et authentique paraît-il) pensée de sa mère : pourquoi n’y aurait-il pas de racistes ? il y a bien des antiracistes !

Probablement sans s’en douter, le journaliste du Monde évolue dans la même purée de pois mentale. Sa phrase postule une égalité, au sens du signe égal, entre fascisme et antifascisme. D’ailleurs, ces jeunes gens ne sont-ils pas pour la plupart jeunes (!?) et le cheveux court. Comme l’on disait à propos des garçons et des filles, mais pour la raison inverse, dans les années 1970 : « On ne les reconnait plus ! ».

Au Monde, on espère sans trop y croire (la nature humaine, vous savez !) que quelqu’un inventera rapidement l’esperanto qui manque à ces frères ennemis pour se parler enfin autrement qu’à coups de savates ou de poings américains.

On peut dire bien des choses du rôle historique fâcheux de l’antifascisme, non comme réaction à un danger imminent, mais comme idéologie destinée à suspendre (de préférence jusqu’aux calendes grecques) la lutte révolutionnaire. Quant à l’usage qui en a été fait en Espagne par les staliniens, on peut se reporter à l’excellent et récent ouvrage de Daniel Aïache La Révolution défaite. Les groupements révolutionnaires parisiens face à la Révolution espagnole (Noir & Rouge, 131 p., 16 €).

On peut encore, je ne m’en suis jamais privé, critiquer le « fétichisme de la baston » commun à beaucoup de petits groupes d’extrême ou d’ultra gauche, lequel fétichisme surestime beaucoup l’intérêt politique des affrontements de rue, avec la police ou avec des nervis de partis ennemis (pas toujours d’extrême droite).

Je déplore que Clément Méric, 66 kg mouillé — mais c’eût été la même chose s’il avait pesé 80 kg de muscles — et ses camarades n’aient pas jugé plus rationnel de passer leur chemin plutôt que de s’engager dans une rixe de si peu d’intérêt.

Mais on ne peut certainement pas leur reprocher de ne pas savoir parler aux fascistes.

S’il est permis de leur adresser une critique dans ce registre, c’est précisément l’inverse : trop s’adresser à l’adversaire immédiat, y compris en dehors de tout contexte politique signifiant, et lisible par d’autres que les membres des mouvances antagonistes.

Cette logique poussée à son terme — mais personne, heureusement ! n’a jamais rien tenté dans ce sens — voudrait que l’on abatte chaque militant d’extrême droite à la sortie de chez lui (et chaque flic, pourquoi pas[1] ?). J’insiste : personne ne l’a jamais tenté. Les militant(e)s devraient se poser la question de savoir pourquoi… Non pour commencer à dresser des listes, mais au contraire pour mesure la part de mise en scène non assumée dans la guéguerre que se livre une poignée de militants des deux bords.

Clément Méric n’est pas mort d’un malentendu, comme peut le laisser entendre maladroitement (j’espère !) le journaliste du Monde. Son combat contre l’extrême droite était parfaitement légitime, et son engagement physique courageux. Il aurait d’ailleurs pu mourir de la main d’un fasciste ou d’un flic un autre jour, au cours d’une manifestation par exemple. N’importe quel(le) militant(e) court ce type de risque dans l’action. Ceci précisé, ce n’est pas insulter sa mémoire de dire que ce jour là, une plus grande exigence politique lui aurait suggéré de rompre le contact, ce qui d’ailleurs fait partie aussi de la stratégie militaire. Le fait que, à ma connaissance au moins, on n’ait pas enregistré de représailles contre des activistes du camp adverse, est peut-être le signe que sa mort dramatique aura servi la réflexion des antifas.

Ni pour « pardonner », ni pour « oublier », mais au contraire pour être plus efficaces dans une lutte qui dépasse de loin les affrontements physiques, lesquels demeurent parfois utiles et/ou inévitables, question de théorie pratique à propos de laquelle nous ne solliciterons pas l’expertise du journal Le Monde.

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[1] Et les patrons, les cadres, les matons, les violeurs, les parents cogneurs, etc.