SOT MÉTIER. À propos de prostitution (2003)

Ce texte, qui refuse le débat piégé entre « réglementarisme » et « abolitionnisme », a été publié dans le numéro 10 de la revue Oiseau-tempête (printemps 2003).

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

« Je fais un sale métier, c’est vrai; mais j’ai une excuse : je le fais salement. »

Le Voleur, Georges Darien.

« La prostitution est un métier dû au déséquilibre sexuel de la société. »

Tract de prostituées parisiennes, juin 1974.

« C’est vrai, […] c’est un métier sale, le métier qu’on fait. »

Une prostituée[1]

 Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 

La question de savoir si la prostitution est un métier, et qui plus est « un métier comme un autre » (on sait qu’il n’en est que de sots, mais on ne manque jamais d’ajouter que celui-ci serait le plus vieux) avait été posée par la mobilisation de certaines prostituées au milieu des années 1970. Elle est revenue dans l’actualité, suscitant une abondante production théorique, journalistique et pétitionnaire, dont la caractéristique commune est la confusion. L’activité même des personnes qui se prostituent, et plus encore leurs mouvements revendicatifs épisodiques, interrogent en effet doublement les fondements de l’ordre social : qu’est que le « travail » ? qu’est-ce que la « sexualité » ?

On observe sur ces questions des rapprochements entre des analyses féministes et des vulgarisations psycho-philosophiques à la mode. On lira donc également sous la plume de la féministe Stéphanie Cordelier[2] et celle d’André Comte-Sponville dans Psychologies [3] l’affirmation que la prostitution n’est ni de la sexualité ni du travail. Je ne prétends pas examiner dans ce court article toutes les implications d’un questionnement porté à l’articulation sensible du corps intime et du lien social. Quant à la première dénégation, je me bornerai pour l’essentiel à l’écarter. Non seulement l’activité de la personne qui se prostitue est bien « de la sexualité », mais elle est l’incarnation parfaite de la « sexualité », considérée comme domaine séparé de l’activité humaine depuis le XIXe siècle occidental, scientiste et hygiéniste. Quant à la seconde dénégation, j’espère que son examen pourra permettre d’avancer quelques pistes de réflexion sur le travail. En effet, il semble que tant les mobilisations de chômeurs que celles des prostituées, et dans un registre différent celles des sans-papiers marquent un retour remarquable de la question du travail, à la fois objectivement posée et stratégiquement pensée, par des groupes qui sont situés à l’écart de la production (chômeurs), dont le travail productif n’est pas pris en compte (sans-papiers), ou encore dont l’activité n’est pas reconnue comme travail (prostituées).

Capture d’écran 2014-11-25 à 16.29.48

Se prostituer, est-ce un métier ? Tout travail est-il une prostitution ?

Se prostituer « c’est un métier parce que ça s’apprend, mais ce n’est pas un métier parce qu’on n’aimerait pas que sa fille le fasse » dit une militante associative[4], à qui l’on pourrait rétorquer que flic ou militaire non plus, on ne souhaite pas voir son enfant le faire. « La prostitution n’est pas un métier. C’est une violence », réplique un tract[5] qui rejette à la fois le système prostitutionnel et les lois Sarkozy. Les signataires revendiquent pour les personnes prostituées l’accès « à tous les droits universels [soins, Rmi, emploi, etc.] ». Or, c’est précisément en tant que « travailleurs(euses) du sexe » que les prostituées mobilisées réclamaient déjà dans les années 70 les mêmes garanties offertes, à tous en principe, par le salariat. Ce que les personnes prostituées n’ont cessé de dire, comme le disent aujourd’hui un certain nombre de « sans-papiers » durement exploités dans des secteurs comme le bâtiment et la confection, c’est : « Nous travaillons — beaucoup le plus souvent — et (pour ce qui concerne la prostitution) nous payons directement ou non des contributions importantes ; nous devrions donc avoir — en raison du travail que nous effectuons réellement et qui contribue à la richesse sociale — les mêmes droits que d’autres travailleurs. » De plus en plus, la prostitution est même présentée par les personnes qui la pratiquent comme un « service », de nature thérapeutique, dont l’utilité doit être reconnue.

L’affirmation que tout travail est une prostitution a servi la critique du salariat dans les années 1970 (comme l’assimilation mariage/prostitution avait servi aux anarchistes à critiquer le mariage). Elle pouvait s’autoriser d‘une lecture (rapide) de Marx, affirmant dans les manuscrits de 1844 que «la prostitution n’est qu’une expression particulière de la prostitution générale du travailleur[6]. » Cette instrumentalisation théorique et métaphorique de la prostitution a l’inconvénient de passer par un rabotage sémantique qui fait bon marché des nuances historiques. Il faut dire que les protestations modernes, réellement ou faussement naïves, sur le mode « Le corps humain n’est pas une marchandise » ne font qu’ajouter à la confusion. Lire la suite