LA POLICE NOUS ÉCOUTERA, ÉCOUTEZ-NOUS!

Je suis invité demain, vendredi 6 février, à parler de la terrorisation démocratique dans l’émission Sans Papiers Ni Frontières qui est diffusée tous les premiers vendredis du mois, de 19h à 20h30 sur radio FPP 106.3 FM (région parisienne) ou sur www.rfpp.net

Plutôt que de nous lamenter sur l’accumulation ininterrompue des textes de loi « antiterroristes », nous essayerons de comprendre le sens de ce dispositif et comment l’ensemble du droit pénal se restructure sur son modèle.

Nous verrons comment les crimes récemment commis à Charlie Hebdo et dans un magasin d’alimentation juif transforment chez beaucoup une indifférence en adhésion active.

Et aussi en quoi les lourdes condamnations judiciaires et les harcèlements d’enfants ne sont pas des « bavures » ou des « excès » du système, mais expriment sa logique : au-delà de la criminalisation de toute contestation — qu’il est désormais possible de faire entrer dans la définition élastique et européenne du « terrorisme » —, la terrorisation des « figures dangereuses » que sont l’immigré (ou supposé tel) et le jeune.

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L’émission sur FPP est réalisé par le collectif qui tient le blog homonyme Sans Papiers Ni Frontières, et anime des permanence au Rémouleur à Bagnolet.

Tous les premiers samedis du mois, Bagnolet, 14h-18h : Permanence Sans-papiers : s’organiser contre l’expulsion, au Rémouleur 106 rue Victor Hugo 93170 Bagnolet (M° Robespierre ou M° Gallieni)

 

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À Marseille, et dans sa région

Tous les deuxièmes mercredis du mois, 16h30-18h : Émission Sans Papiers Ni Frontières, sur radio Galère 88.4 FM ou sur www.radiogalere.org

 

 

 

 

 

DÉLATION, PRISON, FLICAGE: LA FARCE «ANTITERRORISTE» NE FAIT PAS RIRE

copy-capture-d_ecc81cran-2014-11-09-acc80-01-10-09-e1415491935357.pngAu moment même, ce 13 janvier, où les députés commencent à discuter de nouvelles mesures de surveillance et de répression « antiterroriste », la police et la Justice font usage — un usage aussi peu « aveugle » que les actes terroristes qui l’ont suscité — des textes disponibles avant les tueries des 7 et 9 janvier.

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À défaut d’empêcher de nuire des fanatiques religieux pourtant connus et surveillés, les frères Kouachi comme Merah, l’appareil policier et judiciaire, ainsi que les « services » — comme l’écrivent les journalistes en affectant un air de vieux baroudeur du renseignement —, on se déchaîne contre des gamins, des plaisantins et des pauvres types. Il est bien possible que certains de ces pauvres types soient aussi des sales types, mais cela ne change rien au problème.

On applique avec célérité, et gourmandise, des dispositions très récentes — en l’espèce la loi du 14 novembre 2014 — énième ajout au dispositif législatif « antiterroriste ». À Toulouse, le procureur Patrice Michel affirme, martial : « Il ne faut pas reculer d’un centimètre ».

Saluons cet accès de modestie ! Non seulement la « démocratie » — entendu ici comme système représentatif régulateur de l’exploitation capitaliste du travail — ne « recule » pas, mais elle avance, et à grandes enjambées encore !

En permettant et en encourageant la délation par exemple, via le système Pharos. Lequel reçoit tout de même 400 « signalements » par jour, ce qui n’est pas mal pour une population supposée traumatisée par les « périodes sombres de son histoire », selon l’expression consacrée. Période d’unanimité nationale oblige, Pharos a reçu 20 200 « signalements » en quatre jours…

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À Toulouse, donc, trois jeunes hommes de 20 à 25 ans ont été condamnés à des peines de prison ferme pour « apologie du terrorisme » et placés en détention.

Le premier (10 mois ferme) bouscule des flics (ou des contrôleurs, le terme « agents[1] » n’est pas clair) dans le tramway « où il voyageait sans titre de transport ». Il déclare, selon ses accusateurs, « Les frères Kouachi, c’est que le début, j’aurais dû être avec eux pour tuer plus de monde ». Le second (10 mois ferme), interpellé alcoolisé lors d’un contrôle routier, insulte les flics « On va tous vous niquer à la kalachnikov ». Le troisième n’est plus SDF (3 mois ferme). Dans une bagarre à la sortie d’une boîte de nuit, il profère des injures antisémites et des menaces : « Je veux vous tuer à la kalach’ sales juifs ».

Pauvres types (alcoolisés dans au moins un cas), antipathiques sans doute (le dernier notamment), mais coupables surtout de rodomontades balancées à des agents de sécurité (publique ou privée).

Pour être satisfait de telles condamnations, il faut avoir l’esprit petit ; pour se sentir rassuré par elles, il faut être un crétin.

Or ces farouches « apologistes du terrorisme » ne sont pas les seuls. Dans la région lyonnaise, logique de l’imbécillité policière, c’est Guignol qu’on emprisonne !

Dès le mercredi 7 janvier au soir, soit le jour de la tuerie à Charlie Hebdo, la police interpelle à Vaulx-en-Velin un homme de 26 ans qui « imitait le son d’une mitrailleuse [sic] au passage des policiers ». Même sans enregistrement audio, et n’en déplaise au journaliste de Lyon première (8 janvier), il est plus que probable que le mauvais plaisant imitait plutôt le son d’une mitraillette. Ne pinaillons pas, le résultat est le même : au trou !

Deuxième interpellation, à Saint-Priest, le même soir, d’un jeune homme de 20 ans. Ce dernier aurait « à la vue d’un équipage de police, hurlé “Vive les assassins de la police” tout en riant ».

Nous voici dans le cas de figure classique des « cris séditieux », qui valurent à de nombreuses personnes d’être arrêtées dans la rue ou dans les estaminets, après l’adoption des lois scélérates (pléonasme) réprimant les « menées anarchistes » à la fin du dix-neuvième siècle.

Notons, parce que je crains que la sidération médiatique ait engourdi bon nombre de cervelles, que le sanpriot[2] est interpellé pour s’être moqué de flics, trois jours avant que trois millions de personnes défilent prétendument pour le droit de rire de tout.

À moins que la « jurisprudence Charlie » ne suppose qu’il est désormais illicite de se moquer d’un Charlie… et donc des flics, du gouvernement, des services secrets, etc. puisque ce sont, nous le savons désormais, autant de « Charlie ».

L’énumération entamée ci-dessus serait incomplète sans la mention des poursuites visant un adolescent de 14 ans, interpellé et placé en garde à vue, pour avoir posté sur son compte Facebook « un commentaire hostile à la mobilisation en faveur des victimes des récents actes terroristes ». La formule du journal Nice-Matin (10 janvier) est d’autant plus obscure qu’elle est contredite par le titre de la brève : « Un adolescent convoqué en justice pour avoir injurié les victimes de l’attentat ». À moins que Nice-Matin considère tout bonnement que critiquer la « mobilisation », c’est « injurier les victimes ».

On voit que les « figures dangereuses » du jeune, de l’étranger et du terroriste, dont j’ai analysé l’usage politique dans La Terrorisation démocratique (Libertalia) se trouvent idéalement confondues dans les poursuites « antiterroristes » de ces derniers jours.

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Se trouvent ainsi exclus de la dite « communauté nationale », et ravalés au rang d’ennemis de l’intérieur, quelques millions d’individu(e)s qui n’ont (inexplicablement !) pas saisi l’occasion des tueries islamistes des 7 et 9 janvier pour opérer avec la police cette « réconciliation » que salue la députée Marie-Françoise Bechtel (chaîne LCP, 13 janvier) en évoquant les cars de CRS applaudis dimanche dernier. L’ « union sacrée », toujours justifiée de la lutte contre une « barbarie », se fait au dépens des plus faibles.

(À suivre, hélas!…)

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[1] Informations tirées du Monde, 12 janvier 2015.

[2] Habitant de Saint-Priest. Vous aurez appris quelque chose.

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Ce texte est sympathiquement relayé par et sur :

L’excellent Jura libertaire.

Ni patrie ni frontières.

Le blog de Nestor.

Sous la cendre.

DE QUI CRUMB MONTRE-T-IL LE CUL ? (encore un acte «trouduculphobe»?)

Robert Crumb, se présente lui-même avec humour comme un « caricaturiste lâche ». Aussi, pour manifester sa solidarité avec les dessinateurs de Charlie Hebdo, condamnés à mort et exécutés par des fanatiques religieux pour avoir « insulté le prophète Mahomet », explique-t-il avoir renoncé à représenter le visage ou même le cul de ce chef religieux et militaire, et dessiné — plus modestement et sans doute avec davantage de réalisme —, celui de son ami Mohamid Bakshi (ce dernier est notamment le réalisateur de Fritz the Cat).

Pour accentuer, par une mise en abîme, la distance humoristique, il se représente lui-même montrant son dessin, et se justifiant en transpirant de peur.

 

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Traduction du titre et des légendes

« Un caricaturiste couard

» Hé hé !

» Je plaisante !

» En fait c’est le cul de mon ami Mohamid Bakhsh, un réalisateur qui vit à Los Angeles, Californie.

» Le cul poilu de MOHAMID !

» R. Crumb pour afficher sa solidarité avec ses camarades martyrs. 8 janvier 2015.»

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On peut lire un entretien (en anglais) avec Crumb sur le site du New York Observer.

J’ai repéré le dessin de Crumb sur le site L’EX, HOMME-ÂNE-YACK.

 

 

VOUS FAITES ERREUR, JE NE SUIS PAS CHARLIE…

 

copy-capture-d_ecc81cran-2014-11-09-acc80-01-10-09-e1415491935357.pngJe ne doute pas qu’il existe des « Charlie » sympathiques et plein(e)s de bonnes intentions. Je suis inondé, comme tout le monde, de leurs courriels indignés. Je n’en suis pas.

 

Je ne suis pas Charlie, parce que je sais que l’immense majorité de ces Charlie n’ont jamais été ni Mohamed ni Zouad, autrement dit aucun de ces centaines de jeunes assassinés dans les banlieues par « nos » policiers (de toutes confessions, les flics !) payés avec « nos » impôts. Si je recours aux outils du sociologue, je comprends pourquoi il est plus immédiatement facile pour des petits bourgeois blancs de s’identifier avec un dessinateur connu, intellectuel et blanc, qu’avec un enfant d’immigrés ouvriers du Maghreb. Comprendre n’est ni excuser ni adhérer.

 

Je ne suis pas Charlie, parce que je refuse de me « rassembler », sur l’injonction du locataire de l’Élysée, avec des politicards, des flics et des militants d’extrême droite. Je ne parle pas en l’air : une connaissance m’explique que sur son lieu de travail, ce sont des militants cathos homophobes de la dite « Manif pour tous » qui s’impliquent dans l’organisation d’une minute de silence pour l’équipe de Charlie Hebdo.

 

Je ne suis pas Charlie, parce que je refuse de pleurer sur les cadavres de Charlie Hebdo avec un François Hollande qui vient d’annoncer que l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes sera construit, autrement dit qu’il y aura d’autres blessé(e)s graves par balles en caoutchouc, et sans doute d’autres Rémi Fraisse.

 

Je ne suis pas Charlie, parce que je suis viscéralement — et culturellement — hostile à toute espèce d’ « Union sacrée ». Même les plus sots des journalistes du Monde ont compris qu’il s’agit bien de cela ; ils se demandent simplement combien de temps cette « union » peut durer. Se « rassembler » derrière François Hollande contre la « barbarie islamiste » n’est pas moins stupide que de faire l’union sacrée contre la « barbarie allemande » en 1914. Quelques anarchistes s’y sont laissés prendre à l’époque ; ça va bien comme ça, on a donné !

 

Je ne suis pas Charlie, parce que le « rassemblement » est l’appellation néo-libérale de la collaboration de classes. Certain(e)s d’entre vous s’imaginent peut-être qu’il n’existe plus de classes et moins encore de lutte entre elles. Si vous êtes patron ou chef de quelque chose (bureau, atelier…), il est normal que vous prétendiez ça (et encore ! il y a des exceptions) ou que vous puissiez le croire. Si vous êtes ouvrier, ouvrière, contraint(e) à des tâches d’exécution ou chômeur/chômeuse, je vous conseille de vous renseigner.

 

Je ne suis pas Charlie, parce que si je partage la peine des proches des personnes assassinées, je ne me reconnais en aucune façon dans ce qu’était devenu, et depuis quelques dizaines d’années, le journal Charlie Hebdo. Après avoir commencé comme brûlot anarchisant, ce journal s’était retourné — notamment sous la direction de Philippe Val — contre son public des débuts. Il demeurait anticlérical. Est-ce que ça compte ? Oui. Est-ce que ça suffit ? Certainement pas. J’apprends que Houellebecq et Bernard Maris s’étaient pris d’une grande amitié, et que le premier a « suspendu » la promotion de son livre Soumission (ça ne lui coûtera rien) en hommage au second. Cela prouve que même dans les pires situations, il reste des occasions de rigoler.

 

Je ne suis pas Charlie, parce que je suis un militant révolutionnaire qui essaie de se tenir au courant de la marche du monde capitaliste dans lequel il vit. De ce fait, je n’ignore pas que le pays dont je suis ressortissant est en guerre, certes sur des « théâtres d’opération » lointains et changeants. De la pire manière qui soit, puisque partout dans le monde et jusque dans mon quartier, des ennemis de la France peuvent me considérer comme leur ennemi. Ce qui est parfois exact, et parfois non. Au moins, sachant que la France est en guerre, je n’éprouve pas le même étonnement que beaucoup de Charlie à apprendre qu’un acte de guerre a été commis en plein Paris contre des humoristes irrespectueux envers les religions.

 

Je ne suis pas Charlie, parce que faute de précisions, et du fait même de l’anonymisation que produit la formule « Je suis Charlie », cette formule s’entend nécessairement, et au-delà des positions sans doute différentes de tel ou telle, comme un unanimisme « antiterroriste ». Autrement dit : comme un plébiscite de l’appareil législatif dit « antiterroriste », instrument de ce que j’ai appelé terrorisation démocratique.

 

Je ne suis pas Charlie. Je suis Claude. Révolutionnaire anarchiste, anticapitaliste, partisan du projet communiste libertaire, ennemi mortel de tous les monothéismes — mais je sacrifie à Aphrodite ! — et de tout État. Cela suffit à faire de moi une cible pour les fanatiques religieux et pour les flics (j’ai payé pour le savoir).

 

Je suis disposé à débattre avec celles et ceux pour qui la tuerie de Charlie Hebdo est une des horreurs de ce monde, auxquelles il est inutile d’ajouter encore de la confusion, à forme d’émotion grégaire.

 

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Slogan flou.

 

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Ce texte est sympathiquement relayé sur et par :

Le vieux monde qui n’en finit pas.

L’En Dehors.

Ni patrie ni frontières.

Incendo.

Tendance claire (NPA).

La Rotative info (Tours).

Aub’anar (le blog du groupe d’Aubenas de la Fédération anarchiste)

Le retour du Tenancier.

La Feuille de Chou.

Désobéissance civile.

Global (le magazine de la slow-info)

Bellaciao.

La liste de discussion Zpajol.

Atheneo du Puy de Dôme.

Le blog de Nestor.

Antidéveloppement.

Le Groupe J. B. Botul de la Fédération anarchiste.

Radio Association (Montauban).

Une traduction en italien sur Finimondo : «C’è un errore, io non sono Charlie…».

Divergences2.

[J’ai renoncé à recenser les «simples» — et très nombreuses — mentions de mon texte avec lien vers mon blogue; je n’indique que les sites et blogues l’ayant intégralement reproduit. Ceci précisé, merci à toutes et tous !]

 

Le journal Le Monde certifie mon existence (c’est donc sûrement vrai !):

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Certification confirmée, en néerlandais, sur le site Globalinfo. Capture d’écran 2015-01-13 à 10.43.07

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Ce texte a été consulté plus de 20 000 fois.

ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Les Systèmes d’échange locaux (SEL)

Économie de la misère

Le texte ci-dessous est extrait de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999, pp. 48-51). Il a été republié dans la deuxième livraison d’un fort stimulant bulletin, intitulé Sortir de l’économie. Ses animateurs lui ont adjoint pour l’occasion le sous-titre suivant : «…ou l’économisme pour la misère».

On peut télécharger les numéros de Sortir de l’économie.

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Généralement incapables d’éviter le piège de l’évaluation du travail échangé (biens ou services), soumis de surcroît à des contraintes administratives, les SEL ou systèmes d’échange locaux ont créé des monnaies à validité limitée dans le temps, donc impossible à capitaliser, et qui étaient, avant la mise en service de l’euro, « indexées » sur le franc.

Le grain [de sel] a dans l’esprit des adhérent-e-s une valeur similaire au franc, lit-on dans un guide rédigé par des créateurs de SEL ; de plus lorsque les échanges sont déclarés pour les impôts ou la TVA, ils sont déclarés en convertissant les sommes en unité de mesure en sommes en francs. Mais il est clair que les grains et les francs ne sont pas du tout la même chose. Alors il vaut mieux éviter d’écrire ou de dire « 1 grain = 1 franc ». La valeur, c’est le service apporté[1] .

Or c’est bien cette activité monétaire qui séduit une partie de la gauche alternative et certains économistes. L’expérience plus ancienne des réseaux d’échange de savoir, créés au début des années 80 dans la région parisienne, et dont le mouvement fédérateur revendique 40 000 membres en 1994, n’a suscité ni le même intérêt, malgré un recrutement large, ni les mêmes espoirs, pour la raison qu’il n’y est pas question de battre monnaie[2].

« Des gens qui ne pouvaient rien faire agissent, écrit à propos des SEL Bernard Maris, économiste et universitaire, collaborateur du magazine de gauche Charlie-Hebdo (sous le pseudonyme d’« Oncle Bernard »). Pourquoi ne pouvaient-ils pas agir ? Parce qu’on ne leur donnait pas de droits d’échange [sic]. Car qui donne des droits d’échange ? M. Trichet, chef de la Banque de France[3].» On reconnaît ici le raisonnement de la Banque mondiale, à la nuance près que — miraculeusement — les populations précarisées des pays industriels réinventent seules l’économie sans autorisations ni subventions. Ainsi s’approprient-elles pleinement une monnaie, qui pour être de fantaisie n’en est pas moins une monnaie, donc une représentation — désormais conviviale — de l’abstraction qui mène le monde capitaliste : la valeur. Point du tout contradictoires avec un libéralisme Keynésien bien compris, les systèmes d’échanges locaux rencontrent certes encore l’hostilité de l’État français jacobin et des artisans qui s’estiment directement concurrencés, cependant qu’ailleurs le gouvernement écossais reconnaît au contraire l’existence légale des LETS (Local Exchange Trade System, ancêtres des SEL français) et des monnaies qu’ils créent[4].

Les promesses « pédagogiques » de ce type d’expérience n’ont pas échappé à tous les économistes. « L’émergence de nouvelles pratiques monétaires dans les Sel, remarque M. Servet, directeur du Centre Walras (université Lyon II), reflète la recherche de nouvelles valeurs : la confiance, le lien de dette soumis à la confiance, la proximité, la communauté. En ce sens, les Sel traduisent la recherche d’une qualité monétaire et redonnent un caractère social à la monnaie[5]. » « Au fond, ajoute Denis Clerc, directeur de la revue Alternatives économiques, les initiateurs du système ont éprouvé, à leur échelle, les vertus d’une relance économique, que l’État se refuse à effectuer : solvabiliser une demande par la création d’un instrument monétaire[6]. » Jusqu’à Mme Mitterrand, pythie zapatiste de la social-démocratie, qui déclare à propos des SEL que «la finalité commune [des expériences alternatives], c’est de donner à l’argent sa véritable raison d’être, pour qu’il devienne un outil au service de l’homme, et pas une entité désincarnée qui affole le monde[7]

On a pu, probablement à juste raison, reprocher par ailleurs aux SEL de corrompre, par le consentement à la valeur, monétairement sanctionnée, des systèmes d’entraide préexistants[8]. Il faut mentionner néanmoins des témoignages attestant d’évolutions inverses : «Une fois que des personnes ont fait largement connaissance […], elles n’éprouvent plus le besoin de signer des bons d’échanges, tout devient cadeau. Le SEL servirait-il d’étape pédagogique à l’apprentissage et à la redécouverte du don[9] ? » Ce peut être le cas, sans doute, dans une société où les anciennes solidarités paysannes et ouvrières se sont délitées, et où l’isolement fait du club de célibataires et — pire — du Minitel ou d’Internet l’étape obligée de rencontres amicales ou galantes.

Que l’idéologie de la valeur et de la consommation, donc aussi du salariat, tende à régenter tous les rapports sociaux, y compris les plus « intimes », ce ne sont pas les débats sur les « petits boulots » et autres « tâches sociales de proximité » à créer ou à rémunérer qui en feront douter, déboucheraient-ils sur une «économie du bonheur [sic] qui prendrait acte de tous les profits individuels et collectifs, matériels et symboliques associés à l’activité» qu’appelle de ses vœux le sociologue Bourdieu[10]. Après tout, s’assurer qu’un voisin âgé ou malade a de quoi manger et se soigner, balayer la neige devant sa porte, indiquer le chemin à un voyageur, ces gestes pourraient «mériter salaire», puisque indéniablement ils constituent des « services rendus » à des individus ou à la collectivité. On considérerait tout aussi logiquement — un peu comme on incite des paysans à se muer en « jardiniers du paysage » — que la jolie fille qui égaye un matin de printemps par le jeu de ses cuisses, exhibées jusqu’au sillon fessier, participe à l’embellissement des rues, donc à l’élévation du moral des actifs. Une incarnation nouvelle du mobilier urbain, en quelque sorte, dont la rétribution n’aurait rien d’illégitime ! Le dit « travail ménager », presque toujours imposé au seul sexe féminin, pourrait être également rémunéré en fonction de son évidente importance sociale[11]… Il faut craindre pourtant qu’à salarier la vie comme elle va, tarifer les dévouements et « solvabiliser » les désirs, on redécouvre plus ou moins naïvement les catégories classiques de la domesticité et de la prostitution. Malheur aux femmes alors ! premières victimes désignées d’une modernisation par l’économie — donc d’un renforcement — des rôles sexués traditionnels.

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[1] SEL mode d’emploi, col., 1997, p. 27.

[2] Sur ces réseaux, cf. Libération, 8 novembre 1994, et Le Monde, 29-30 octobre 1995.

[3] Charlie-Hebdo, 10 juillet 1996. « Anti-économie, anti-capitalisme », « fondamentalement, le SEL est une société anarchiste » affirme M. Maris, dont on peut douter des compétences en matière d’anarchisme puisqu’il se prononce ailleurs en faveur d’un « gouvernement [mondial] unique qui permettra de gérer, entre autres, les fantastiques problèmes écologiques qui se posent à la Terre. », Ah Dieu ! que la guerre économique est jolie ! (avec Phil. Labarde), Albin Michel, 1998, p. 24. Philippe Val, rédacteur en chef de l’hebdomadaire, fustigera pour sa part dans les SEL une visée « absolument contraire à l’éthique républicaine qui fonde tout ce qui reste de gauche dans le monde », des expériences « tolérables […] comme réserves d’Indiens, pauvres parcs à déchets humains [sic] abrutis par leur isolement. […] ; la version en poil de chèvre, la version misérable du terrorisme libéral » (14 janvier 1998).

[4] Silence, n° 320, Lyon, avril 1998.

[5] Alternatives économiques, n° 157, mars 1998.

[6] S.E.L. Pour changer, échangeons, numéro hors-série de la revue Silence.

[7] Libération, 2 avril 1998.

[8] Cf. Dréan André, « Les SEL manquent de sel », Oiseau-tempête, n° 3, printemps 1998.

[9] Plassard François (SEL de Toulouse), Silence hors série, op. cit. « Certains SEL, comme à Grenoble, écrit Michel Bernard (SEL Croix-Rousse, Lyon), ont choisi d’ouvrir dans leur catalogue une rubrique “gratuit” ».

[10] Bourdieu Pierre, Contre-feux, Liber-Raisons d’agir, 1998, p. 46.

[11] C’est ce que réclame, par exemple, la Coordination allemande des associations indépendantes de chômeurs, qui propose la création d’une allocation d’existence, tandis que les garantistes français (CARGO), espagnols (association Baladre) et les Invisibles italiens préfèrent associer la revendication du revenu au concept d’une e nouvelle citoyenneté. Lettre rapide d’AC ! n° 90, février 1999.

DOMMAGES DE GUERRE. Dans l’émission «Chroniques rebelles» (Radio libertaire, 25 mars 2000)

Dommages de guerre

 

On trouvera ici la retranscription, revue par moi et légèrement réduite, d’un entretien dans l’émission « Chroniques rebelles » (Radio libertaire, 25 mars 2000) à propos du livre que j’ai consacré au conflit du Kosovo : Dommages de guerre. Paris-Pristina-Belgrade-1999 (L’Insomniaque, mars 2000).

Remerciements à Christiane pour son invitation, et à Roberte Tortet pour son aide précieuse.

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Chroniques rebelles : Àprès la « guerre propre », où les populations irakiennes se sont fait massacrer par les défenseurs du « droit international » — en fait pour du pétrole — et parce qu’elles n’étaient pas capables de chasser leur dictateur qui avait si bien servi les intérêts occidentaux jusque-là, on a tiré du chapeau la « guerre humanitaire », histoire de relancer les ventes d’armes et d’écouler les anciens stocks. Et allons-y sous la bannière de l’OTAN : qu’un « sang impur abreuve leurs sillons » ! Des civils déchiquetés par les bombes destinées à des tanks… l’industrie civile détruite… il y a évidemment des « dommages collatéraux »… Mais c’était une « bonne guerre » !

Marek Edelman, ancien dirigeant de l’insurrection du ghetto de Varsovie, l’affirme : « Pour la première fois dans l’histoire, il s’agit d’une guerre qui ne vise ni la conquête d’un territoire, ni la défense d’intérêts économiques. Pour la première fois, le monde a déclaré la guerre pour des raisons humanitaires. »

Le concept de « guerre humanitaire » lancé avec autant d’apparente conviction repousse encore, si cela est possible, les frontières du cynisme et de l’horreur.

Finalement, les théâtres d’opération sont des terrains d’essais pour les nouvelles armes. Le salon du Bourget qui a suivi la Guerre en Serbie et au Kosovo a été un succès ! Rien de plus convaincant pour les États-clients que les expériences in vivo ! Et après les destructions, il faut bien reconstruire… Pour ceux qui en profitent c’est une bonne guerre !

En Tchétchénie, ce ne devait pas être une bonne guerre pour les États-Unis et l’Europe, puisque Grosny a été rasée sans soulever — à quelques rares exceptions près — l’intérêt de la « diplomatie morale ».

 

            Chroniques rebelles : Pourquoi le sous-titre : « Paris—Pristina—Belgrade—1999 ? »

Claude Guillon: — Pour montrer qu’à mon sens les dommages de guerre ne sont pas seulement du côté de ceux qui ont reçu des bombes sur la tête ou de ceux qui ont été chassés par la soldatesque et les milices serbes, mais qu’ils se comptent aussi chez nous, dans les milieux libertaires, où la guerre n’a pas provoqué toutes les oppositions et toutes les réflexions qu’on aurait pu espérer, chez des gens qui — traditionnellement — sont méfiants vis à vis de l’État, antimilitaristes, qui ont donc en principe des réflexes qui devraient leur permettre de résister plus facilement que l’électeur moyen à une propagande télévisuelle d’État. Il y a d’ailleurs une espèce d’exception française. Ça s’est plus mal passé ici, ou mieux, suivant qu’on adopte le point de vue des libertaires ou celui de l’État, que dans d’autres pays comme l’Espagne, l’Italie où le mouvement d’opposition à la guerre a été beaucoup plus fort. Lire la suite

Censure et violence contre le FN : principes ou stratégie ? (1997)

Publié dans la revue No Pasaran (avril 1997, n° 46).
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L’expulsion par la force, puis la mise à sac (partielle), du stand du Front national, lors du dernier Salon du livre, a provoqué un débat sur lequel il n’est pas inutile de revenir. La situation se représentera en effet à de nombreuses reprises dans les temps qui viennent.

Les questions posées sont de deux ordres. Du point de vue des principes, tout d’abord, est-il « démocratique » ou moralement défendable de demander ou d’imposer « l’interdiction » des livres ou des journaux fascistes ? N’est-ce pas utiliser les mêmes méthodes que l’adversaire ? D’un point de vue tactique, ensuite, est-ce faire le jeu du Front ?

Je suis absolument hostile, j’ai eu l’occasion de le répéter à maintes reprises, à toute espèce de censure d’État, sans aucune exception possible. Ni Mein Kampf ni les livres pédophiles ou pornographiques, ni la Bible ni Suicide, mode d’emploi, pour prendre quelques uns des exemples qui viennent à l’esprit des censeurs démocrates. Mais il s’agit de bien savoir pourquoi !

La première raison est que je refuse de déléguer mes colères ou mes dégoûts à mes ennemis. Si je peux être amené à porter plainte contre des militants FN ou des policiers agresseurs, ou contre tel écrivain ou journaliste diffamateur, je n’entends pas confier aux tribunaux le soin de trancher des débats théoriques, historiques ou moraux ou celui de décréter une vérité officielle, dont je suis adversaire par principe.

Je ne me place pas du point de vue d’un droit naturel abstrait à la libre expression de toute entité vivante dans la galaxie (ce qui devrait en effet inclure M. Le Pen), mais du point de vue de la stratégie révolutionnaire. Il serait naïf et dangereux de venir réclamer au ministre de l’Intérieur des mesures coercitives contre tel de nos adversaires, alors que l’expérience historique montre qu’une loi votée contre les fascistes servira immanquablement demain contre les révolutionnaires. Dans les années 70, la Ligue communiste a ainsi été dissoute en application d’une loi votée dans les années 30 contre les ligues fascistes… Aujourd’hui, le summum de l’imbécillité « démocratique-radicale » est de réclamer l’interdiction du Front national, d’ailleurs pure rodomontade puisqu’elle est impossible à envisager juridiquement. Exemple limite, la pétition lancée par Charlie Hebdo est ainsi rédigée : « Nous vous demandons de dissoudre le Front national, cette ligue dont le but politique est de faire disparaître la République. » Je rappelle que le mouvement anarchiste est né sous et contre la République, et que la logique de cet appel suppose de réclamer également l’interdiction de tous les groupes libertaires et révolutionnaires, la saisie de leurs journaux et la fermeture de leurs radios !

Dans un texte précisément distribué aux alentours du stand FN au Salon du livre par Pierre Guillaume, révisionniste bien connu, le libraire qui diffuse le dernier livre de Roger Garaudy fait remarquer que la librairie La Vieille Taupe (du même Guillaume) a été contrainte de fermer à la suite de nombreuses agressions, alors que les livres qu’elle vendait n’étaient pas interdits. L’argument rencontre un certain écho. Dans Libération (17 mars dernier), Laurent Joffrin écrit à propos du FN : « L’emploi de moyens violents, coercitifs, contre la propagande frontiste n’est pas aujourd’hui opportun. […] Seuls ses propos ou écrits illégaux peuvent être sanctionnés. »

Les militants révolutionnaires se trouveraient donc dans une impasse : soit ils recourent à la censure d’État, avec pour conséquence de la renforcer jusqu’à ce qu’elle les frappe, soit ils emploient des moyens violents, jugés illégitimes ou maladroits en ce qu’ils servent un adversaire prompt à jouer les martyrs.

Je pense que nous pouvons sortir de ce dilemme en combinant refus de toute censure d’État et actions spectaculaires, qu’elles soient à caractère « militaire » ou non. Pour prendre un autre exemple, je suis à la fois hostile à l’interdiction policière des manifestations intégristes devant les cliniques qui pratiquent les avortements et favorable à des contre-manifestations violentes. Il peut s’agir de violences symboliques (jet d’œufs, de peinture, dégradation du matériel de l’ennemi) et non uniquement de violences contre les personnes, dans le genre « manche de pioche ».

Le risque de tels incidents ne réside pas tant dans l’usage immédiat (et inévitable) qu’en fait la propagande de l’adversaire, que dans une polarisation progressive, et excessive, sur des affrontements militaires, dont on sait par expérience qu’ils sont propices aux fixations machistes et élitistes, et finissent par transformer aux yeux de la population l’agitation révolutionnaire en une espèce de rivalité entre extrême gauche et extrême droite, match arbitré – sans aucun esprit sportif – par la police. La poursuite du débat sur ces questions de stratégie, la diversification des formes d’actions violentes (par le recours à la dérision), un soin particulier mis à expliquer publiquement ce type d’actions, devraient permettre de limiter ce risque.

Ce texte a été republié dans  rubon5