TOUT BOULEVERSER! (1997)

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Distribué lors de manifestations parisiennes, en septembre 1997, ce texte a par ailleurs été publié dans Cette Semaine (n° 70, octobre-novembre 1997.

 

 

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« En France, nous avons trop tendance à croire que, pour changer les institutions, il faut tout bouleverser. »

 Patrick Weil, politologue-rapporteur

 

 

« On a trop joué avec les symboles en matière d’immigration », déclarait — dans un bel élan de cynisme vulgaire — le ministre Jospin. Ayant rallié l’électorat de gauche par la promesse, fortement symbolique, d’abroger les lois Pasqua-Debré, il réserve désormais les signes de connivence à la droite. Ainsi, le maintien du certificat d’hébergement paraît un crachat superflu au visage des centaines de milliers de personnes qui avaient exigé sa suppression. Il ne s’agit pourtant pas d’une maladresse, mais d’une tactique. Même l’indignation de la quasi totalité des militants associatifs qui travaillent dans le secteur de l’immigration devient un gage offert à la droite.

Or cette droite est amenée naturellement, par le souci de son avenir et le calcul de ses voix, à courtiser l’électorat du Front national (ce que les socialistes n’ignorent pas). Pascal Clément, second d’Alain Madelin, s’interroge : « Que dirait l’opinion s’il y avait un accord entre la majorité et l’opposition sur ce sujet ? Cela renforcerait le Front national. » (Le Monde, 5 septembre [1997]).

De sorte que nous assistons au spectacle édifiant d’un gouvernement social-démocrate légiférant sur l’immigration et la nationalité sous la pression directe de politiciens de droite, eux-mêmes contraints par les positions d’un parti dont les dirigeants font étalage et commerce d’antisémitisme, de racisme et de xénophobie.

La « vision réaliste » que Jospin s’emploie à « mettre en œuvre très tranquillement », comme il l’annonçait le 26 août, consiste donc réellement à ménager l’électorat de droite, en laissant entendre qu’il s’agit de ne pas énerver inutilement l’électorat raciste du FN. Il est vrai que dans le même temps les tribunaux condamnent à des peines d’amende Mme Mégret, ou Le Pen pour avoir traité Fodé Sylla de « gros zébu fou » ! Aux fascistes, donc, une « répression » symbolique et grotesque (bonnet d’âne pour gros mots), aux étrangers la suspicion, le fichage, la rétention, l’expulsion, la double peine. Comme dit Jospin, « ce qui compte, ce sont les faits ».

Le ministre Chevènement, lui, s’inquiète, nous apprend encore Le Monde, du moyen de vérifier que les conjoints des scientifiques étrangers, que le gouvernement souhaite attirer, sont de « vrais » conjoint… (suggérons-lui un coït obligatoire des impétrants devant une commission ad hoc !). Tandis que des centaines de femmes algériennes courent le risque d’être égorgées, on voit quelles pensées élevées agitent le cerveau du premier flic de France. Misérable crétin ! Et ce sont des gens de cette sorte qui prétendent décider qui méritera le titre de « combattant de la liberté ».

Une fois de plus, le soi-disant « réalisme » s’affirme comme une capitulation devant ce qu’il y a de plus abject dans la réalité du monde.

Une fois de plus, le réformisme se révèle incapable de tout, y compris de réformer ce monde.

Les politiciens ne peuvent faire que de la politique. Ce qu’il faut faire, la seule chose qui vaille d’être faite le temps que nous avons à vivre, c’est l’histoire. Une autre histoire, qui a besoin de l’« autre » pour se faire. Une histoire où nous puissions rire de l’idée étrange qu’une montagne, un cours d’eau, un océan, sont des « frontières naturelles », et qu’un être humain peut devenir « illégal » dès lors qu’il les a franchies.

Généreuse utopie, objecteront les très réalistes socialistes… En effet. De celles qui ont animé tant de combats et de sacrifices, sans lesquelles un Jospin serait aujourd’hui fermier général ou intendant du royaume. Allons ! M. Weil dût-il en perdre le sommeil, tout reste à bouleverser !

Peaux de lapins ! La «Fusillade de Vincennes» (1994)

Le mardi 4 octobre 1994, à 21 h 25, Audry Maupin (22 ans) et Florence Rey (19 ans), braquaient les deux policiers en faction à la pré-fourrière de Pantin et leur volaient leurs armes. Ils obligeaient un taxi à les mener place de la Nation. Le chauffeur entrait volontairement en collision avec une voiture de police. Dans la fusillade qui s’ensuivit, il fut abattu, ainsi que deux policiers. Un autre fut blessé, ainsi que deux passants. Le couple contraignit ensuite un automobiliste à les emmener dans la direction de la porte de Vincennes. La voiture fut prise en chasse par des motards. A 21h 50, une dernière fusillade éclatât. Un motard fut tué, le jeune homme mortellement blessé, sa compagne arrêtée.

Dès le lendemain soir, Charles Pasqua donnait à la télévision la version officielle des faits et rappelait que le peu de réalité de ce monde est d’abord garanti par le ministère de l’Intérieur : « Dans une certaine mesure, les deux malfaiteurs relèvent plus de la psychiatrie que d’autre chose. Ces jeunes gens désespérés sont enfermés dans un fantasme de théories anarchistes visant à détruire la société. » S’appuyant notamment sur un texte signé d’une « Organisation de propagande révolutionnaire » retrouvé à Nanterre, dans le pavillon squatté par les jeunes gens, la presse allait agiter l’épouvantail de l’anarchie : « Les anarchistes meurtriers de Nanterre », titrait France-Soir (6 octobre) ; « L’équipée sauvage de deux apprentis anars » titrait Libération le même jour ; L’Événement du jeudi (13 octobre) annonçait « Le retour de l’anarchisme “moléculaire” » !

Je pris l’initiative de contacter plusieurs camarades de différentes sensibilités (autonomes, libertaires, ultra-gauche) pour leur soumettre un texte d’abord, l’idée d’une brochure ensuite.

Le texte qui suit a d’abord été diffusé de manière militante, puis publié notamment dans Alternative libertaire (Bruxelles ; janvier 1995 sous le titre « Deux camarades ») et dans le Bulletin d’information de la 2e UR/CNT (n° 47, 15 janvier 1995), organe de la « CNT [Confédération national du travail, anarcho-syndicaliste] de la rue de la Tour d’Auvergne » (quand la CNT de la rue des Vignolles ne soufflait mot ni de l’événement ni de notre réaction). Il sera repris dans une brochure de quarante pages intitulée Quelques leçons sur l’affaire dite “de la fusillade de Vincennes” (supplément au n° 4 de Auberge Au Libre Olibrius, avril 1995), dont le texte de présentation est cosigné par les mêmes auteurs que « Peaux de lapins ! » : Hervé Delouche, Jimmy Gladiator, Aris Papathéodorou, Serge Quadruppani, et l’auteur de ces lignes[1].

Les notes et ajouts entre crochets sont de ma plume.

Deux camarades

Audry Maupin et Florence Rey ne sont pas inconnus dans les milieux libertaires et « contestataires » parisiens. Ils ont fréquenté les librairies, les lieux de réunion, les groupes que nous animons ou avec lesquels nous avons des contacts. Ils sont bien connus de beaucoup de militants et ont notamment participé au mouvement anti-CIP.

Mieux, Audry et Florence ont activement milité en 93-94 dans la mouvance libertaire. À l’automne 1993, Audry a ainsi participé à une action publique spectaculaire — au cours de l’occupation des bâtiments administratifs de la faculté de Nanterre (pour l’inscription d’étudiants étrangers) — pour laquelle ses talents de grimpeur le désignaient : l’escalade d’une tour pour y accrocher une banderole. Cette action, menée par des syndicalistes de la CNT-FAU et de l’AGEN-UNEF, et des étudiants non-syndiqués, s’est déroulée au vu et au su de tous, journalistes compris.

Il nous semble que la première réaction qui s’imposait à l’annonce de l’équipée de la nuit du 4 au 5 octobre, de la mort d’Audry et après les déclarations de Pasqua était d’affirmer publiquement et simplement que ce garçon était (ou avait été) un camarade. Ce que ses camarades d’escalade de l’« Union sportive ouvrière de Bezons », ont su faire, les anarchistes s’en sont montrés incapables.

Nous imaginons bien que c’est la crainte des tracasseries policières qui a motivé et qui motive encore le silence de ces gens.

Certains déménagent leurs archives et leurs carnets d’adresses, d’autres chuchotent qu’il « n’est pas facile de prendre position ». Nos yeux éberlués ont même vu des autocollants « Anarchistes pas tueurs » signés « Apache ». Qu’elle soit l’œuvre d’un égaré ou d’un groupe [la première hypothèse était la bonne, le groupe Apache ayant démenti toute implication], cette initiative coliqueuse en prépare sans doute d’autres : à quand « Anarchistes pas voleurs », signé « Groupe Jules Bonnot » ? En tout cas, pour l’heure, tout le monde rentre la tête dans les épaules et attend.

Notons que l’embarras et la censure sont également partagés par une presse naturellement hostile à nos idées et par des anarchistes. Le même texte de Serge Quadruppani (« Lettre à Florence ») a été refusé par Libération et par Le Monde libertaire. Ce cordon sanitaire spontané aide à présenter la révolte de Florence et d’Audry comme un « coup de folie » sans aucun rapport avec la société dans laquelle il est né.

À nos yeux, la peur — compréhensible en elle-même — ne saurait justifier le déshonneur. De ce point de vue, le mal est irrémédiable. Mais il y a pire pour des gens qui se veulent militants révolutionnaires : le silence est une lourde erreur tactique. (Il s’agit bien ici du silence des militants et non de celui de Florence, militante entre les mains de la police, qui est au contraire digne d’éloge et dont nous verrons combien sauront s’inspirer quand viendra leur tour d’être interrogés).

On pouvait être certain que l’enquête (de longue haleine) entamée par les policier déboucherait sur des arrestations de « complices » réels ou supposés. Outre le fait que trois de leurs collègues ont été tués, ce qui est une motivation psychologique et politique suffisante, on peut noter qu’ils se sont abstenus de procéder immédiatement à des perquisitions et de livrer aux journalistes les éléments qu’ils possédaient sur les activités d’Audry et Florence (contacts avec des groupes libertaires ou radicaux, participation au mouvement anti-CIP, etc.).

Dans ces conditions, le seul contre-feu possible à mettre en place consistait et consiste encore à dire publiquement « Oui ce sont des camarades, oui nous avons milité ensemble, non nous n’étions pas au courant de leurs projets ». Ayant dit cela publiquement, il est beaucoup plus aisé de s’en tenir là et de refuser d’ajouter quoi que ce soit dans les locaux de la police judiciaire.

Le silence gêné et les gesticulations vaines « en coulisse », adoptés jusqu’à présent, accréditent l’idée aux yeux des policiers (ce qui n’a pas grande importance), mais surtout aux yeux de la presse et du public (ce qui en a beaucoup plus) de relations honteuses, cachées, et donc d’un « complot » terroriste. Il sera trop tard pour pleurer ensuite sur la méchanceté des médias et l’odieuse campagne antianarchiste qui se prépare.

Dire que « la vérité seule est révolutionnaire » n’est pas ressasser un slogan moraliste, c’est énoncer une vérité stratégique toujours vérifiée.

Dans ces conditions, il est lamentable que les seules réactions de la Fédération anarchiste, qui dispose d’un hebdomadaire, ait été un communiqué, puis un article, l’un et l’autre totalement hors sujet. Le surtitre et le titre de l’article en question donnent une exacte idée de l’intelligence de son contenu : « L’affaire Florence Rey et Audry Maupin — Les anarchistes de plus en plus crédibles, Pasqua panique » (Le Monde libertaire, n° 970, 13 au 19 octobre). Ce genre de fanfaronnades est particulièrement mal venu, quand les libertaires, dès que ça chauffe pour eux, se manifestent surtout par un silence comateux et le souci prioritaire de « sauver les meubles ».

Une structure organisationnelle, une librairie, une radio, un journal, sont des outils qui doivent servir (entre autres) à réagir plus rapidement et plus efficacement dans des situations d’urgence. Ils doivent également être des lieux de débats à chaud et au grand jour entre les militants[2]. S’ils transforment les militants en petits possédants, terrifiés à l’idée de perdre leurs acquis et prêts à tous les renoncements pour les conserver, ces outils deviennent nuisibles[3].

Romantisme révolutionnaire et nécrophilie

Le plus grave est qu’à l’abri de ce silence public se développe dans certains groupes un culte du martyr (« Un des nôtres est tombé »), voire une glorification à bon compte de l’« action » menée.

Rappelons que, visiblement, l’équipée d’Audry et de Florence avait pour objectif immédiat de se procurer des armes (dans un but que nous ignorons) et non d’assassiner les premiers flics venus. Ils auraient pu sinon tuer les deux flics de la fourrière. De ce point de vue, leur aventure se solde par un échec « militaire » lamentable et rappelle plus une scène tragique de roman noir qu’un fait d’arme de la guerre sociale.

De plus, il est bon de préciser que la mort de trois policiers ne saurait en aucune manière être considérée comme une « compensation », ni d’un point de vue arithmétique ni d’un point de vue politique.

La violence sociale collective lors de manifestations (comme celles qui se sont déroulées lors du mouvement anti-CIP à Nantes et Lyon) nous l’avons tous, à un moment ou à un autre, pratiquée et soutenue, mais il est injustifiable — moralement et politiquement — de présenter l’assassinat de policiers choisis au hasard comme une stratégie révolutionnaire.

Faudra-t-il ajouter aux flics les chauffeurs de taxi, les coiffeurs, les « cons » en général ?

À nos yeux, l’aventure tragique d’Audry et Florence fait office de révélateur et de test éliminatoire. Les soi-disant « révolutionnaires » incapables de faire face à ce genre d’événements et/ou qui se complaisent dans des fantasmes morbides et infantiles seraient bien inspirés de se consacrer à n’importe quelle autre activité : collection de timbres, voyages, lecture… Ce serait un service à rendre aux idées qu’ils se montrent incapables d’assumer.

La poursuite du projet révolutionnaire ne peut se réduire à un jeu de gendarmes-voleurs, pas plus avec des flics qu’avec des nazillons.

L’apathie générale, trop rarement secouée par de brèves explosions sociales, conduit beaucoup de militants ou de jeunes révoltés à entretenir un folklore « militaire » exaltant l’affrontement physique et/ou armé comme seule expression possible de la radicalité. Des publications par ailleurs sympathiques et utiles auxquelles plusieurs d’entre nous ont collaboré (Mordicus, Quilombo, etc.), si elles n’ont jamais eu dans les textes, de complaisance pour la violence individuelle et suicidaire, si elles ont même, à l’occasion, critiqué les limites de certaines pratiques de violence collective, ont parfois contribué à entretenir, par le jeu de l’iconographie ou de plaisanteries provocatrices, un folklore du « baston » qui devrait être clairement tenu pour ce qu’il est : une légèreté lourde de conséquences.

Une femme, témoin de la poursuite dans le bois de Vincennes, déclare à Libération (6 octobre) : « J’ai cru qu’ils tournaient un film, ça ne faisait pas vrai, pas comme à la télé ». Les mauvais scénarios sont faits pour la télé ; dans la réalité ils sont décevants. Ça ne fait pas vrai mais hélas c’est vrai. Les balles sont de vraies balles et les cadavres ne se relèvent pas.

Sauf événements impossibles à prévoir, Florence risque fort de sortir de prison à une date où beaucoup des jeunes anarchistes et radicaux d’aujourd’hui auront depuis longtemps remisé leur drapeau et leur prétention à changer ce monde.

[Florence Rey a été condamné, en octobre 1998, à vingt ans de réclusion criminelle. Elle est sortie de prison le 2 mai 2009.]

La mort d’Audry et le destin de Florence doivent marquer un retour au réel et alimenter le débat et la réflexion collective, non d’autres délires. A cette condition, la solidarité avec Florence et les autres personnes inculpés dans cette affaire, pourra s’organiser sur des bases claires et suivant des modalités qu’il conviendra de fixer avec leur accord.

Paris, le 29 octobre 1994

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38Claude Guillon, Aris Papathéodorou, Hervé Delouche, Serge Quadruppani.

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[1] Je suis également responsable de plusieurs des textes publiés dans la brochure : « Bestiaire (suite) », une réponse au groupe Apache ; « Papa, Maman, la police et moi. Famille nucléaire et anarchisme régressif », une critique des justifications du silence public des jeunes de la CNT ; « Panorama du milieu libertaire, de sa presse, et des alentours » ; « Maintenant : la médiocrité à la page », texte cosigné avec Serge Quadruppani critiquant le traitement porno-spectaculaire des événements par le journal de Michel Sitbon. J’ai cessé toute relation avec S. Quadruppani (décembre 1999), dont la campagne de calomnies qui l’a visé ne saurait excuser les mauvaises manières.

[2] Seule Radio libertaire joua partiellement ce rôle.

[3] On a pu vérifier, hélas, lors des mouvements sociaux ultérieurs, la paralysie politique qu’entraîne ou aggrave la gestion et la préservation d’« outils de lutte » qui, en fait, se sont depuis longtemps transformés en coûteux moyens de paraître.

 

Ce texte a été republié dansrubon5

1994 : la répression judiciaire du mouvement « anti-CIP »

Rédigé pour une publication qui ne vit jamais le jour, ce texte n’a connu qu’une diffusion confidentielle. Mis en ligne [le 4 juin 2005] au moment où se déroulaient les procès visant les jeunes arrêté(e)s lors du mouvement lycéen contre la loi Fillon, il présente l’intérêt de revenir sur le mouvement social déclenché par le projet d’un « Contrat d’insertion professionnelle » (CIP), au printemps 1994, auquel on préfère souvent à tort les grèves de décembre 1995 pour dater le retour de la contestation sociale. Il permet également de comparer l’usage qui est fait de la répression judiciaire contre divers soulèvements de la jeunesse, alors même que certains magistrats se retrouvent dans les cours qui jugent les interpellé(e)s de 1994, celles et ceux de 2005.

La mémoire des mouvements sociaux, et plus encore celle des mouvements de la jeunesse, se perd vite. C’est ainsi que l’avocate de lycéens mis en examen en 2005 pouvait affirmer dans une indignation sincère que jamais on avait vu des mineurs en aussi grand nombre traduits devant des juges. On verra que cette assertion est inexacte et que la répression du mouvement anti-CIP, vengeance contre un mouvement en partie vainqueur (le CIP fut retiré), frappa de très nombreux(ses) mineur(e)s, prenant même des formes inusitées et créant des rapports de force inattendus dont l’étude intéresse à la fois l’historien et le militant.

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Ils ont « anti-CIPé »

« Pourrait-on être à la fois démagogue et mal intentionné ? » demande Édouard Balladur dans la « Lettre » qu’il adresse aux jeunes manifestants pour leur proposer le « dialogue » (Libération, 17 mars 1994), comme si le seul énoncé de cette hypothèse devait glacer de honte l’esprit assez fou pour l’avoir conçu ! Le lendemain, neuf personnes sont jugées à Paris selon la procédure de comparution immédiate ; les peines vont d’un mois de prison avec sursis à deux mois ferme. Le surlendemain, ce sont onze inculpés qui comparaissent devant le tribunal correctionnel de Nantes. Une jeune femme de trente-sept ans, technicienne en biologie (l’une des très rares représentantes de son sexe à avoir été déférée devant les tribunaux) est condamnée à 5 000 F d’amende pour un bris de vitrine qu’elle conteste ; un homme de cinquante-sept ans est condamné à trois mois de prison avec sursis pour violence à agent ; deux chômeurs écopent respectivement d’un mois et de six mois de prison ferme pour des faits équivalents. Restent un lycéen, un étudiant, deux apprentis et trois chômeurs. Les magistrats prononcent des peines d’amende et de prison avec sursis, assorties de mise à l’épreuve pour cinq ans.

Le « dialogue » s’annonce de plus en plus musclé ; les arguments judiciaires se veulent proportionnels à l’ampleur et à la détermination du mouvement social : plutôt faible à Paris où il ne s’exprime pratiquement que dans les grandes manifestations, sans précédent depuis 1968 dans de nombreuses villes de province, Nantes et Rennes notamment où s’instaure, grâce à l’occupation de locaux universitaires, une réelle communication entre le mouvement étudiant/lycéen et d’autres groupes sociaux (chômeurs, sans-logis, travailleurs en grève).

Si l’on ne peut parler d’une véritable stratégie, le gouvernement semble au moins vouloir répondre au coup par coup, et coup pour coup. La décision est prise d’assurer le plus grand retentissement médiatique à un nouveau procès qui se déroule à Nantes le 23 mars, où huit inculpés comparaissent devant le tribunal correctionnel. Ils sont livrés, menottes aux poignets, aux flashes des photographes et des cameramen, malgré la récente circulaire du garde des sceaux (9 mars) qui réserve ce traitement aux personnes « considérées comme dangereuses pour autrui ou pour elles-mêmes, soit comme susceptibles de tenter de prendre la fuite ». Il y a là deux lycéens, un handicapé, trois chômeurs, un jeune chef d’entreprise de 27 ans et un électricien objecteur de conscience. Les magistrats distribuent 6 200 F d’amende, six mois de prison, dont quatre ferme et soixante heures de Travail d’intérêt général (TIG[1]).

La méthode se révèle aussi inefficace pour juguler les émeutes parisiennes, nantaises ou lyonnaises que le retrait du CIP, annoncé le 30 mars. Les responsables du maintien de l’ordre tentent d’utiliser les spectacles judiciaires comme celui monté à Nantes pour accréditer l’idée d’une séparation entre gentils étudiants et « casseurs ». Charles Pasqua met en garde les « voyous » ; le préfet de police de Lyon, Marcel Leclerc parle de « malfaiteurs-terroristes » et de « phénomènes de guérilla urbaine[2] ». Ils sont entendus et surpassés par certains journalistes. Dans le même numéro de France-Soir (2 avril) qui titre sur les « Casseurs condamnés » lors d’une audience parisienne, l’académicien Jean Dutourd écrit : « La Bastille, en 1789, a été prise par une minorité composée au moins pour moitié de “casseurs” comme nous en voyons de nos jours[3]. La révolution consécutive, avec son cortège d’horreurs, a aussi été faite par une minorité. […] Il faut tuer les minorités dans l’œuf, spécialement quand elles sont l’émanation de la canaille, sinon c’est elles qui envoient les majorités aux abattoirs. »

La « canaille », j’en étais ! et j’ai assisté le 1er avril au procès fait aux prétendus « casseurs », huit manifestants arrêtés à Paris lors de la manifestation de la veille, dont le gouvernement espérait qu’elle serait à la fois l’enterrement du CIP et celui du mouvement social. Il marque un changement dans l’attitude des autorités judiciaires : si les réquisitoires et surtout le ton des débats demeurent parfois sévères, les peines prononcées sont assez mesurées. Nous allons voir qu’elles sont également incohérentes et justifiées par le seul souci de ne pas désavouer les policiers.

B**, 18 ans, est élève d’un lycée d’enseignement professionnel ; arrêté vers 19 h lors d’un sit-in pacifiste aux Gobelins, dans le treizième arrondissement de Paris, on lui fait observer que — la manifestation ayant été officiellement dispersée à 16 h — il ne peut prétendre à la qualité de manifestant… On l’accuse d’avoir jeté des pierres sur deux abribus, « sans les casser ». Peu importe qu’aucun incident de ce type n’ait eu lieu à cette heure et à cet endroit, les policiers interpellent généralement les manifestants les moins rapides. Quelle meilleure proie qu’un manifestant assis ? B** est condamné à 3 000 F d’amende.

Un étudiant de 22 ans est condamné lui aussi à 3 000 F d’amende pour violence (jet de pierres) et outrages à agent, mais le camarade qui l’accompagnait écope d’un mois de prison avec sursis et 1000 F d’amende. Incohérence encore : un étudiant en journalisme de nationalité brésilienne est relaxé des chefs de violence et outrage (la police a détruit les films qu’il a tourné dans la manifestation), mais R**, jeune chômeur qui l’accompagnait et s’est interposé lors de son arrestation violente est condamné à 2 000 F d’amende pour outrage ! Au total, le tribunal distribue 9 000 F d’amende et trois mois de prison avec sursis. Un jeune homme qui a été trouvé porteur d’un couteau est placé en détention provisoire. Après une peine de fait de quatorze jours de prison, il sera condamné à 2 500 F d’amende !

Le même jour, cinq étudiants sont placés sous mandat de dépôt (par des magistrats différents) pour être jugés ultérieurement. Deux d’entre eux sont accusés d’avoir brisé la vitrine d’une pharmacie — dont des témoins assurent que les « casseurs » véritables ont regagné un car de police une fois leur coup fait — et un troisième a été trouvé porteur… d’une bouteille de whisky ! Quelle idée se fait le magistrat de permanence de la « guérilla urbaine » ? Quel résultat espère-t-il d’une instruction menée sur une bouteille d’alcool pour envoyer en prison un étudiant de l’école du Louvre de vingt et un ans, à qui n’est reproché aucun délit ?

Hormis ces bavures judiciaires à contretemps, l’atmosphère est à un relatif apaisement. Les autorités policières ont compris que les charrettes de « casseurs » condamnés créent davantage de solidarité avec la « canaille » qu’avec le gouvernement. Par ailleurs, le ministère de l’Intérieur prend la mesure de la réticence, voire de la résistance d’une partie des magistrats[4] à l’occasion de l’affaire des expulsés de Lyon, que j’évoquerai plus loin. Le soir du 31 mars, à Nantes, 2 000 à 3 000 personnes refusent la dispersion de la manifestation supposée célébrer la « victoire » sur le CIP. Les affrontements se prolongent jusqu’à 2 h du matin. Aucun des manifestants interpellés ne sera déférés au parquet ! Charles Pasqua ne renonce pas pour autant à débusquer les « meneurs » et annonce une série d’arrestations de manifestants reconnus sur photos et localisés par la police au bout de plusieurs semaines d’enquête. Lire la suite

68-86 : Éloge de l’anagramme (1986-1987)

Le court éditorial et le texte qui suivent ont été publiés dans Chroniques libertaires (n° 3, janvier-février-mars 1987). Le texte a été repris sous le titre — emprunté à sa conclusion — « L’inespéré tient à un fil » dans la revue belge Alternative libertaire (n° 88, mars 1987).

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En novembre et décembre 1986, un mouvement étudiant et lycéen de très grande ampleur s’opposa au ministre de l’Éducation Alain Devaquet, dont le projet de réforme entendait renforcer la sélection dans l’enseignement supérieur. Le mouvement fut marqué par des mobilisations considérables et par des violences policières : cinq cent mille manifestants dans toute la France, le 27 novembre ; huit cent mille, dont cinq cent mille à Paris, le 4 décembre. Lors de cette dernière manifestation, sur l’esplanade des Invalides, trois manifestants sont grièvement blessés : l’un d’eux a la main arrachée, un militant de la Fédération anarchiste perd un œil. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, un étudiant de vingt-deux ans, Malik Oussekine est assassiné par des policiers des « pelotons voltigeurs motocyclistes » [sur ce dispositif, voir note en fin d etexte], rue Monsieur-le-Prince, à Paris. Au moment où le mouvement risque d’opérer une jonction avec certains secteurs syndicaux, le gouvernement dirigé par Jacques Chirac (Mitterrand étant président de la République) retire le projet Devaquet.

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« Plus jamais ça » !

 Ironie cruelle de l’histoire, le slogan qu’arboraient en décembre 1986 des milliers d’étudiants en hommage à Malik Oussekine assassiné par les flics de Pasqua, était en 1968 celui des Comité de défense de la République (CDR), animés par le même Pasqua ! Les partisans de l’actuel ministre de l’Intérieur célébraient alors le retour à l’ordre [en affichant à des centaines de milliers d’exemplaires un autocollant représentant deux drapeaux noirs et deux drapeaux rouges entremêlés sous lesquels figure le slogan « Plus jamais ça »], tandis que les étudiants de 1986 croyaient enterrer l’un des leurs quand ils enterraient leur mouvement. François Mitterrand, qui a quelques raisons de bien se souvenir de 68 et d’en craindre le « retour », s’est empressé d’approuver : « Plus jamais ça. Donc plus jamais de violence entre Français (sic). Jamais ça. Ils ont raison. »

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Autocollant des CDR.

 

Mais ce mouvement n’a pas été qu’un jeu de dupes. Il ne pouvait que passionner les libertaires que nous sommes. Nous avons donc reporté un dossier sur la démocratie directe en 1789 pour traiter de ces événements où la démocratie balbutiait in vivo dans les amphis des facultés avant d’apparaître dans les dépôts SNCF et d’être réclamée à Pékin et Shanghai. Un éditorialiste du Monde en tira l’enseignement qu’est commun à tous les peuples l’exigence fondamentale « d’être dirigé par des hommes ouverts porteurs d’une autorité réelle » (23 décembre 1986). Pour avoir passé quelques semaines dans la rue, nous pouvons témoigner d’exigences autres que celles qui rassurent l’Officiel du spectacle.

 

68-86 : Éloge de l’anagramme

Si j’ai été surpris par le mouvement qui a secoué la jeunesse à la fin de l’année écoulée [1986], c’est que je l’attendais plus tôt. Nous soulignions dans la préface à l’édition de poche de Ni vieux ni maîtres (1983) que de nombreux pays européens ont connu des mouvements caractérisés par l’extrême jeunesse de leurs protagonistes et la violence des affrontements avec la police, et ce depuis 1980., c’est-à-dire bien après que la vague de l’après-68 ait eu le temps de refluer. Nous disions ne voir aucune raison sérieuse pour que la France soit à jamais épargnée par ce qui agitait la Suisse, la RFA, l’Angleterre, l’Irlande, l’Algérie, etc.

Politologues et journalistes se réjouissaient bruyamment de ce que les jeunes aient renoncé définitivement à occuper la rue. Ils avaient changé paraît-il. En effet, les jeunes des années 70 ont changé, ils ont vieilli de quinze ans et certains sont devenus politologues et journalistes…

Les événements sont venus vérifier, à un moment et dans des conditions que nous ne prétendons pas avoir annoncés, que les âneries débitées sur le compte de la « Bof génération » [revenue de tout et indifférente à la marche du monde] n’exprimaient que le soulagement prématuré des flics de la jeunesse.

Dès le début du mouvement, les mêmes flics exorcisaient leur crainte d’un nouveau 68 : ça n’a rien à voir assuraient-ils ! Les points communs, au contraire, sautent aux yeux, et notamment la grande naïveté des jeunes. Le gouvernement Chirac qui avait répondu par un bras d’honneur au mouvement parvenu au maximum de sa mobilisation (4 décembre 1986) recula bel et bien en désordre devant le spectre de la grève générale et renonça non seulement au projet Devaquet mais à tous ceux qui risquaient d’alimenter la contestation (code de la nationalité, etc.). Le raisonnement, tardif mais prudent, prenait en compte l’hypothèse d’une explosion chez les salariés, aussi imprévisible que chez les enseignés.

Ce qui frappe dans le mouvement, c’est la mobilisation très rapide et massive des lycéens ainsi que la présence en nombre des élèves du technique, concernés en rien par la loi Devaquet. Comme cela a toujours été le cas lors des mouvements lycéens des années 1970, la majorité des manifestants n’avaient qu’une idée fort vague de la teneur exacte du projet de loi. Comme à l’habitude et même de manière plus comique que jamais, les lycéens étaient très sensibles au reproche d’ignorer ce qu’ils prétendaient contester.

Le ministre Monory était plus proche du contenu réel du mouvement que les manifestants eux-mêmes en affirmant que les lycéens profitaient de l’été indien pour se promener dans Paris. Comme souvent, c’est dans le technique que les éléments les plus radicaux sont apparus (cf. les textes des Lascars du LEP électronique). En fin de compte, beaucoup de caractéristiques communes avec le mouvement lycéen qui trouva de 1969 à 1974 un prétexte nouveau chaque année pour s’exprimer. Bien entendu, 86 n’est pas 68 ou 70. Pour les lycéens d’aujourd’hui, 68 n’est pas la preuve vécue que tout l’ordre du monde peut se trouver bouleversé en une semaine et tous les chefs se terrer dans les égouts, c’est de l’histoire, c’est-à-dire une question de cours mal apprise et plutôt ennuyeuse [L’un des slogans entendus et lus dans les manifestations était : « 68 c’est vieux, 86 c’est mieux ! »].

Il flottait dans l’air du temps d’après 68 quelques brumes colorées auxquelles n’échappaient jamais tout à fait les lycéens en grève. Les couleurs font défaut aujourd’hui et l’on a pu voir des dizaines de milliers d’adolescents visiblement heureux d’être ensemble mais n’ayant littéralement rien à dire (voire à se dire). Les couleurs et l’imagination manquaient non seulement dans les slogans (certains secteurs de la manif du jeudi 4 décembre évoquaient un défilé d’équipes sportives : « Angers la, la, la ! », etc.), mais aussi dans les tracts et l’absence d’affiches. Je n’avais jamais vu de manifestations aussi fermées, chaque fac, chaque lycée, chaque ville, replié à l’intérieur de chaînes, les manifestants étant eux-mêmes formés en chaînes. À tel point qu’en de nombreuses occasions il était impossible de distribuer un tract ou de s’adresser à tel ou tel. C’était d’ailleurs de toute évidence la seule fonction réelle d’une telle organisation paramilitaire même si les malheureux ainsi contraints de visiter Paris dans des conditions qu’aurait refusées le plus borné des touristes étaient persuadés de se prémunir contre une éventuelle agression. Mais quand le GUD [Groupe union droit ; extrême droite] attaqua effectivement une manif (27 novembre), la plupart de ceux qui étaient prêts à la défendre physiquement étaient des « provocateurs », pour parler comme Pasqua et l’UNEF.

Les gauchistes avaient beaucoup contribué à essouffler le mouvement lycéen à force de récupération et d’inoculation massive de langue de bois militante. Ils ont aujourd’hui [1987] presque disparu des lycées, et dans les facs ils sont les partisans les plus farouches de l’apolitisme. Cette nouvelle stratégie, au service de laquelle ils mettent leur classique talent de manipulation et d’entrisme, vise à constituer — c’est ce qu’eux-mêmes déclarent — une large clientèle étudiante pour un syndicalisme qui leur permettrait de maintenir une présence dans la jeunesse scolarisée. Ce profil bas de l’extrême gauche a contribué à enfermer le mouvement dans un pseudo-apolitisme grisâtre.

Le quiproquo sur la politique illustre bien les limites du mouvement. La majorité des jeunes étaient attentifs à ne pas laisser un parti ou une organisation diriger leur lutte, pas assez toutefois pour éviter l’infiltration massive de trotskistes lambertistes, ralliés ou non au PS. Ils pensaient que le seul profit que les politiciens peuvent tirer d’un mouvement social est de le présenter comme une vérification de leurs thèses et d’y trouver un vivier de futurs militants. Cet écueil fut évité en partie. Mais un mouvement inquiète les politiciens quand il est une critique en acte de la politique comme activité séparée qui organise toutes les autres. Cet aspect primordial fut ignoré avec une naïveté opiniâtre par les jeunes qui croyaient éviter un piège en ne disant rien du système social qui a sécrété la loi qu’ils combattaient. Croyant feinter la politique et le proclamant très haut, les étudiants parlaient le langage de la politique et respectaient sa règle fondamentale, faisant ainsi le jeu des politiciens de toutes tendances. Il était frappant de voir dans les assemblées générales et les cafés à quel point les jeunes s’opposaient à un système qu’ils connaissent mal en empruntant son propre langage, à quel point en somme la vérité du système sortait de la bouche de ses enfants.

Pour agaçante et parfois désarmante qu’elle soit, cette réalité n’a rien qui doive nous désespérer. Elle est bien plus banale que la mythologie révolutionnaire le donnerait à croire. Michelet écrit le récit de la journée du 5 octobre 1789 où des milliers de femmes de la Halle partent chercher Louis XVI à Versailles. La plupart d’entre elles aiment le Roi ; elles croient que sa présence à Paris suffira pour qu’on donne du pain au peuple. En attendant, on tire dessus. Il y a aussi dans la foule qui assiège le château des gens sans aveu, voleurs de tous poils, mêlés aux honnêtes manifestantes, et on les chasse. La Fayette fait acclamer le Roi, la Reine, et même ceux qui viennent de tirer sur la foule. Le Roi repart, escorté par le peuple. C’est 89, la monarchie sombre lentement, et pourtant ceux et celles qui ouvrent des voient d’eau crient encore « Vive le Roi ! » Il y a même des provocateurs et des chefs qui négocient avec les flics…

 

De la violence

À partir des affrontements des Invalides, les flics ont pratiqué une répression sélective mais extrêmement violente. Le contraste avec la naïveté des manifestants était, si j’ose dire, frappant. C’est que les flics, eux, sont adultes et doués de mémoire ; il ne leur fallait pas plus de deux heures pour revenir aux tirs tendus [de grenades lacrymogènes], tandis que la majorité des jeunes qui leur faisaient face étaient sans expérience.

Il est vrai, je l’ai constaté, que traînaient au quartier latin le soir, des loubs, quelques skins, mais aussi des étudiants , des lycéens et des jeunes « de tous poils ». Il est vrai également que le fameux samedi soir, ceux qui brûlaient des voitures n’étaient pas plus de quinze, des jeunes de banlieue selon un témoin digne de foi qui m’a dit les connaître. Les flics ont effectivement tardé à intervenir. Et alors ? Alors ça ressemblait à une mauvaise reconstitution historique à petit budget. Je me moque pas mal que des bagnoles brûlent ou que des mômes pillent des magasins de fringues (en les distribuant souvent, contrairement à ce qui a été dit, au milieu d’une foule très partagée où il y avait autant d’applaudissements que de sifflets). Le vrai problème était que ce soir là il ne se passait rien d’autre dans Paris et que c’était dérisoire et en recul par rapport aux Invalides. La manœuvre policière a échoué en ce que personne n’a vraiment été effrayé par le spectacle des barricades ; elle a pleinement réussi dans le milieu étudiant où tout ce qui prétend affronter les flics ou brûler les banques passe pour un flic. Si bien qu’au lieu de se radicaliser, le mouvement s’est enfermé dans une protestation morale (Pasqua, t’es un lâche !) et civique (Chirac, t’es pas un démocrate !). Il craignait davantage la « provocation », c’est-à-dire en fait ses propres potentialités, que la répression. La meilleure solution fut choisie : le silence d’abord, la dispersion ensuite.

Il faut noter la répugnante prestation des « casques blancs », recrutés « afin que leur autorité soit incontestée (sic), chez les médecins, avocats, magistrats, hauts fonctionnaires ! Cette prétendue force d’observation et d’interposition entre les flics et les jeunes s’est muée en troupe de supplétifs de la police nationale tentant d’interdire physiquement le débordement d’un millier de manifestants qui refusaient la dispersion à Nation à la fin de la dernière manifestation (10 décembre 1986). Ce millier réussit à atteindre Notre-Dame malgré le délai que l’action des « casques blancs » avait donné aux flics pour quadriller Paris.

 

De la presse

J’ai dit que ce mouvement s’est le plus souvent exprimé avec le langage de ce monde ; il était donc normal qu’il sympathise avec al presse chargée de la publicité de ce monde. Les étudiants ont en général accepté les journalistes non seulement comme témoins privilégiés, jugés à priori sympathisants du mouvement, mais encore comme évaluateurs naturels de ce mouvement. Il semble aller de soi pour la majorité de se placer sous le contrôle de la presse et de définir des objectifs en fonction de leur crédibilité « médiatique ». Or les journalistes ont réussi à se surpasser, dans les radios notamment. France Inter, dont j’ai suivi les émissions, a délibérément fait silence sur certains événements. C’est ainsi que selon eux il ne se passait rien au Quartier latin, depuis 20 h, une certaine nuit [du 5 au 6 décembre]. Détail : Cinq cent manifestants occupaient le Bd Saint-Michel, puis la Sorbonne, finalement évacuée au milieu d’une nuée de photographes et de journalistes… Cette nuit même, deux heures plus tard, Malik Oussekine était assassiné. Il restait donc des manifestants ! des flics ! Les auditeurs n’ont appris le tout que le lendemain matin. Il est clair que la chaîne a appliqué à la lettre les consignes policières.

Faut-il dire que le fameux reportage de TF1 qui n’a servi pratiquement qu’à accréditer l’idée que seuls des flics ou des fascistes peuvent avoir envie de casser du flic ne m’a pas arraché de cris d’admiration ? On a d’ailleurs appris que TF1 a autocensuré une séquence montrant un homme laissé sans connaissance sur le pavé par les voltigeurs motorisés[1].

Bilan dans la presse écrite : le vendredi 5 décembre 1986, Le Matin [quotidien socialisant] doublait sa diffusion habituelle, et le quotidien Mao-Barriste de Serge July dépassait à Paris, pour la première fois, Le Figaro, avec 133 246 exemplaires vendus. Gageons que Libé devra mettre une sourdine à ses éloges du libéralisme, le temps de fidéliser la nouvelle clientèle étudiante qu’il partage désormais avec l’UNEF-ID.

 

Un fil…

Au fil des trois semaines d’agitation, il devenait de plus en plus agréable de se promener dans Paris. J’étais assuré de retrouver, au hasard d’une AG ou d’un incident, des ami(e)s, des inconnu(e)s qui l’étaient de moins en moins, et des copains perdus de vue depuis dix ans. Pour des centaines de milliers de jeunes, c’était la découverte de l’exaltation partagée des manifs et des occupations ; une foule de prétextes, d’occasions pour ne pas coucher chez soi, faire la fête et des rencontres, parler à ceux que l’on côtoyait en silence jusqu’alors. Chacun photocopiait et distribuait les textes qui lui plaisaient. Certaines pratiques de démocratie directe ont été adoptées sans toutefois être vécues comme modèle à étendre à toute la société. À la fin de la semaine précédant le retrait de la loi [Devaquet], les AG de facs se sont ouvertes officiellement aux non-étudiants ; il se disait des choses plus intéressantes. Jusque dans les rangs des étudiants les plus naïfs, des ressorts se sont dégrippés, on a commencé à penser. La reprise a souvent été vécue dans l’amertume. Tout cela tranche avec l’inertie que nous connaissions depuis le règne de Giscard. Cela laissera des traces, cela aura des suites.

L’une des particularités de ces événements est d’avoir été comme compressés dans un espace temps trop réduit. La plupart des ingrédients nécessaires à un mouvement social plus large semblaient réunis. Beaucoup dans les banlieues et même dans les syndicats songeaient à descendre dans la rue, chacun avec ses colères. Il s’en est fallu d’une semaine. Gardons-en la conviction que l’inespéré tient à un fil.

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[1] Sorte de brigade ou « peloton » motorisé, dans lequel les flics étaient à deux par moto (l’un conduit, l’autre cogne). Redoutablement efficaces, affectionnant de provoquer les manifestants en leur adressant le salut nazi, les « voltigeurs » étaient formés, pour chaque occasion, à partir d’éléments venant d’autres unités. N’ayant aucune existence administrative, leur « dissolution » fut un effet de manche peu coûteux.

La Terrorisation démocratique

Je donne ci-dessous l’introduction de La Terrorisation démocratique, publié aux éditions Libertalia (voir lien dans la colonne de droite). Collection « À boulets rouges », 154 p., 7 euros.

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Après les arrestations dans l’affaire dite de Tarnac [1], le 11 novembre 2008, trente-deux personnalités s’interrogeaient dans Le Monde : « Les lois d’exception adoptées sous prétexte de terrorisme et de sécurité sont-elle compatibles à long terme avec la démocratie [2] ? »

C’était poser bien tard une question mal formulée. En effet, à moins de considérer la « démocratie » comme une abstraction morale et non pour ce qu’elle est — un mode de régulation politique du capitalisme —, force est de constater qu’elle s’est nourrie d’un arsenal législatif « antiterroriste » sans cesse enrichi, surtout depuis 1986. En 2008, à l’heure où les signataires semblent le découvrir, cet arsenal a vingt-deux ans d’âge et il se confond avec le système démocratique qui l’a engendré, dans un consensus politique qui, avec le temps, approche la perfection de l’Union sacrée.

En 1982, après une série d’attentats, le secrétaire d’État à la Sécurité publique Joseph Franceschi proposait de faire du « terrorisme » la métaphore d’une vie sociale où chaque être humain devrait craindre son semblable comme un prédateur, mais d’où la violence de classe aurait miraculeusement disparu : « Les agressions contre les personnes âgées et les femmes seules, vols divers, cambriolages, en bref toutes les atteintes aux personnes et aux biens [font partie] du terrorisme au quotidien [3]. » Sachons lire entre les lignes : qualifier de « terrorisme » le vol à la tire, les graffitis ou le tapage nocturne, c’est associer dans l’esprit du public le poseur de bombes, l’étranger et le jeune. Ces trois « figures dangereuses » — au sens où l’historien Louis Chevalier parlait des « classes dangereuses » — resteront étroitement mêlées dans les décennies suivantes. Le durcissement de l’arsenal « antiterroriste » s’accompagnera d’une répression accrue de l’immigration et de la délinquance des mineurs. Il ne s’agit pas simplement de phénomènes concomitants, traduisant un raidissement autoritaire de la société, mais bien d’une stratégie sociale cohérente qui, comme nous le verrons par de nombreux exemples, s’annonce comme telle, et que nous nommons terrorisation.

C’est qu’en effet les gouvernants ne se contentent pas de « terroriser les terroristes », selon la formule attribuée au ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, qui en usa en 1986 [4]. Il n’en est pas l’inventeur, puisqu’elle se trouve sous la plume du démocrate chrétien Georges Bidault, en 1937, après une série d’attentats à la bombe, fascistes ou d’extrême gauche[5]. Vieille rodomontade, donc, qui inspira, dès la deuxième moitié des années 1930, des mesures contre l’immigration clandestine.

On le sait, la bourgeoisie moderne a noyé les valeurs traditionnelles de compassion et d’entraide dans les eaux glacées du calcul égoïste, mais l’objectif qu’elle s’assigne c’est faire de la vie entière un objet de gestion économique. Las ! la « politique du chiffre » est parfois trop claire. Le gouvernement ayant affiché, pour l’année 2011, un objectif d’interpellations d’aidants au séjour irrégulier d’étrangers « supérieur à 5 500 [6] », le ministre Éric Besson dut, pour obscurcir une telle clarté, produire au plus vite des mensonges contradictoires entre eux. L’État ne s’en était jamais pris qu’aux passeurs ! Notons, avant d’y revenir à propos de la terrorisation des immigrés, que l’objectif de plus de 5 500 interpellations se combinant avec celui, pour la même année, de 30 000 reconduites à la frontière, suppose au moins un passeur pour six clandestins, rapport qui fera pâlir d’envie les personnels de l’Éducation nationale… N’étaient les dramatiques implications pour des êtres de chair et de sang de ces délires policiers et comptables, on serait tenté d’en rire. Mais, comme le dit un Premier ministre dans Hamlet : « Quoique ce soit folie, il y a pourtant en elle de la méthode[7] ».

Nous tenterons, dans les pages qui suivent, d’apporter quelques éléments d’analyse de cette folie, de sa méthode et de ses conséquences.

La Terrorisation démocratique

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Table des matières

Introduction

I. 1986-2006, deux décennies « antiterroristes »

II. La définition européenne du « terrorisme »

III. étrangers-jeunes : deux figures dangereuses combinées

En guise de conclusion

Annexes : le dispositif législatif de terrorisation

Je vous dénonce le nommé Claude Guillon

Bibliographie

 

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[1] Neuf personnes étaient arrêtées, dont la majorité à Tarnac (Corrèze), et inculpées pour leur responsabilité supposée dans des dégradations de caténaires sur des lignes TGV.

[2] « Non à l’ordre nouveau », Le Monde, 28 novembre 2008. Dans la même logique, un comité réclame l’abrogation des lois antiterroristes et le respect de la Convention européenne des droits de l’homme (Libération, 29 mai 2009).

[3] Cité dans Libération, 11-12 décembre 1982 ; souligné par nous.

[4] « Il faut terroriser les terroristes », c’est le titre d’un entretien entre Pasqua et le chroniqueur Philippe Bouvard dans Paris-Match, n° 1925, 18 avril 1986.

[5] G. Bidault (1899-1983) s’exprimait dans le quotidien catholique L’Aube (24 septembre 1937). Il succèdera à Jean Moulin au Conseil national de la Résistance ; en 1962, il se rapproche de l’Organisation armée secrète (OAS) groupe terroriste pro-Algérie française. Cité in Schor Ralph, L’Opinion française et les étrangers en France, Publications de la Sorbonne, 1985, p. 665.

[6] Projets annuels de performances [sic], Annexe au projet de loi de finances pour 2009, « Immigration, asile et intégration », p. 35.

[7] Réplique de Polonius : « Though this be madness, yet there is method in’t » (Hamlet, II, 2, 203).

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Échos divers

Le bouquin est recensé chez Anarlivres.

Dans Silence (n° 374, décembre 2009).

Critique sur le site Divergences.
Et sur celui de la revue Dissidences.

Recension critique par Jean-Pierre GARNIER dans Le Monde diplomatique de janvier 2010.

Recension par Martine Laval sur le site de Telerama.

J’ai été invité dans l’émission CHRONIQUES REBELLES, sur Radio Libertaire, le samedi 3 octobre 2009, à 13h 30,

et dans L’ENVOLÉE sur Fréquence Paris plurielle, 106.3 le vendredi 8 janvier 2010 de 19h à 20h30 (rediffusion, le mardi 12 de 8h à 9h30).
et dans l’émission «Les Amis d’Orwell» sur Radio Libertaire, le 16 février 2010, que vous pouvez écouter ici  sur le site de «Souriez vous êtes filmés».

Une page d’entretien dans Le Sarkophage (n°17, 13 mars-15 mai 2010).
Tout à leur incrédulité qu’un seul homme puisse dire et publier tant de choses passionnantes, les rédacteurs font de moi une trinité : «Jacques Gaillon» en une, «Jacques Guillon» dans le titre de l’entretien et… «Claude Guillon» dans le chapeau introductif.