Carte(s) postale(s) de Besançon

Je me suis rendu à Besançon à l’invitation des camarades de la librairie associative libertaire L’Autodidacte dont, il y a une quinzaine d’années, j’avais inauguré les conférences-débats à propos de la guerre au Kosovo (et du livre Dommages de guerre, L’Insomniaque).

J’ai parlé cette fois (ces deux fois, pour être précis) de terrorisation (pile au moment de la discussion d’un énième projet de loi liberticide sous prétexte d’«antiterrorisme») et des Enragé·e·s dans la Révolution française.

Merci aux tenanciers et tenancières de la librairie et à la quarantaine de personnes qui sont venues écouter et discuter.

La librairie est aussi la base d’autres actions, comme en témoigne le flyer ci-dessous. J’aurais aimé pouvoir dire aux militant·e·s du Resto Trottoir, qui se réunissaient juste avant la seconde causerie, tout le bien que je pense de leur activité. Hélas, Ils/elles sont, pour la plupart, reparties. Ah! le cloisonnement des activités…

Par ailleurs, Besançon est une très belle ville, avec sa pierre à la fois grise et blonde, si caractéristique.

On a pris soin d’y conserver quelques messages à destination des voyageurs. Ici: «DÉFENSE EXPRESSE DE TROTTER».

Ci-dessous, la preuve que le détestable et machiste concept de «fille facile» ne date pas d’aujourd’hui !…

Les célébrités locales, diversement sympathiques, sont diversement saluées. Il faut lever le nez pour repérer cette référence à Fourier (à gauche, en remontant la Grande rue vers la Citadelle).

En revanche, le mur de ma chambre d’hôtel m’offre à lire cette présentation historique bien visible:

Il est vrai que je dors à l’Hôtel Vauban (d’ailleurs fort agréable), mais tout de même: Merde à Vauban !

 

Réflexions sur l’émancipation des mineur(e)s et la “pédophilie”, suivi de «À quoi servent les “pédophiles”?» En bonus: ma «Fiche de police sexuelle»

Présentation

J’ai décidé de déplacer le texte « À quoi servent les “pédophiles” ? », qui devait servir, il y a près de vingt ans, d’introduction à un débat qui n’eut jamais lieu.

Sa lecture hors de tout contexte a favorisé (mais favorisé seulement) des réactions émotionnelles à forme finale d’injures misérables en 140 caractères. Il n’est donc plus lisible isolé sur une page, mais uniquement ici, après mes réflexions d’aujourd’hui.

Rien n’oblige évidemment la lectrice ou le lecteur à prendre connaissance des textes qui suivent dans l’ordre que j’ai choisi. Mais c’est possible, recommandé, et souhaitable.

La juxtaposition de fragments avec des textes plus anciens entraîne des répétitions, dont j’espère qu’elle ne gênera pas trop le lectorat de bonne foi (les autres ajouteront ça sur ma note).

Le mot adulte

Allégorie de la domination adulte.

Une personne (le plus souvent une femme, du fait de la répartition genrée des taches) rassied violemment un gamin dans une poussette dont il voulait descendre, ou dans laquelle il ne remontait pas assez vite… L’enfant hurle. La femme fait au moins quatre fois sa taille.

Si un géant de plus de 5 mètres rasseyait de force la même femme sur son siège de métro, ou sa chaise de bistrot, il s’agirait d’un fait-divers extraordinaire, on parlerait du monstre comme d’un petit cousin de King Kong. L’incident ferait l’ouverture du journal télévisé. On interrogerait la femme sur ses éventuelles blessures, son traumatisme, à quoi a-t-elle pensé, osera-t-elle remonter dans une rame de métro tant que le monstre sera en liberté, etc.

Parce qu’il s’agit d’un « enfant » et que la femme est censée détenir « l’autorité parentale » (ce que personne ne songe à vérifier), c’est un non-événement. Personne ne l’enregistre. Au « mieux », si la scène s’éternise, on espère que le gamin mettra un terme à ses nuisances sonores.

Supposons maintenant le même enfant dans sa poussette : un adulte a baissé sa culotte et lui titille le sexe, ou exhibe son propre sexe devant le visage de l’enfant. Combien de minutes faudra-t-il pour qu’un(e) passant(e) intervienne ? Suffira-t-il que l’individu excipe de sa qualité de père pour dissuader les témoins d’avertir la police ?

À ce point de la démonstration, un certain nombre de personnes (laissons de côté les malintentionné(e)s), peut-être parce qu’elles sont aveuglées par leurs propres souvenirs traumatiques d’enfants, soupçonnent l’auteur de vouloir faire le raisonnement suivant : puisque l’on tolère la première violence, pourquoi ne pas tolérer la seconde ? Ou autrement dit : les violences physiques et mentales considérées comme justifiées culturellement et partie intégrante de la relation supposée « naturelle » entre adultes et enfants seraient utilisées pour rendre licite le viol.

Or la démonstration doit s’entendre exactement à l’inverse. Lire la suite

«COMMUNISATION»: deux textes de 2012

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La publication récente du texte d’André Dréan à propos de certains « communisateurs », et de la théorie de la « communisation » en général, a suscité des réactions agacées de la part de camarades qui le jugent inutilement et « réductivement » polémique.

D’autres lectrices et lecteurs se sont plaints d’être contraint(e)s de prendre en marche une polémique théorique dont on ne leur fournit pas les tenants et aboutissants. Sans prétendre pouvoir atteindre cet objectif (il faut pour cela, entre autres, suivre les liens indiqués dans les textes[1]), il m’a semblé utile de publier ici deux textes qui datent de 2012 — ce que j’avais négligé de faire à l’époque : le premier est celui d’une brochure du même André Dréan, le second une réponse que Lola lui avait adressée. Elle y a ajouté un court commentaire introductif.

Les allusions faites — par l’un et l’autre — à l’un de mes textes renvoient à «“Communisation” : l’impensable projet » (sur ce blogue).

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ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le plaisir utile

 

Économie de la misère

 

Ce texte constitue le cinquième chapitre de la première partie de mon livre Économie de la misère (Éditions La Digitale ; disponible).

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Le plaisir utile

Si la publicité utilise largement le ressort érotique, par l’instrumentalisation du corps féminin (découpé, dénudé, provocant, toujours disponible), s’il semble que l’idéologie productiviste ait contaminé, via les modèles fournis par la pornographique et la sexologie, les comportements amoureux de certains de nos contemporains, on ne recense pas (encore) de cas de stimulation érotique directe des travailleurs sur les lieux de production. Il n’est pas fréquent non plus que l’exercice d’une activité érotique satisfaisante soit, fût-ce sous le couvert d’une respectable conjugalité, avancé comme motif d’une action revendicative, même si la grève et l’émeute sont autant d’occasions de rencontres amoureuses. Il existe pourtant, à ma connaissance, au moins deux cas de grèves « amoureuses », menées à la fin des années 70, en Italie et à Londres. Des ouvriers d’une usine de Pesaro se plaignirent qu’à dater de l’installation de nouvelles machines à encoller, leur libido ait anormalement diminué. Attribuant, à tort ou à raison, ce phénomène aux ondes électromagnétiques émises par les machines, ils se mirent en grève jusqu’au remplacement de celles-ci. Dans l’usine Londonienne de British Leyland, les ouvriers refusèrent le travail de nuit au motif qu’il compromettait leur vie amoureuse et conjugale. « Love first », titra joliment le Times [1].

Les réflexions des auteurs cités dans le chapitre précédent [non reproduit ici] attestent d’une relation certaine — par eux plus ou moins gaiement assumée — entre la question du travail (nécessité, discipline, principe de réalité) et celle du plaisir (épanouissement personnel, érotisme, émancipation des femmes). Afin peut-être de ne pas heurter de front la morale bourgeoise ou pour présenter leur critique du travail sous un jour plus pragmatique qu’utopique, des militants révolutionnaires, parfois médecins[2], seront « amenés à envisager non seulement la nécessité du repos musculaire, mais aussi l’utilité du plaisir », selon la formule du Dr Pierrot (1871-1950), auteur d’une brochure intitulée Travail et surmenage [3], largement citée dans l’Encyclopédie anarchiste. Ancien cofondateur du groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), qui devait évoluer du socialisme vers l’anarchisme, Pierrot estime que « l’observation médicale se heurte à la morale officielle [qui] fait du travail l’idéal de la vie ». La paresse s’explique, selon lui, comme une répugnance peut-être inconsciente envers une besogne déplaisante, dont le but et par conséquent l’intérêt échappent à l’ouvrier parcellaire, et dont par surcroît le profit est accaparé par un patron parasite. « Si les hommes voyaient le but de leur besogne, s’ils pouvaient comprendre dans son ensemble et dans ses parties un ouvrage qu’ils auraient reconnu eux-mêmes utile et beau, s’ils savaient que le fruit de leur propre travail profitât réellement à eux et à la communauté, alors ils pourraient s’intéresser à leur œuvre et s’adonner avec joie à un labeur librement consenti. »

Mais s’il conclut que « le plaisir est ou devrait être la base même de l’activité humaine », l’anarchiste se juge tenu de prêcher la modération. Dès lors que c’est en tant que médecin, c’est-à-dire en tant que dépositaire d’un savoir scientifique, qu’il formule ses recommandations, peut-être attend-on de lui qu’il indique les limites au-delà desquelles le plaisir — perdant son utilité — devient malsain ? « Si je prends comme exemple l’acte vénérien, il est certain que sa répétition trop fréquente en diminue la jouissance. Un fatigué génital [sic] ressent de la lassitude musculaire et cérébrale et aussi une certaine tristesse vague. C’est cette tristesse que les individus prennent parfois pour du remords, surtout lorsque l’acte ne s’accompagne pas de sentiments affectifs[4] ». Dans un texte de 1949 publié en espagnol dans la revue C.N.T. (organe de la Confédération national du travail anarcho-syndicaliste), Pierrot se réfère explicitement à l’idéal fouriériste du travail attrayant : « La fonction de la surabondance serait d’assurer à tous un superflu nécessaire aux joies de la vie et dont chacun aura libre disposition selon ses goûts. Ainsi l’inégalité n’existera plus et l’envie ne pourra plus s’exercer, puisque chacun pourra satisfaire ses goûts, par exemple soit en déplacements, en excursions ou en voyages, soit en réceptions amicales ou en joies amoureuses, soit en études ou en jouissances artistiques, soit en des marottes particulières[5]. »

Certains anarchistes n’hésitent pourtant pas à défendre le travail (et l’effort militant) contre les perversions de la mollesse, du stupre et de la fornication. Dans L’Éthique du Syndicalisme, c’est à titre de référence négative que Pierre Besnard (1886-1947) cite le droit à la paresse : « Il faut que chacun d’entre nous soit cet exemple contagieux, dont parlait Montesquieu […]. Cela se fait avec des individus normaux et sains, avec des hommes qui ont le souci du travail créateur et non avec des anormaux et des paresseux. […]. On ne s’étonnera pas que, contrairement à Paul Lafargue, auteur plus fantaisiste que marxiste, je ne revendique pas le droit à la paresse pour la classe ouvrière, mais celui au loisir sain, reposant et éducateur[6]. » Revenant quant à lui sur l’expérience des anarchistes espagnols, dont le rôle durant la révolution de 1936 fut prépondérant (jusqu’à la militarisation du mouvement sous l’égide des staliniens espagnols et soviétiques), Diego Abad de Santillan écrit : « En 1936, nous pouvions donner une forte impulsion au développement économique de l’Espagne parce que nous ajoutions à l’outillage existant la ferveur de la foi et l’intensification des efforts. […] Nous nous [en] sentions capables […], mais à travers l’instrument dont nous disposions, l’organisation syndicale [la C.N.T.] et non à travers les idylliques communes libertaires de nudistes et de pratiquants de l’amour libre[7]. »

Loin de la synthèse passionnelle imaginée par Fourier entre effort et plaisir, que reprenait à son compte (avec modération) le Dr Pierrot, mais aussi contre la pudibonderie surannée et le pseudo-réalisme des néo-proudhoniens, d’autres révolutionnaires explorent une troisième voie. Désir et plaisir ne seraient plus simplement utiles, encore moins incarneraient-ils la subversion ou le péché : ils seraient en eux-mêmes constitutifs de l’ordre social. On pourra s’étonner de trouver le surréaliste André Breton parmi ceux qui envisagent un tel renversement de perspective, au prix — dérisoire — d’une bonne gestion, qu’il semble approuver d’avance.

« Il est bien certain, affirme-t-il tout d’abord, qu’aux célèbres “À chacun selon ses capacités”, “ses œuvres” ou “ses besoins” (matériels), non seulement le surréalisme mais toute la poésie digne de ce nom tend à substituer un “À chacun selon ses désirs”. Est-ce beaucoup plus ambitieux, si l’on y réfléchit ? Qui dit qu’il ne suffirait pas d’une bonne gestion générale pour que le désir entre dans l’ordre ? Moyennant l’abolition des “verboten” en toutes langues, je ne doute pas que la pointe extrême et jusqu’à la plus asociale du désir ait tôt fait de se résorber[8]. »

Le psychanalyste Wilhelm Reich (1897-1957), disciple dissident de Freud, fondateur à Berlin de l’Association pour une politique sexuelle prolétarienne (Sexpol), bientôt exclu du parti communiste puis de l’Association psychanalytique internationale, formalisera à partir de son expérience clinique et militante une conception renouvelée de l’ordre social naturel, reposant sur le doublet : « économie sexuelle »—« démocratie du travail ». « Pour l’individu avec une structure génitale[9], la sexualité est une expérience agréable, et rien que cela ; le travail est une activité vitale heureuse et une manière de s’accomplir. Mais pour l’individu moralement structuré, c’est un devoir ennuyeux ou seulement un moyen de gagner sa vie[10]. » La prétention pseudo-scientifique (et les tracasseries staliniennes) ont fait oublier à Reich les conditions sociales concrètes dans lesquelles l’individu moyen exerce une activité salariée sans intérêt. Il est naïf — ou pervers — d’imaginer qu’une vie érotique satisfaisante (à supposer qu’elle se réduise à l’orgasme normalisé que Reich croit pouvoir quantifier à l’aide de ses appareils de mesure) métamorphose une tâche inepte, fut-elle effectuée dans un système démocratisé, en moyen d’épanouissement. C’est pourtant ce que le Dr Reich explique au « petit homme » : « [L’économie sexuelle] voudrait que tu vives ta sexualité la nuit pour ne pas en être obsédé le jour et pour te permettre d’accomplir ta tâche[11]. » Mais c’est, dès les années 30, lorsqu’il s’adresse aux jeunes du Parti communiste, que Reich résume le plus simplement sa conception de la vie saine : « Nous avons intérêt à ce que la capacité de travail de chaque militant du parti dure le plus longtemps possible, c’est pourquoi une vie sexuelle à peu près réglée est une des conditions les plus importantes. On croit gagner des forces en éliminant totalement la vie sexuelle. C’est une erreur. En vérité, lorsqu’on restreint trop sa vie sexuelle, c’est l’intensité du travail qui en pâtit : et l’on rattrape largement, grâce à la vigueur du travail que procure une vie sexuelle à peu près satisfaisante le temps que l’on perd dans sa vie privée, parce qu’on travaille alors vite et mieux[12]. » Ainsi le désir rentrerait-il dans l’ordre, selon la vision de Breton, résorbé, épuisé (de préférence la nuit), laissant à l’énergie vitale toute latitude de s’exprimer dans le militantisme social et dans le travail salarié.

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[1] Libération, 28 octobre 1978. L’anecdote italienne est rapportée par le dirigeant stalinien Giovanni Berlinguer. Plus récemment, Pierre Larrouturou, partisan de la semaine de quatre jours, fait davantage confiance aux réformes qu’aux luttes sociales : « La réduction du temps de travail peut même déboucher sur un baby boom ! Des sociologues le pensent sérieusement ». Libération, 10 septembre 1997.

[2] La Doctoresse Madeleine Pelletier, féministe et néo-malthusienne, membre du Parti communiste mais collaboratrice de la presse anarchiste, fait débuter sa plaquette Le travail, Ce qu’il est, ce qu’il doit être (La Brochure mensuelle, n° 85, janvier 1930) par la phrase suivante : « L’homme est naturellement paresseux, le travail régulier est une conséquence de la civilisation. » Née en 1874, Madeleine Pelletier est morte en décembre 1939 à l’Asile de Perray-Vaucluse où, malade, elle purgeait une peine de prison, à elle infligée en application de la loi de 1920, pour avoir pratiqué des avortements.

[3] Pierrot Marc Dr, Travail et surmenage, 1911, aux Temps nouveaux.

[4] Des sentiments affectueux eussent évité un air de redondance, mais reconnaissons que cette dernière observation de Pierrot ne manque pas de pertinence.

[5] « Le facteur moral et le besoin de liberté dans l’évolution sociale et les possibilités d’élaboration d’une société future », publié en français dans Quelques études sociales, La Ruche ouvrière, 1970, p. 57.

[6] L’Éthique du Syndicalisme, édité par la Confédération générale du travail syndicaliste révolutionnaire (CGTSR), 1938, p. 20-22.

[7] Guérin, op. cit., p. 664, lettre du 10 juillet 1965.

[8] Entretien avec Claudine Chonez, Gazette des Lettres, 31 juillet 1948. C’est moi qui souligne. Breton introduit une distinction entre le désir, positif même dans sa « pointe » asociale, et la licence « qui est fautive. Parce qu’elle se cache, parce qu’elle est ruse […]. »

[9] C’est-à-dire, pour Reich, l’hétérosexuel(le) capable d’orgasme profond dans le seul coït phallus/vagin. L’individu moralement structuré, lui, souffre d’une cuirasse caractérielle qui lui interdit de décharger ses tensions et de goûter le plaisir, orgastique ou esthétique.

[10] La Fonction de l’orgasme (1947), L’Arche, 1970, p. 146.

[11] Écoute petit homme (1945), Payot, 1972, p. 52.

[12] Le Combat sexuel de la jeunesse (1932), Éditions Gît-le-Cœur, 1971, p. 91.

ÉCONOMIE DE LA MISÈRE. Le «Revenu garanti»

 

Économie de la misère

 

Je reproduis la seconde partie de mon livre Économie de la misère (La Digitale, 1999), principalement consacrée au « revenu garanti ». Sur mon ancien site, des extraits (plus courts) étaient répartis en plusieurs articles. Le texte est republié ici intégralement et d’un seul tenant.

Économie de la misère est disponible en librairies. Pour consulter le site des Éditions La Digitale, voir la colonne des liens (à droite sur votre écran).

 

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I. Les sources du « garantisme »

L’idée d’un « revenu garanti » est défendue depuis les années 30, et plus encore depuis la fin des années 70, par des groupes et des personnalités très disparates quant à leur motivations politiques et au contenu qu’ils donnent à cette notion, que l’on retrouvera d’ailleurs sous des appellations variées.

Au fil des vingt dernières années, des groupes militants ont donné à l’idée de revenu garanti le statut de revendication, et favorisé une relative uniformisation des références historiques et théoriques des partisans de son instauration.

Je commencerai par rappeler les sources historiques revendiquées par les « garantistes », avant de proposer une analyse de la nature et de la signification des justifications qu’ils donnent de leur démarche.

L’accord se fait généralement Pour attribuer à l’anglais Thomas Paine la première proposition explicite et détaillée d’une allocation sans contrepartie d’activité.

Dans un texte sur la justice agraire[1], rédigé durant l’hiver 1795-1796, et publié au printemps 1797, d’abord à Paris, puis à Londres, Paine propose :

« Un fonds national pour payer à tous les individus qui auront atteint l’âge de vingt-un [sic] ans, la somme de quinze livres sterling, à titre d’indemnité du droit naturel, dont le système des propriétés territoriales les a dépouillés. Et pour payer annuellement la somme de six livres sterling, durant leur vie, à tous les individus qui ont atteint l’âge de cinquante ans, et aux autres, à mesure qu’ils arriveront audit âge. […]

« Je propose d’abord de faire les paiements tels que je les ai énoncés, à tous les individus, pauvres ou riches. Cette mesure commune est propre à éviter toute odieuse distinction, et elle est d’autant plus convenable qu’à titre d’indemnité ou de compensation d’une propriété naturelle, tous les individus y ont un droit égal, indépendamment des propriétés qu’ils peuvent avoir créées ou acquises par hérédité ou de toute manière. […] »

L’idée maîtresse du texte est aussi celle de la Révolution française, c’est le « droit naturel » ; elle s’appuie en outre sur un raisonnement comparatiste à l’effet ravageur : il est inadmissible qu’un individu né dans une société qui se prétend civilisée vive moins bien qu’un simple sauvage à l’état de nature.

« Pour bien concevoir ce que l’état de société devrait être, il est indispensable d’avoir quelques notions de l’état primitif et naturel des hommes, tel qu’il est encore aujourd’hui. On n’aperçoit chez eux aucun vestige de la misère humaine, dont toutes les villes de l’Europe nous présentent le hideux spectacle. L’indigence est donc un des fruits qu’a produits la vie civilisée. Elle n’existe point dans l’état naturel. […] . Considérant en conséquence, comme un principe admis, qu’aucun individu né dans un état civilisé, ne doit se trouver dans une situation pire que celle où il serait s’il fût né avant l’établissement de cette civilisation […] »

L’argumentaire de Paine repose également sur une analyse de classe :

«La propriété personnelle est l’effet de la société, et sans son secours, il serait aussi impossible à l’individu de l’acquérir que de créer la terre. […] Si on examinait la question plus particulièrement, on trouverait que les amas [accumulations] des propriétés [possessions] personnelles se font le plus souvent aux dépens des malheureux, qui, en travaillant pour les produire, ont reçu un trop faible salaire. L’ouvrier languit dans sa vieillesse et périt dans la misère, tandis que celui qui l’exploite nage dans l’abondance […]».

Même si Paine s’intéresse d’abord à la justice agraire, son biographe Bernard Vincent souligne que la « notion d’une dette sociale signifie simplement que toute propriété (spéculation financière par exemple, ou richesse provenant de l’industrie), et non seulement la terre, pourrait être taxée ou redistribuée pour le bien commun[2] ». Toutefois, Paine ne propose pas de taxer la propriété personnelle.

Il affirme que la civilisation « est aussi odieuse qu’injuste […], absolument l’opposé de ce qu’elle devrait être, et il est nécessaire qu’il s’y fasse une révolution ». Il ne se présente pas pour autant comme ennemi de l’ordre, des propriétés, et du travail, tout au contraire, c’est en philanthrope qu’il suggère aux maîtres du jour, pour assurer le bonheur commun, de corriger constitutionnellement le vice qui existe dans la Constitution. En cela, il préfigure le réformisme de groupes actuels comme Agir ensemble contre le chômage (AC !), qui se contentent d’ailleurs de réclamer l’application d’un principe déjà inscrit dans la Constitution.

En parlant de la nécessaire réforme constitutionnelle comme d’une « révolution », Thomas Paine entend qu’un bouleversement salutaire est le seul moyen d’éviter une autre révolution, non plus réalisée d’en haut, mais ourdie dans l’ombre par des conspirateurs, royalistes ou babouvistes :

« Depuis l’établissement de la Constitution, nous avons vu échouer deux conspirations ; celle de Babeuf, et celle de quelques personnages à peine connus, qui se décorent du méprisable nom de royalistes. Le vice du principe de la Constitution fut la source de la conspiration de Babeuf. Il se servit du ressentiment que ce défaut avait produit, et au lieu d’y chercher un remède par des moyens légitimes et constitutionnels, ou d’indiquer quelque expédient utile à la société, les conspirateurs firent tous leurs efforts pour ramener le désordre et la confusion, et se constituer personnellement en Directoire, ce qui est formellement destructif de l’élection et de la représentation. […] Quant au vice qui existe dans la Constitution […] , tant qu’il subsistera, il donnera de l’espoir et fournira des moyens aux conspirateurs.»

Selon Bernard Vincent, ce texte eut très peu d’écho à l’époque. Il n’a été redécouvert qu’à la fin des années 90 (en le présentant dans la revue du MAUSS, en mai 1996, Alain Caillé déclare en avoir pris connaissance deux mois plus tôt). Son auteur se trouve, depuis, régulièrement cité comme précurseur de la notion de revenu social. Personne, et surtout pas certains garantistes issus d’une mouvance autonome révolutionnaire (qui sera étudiée plus loin) ne juge utile de mentionner le fait que le premier système de revenu garanti a été proposé comme préservatif contre l’insurrection communiste[3] !

Mentionnons encore dans cette préhistoire théorique du garantisme, la position de Fourier, qui, certainement sans avoir connaissance de la brochure de Paine, affirme cinquante ans plus tard, sous le titre de paragraphe Justice distributive : « Le premier signe de justice devrait être de garantir au peuple un minimum croissant en raison du progrès social[4]. »

« Garantir le minimum au peuple, indique-t-il ailleurs, on en trouve le moyen dans l’énorme produit que fournira le régime sociétaire; sa propriété d’attirer au travail fait disparaître le danger qu’il y aurait dans l’état actuel à garantir au pauvre une subsistance qui serait pour lui un appât à la fainéantise; mais il n’y aura aucun risque à lui faire l’avance d’un minimum de 400 francs, quand on saura qu’il doit en produire 600, au moins, en se livrant au travail devenu plaisir et métamorphosé en fêtes perpétuelles[5] ».

Une fois évoquées ces traces, pour certaines récemment exhumées par un courant de pensée, qui à travers elles se cherche une légitimité idéologique, il faut maintenant étudier les principaux groupes ou « mouvances » qui, des premières décennies du vingtième siècle jusqu’à aujourd’hui, ont défendu le garantisme.

 

 

II. Le duboinisme

Auteur, dans les années 30 et 40, de nombreux livres et articles, le premier théoricien et propagandiste moderne du garantisme français se nomme Jacques Duboin (1878-1976). D’abord banquier, il fut député de Haute-Savoie, et sous secrétaire d’État au Trésor en 1924. C’est donc un notable qui élabore la théorie d’une économie distributive, l’abondancisme, dont le revenu d’existence garanti est une des pièces maîtresses (avec la monnaie gagée sur la production), ou pour mieux dire une des conséquences logiques.

Relatant l’une des conférence-débats tenues dans les années 30 par Droit au travail (DAT), l’organisation qui diffuse ses thèses, Duboin précise sa pensée sur l’idée de « minimum vital », que revendiquent certains groupes de gauche : « Un auditeur [annonce] que la Ligue des Droits de l’Homme, préoccupée de l’ampleur du problème, [a] voté un amendement Rodrigues[6] réclamant le minimum vital pour tous les Français. […] Un minimum vital ! mais les négriers le fournissaient déjà à leurs esclaves pour leur conserver la santé. C’est le maximum vital que veut l’abondance[7]. » Quant au reste, hormis l’idéologie politique que nous aborderons plus loin, Duboin partage avec tous les réformateurs sociaux (dont Fourier, qu’il cite élogieusement à propos du travail attrayant) le souci de l’éducation des enfants, qu’il envisage d’une manière que l’on peut qualifier, sans sentimentalisme excessif, de rude : « On s’efforcera aussi de les habituer progressivement au froid et au chaud afin d’éviter qu’ils ne s’enrhument au plus petit changement de temps. Je propose, à cet effet, qu’on les entraîne à marcher pieds nus aussi bien dans la rosée que sur le gravier, et même à courir dans les chaumes[8] » . Le séjour à la campagne jusqu’à l’âge de douze ans et l’usage des plantes médicinales viennent compléter une vision naturaliste de la vie saine[9].

Malgré un regain d’intérêt récent pour la figure de son fondateur, et le fait que sa fille continue de publier un bulletin intitulé La Grande relève [10], l’école duboiniste connaît, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une éclipse qu’explique sans doute en grande partie les relations du maître et de nombre de ses disciples avec les nazis français et allemands. Cet épisode est abordé ici parce qu’il n’a malheureusement pas retenu l’attention du récent biographe de Duboin, et parce qu’il illustre, dans le genre tragi-comique, les errements auxquels peut mener l’économisme à la fois dogmatique et naïf de certains garantistes. Il ne s’agit évidemment pour moi ni d’affirmer ni de laisser entendre, au-delà des faits établis, que Jacques Duboin et tous ses émules ont été des sympathisants nazis. Encore moins que les duboinistes d’aujourd’hui, et encore moins s’il est possible les garantistes en général mériteraient, par rebond, le même infamant soupçon. Il n’en demeure pas moins que Duboin lui-même, et de nombreux duboinistes avec lui, ont travaillé avec des nazis français et allemands, au sein d’un groupe nazi français, pour un idéal dont ils ont affirmé par la suite qu’ils étaient certains de son inéluctable suprématie sur toute autre idéologie mise à son contact. Dissoudre le maréchalisme, la collaboration et l’hitlérisme dans la réforme économique, telle était paraît-il la stratégie des duboinistes. Elle aboutit dans les faits à ce paradoxe, qui ne pouvait hélas que s’imposer à notre attention dans une chronologie du garantisme, que le premier organisme, officieux mais proche du pouvoir en place[11], à recommander l’instauration d’un revenu garanti, s’intitule le groupe « Collaboration », qu’il réunit duboinistes et nazis français[12] et s’attire les louanges d’économistes nationaux-socialistes allemands. Après la Libération encore, bien que soucieux de justifier l’attitude des duboinistes, un Élysée Reybaud[13] ne peut s’empêcher de noter « qu’aucun parti, sauf de tout nouveaux se rattachant aux thèses de l’abondance n’a de programme économique aussi avancé que celui exprimé par le “groupe collaboration”, justement honni à d’autres titres[14]. » Lire la suite

JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Chap. 6 Corps utopique — corps obsolète

 Je chante le corps critique

On trouvera ci-dessous le sixième et dernier chapitre de mon livre Je chante Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22le corps critique, édité chez H & O.

J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur ; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blog. La lecture n’est pas une activité « neutre », et encore moins « privée »… pas de responsabilité politique en tout cas.

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Au début du XIXe siècle, Charles Fourier imagine que les habitants du Soleil sont dotés d’un troisième bras, un archibras. L’humanité terrestre, elle, ne pourra y prétendre avant plusieurs siècles d’évolution vers l’« Harmonie ». En effet, Dieu, représentation allégorique de l’évolution, a dû refuser aux hommes « civilisés » — c’est-à-dire en perpétuelle discorde — une telle multiplication de leur force physique.

« Ce bras d’harmonie est une véritable queue d’une immense longueur à 144 vertèbres partant du coccyx […]. Ce membre est aussi redoutable qu’industrieux, il est une arme naturelle. Un habitant du soleil attendrait un lion et un taureau de pied ferme, et à 6 pas il casserait au lion l’échine d’un coup […]. L’archibras est terminé par une main très petite, allongée, aussi forte que les serres de l’aigle ou du cancre. […] S’agit-il d’un saut : dès que l’élan est pris l’archibras s’appuie en spirale. Il doit tripler au moins l’élan naturel. Il affaiblit la chute des deux tiers. On le fait tournoyer en cône pour ralentir le corps et former parachute inférieur au moyen duquel on peut tomber d’un lieu fort élevé sans autre danger qu’une contusion, vu que le premier choc est supporté par l’archibras arrivant à terre et s’y roulant en spirale pour former appui. [Les lecteurs de Spirou auront reconnu le Marsupilami.]

L’homme pourvu d’archibras ne se baisse jamais ou presque jamais dans le travail. […] Si le maçon monte au sommet d’une flèche, l’archibras lui sert à se nouer et garantir de chute en lui laissant l’usage des deux mains et de l’archimain. Les emplois sont bien plus étendus dans les travaux du matelot […]. On remplirait cent pages s’il fallait décrire en plein les précieux usages de ce membre sans lequel le corps humain est vraiment un avorton. »

D’un optimisme pragmatique, Fourier part de l’homme tel qu’il est, embarrassé de ses passions et ridicule dans ses manières hypocrites de les assouvir, pour concevoir une « régénération du corps humain » qui serait la conséquence de l’évolution sociale, soit l’organisation progressive de la société selon les principes de l’« attraction universelle » et de la mécanique passionnelle dont il est l’inventeur.

Jonathan Beecher, biographe de Fourier et premier éditeur du manuscrit[1], nous apprend que l’archibras servit aux caricaturistes des années 1840 à moquer des fouriéristes affublés d’une queue, et d’ailleurs portés à dissimuler ou à désavouer certains aspects choquants de la théorie de leur défunt maître.

Pourquoi revenir ici sur un texte pittoresque mais qui semble bien éloigné de nos préoccupations ? C’est, d’abord, que l’archibras existe désormais, réalisé au milieu des années 1970, dans un contexte sur lequel nous reviendrons. C’est enfin et surtout que les chimères socio-biologiques inventées par Fourier voilà plus d’un siècle et demi menacent de se réaliser comme symptômes et moyens d’un cauchemar technologique et politique à l’aube du troisième millénaire. La biologie a réalisé, notamment dans les dernières décennies du XXe siècle, des progrès considérables, tandis que la miniaturisation, à l’échelle nanométrique (le milliardième de mètre ; voir chap. II)) autorise des réalisations et des projets qui brouillent toujours davantage la frontière entre l’homme et la machine, la chair et l’artifice, le vivant et le mécanique.

Le XIXe siècle industriel, hygiéniste et moralisateur pose les bases des projets de gestion rationnelle et eugéniste des sociétés humaines (cf. chap. I) qui seront mis en pratique au siècle suivant. Jusqu’au début des années 1930, ces projets ne sont pas freinés dans leur expansion par des considérations éthiques, quoiqu’ils heurtent parfois la vieille morale religieuse, mais par le rythme du développement de sciences « jeunes », à commencer par la biologie. Certains pays industrialisés (États Unis, Suède) utilisent un eugénisme coercitif et sommaire (stérilisations forcées) comme moyen de contrôle des pauvres et/ou des « immoraux » (filles-mères). Les tentatives de passer de l’élaboration à la réalisation de projets d’organisation sociale, fondée sur la biologie et une sélection plus ou moins stricte des individus à diverses étapes de la vie (sélection à la naissance ou orientation scolaire et professionnelle), se heurtent à l’incompétence brouillonne et à l’archaïsme des politiciens.

Ainsi, à la fin de la première décennie du XXe siècle, le docteur Édouard Toulouse, psychiatre progressiste, médecin chef à l’asile de Villejuif, républicain qui se réclame de la tradition de la Révolution française, franc-maçon, partisan de l’égalité des droits entre hommes et femmes, eugéniste démocrate, fondateur de l’Association d’études sexologiques (1931-1935), est l’acteur-inventeur de la « biocratie » et d’une « bio-politique », qu’il nourrit de sa pratique médicale. Sa conceptualisation critique fait aujourd’hui la fortune théoricopolitique des écrits de Michel Foucault, rédigés soixante ans plus tard[2]. Toulouse emploie le terme biocratie pour la première fois en 1919[3] ; il ne cessera à partir de cette date de mettre en avant ce concept dans ses ouvrages et dans les articles qu’il publie, notamment dans le quotidien radical socialiste toulousain La Dépêche (« L’État biocratique », 7 janvier 1927 ; « La politique de la vie », 7 août 1929, etc.) Je reproduis ci-dessous un extrait d’un long texte publié dans le même journal, le dimanche 6 novembre 1932. Intitulé « La biocratie devant la crise », il est adressé « À MM. les membres du parti radical socialiste », alors au pouvoir. Toulouse y résume ses positions et emploie pour ce faire, dans les passages que je souligne, à la fois le terme biocratie et le terme bio-politique.

« [La doctrine que je représente] a même la prétention de régler tout le comportement social, puisqu’il est d’ordre biologique — la sélection des écoliers, l’orientation professionnelle et le travail, les distractions et les sports, l’activité et la morale sexuelles, et, pour tout dire, l’ensemble de la conduite individuelle comme les rapports entre les peuples, sans omettre ni la paix ni la guerre, étroitement liées à l’instinct combatif, et fortement associé à l’instinct génésique, notamment chez le mâle, et l’art même, qui applique obscurément les règles profondes de l’hygiène mentale. J’ai beau chercher, je ne vois que des faits biologiques ; et l’effort universel est de construire non pas par le raisonnement, mais par l’expérience, une bio-politique qu’il faut savoir comprendre dès maintenant pour mieux la diriger ; car elle doit aboutir au gouvernement par les sciences de la vie, à la “biocratie”, afin de préserver, développer et embellir la vie, toute la vie, physique et morale. »

Que ces conceptions scientistes et biologisantes, héritières et tout imprégnées encore du matérialisme antireligieux, soient fort répandues, y compris « à gauche » et même dans le mouvement ouvrier révolutionnaire, on s’en convaincra par la lecture d’une phrase, empruntée à l’article Biologie de l’Encyclopédie anarchiste, publiée en 1934, sous la signature de Voline[4] : « L’homme étant, tout d’abord, un phénomène biologique, sa vie et son évolution ayant pour base fondamentale des faits et des “lois” d’ordre biologique, c’est dans la biologie générale et dans la biologie de l’homme qu’il faut chercher les premiers éléments, la véritable solution des problèmes d’ordre social. »

En 1945, Toulouse écrit à son ami le psychanalyste Paul Schiff : « Ce n’est pas parce que les Allemands ont employé la stérilisation dans un but politique qu’il faut en discréditer la biocratie. Pas plus que l’emploi de la bombe atomique ne saurait discréditer la physique. La science n’est pas responsable de ses applications. La biocratie est la science du gouvernement des peuples et de la conduite personnelle. On doit en tirer des règles de vie basées sur des raisons objectives et incessamment révisables en vue du bonheur terrestre […]. Elle [la biocratie] s’oppose donc à toutes les mystiques qui perdent le sens profond de la nature animée et ont toujours eu pour résultat d’imposer des disciplines arbitraires, contraires à l’intérêt de l’individu. »

Point de vue sincère, confus, et exprimé dans le privé d’une correspondance. Confus : la biopolitique, fondatrice d’une biocratie[5], tolèrerait la séparation arbitraire de la politique et de la science biologique ? Nullement compromis avec le régime de Vichy ou l’occupant nazi, Toulouse peut s’en démarquer sans état d’âme. Est-il pour autant fondé à écrire : « La science n’est pas responsable de ses applications » ? Lire la suite

JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Introduction

Je chante le corps critique

 

On trouvera ci-dessous l’introduction de mon livre Je chante le corps Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22critique, édité chez H & O.

J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blogue. La lecture n’est pas une activité «neutre», et encore moins «privée»… pas de responsabilité politique en tout cas.

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Fraternellement,

à la mémoire de Ngo Van (1913-2005),

révolutionnaire anticolonialiste et antistalinien,

auteur de Viêt-nam 1920-1945 (Nautilus, 2000), et Au pays de la Cloche fêlée (L’Insomniaque, 2000).

 

 

« C’est le corps lui-même qui ressent, subit, comprend interprète. L’intelligence vient du corps. Tout est dans lui. C’est justement cela qu’on essaie d’éliminer. C’est très facile à ce moment-là de faire travailler des gens pendant quarante heures dans une usine, n’importe comment, à partir du moment où on leur dit “Vous avez votre âme, elle est sauvée ; votre intelligence est puissante, etc.”, alors que toute meurtrissure du corps est une meurtrissure qui atteint l’être dans sa totalité, dans sa personnalité même. Toute atteinte au corps est une destruction de l’individu lui-même. »

Michel Journiac. Artitudes international, n° 6-8, décembre 1973, repris in Pluchart François, L’Art corporel, Mise au point sur l’art actuel, Éditions Limage 2, 1983.

 

 

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Introduction

Évoquant le Moyen Âge, l’historien Jacques Le Goff estime que l’une des tensions les plus fortes qui l’ont traversé et animé était « à l’intérieur du corps même. […] Oscillation entre le refoulement et l’exaltation, l’humiliation et la vénération[1]. » Comment mieux qualifier ce qui habite, bouleverse et menace le corps humain au début du XXIe siècle ?

« Qu’est-ce qu’un corps ? » interrogeait la première exposition organisée au musée du quai Branly, à Paris, en 2006. « La lourdeur occidentale », était-il répondu, non sans quelque pertinence[2]. De cette pesanteur, outre que nous sommes contraints de nous arranger, il importe de déterminer la nature.

Je choisis cinq exemples, cinq mises en situation du corps moderne, où nous reconnaîtrons quelques traits médiévaux.

J’ai sous les yeux une photographie prise, en l’an 2000, sur une plage du littoral espagnol, dans le détroit de Gibraltar. Au premier plan, un jeune couple d’européens bronzés, en maillots de bain, assis sur le sable, sous un parasol au motif coloré. À côté d’eux, une glacière de camping et quelques canettes de soda vides. Environ à dix pas, couché sur le ventre, le cadavre d’un homme, habillé. Venu d’Afrique, il a tenté de traverser le détroit dans une embarcation surchargée ; peut-être l’a-t-on jeté par-dessus bord. Le corps était-il déjà là lorsque les jeunes gens ont planté leur parasol, ou vient-il d’être rejeté par la mer ? Ce cliché mérite la postérité de L’Angélus de Millet ; à chaque époque son chromo[3].

Un après-midi d’été, sur la plage naturiste de Pen Bron (Loire Atlantique), j’observe le manège d’une femme : très grasse, nue et parfaitement bronzée, elle s’affaire autour d’une énorme méduse, qu’elle tente de repousser vers la mer à l’aide d’un bâton. Elle essaie, en vain, d’envelopper le corps gélatineux dans sa serviette de plage, pour le transporter. Saute aux yeux l’analogie de formes et de mouvement entre les seins ballotants de la femme et le globe laiteux de la méduse, qu’elle ne veut pas reconnaître comme cadavre. Est-ce la clef de son empathie obstinée et enfantine ?

En 2004, un étudiant français s’attarde dans les toilettes d’un avion d’American Airlines. À l’hôtesse qui tambourine à la porte, il lance : « My shit don’t explose » (Ma merde n’explose pas), évidence physiologique grossièrement formulée, et promptement requalifiée « fausse alerte à la bombe », laquelle vaudra vingt jours d’incarcération au jeune homme. Des détenus noirs le prennent sous leur protection : « Une fois, j’ai mis les mains sur les hanches, l’un d’eux a crié : “Ne fais jamais ça, jamais !” » La posture qu’il avait adoptée pour se donner une contenance est considérée comme efféminée : « On pouvait se faire massacrer pour ça[4]. »

Dans les années 1980, on recommandait aux étudiants de certaines universités américaines (aux étudiantes, surtout) de remplir, avant un rendez-vous galant, un formulaire de contrat amiable où les partenaires peuvent consigner précisément, en cochant des cases, « jusqu’où ils/elles souhaitent aller ». La bureaucratisation de la vie quotidienne a produit, dans les années 2000, un avatar plus répugnant. « Il y avait une autorisation type, explique un militaire américain chargé des interrogatoires de prisonniers irakiens, que vous pouviez imprimer ou remplir directement sur l’ordinateur. C’était une liste de techniques. Vous pouviez cocher les techniques que vous vouliez utiliser, et si vous envisagiez un interrogatoire musclé, il suffisait de demander une signature[5]. » On aura compris qu’il ne s’agit pas simplement d’un même geste administratif (cocher les cases), mais de techniques du corps, communes à l’érotisme et à la torture : nudité complète ; fellation ; pénétration anale, etc.

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La production éditoriale sur le corps, soudain pléthorique en ce début de siècle, a de quoi inquiéter. Il devient instant que le corps ait son Histoire, ses Dictionnaires, ses albums photographiques, etc. Sociologues, anthropologues, historiens travaillent d’arrache-pied[6]. Comme s’il fallait relever la trace corporelle d’un monde promis à l’engloutissement. Comme si les chercheurs étaient contaminés, malgré qu’ils en aient, par l’esprit fin d’espèce, comme l’on disait « fin de siècle ». En somme, on écrirait l’histoire du corps parce qu’il n’y aura plus ni histoire ni corps. Lire la suite