À LA VIE À LA MORT. La douleur chez l’enfant : histoire d’un déni

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Je donne ci-dessous un texte tiré de mon livre À la vie à la mort (Éditions Noêsis, 1997). Ce livre est aujourd’hui épuisé, mais on peut le trouver à La Galerie de la Sorbonne, excellente librairie d’occasion (voir à « Librairies » sur le moteur de recherche).

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L’histoire d’un déni

Avant d’en venir au bilan de la situation présente, et après en avoir esquissé l’immédiate préhistoire, il est bon d’écarter l’hypothèse d’une ignorance quasi constitutive, et en tout cas immémoriale, de la douleur enfantine par les médecins et les chercheurs. Ce n’est que dans le cadre de la médecine moderne, au sens chronologique, en situant son origine vers 1950, que l’on peut dire, comme Annie Gauvain-Piquard et Michel Meignier : « En fait, la question, jusqu’au milieu des années 80, ne se posait même pas. Le petit enfant, disait-on, était trop immature, la douleur ne pouvait pas être ressentie et, même s’il la ressentait, il n’en souffrait pas comme un adulte, et sûrement l’oubliait très vite[1]. » Il est plus plausible que « les médecins ont toujours su que les enfants avaient mal, mais ils ont longtemps refusé de l’admettre[2]. » Il existe d’ailleurs suffisamment de contre-exemples pour prouver qu’il ne s’agissait pas d’un problème de technique ou d’information. Mais de quoi d’autre ? Gauvain-Piquard et Meignier avancent l’hypothèse d’une déperdition de savoir, faute d’initiation et de transmission, « au fur et à mesure du développement d’une médecine technicienne », dont les tenants ont « oublié l’importance de regarder, de dialoguer, de palper. Une génération de médecins qui ne pense que bilan rénal, bilan hépatique et scanner[3]. »

Les grands naturalistes du XVIIIe et du XIXe siècle ne doutaient pas que l’enfant souffre. Mais de quelle souffrance ? Nous trouvons dans l’Histoire naturelle de Buffon (1749) un raisonnement qui mêle de pseudo « informations » d’origine religieuse, que nous avons évoquées plus haut, à des observations elles-mêmes biaisées par des préjugés. Ainsi, la douleur n’est-elle pas niée, mais disqualifiée.

« À peine [l’enfant qui naît] a-t-il la force nécessaire pour exister et pour annoncer par des gémissements les souffrances qu’il éprouve, comme si la nature voulait l’avertir qu’il est né pour souffrir et qu’il ne vient prendre place dans l’espèce humaine que pour en partager les infirmités et les peines. […]

« Il donne, à la vérité, des signes de douleur par ses gémissements et ses cris, mais il n’a encore aucune expression pour marquer le plaisir ; il ne commence à rire qu’au bout de quarante jours. […]

« En réfléchissant sur ce que nous venons de dire, il paraît que la douleur que l’enfant ressent dans les premiers temps, et qu’il exprime par des gémissements, n’est qu’une sensation corporelle, semblable à celle des animaux qui gémissent aussi dès qu’ils sont nés, et que les sensations de l’âme ne commencent à se manifester qu’au bout de quarante jours, car le rire et les larmes sont des produits de deux sensations intérieures, qui toutes deux dépendent de l’action de l’âme[4]. »

Heureuse idée de l’âme, qu’atteste un rire d’enfant ! Piètre observateur, qui ne distingue chez le nouveau-né « aucune expression pour marquer le plaisir » avant six semaines ! Il y a quelque chose d’à la fois naïf et subtil, et qui se perdra au fil des siècles, dans cette conception qui exige l’expérience et la conscience du plaisir pour donner sa signification humaine à la souffrance ! La religion inversera les termes : la douleur est un rappel à l’ordre naturel, contre le plaisir. Les médecins conserveront l’idée vague que si l’enfant paraît souffrir, ça ne peut être « pour de vrai ».

Mentionnons Charles Darwin, plus attentif aux sentiments de ses propres enfants, qu’il évoque dans L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux (1872) : « Lorsqu’il est soumis à un douleur même légère, à une faim modérées, à une simple contrariété, le petit enfant pousse des cris violents et prolongés[5]. » Pourtant, Darwin n’accorde qu’une valeur médiocre à de tels signes, puisque, comme le remarque Roselyne Rey « l’expression de la douleur comme de toute autre émotion, aisément observable, suivant une association bien connue, chez l’animal, l’enfant, le sauvage et le fou, n’impliquait nullement la conscience de la douleur[6]. »

Dans la pratique chirurgicale même, il y eut au XIXe siècle des précédents plutôt inattendus, puisque les enfants semblent avoir d’abord été favorisés par rapport aux adultes. Gauvain-Piquard et Meignier signalent une publication de 1842 concernant l’amputation d’un orteil chez un enfant noir de huit ans, anesthésié à l’éther. « En 1846, 80% des enfants opérés au Massachusetts General Hospital bénéficiaient d’une inhalation d’éther, contre 58% d’adultes seulement[7]. »

En 1887, paraît en français le livre du physiologiste allemand W. Preyer : L’Âme de l’enfant. Observations sur le développement psychique des premières années. On s’amusera de constater qu’il reprend à son compte le raisonnement de Buffon… pour en tirer d’abord des conclusions opposées, à partir des observations qu’il fait sur son propre fils, trois fois par jour, durant ses trois premières années.

« L’on a tort quand on s’imagine que les enfants très jeunes sont encore hors d’état d’éprouver un véritable sentiment de douleur, ou une sentiment vif de malaise. Qui peut jouir doit pouvoir aussi souffrir, autrement il ne pourrait jouir. Et nul doute que le nouveau-né ne trouve du plaisir à téter un sein bien rempli. »

Preyer est persuadé que « pendant les premiers jours, [le nouveau-né] ne sent pas de douleur lors de beaucoup d’impressions locales qui pour des enfants plus âgés sont douloureuses, telles que des piqûres d’épingle, le refroidissement local avec de la glace, la suture de la plaie après une opération (Genzmer), car en présence de ces excitations il reste souvent parfaitement tranquille, et même s’endort[8]. » Qu’il se trompe, c’est humain ; qu’il fasse crédit à ce Genzmer de ces conclusions, passe encore, mais comment sait-il (ou croit-il) que des piqûres d’épingle sont indolore pour le nourrisson ? On espère que c’est à la suite d’un geste malencontreux de la mère ou de la nurse de l’enfant et non l’effet d’une « expérience ».

Soixante-dix ans plus tard, à la fin des années 50, les praticiens français les plus soucieux du bien-être du nouveau-né, dont ils reconnaissent qu’il « n’est pas un néophyte[9] », continuent de manier l’aiguille, mais avec ménagement, et de rapporter des opérations à vif qui font froid dans le dos. C’est que la douleur peut être utilisée pour déterminer si, par exemple, l’inertie d’un membre est un phénomène isolé ou non, et dresser une topographie de la sensibilité corporelle. Cependant, « la pointe de l’aiguille [que l’on promène sur la peau] doit être maniée avec une grande précaution, avec beaucoup de douceur. […] Il est aisé de comprendre, écrit ailleurs le médecin, que l’on éprouve quelques scrupules à étudier les réactions produites par des variations thermiques trop grandes ; elles ne peuvent être provoquées efficacement qu’à la condition qu’une différence assez sensible existe entre la température de la peau et celle de l’excitant ; d’autre part une différence excessive est susceptible de devenir nocive[10]. » Malgré le titre de l’ouvrage du Dr André-Thomas, Études neurologiques sur le nouveau-né et le jeune nourrisson, on ne trouve pas dans l’index d’entrée « douleur », « souffrance » ou « anesthésie ». Lire la suite