JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Chap. 1 Production et reproduction : corps de classe, corps de genre

Je chante le corps critique

On trouvera ci-dessous le premier chapitre de mon livre Je chante le corps Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22critique, publié chez H & O.

J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur ; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blog. La lecture n’est pas une activité « neutre », et encore moins « privée »… pas de responsabilité politique en tout cas.

 

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  1. Salariat et hygiénisme

Paris, le 23 mars 1979, avenue de l’Opéra. Les affrontements avec la police sont violents ; les militants autonomes ont réussi à faire cause commune avec des sidérurgistes, notamment de la CFDT de Longwy. Tous les sympathisants révolutionnaires qui n’ont pas été préventivement raflés le matin sont présents. Les bureaucrates de la CGT peinent à repêcher leurs militants au milieu des bagarres, pour les amener vers les cars. L’air est irrespirable, saturé de gaz lacrymogène. Je me trouve dans un groupe hétéroclite qui reflue. Un militant CGT crie son indignation. Nous sommes pareillement équipés — casque et gants — mais c’est sa tenue de travail, tandis que je corresponds au portrait-robot du « casseur ». À la fin des années 70, les affrontements physiques sont encore courants entre cégétistes d’un côté, anarchistes, gauchistes ou autonomes de l’autre.

Que gueule-t-il ?

« On devrait pas r’culer. On a qu’à résister ! »

Et comme je lui fais observer que nous avons les mains vides, contre les fusils lance-grenades et les matraques, il ajoute, campé sur ses jambes, en écartant les bras du corps : « Rien qu’avec not’ force ! »

Paris, le 10 juin 2003, place de la Concorde. La police occupe le pont et interdit l’accès à l’Assemblée. Après quelques échauffourées, le service d’ordre CGT qui protégeait les barrières métalliques s’est retiré. À part les CRS, personne n’est casqué ni armé. Quelques rares bouteilles vides volent vers le barrage. Le grenadage commence. À chaque fois que le nuage s’étend sur la place, la foule se retire en désordre. On voit beaucoup de jeunes femmes, probablement des enseignantes en grève et des intermittentes du spectacle. Lorsque le nuage se disperse, les manifestant(e)s, très mobiles, reviennent obstinément narguer les gardiens du pont. Après plusieurs aller et retour, je remarque un groupe d’hommes, presque seuls à ne pas se joindre au ballet général. Ils portent des gilets fluorescents. Il faudra que les tirs les visent délibérément pour qu’ils consentent à s’écarter de quelques mètres, encore est-ce d’un pas presque nonchalant. Ils me disent être employés au chauffage urbain.

Deux exemples, à vingt ans d’intervalle, d’une différence persistante d’attitude corporelle dans les manifestations de rue, surtout lorsqu’elles tournent à l’émeute. Le plus souvent, les militants des groupes révolutionnaires, les manifestants isolés, et après 1990, les jeunes de banlieue, pratiquent une hypermobilité, plus ou moins délibérée, plus ou moins efficace, tandis que l’ouvrier, lui, fait front. C’est peut-être une erreur stratégique dans telle situation précise, mais c’est ainsi qu’il se tient. La jeune prof, l’employé de bureau au chômage ou l’étudiant ne sont pas moins courageux. Peut-être sont-ils en meilleure forme physique. Mais ils n’ont pas acquis le même mode d’emploi de leur corps et de sa force. On dira que c’est dans l’affrontement physique, et plus particulièrement dans le combat de rue, que le corps de classe se manifeste avec le plus d’évidence.

Esperluette

[1] Le 15 novembre 2000, quatre ouvriers de la Compagnie parisienne de chauffage urbain mourraient dans un accident dû à une pression excessive de vapeur, alors qu’ils mettaient une canalisation en service, boulevard Ney, près de la porte de Clignancourt. Dix autres étaient blessés, dont deux grièvement. Vaporisés, les corps de ces ouvriers morts d’un accident du travail sur ou plutôt sous la voie publique, ont laissé moins de trace dans la presse, dans les déclarations des autorités et dans la mémoire des Parisiens que les victimes de l’éruption de Pompéi, dont au moins l’ombre reste portée par quelques murs.

Esperluette

La vue, l’ouïe, le toucher, le goût, l’odorat, l’équilibre, le travail mobilise et dégrade toutes les fonctions du corps. Doigts coupés par les presses, orteils écrasés par les briques chaudes à peine démoulées, poumons brûlés par les vapeurs toxiques, maux d’estomac et troubles du sommeil, arthrose, rhumatismes et varices dans les conserveries, arrachement musculaire au énième pack de bouteilles d’eau minérale déplacé à bout de bras par la caissière du supermarché[2], troubles oculaires et musculo-squelettiques des employé(e)s du tertiaire.

« Gueules noires » des mineurs, maquillées de charbon, dont le noir de fumée (utilisé dans la fabrication des pneus) cernait les yeux des dockers qui le transportaient ; corps jaunis par le tétryl des ouvrières anglaises fabricant des obus pendant la Première guerre mondiale, qui leur valent le surnom de « filles canari[3] » ; mains colorées par la teinture des jeans, mains bleues, dont les ouvrières licenciées par la firme Levi’s ont fait un nom collectif et le titre d’un livre[4]. Elles y racontent les doigts emmaillotés de pansements pour ne pas tacher de sang les pantalons neufs ; les doigts cousus par la machine, deux aiguilles enfoncées dans la chair.

Esperluette

 

Je repense aux doigts bleus, cousus sur le tissu rêche, devant cette publicité de Levi’s : une jeune femme en jean, assise dans une position étrange, fesses posées, dos rond, la jambe droite relevée, en appui sur le bras droit, le gauche dissimulant sa poitrine nue[5]. Sa bouche est entr’ouverte, son visage penché en avant, ses paupières baissées ; elle ne peut regarder que son sexe, dissimulé à nos regards par la jambe levée. Posture acrobatique et nudité suggèrent l’idée d’un ajustement érotique : la femme observe ce qui la pénètre.

« Le jean ajusté. Rien ne pourra les séparer », confirme le texte qui barre verticalement la page. On ne distingue pas immédiatement le détail qui forme le ressort de la publicité : le jean est cousu sur les reins de la jeune femme. Comme le pantalon baille légèrement, le fil s’étire d’un ou deux centimètres entre la ceinture et la chair.

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Autre publicité Levi’s utilisant le même ressort fantasmatique (voir la partie de l’image que j’ai entourée).

 

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PROJECTEURS (2003)

 

LE MOUVEMENT DES INTERMITTENTS

ÉCLAIRE LES QUESTIONS DE LA PRÉCARITÉ ET DE LA POÉSIE

 

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Cet article a été publié dans Le Monde libertaire du 18 au 24 septembre 2003.

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Au-delà des problèmes particuliers qui se posent à eux, c’est sans doute — pour nous tous — un des acquis majeurs du « mouvement des intermittents » d’avoir résisté au soi-disant bon sens, en fait un plaidoyer pour la résignation, exprimé notamment par des « artistes » de gauche. Les Chéreau et Mnouchkine ont parlé le langage du patron ou du syndicaliste stalinien s’adressant aux ouvriers en grève : « Vous allez tout gâcher, casser l’outil de travail… Et quand la boîte aura fait faillite, vous aurez l’air malin, hein ! Commencez par reprendre le travail, et puis nous expliquerons gentiment nos soucis au public. »

Ce discours, de tonalité « managériale », s’orne de références à la vocation supposée de l’artiste, à son essence, dont la grandeur résiderait dans le sacrifice. « À chaque fois que l’on fait grève, dit Chéreau, on fait grève contre nous-mêmes. On se tire une balle dans le pied. On ne fait pas grève contre un patron, on fait grève contre nous, contre le fait que les spectacles peuvent être montrés[1]. » L’artiste est un monde (le monde ?) à lui seul ; il est censé vivre hors des rapports sociaux. Même subventionné par le Conseil général, il est, comme l’artisan, « son propre patron ». Narcisse autodestructeur, il ne peut, s’il sort de son rôle, que se blesser lui-même…

À l’encontre de cette vision, des milliers de travailleurs du spectacle, parmi lesquels on note (comme chez les enseignants) la place décisive des femmes, ont su prendre le risque d’une précarisation supplémentaire en choisissant de « tout arrêter » plutôt que de subir une fois de plus la fatalité d’une misère humiliante au nom du « mieux que rien ». Ce faisant, ils ont parfois renoncé à réaliser des projets dans lesquels ils avaient mis beaucoup d’eux-mêmes. Des artistes installés, je pense à la chorégraphe Régine Chopinot, ont soutenu cette détermination. La visibilité médiatique particulière du travail de beaucoup d’intermittents et l’heureux enchaînement chronologique de leur mouvement avec celui des enseignants ont donné à cet exemple un retentissement symbolique, dont on peut souhaiter que la leçon soit retenue.

 

Fonctionnaires ou bouffons ?

Il semble que les « artistes » sont confrontés à un ancien dilemme : peuvent-ils mordre la main qui les nourrit ? Sauf à pratiquer leur discipline en « amateurs », peuvent-ils refuser à la fois d’être le panégyriste du Prince, et son bouffon ? Peuvent-ils subvertir de l’intérieur la culture de divertissement dont ils sont les fonctionnaires intermittents ? À formuler ces questions en termes uniquement idéologiques ou éthiques, en tous cas intemporels et individuels, on ne discernerait pas en quoi elles se posent dans des conditions renouvelées par le capitalisme Capture d’écran 2014-11-26 à 14.16.58moderne. Or, le mouvement des intermittents a précisément mis en lumière l’importance du spectacle dans l’économie touristique de régions entières. On découvre ainsi que ce qu’il est encore convenu de qualifier de «superflu», lorsqu’on adopte le point de vue du consommateur de festivals, est devenu vital pour certains secteurs : industrie hôtelière, commerçants, etc.

Le mouvement a également confirmé ce que l’on savait déjà du recours croissant au travail précaire, non seulement dans des secteurs où il est d’usage traditionnel (bâtiment, restauration, spectacle), mais dans l’industrie des loisirs, à la télévision, dans l’édition, sur le Tour de France, dans des institutions comme l’Université, et finalement dans toute la société.

Après le Pare, le RMI devenu RMA, la réforme du statut des intermittents, décidée en commun par le patronat et son bureau d’études CFDT, apparaît comme un outil supplémentaire de gestion rationnelle de la main-d’œuvre. Ses promoteurs se félicitent d’avoir « sauvé l’essentiel », affirmation recevable si l’on sait que l’essentiel c’est, pour le patronat, entretenir la précarité sans en payer le prix.

De ce point de vue encore, la lutte des intermittents est symboliquement exemplaire. En effet, de plus en plus, dans la production industrielle, dans les services, et davantage encore dans la production dite «immatérielle», on exige du travailleur des qualités qui sont supposées caractéristiques de l’artiste passionné par son art : investissement intellectuel et émotionnel, capacités d’initiative, sacrifice et flexibilité. Recruteurs et patrons se sentent assez forts pour exiger, en échange d’un salaire, le «feu sacré», attribut mythique du créateur. «L’ironie veut ainsi, écrit Pierre-Michel Menger, que les arts qui, depuis deux siècles, ont cultivé une opposition farouche à la toute-puissance du marché, apparaissent comme des précurseurs dans l’expérimentation de la flexibilité, voire de l’hyperflexibilité[2]. »

La remarque de Menger mérite d’être élargie : non seulement le salariat moderne intègre les valeurs associées à la création artistique, mais le système fait un usage croissant des dimensions du jeu et de la virtualité, et d’ailleurs des comédiens eux-mêmes. On sait, par exemple, que certains chômeurs sont aujourd’hui priés de mimer le travail dans des « entreprises d’entraînement », où tout est fictif sauf les contraintes (horaires, hiérarchie, compétition). « Acteurs » en otage, ils sont jugés sur leur aptitude à jouer le jeu de l’exploitation[3]. Des entreprises, réelles celles-là, utilisent des comédiens pour animer des jeux de rôle où les employés s’exercent à gruger le client ou à supporter les tensions hiérarchiques.

Les intermittents, en se considérant eux-mêmes et en s’affichant comme des travailleurs, dotés d’un statut particulier mais capables de faire grève et de peser par leur action sur le système économique, ce que d’autres catégories marginalisées comme les chômeurs et les sans-papiers ne peuvent faire, ont donc aussi rompu avec la mythologie romantique de l’artiste. En utilisant et en assumant dans des actions efficaces (sabotage des grosses machines festivalières) les moyens de la fête et de la farce, ils ont retrouvé une dimension ancienne des séditions populaires. Guignol (au singulier) peut à la fois faire rire et faire mal.

 

Le retour des poètes ?

Le statut des intermittents est loin de concerner toutes les catégories de la « création artistique ». C’est ainsi que photographes, peintres et plasticiens n’en bénéficient pas. J’ai analysé ailleurs[4] le cas particulier des écrivains (auteurs de romans, d’essais, de poèmes, de pièces…) de plus en plus souvent rémunérés comme Capture d’écran 2014-11-26 à 14.27.56supplétifs des services sociaux et agents d’animation culturelle dans les banlieues, les prisons et les établissements scolaires. Depuis 1992, la Maison des écrivains organise chaque année un millier de visites (rémunérées) d’écrivains dans des classes. Le système utilise ainsi les compétences en matière de production idéologique de centaines d’auteurs, connus ou obscurs, sans les faire bénéficier d’un statut et des protections qu’il suppose.

Il me paraît salutaire de rappeler cette évolution récente (et quasi-inaperçue) du métier d’auteur au moment d’évoquer les commentaires sur la place de l’artiste dans la société qu’a suscité le mouvement des intermittents. On a pu lire, par exemple, sous la plume d’Olivier Py et Christian Salmon, un appel au « retour des poètes » : « Il y aura un grand siècle de théâtre et il y aura des poètes, annoncent-ils On peut se demander à qui ou à quoi réclamer un nouveau poète. À la mer, à la nuit, au soleil, à l’amour[5] ? » Tirons d’embarras nos deux auteurs : ils peuvent adresser leur réclamation à la Maison des écrivains : elle tient des poètes en fiches et les envoie, contre rémunération, faire des « résidences » en usine.

Mais non ! s’exclamera-t-on, il s’agit bien sûr de véritables poètes, des insoumis, des rebelles ! Nos prophètes n’ajoutent-ils pas : « C’est peut-être la douleur de tout un peuple dont on a défiguré la parole qui fera naître le poète. Le monde est pauvre en pensée, mais il est riche en douleur, les nantis n’auront pas l’avantage, et puisque nous serons bientôt, tous, le bétail d’un pouvoir unique et invisible, nous aurons en commun aussi la parole de nouveaux poètes. Il n’y a pas d’autre définition de l’espoir. »

Pour lyrique qu’il soit, ce messianisme doloriste me paraît régressif et pernicieux. D’abord parce qu’il ne prend pas en compte les conditions matérielles actuelles de la Capture d’écran 2014-11-26 à 14.16.42production intellectuelle, qu’au contraire les intermittents ont mis en lumière. Ensuite, parce que la douleur n’est pas, ne peut pas être la seule source de création et de révolte, la seule accoucheuse de poésie. Cette rhétorique-là s’accroche à une conception romantique de l’artiste souffrant, que le mouvement actuel contribue précisément à rendre anachronique. Elle se complaît dans la célébration du poète « maudit », suicidé de la société, brûlé en place de Grève, porte-parole martyr d’un peuple abêti.

Si « l’espoir » est à ce prix, nous nous en passerons ! Ce que nous avons en commun c’est le présent de la lutte, au cours de laquelle peuvent s’exprimer en pleine lumière la coopération, l’ironie et la poésie ; c’est aussi le projet d’un monde débarrassé du salariat. Chacun(e) pourra s’y adonner à la poésie, à la musique ou à l’amour ; se découvrir guérisseur, ténor ou pâtissier. Tant de goûts révélés, d’aptitudes épanouies, de séparations dépassées rendront la vie plus diverse et plus riche. Impossible de prévoir si l’on écrira davantage de strophes ou de vers libres, mais la poésie étant la matière même de la vie humaine, il est probable que « le poète » se fera moins remarquer.

Il y a, dans le mouvement du capitalisme moderne qui tend à intégrer la création et les créateurs à la production, et simultanément dans les luttes par lesquelles ceux-ci s’affirment comme travailleurs exploités, l’esquisse[6] de cet avenir.

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[1] Le Monde, 3 juillet 2003.

[2] Portrait de l’artiste en travailleur, La république des idées-Seuil, 2002, p.68.

[3] Sur les « entreprises d’entraînement », cf. « Simulateurs de vol », Oiseau-tempête, n°10, printemps 2003.

[4] « Post scriptum… Littérature, argent et paix sociale », Oiseau-tempête, n° 7, hiver 2000, consultable sur ce blog.

[5] « Un jour, les poètes reviendront », Libération, 22 juillet 2003.

[6] Esquisse : du latin schedium, « poème improvisé » ; Petit Robert.

L’AVENIR DU CAPITALISME EN FRANCE, un rapport patronal (2004)

Du texte qui suit, on pourrait dire qu’il a été trouvé sur le disque dur d’un ordinateur patronal, comme les manuscrits de certains récits de voyage sont supposés avoir été découverts dans un coffre, au fond d’un grenier. Il est bien normal que les conventions littéraires suivent l’évolution des techniques.

D’ailleurs, tout les documents cités en référence sont scrupuleusement exacts (le lecteur pourra aisément se reporter aux originaux). Le sort des urnes n’a certes pas favorisé [immédiatement !] les projets des patrons dynamiques du mystérieux cercle « L’esprit d’Entreprise ».

Il me semble cependant que leur rapport sur l’avenir du capitalisme en France, dont personne n’a jusqu’ici jugé bon de faire état, n’a rien perdu de son intérêt. C’est pourquoi je le mets aujourd’hui à la disposition du public.

 

Claude GUILLON

Juin 2004

 

 

[Dix ans plus tard, on reconnaîtra des personnages qui n’ont pas cessé de nuire, et des questions qui n’ont pas fini de se poser.]

 

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L’AVENIR DU CAPITALISME EN FRANCE

ET LES ENJEUX ÉLECTORAUX DE L’ANNÉE 2002

 

Cercle L’Esprit d’Entreprise

 

Qui sait si une étude plus approfondie et plus complète des lois naturelles qui gouvernent l’activité humaine ne rapprochera pas peu à peu de l’économie politique l’élite dirigeante du socialisme ?

Gustave de Molinari

Esquisse de l’organisation politique et économique de la société future (1899)

 

 

À l’approche de plusieurs échéances électorales, alors que le principal regroupement d’entrepreneurs français a fait connaître son projet de société — d’autant plus remarqué qu’il apparaît comme le seul cohérent, voire le seul existant —, nous nous proposons d’étudier dans cette note[1] les aspects de la situation présente qui peuvent éclairer le positionnement des entrepreneurs de notre pays.

Nous traiterons successivement de la politique du Medef, de l’action du gouvernement en place depuis 1997, et de l’état des forces sociales, souhaitant que ces réflexions, que nous avons voulues sans ambages, puissent aider nos sympathisants à clarifier leurs positions dans le débat professionnel et public.

 

I. Le Medef et l’action publique entrepreneuriale

 

La création du Medef est apparue à beaucoup de jeunes entrepreneurs libéraux comme un repositionnement bienvenu, voire — selon une expression entendue à maintes reprises — comme une véritable et longtemps souhaitée « révolution culturelle ». Le changement de dénomination du principal syndicat patronal était particulièrement heureux[2]. D’autres initiatives l’étaient moins et auraient dû éveiller l’attention. S’il était sans doute indiqué de bousculer l’ancienne organisation du CNPF en commissions, qui pouvaient s’analyser comme une mosaïque de féodalités internes, on peut douter si la création de « Groupes de propositions et d’actions (GPA) » avait d’autre but que d’asseoir le pouvoir d’un homme, et d’autre avantage innovant qu’introduire avenue Pierre-I-de-Serbie un vocabulaire commun au militant gauchiste et au commando parachutiste.

Il nous faut, à ce stade de notre exposé, évoquer un questionnement que l’on ne manquera pas d’opposer à ce travail : nous n’avons nullement souci de nous inscrire dans des querelles de personnes, même si l’analyse de leur action s’inscrit dans la logique de notre réflexion. Nous nous préoccupons du calendrier électoral et non de celui des instances patronales. Pour injurieuse à l’égard des individus que puisse paraître cette affirmation, notre préoccupation est d’une autre ampleur : il s’agit de la pérennité — toujours remise en question — du système du monde qui fait que nous sommes quelque chose dans ce monde.

On voit par là que nous ne chercherons pas, en revanche, à écarter le reproche benêt d’« égoïsme », pour peu toutefois que cette qualité soit envisagée comme la base d’une saine et dynamique coopération entre les forces vives de la société, dont nous sommes.

La disparition de la droite du paysage politique — paradoxalement dissimulée par le système cohabitationniste : l’arbre Chirac cache un désert —, est probablement la meilleure excuse que pourrait mettre en avant l’équipe du Medef.

Certains dirigeants ont pu juger qu’il fallait pallier l’absence, peut-être irrémédiable, de la droite et apparaître, une fois l’entreprise audacieusement rebaptisée « cellule de base de la société » (M. Seillière), comme « une force de proposition ».

Observons cependant qu’il est délicat d’affirmer, même si cela est vrai, être « les seuls à ce jour à proposer une réforme des régimes de retraite, de la Sécurité sociale, de la formation professionnelle, une réforme des relations sociales [sic], des relations du travail […], des réformes institutionnelles en Europe » et d’assurer dans la même phrase : « Nous ne faisons pas de politique ».

Nous disons « délicat » et non « contradictoire », non pas que cette contradiction ait une chance d’échapper au commentateur le plus obtus ; elle saute aux yeux. Il ne s’agit pas de spéculer sur le caractère moral du mensonge, mais d’évaluer l’intérêt pratique de chaque mensonge particulier.

Or il apparaît qu’en se présentant concrètement comme le seul « parti » de droite porteur d’un projet capitaliste, baptisé « refondation sociale », les dirigeants du Medef ont pris, inconsidérément, le risque d’une stratégie qui — pour ne manquer ni de bien-fondés idéologiques ni d’effets positifs — expose l’ensemble des entrepreneurs à des conséquences imprévisibles. C’est selon une expression frappante de M. Seillière, qui se défend précisément d’y céder, la tentation d’une « aventure aventureuse ».

 

Des stratégies et des hommes

À lire les déclarations de ses promoteurs, on a pu se demander quels sont les ressorts réels de la stratégie de refondation sociale.

S’agit-il de négocier avec les partis de droite une reconversion politicienne ? Elle se heurterait sans doute à bien des craintes jalouses.

À moins que l’équipe dirigeante du Medef, enivré par ses propres discours, ait fini par considérer l’organisation comme à la fois le gouvernement (caché), la force vive et la tête pensante de la Nation… Ce qui est, on en conviendra, beaucoup pour un tandem !

Le cas particulier de la réforme proposée de la Sécurité sociale est un bon exemple de procédés que nous jugeons maladroits. Non que la refonte du système actuel, déficitaire et archaïque, ne soit un chantier prioritaire. On peut d’ailleurs admettre que M. Kessler peut faire là, comme dans le dossier du PARE (sur lequel nous reviendrons), un usage habile de la complaisance de la CFDT et de l’embarras des pouvoirs publics. De même, l’on peut comprendre la tentation de « passer en force » en s’appuyant sur ces éléments positifs. Fallait-il pour autant se mettre en situation d’être épinglé, y compris par les journalistes les plus complaisants, en qualité de président de la FFSA venu substituer les compagnies d’assurance au système étatique.

Attardons-nous sur l’une des réponses de M. Kessler au reproche d’être « juge et partie » formulé, sur LCI, par Isabelle Gounin (23 nov. 2001).

« Quand il y a un problème de catastrophe naturelle et de volcans en éruption, on va consulter un volcanologue, de façon à ce que celui-ci puisse donner sa science. […] Je suis fier, en ce qui me concerne, de pouvoir contribuer, en tant que responsable du MEDEF, à faire en sorte qu’émerge un système nouveau correspondant au nouvel univers des risques dans lequel nous sommes, au nouvel univers technologique, au nouvel univers européen. »

L’assimilation des problèmes économiques ou politiques à des faits de nature est de tradition libérale, et nous ne trouvons rien à y redire. En revanche, la comparaison que M. Kessler induit entre le scientifique qui donne sa compétence pour prévenir une catastrophe (ou ses conséquences) et l’assureur dont le métier est de vendre des contrats, c’est-à-dire dont toute la « science » consiste à faire le meilleur profit possible sur un produit[3], cette comparaison, disons-nous, est désastreuse. L’image du volcanologue/scientifique, d’ailleurs paré d’une aura de gratuité idéale très discutable (lorsqu’un scientifique n’est pas salarié par un trust, c’est qu’il est subventionné par l’armée) est fatale à celle du commercial.

Il eut été facile de contourner cette difficulté en confiant le soin de la communication du projet à une personnalité moins évidemment bénéficiaire de ses retombées.

Nous avons dit qu’il n’est pas de la vocation du présent rapport de figurer comme pièce à charge dans quelque procès intenté à tel ou tel des dirigeants actuels du Medef. Cependant, l’objectif que nous nous sommes fixé — proposer une évaluation de l’action publique de cette organisation, de ses conséquences et implications — nous amène logiquement au listing critique de déclarations, communiqués et autres discours. De l’énumération au bêtisier, nous devons reconnaître que le pas se trouve aisément franchi, sans avoir à nous en excuser.

La stratégie, et cela est particulièrement sensible dans le domaine de la communication, est aussi un problème d’hommes. Si nous avons dû juger sans indulgence certaines prises de position de M. Kessler, la confusion d’expression dont il arrive à M. Seillière de faire preuve aurait pu alerter depuis longtemps une équipe moins soumise à la volonté d’un homme, et plus soucieuse de l’image managériale ainsi diffusée.

L’exemple que nous citerons ici a été considéré par nous sans parti pris, et en tenant compte des inévitables maladresses ou lapsus qu’entraîne la prise de parole publique chez une personne qui n’a reçu ni don particulier ni formation adéquate. On tiendra compte également d’éventuels défauts de transcription, en notant que cet extrait d’un entretien entre M. Elkabbach et M. Seillière[4] a été reproduit depuis sur le site Internet du Medef, sans erratum ni commentaire.

Nous estimons qu’il mérite également d’être cité pour l’outrecuidance des prétentions de pouvoir qu’il manifeste. Non qu’il existe par nature une borne au pouvoir que peut légitimement se proposer d’exercer celui qui anime la société, la nourrit et prépare l’avenir de ses enfants, bref celui qui incarne, au plein sens du terme, l’esprit d’entreprise, auquel on sait que notre cercle est suffisamment attaché pour en avoir fait sa raison sociale. Il y a néanmoins quelque chose d’enfantin, donc de maladroit, donc de dangereux, à afficher des prétentions d’autant plus démunies de moyens qu’on ne s’adresse pas à une foule ou à des électeurs, mais à l’adversaire. L’ambition est une force, disait Clauzewitz, pourvu qu’elle ne se révèle que dans la victoire.

Le journaliste demande à M. Seillière quelle est la légitimité de son organisation comparée à celle des élus.

« Eh bien, écoutez, depuis des mois, des années, le politique, le législateur, l’administratif, pénètre [sic] dans le détail des entreprises pour régler et intervenir dans l’intimité du quotidien des entreprises. Eh bien les entreprises réclament de pouvoir, elles, dire aux politiques, de la façon la plus ferme, ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, non seulement dans l’entreprise où on doit nous laisser travailler sans s’occuper de nous, et bien entendu, s’occuper plus [sic], l’État n’est même pas capable de mettre les 35 heures [sic], comme vous le savez dans sa propre Fonction publique [;] alors qu’il nous laisse travailler et nous lui dirons comment nous voyons qu’il devrait travailler. »

Loin de la revendication positive de la place légitime de l’entrepreneur dans la société moderne, M. Seillière présente ce qu’il a appelé quelques instants plus tôt dans le même entretien sa « volonté d’ingérence dans le débat public » comme la riposte de dirigeants harcelés par le fisc, l’URSSAF et les médecins du travail. La tonalité poujadiste est probablement douce aux oreilles des patrons de PME ; elle n’atténue pas l’incongruité du terme « ingérence », ou pour mieux dire le contresens qu’il implique. L’ingérence s’entend en effet comme une pratique invasive dans un domaine (ou un territoire) extérieur à celui qui l’envisage. En parlant d’ingérence dans le débat public, M. Seillière, faute de disposer par ailleurs des divisions aéroportées nécessaires, s’avoue incapable de la justifier par ses propres moyens théoriques. Nous voici passés de l’ambition à l’esprit de revanche, l’un et l’autre étant également désarmés.

Ainsi donc, les entreprises « réclament »-t-elles par la voix de M. Seillière, de pouvoir dire aux politiques, « de la façon la plus ferme », ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire. Et ce « non seulement dans l’entreprise ». Ici, une espèce de hoquet théorique nous prive de la suite logique d’une phrase, qu’il est pourtant aisé de reconstituer : non seulement dans l’entreprise… mais partout ailleurs. S’est-on bien avisé que c’est à une parodie involontaire de pronunciamiento radiophonique, que s’est ainsi livré M. Seillière ? Le style factieux était-il le plus pertinent pour présenter, en tant qu’élément moteur de la société civile, des propositions de réformes ? La question se suffit à elle-même.

Dans le même entretien, M. Seillière promet il est vrai que, par sa voix, les entrepreneurs vont « se faire entendre lourdement ». C’est au moins un point de son programme immédiatement réalisé.

 

Les privatisations : l’exemple de British Railway

Interrogé sur un prétendu silence du Medef sur l’« échec » des chemins de fer anglais, dont la privatisation sous gouvernement conservateur est entérinée sous le gouvernement de Tony Blair, M. Kessler répond de la manière suivante[5] :

« L’entreprise British Railway marchait extrêmement mal avant sa privatisation. Et donc, ce n’est pas une panacée la privatisation. Après vous devez avoir le meilleur gestionnaire, vous devez avoir des gens qui font des choix, vous avez des gens qui doivent trouver des financements correspondants, etc. […] La seule différence entre un monopole public et l’entreprise privatisée, c’est que le monopole public survivra toujours parce que les contribuables viendront toujours renflouer les caisses. […] En ce qui concerne l’entreprise privée, lorsqu’elle a des difficultés, eh bien malheureusement elle disparaît, c’est ça qu’on appelle aussi la sanction du marché. Vous me parliez de la sanction de la concurrence, eh bien les gens qui sont privatisés, c’est-à-dire des hommes, des actionnaires de British Railway qui doivent effectivement se mordre les doigts d’avoir donné leur argent éventuellement à cette entreprise. Mais c’est eux qui portent la responsabilité de l’échec et ce n’est pas le contribuable. »

Il semble particulièrement mal venu d’envisager avec ce froid détachement tout médical rien moins que la disparition du réseau ferré national comme une conséquence possible, normale, et point si fâcheuse de sa privatisation ! Quant à ne prendre en considération comme étant touchés par la « sanction du marché » que les actionnaires, sans souffler mot ni des employés de British Railway ni des usagers, pour ne rien dire de la proportion d’entre ces derniers — heureusement faible — qui ont péri dans les accidents causés conjointement par les compressions de personnel, le souci de rentabilité et la vétusté du matériel, voilà ce qui s’appelle une bourde. On imagine le taux de sympathie que peut recueillir ce type de discours opposé au dernier docu-drame larmoyant d’un Ken Loach… En fait, n’importe quel auditeur non prévenu est amené à conclure que mieux vaut un service public imparfait et financé par l’impôt, qu’un système privatisé, condamné à moyen terme, entre les mains d’entrepreneurs cupides. En termes de communication, c’est un désastre.

Kessler s’était déjà fait une espèce de célébrité en déclarant, à propos des tempêtes des 26 et 27 décembre 1999, qui avaient causé la mort de 88 personnes : « Ce sinistre est plutôt positif pour le produit intérieur brut (PIB) national[6]. »

Il n’est pas interdit de dire ce que tout le monde sait ; encore faut-il choisir et son interlocuteur et ses mots. Ainsi, à la question « Que va-t-il se passer si la droite l’emporte ? », Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l’Industrie, répondait-il : « Rien. Leur politique économique ne sera pas très différente de la nôtre. » Il avait soin cependant de réserver cette évidence à un organe de presse[7] peu lu dans le prétendu « peuple de gauche ». Ça n’est pas par hasard si nous opposons deux hommes et deux méthodes ; chacun connaît les liens personnels et de travail qui unissent de longue date Dominique Strauss-Kahn et Denis Kessler. Leur collaboration a abouti, entre autres, à la publication d’un livre prémonitoire sur la question des retraites[8]. Non d’ailleurs que Dominique Strauss-Kahn ait toujours fait preuve de l’habileté et de la maîtrise que sa formation et les hautes fonctions auxquelles il était parvenu eussent pu faire attendre de lui. Disons néanmoins qu’entre le professeur et l’assistant, notre préférence va au premier, dont nous nous réjouissons que son retour dans la vie politique semble s’annoncer sous les auspices les plus rassurantes. Un partisan de l’économie de marché aussi talentueux, habitué — comme dirigeant du cabinet « DSK Consultants » — à travailler à Bruxelles, au service de grandes entreprises françaises, est évidemment, à nos yeux, un facteur d’équilibre déterminant pour une équipe gouvernementale social-démocrate. Se voyant confié demain le ministère de l’Économie, ou — à défaut, oserions-nous dire — Premier ministre dans un gouvernement socialiste, M. Jospin étant chef de l’État, Dominique Strauss-Kahn se trouverait en position de réaliser le programme que M. Kessler a chanté de ville en ville.


Quelle mobilité pour le « capital humain » ?

N’était sa grandiloquence cinématographique, nous aurions peu à reprocher au thème cher à M. Kessler du « Grand retour du capital humain[9] », par lequel il a choisi d’annoncer son projet de privatisation de l’enseignement, à partir du stade secondaire (les crèches, maternelles, et écoles primaires restant à la charge de l’État). Il est de bonne politique d’insister sur la nécessaire rationalisation des dépenses d’éducation et de santé (ces dernières d’ailleurs omises par M. Kessler) pour l’accroissement de la productivité du travail des générations prochainement impliquées sur le marché. En revanche, l’affirmation selon laquelle « les hommes seront demain aussi mobiles que les capitaux et les technologies » paraît d’anticipation banale ou sans contenu.

À moins qu’un esprit attentif songe à la mettre en relation avec la réponse — excessivement franche — faite à la question d’une journaliste[10] :

« F. Belkacem — Vouloir effacer un déficit de plus de 200 milliards de francs par an, c’est le montant actuel du déficit de l’État français, vous êtes d’accord. Mais c’est ni plus ni moins demander la suppression de plusieurs centaines de milliers d’emplois de fonctionnaires [souligné par nous]. Pourquoi est-ce que vous ne le dites pas clairement ça ?

Kessler — Nous le disons très clairement. »

La suite de l’entretien venait heureusement contredire cette prétention à l’absolue clarté du discours. Cependant, on peut douter de la nécessité et même — au regard des souvenirs de l’hiver 1995 — de l’innocuité de l’annonce d’une telle « mobilisation » du capital humain dans la fonction publique. Que celle-ci puisse être — outre les pesanteurs budgétaires ni supportables ni justifiables qu’elle entraîne — considérée comme un « réservoir de conflits », cela mérite en effet d’être discuté. Le morcellement et la privatisation progressive, très avancés par exemple dans le secteur des postes et télécommunications, semblent de loin préférables à des annonces provocatrices, d’ailleurs dépourvues de moyens. Ou bien elles passent inaperçu, comme cela semble avoir été le cas, ou bien elles risquent d’alimenter un climat social de méfiance armée.


Un capitalisme révolutionnaire ?

François Ewald, détaillant ce qu’il estime être les « succès » du Medef, s’attache à une question de sémantique politique qui retiendra notre attention.

Passons sur l’enthousiasme dont il fait montre pour le néologisme « refondation », effectivement promis à un brillant avenir, quand l’adjectif « refondateur », dont il est dérivé, n’avait guère porté chance aux minoritaires du Parti communiste qui l’employaient comme signe de ralliement.

Ewald avance que « le mot [refondation] vient prendre la place de celui désormais impossible de révolution. Quand la révolution n’est plus possible, ajoute-t-il, il faut refonder[11]. »

Il nous semble que M. Ewald, qui ne dissimule nullement, et c’est tout à son honneur, une jeunesse aux engagements tumultueux au sein d’une organisation marxiste finalement dissoute, laisse ici percer des nostalgies personnelles dont il ne mesure sans doute pas les implications pour un lecteur non averti.

Il n’est pas dans notre vocation d’entrepreneurs de nous avancer en rénovateurs — précisément — de systèmes de croyance collective. Nous nous féliciterons par exemple de ce que le mythe de la grève générale est tombé en désuétude, au moins dans nos sociétés développées, avec le vieux mouvement ouvrier et sa culture d’opposition. Faudrait-il lui trouver un substitut quand personne ne songe plus à faire référence à lui ?

Est-il plus raisonnable de convoquer l’épouvantail, mais c’est plutôt ici l’idéal révolutionnaire, dont seul le caractère impraticable justifierait le virage refondateur ?

Nous préférons pousser le principe de précaution jusqu’à écarter ce qui peut rappeler le prurit révolutionnaire[12]. Si refondation il doit y avoir, c’est pour renouveler les justifications du système que nous utilisons pour sa communication, et non parce qu’une stratégie alternative/adverse (la révolution) a échoué. Prenons garde également que l’argument des horreurs du régime soviétique, prototype de l’« épouvantail rouge », perd chaque année un peu plus de pertinence aux yeux des jeunes générations.

Partisans de la modernisation, bien sûr ! Du changement, naturellement ! Et « révolutionnaires » même, s’il s’agit, comme la publicité a su le faire dans les années 70 et 80, de qualifier tels pour les rendre désirables tous les objets de consommation, du tampon périodique au moulin à café. Mais écartons jusqu’à l’idée d’un bouleversement social. Et quant à la révolution, faisons plutôt, comme M. Ewald le suggère dans une première formulation maladroite, comme si le mot même était impossible !

 

Des points marqués

Il convient de relever, une fois posées les critiques précédentes, les points marqués par le Medef. Il s’agit essentiellement de l’imposition de thèmes idéologiques dans le débat public et dans les négociations entre partenaires sociaux. Ces thèmes peuvent se voir tout bonnement repris, par tel syndicat et par le gouvernement ; au moins apparaissent-ils incontournables.

Nous suivrons sur ce point l’analyse de François Ewald : « Il ne s’agit pas de dire que le Premier ministre [L. Jospin] épouserait désormais les thèses du Medef, mais que la problématisation des rapports de la loi et du contrat que le Medef a proposé est reconnue comme un problème réel auquel il convient de donner une solution[13]. »

Le meilleur exemple de ce processus est sans conteste la création du PARE, qui vient entériner l’idée d’une responsabilité individuelle du chômeur et la légitimité d’un dispositif de remise au travail plus strict, même si le système retenu n’est pas aussi coercitif que le souhaitait le Medef. Il peut d’ailleurs être porté conjointement au crédit de ce dernier et, dans une moindre mesure, à celui du gouvernement Jospin.

Au-delà du dispositif lui-même, le plus beau succès du Medef est d’avoir su optimiser la collaboration de la CFDT. On a pu entendre, par exemple, M. Trogrlic, secrétaire confédéral et responsable de la prospective économique de ce syndicat, donner la réplique à M. Kessler lors de l’Université d’été des maires (4 et 5 juillet 2001, à l’IEP de Paris), et faire ce vibrant éloge de la révision de la protection sociale acquise :

« L’assurance-chômage est l’assurance d’avoir un revenu et un salaire ; il faut la transformer en l’assurance d’avoir un emploi et de pouvoir être mobile à partir de celui-ci. C’est la raison pour laquelle je suis un fervent partisan du PARE. »

La CFDT fait d’ailleurs, sur son site Internet, la promotion du PARE (« Le bon plan pour l’emploi ») et de la refondation sociale. Mme Notat, qui en commente les « enjeux », a bien du mal à trouver les mots qui donneraient à ses mandants l’impression de divergences entre les deux organisations. Elle parle certes de « vraie confrontation », « sportive » de surcroît, mais ne trouve à reprocher aux patrons que « des logiques différentes » des siennes (elle s’abstient de dire en quoi) et « des positions parfois à l’emporte-pièce » ! Nous sommes heureusement plus proches de l’émulation du brain storming que de la lutte des classes.

Ajoutons qu’il importe peu que le Medef ait d’abord beaucoup emprunté à la CFDT, comme le laisse entendre Bernard Brunhes[14]. Il n’est que de voir l’écho médiatique obtenu par l’une et l’autre organisations pour voir laquelle a su le mieux tirer profit du fond idéologique commun.

 

II. Le bilan social-démocrate

La droite a pu longtemps faire croire, et peut-être y a-t-elle cru elle-même, que l’économie est une science — « le bon sens mis en lois », selon la formule d’un célèbre économiste anglais — et qu’elle en possédait seule les formules, les techniques et les spécialistes.

Durant la période des Trente glorieuses, une majorité de dirigeants d’entreprise ont ainsi pu faire coïncider idéalement leurs convictions politiques et leurs intérêts.

Qu’on le déplore ou que l’on s’en félicite, cette période est révolue.

Nous pensons que le développement du capitalisme moderne exige de se départir d’une vision, que nous appellerons faute de mieux « démocratique », des rapports entre politique(s) et entreprises, vision selon laquelle il serait bon ou même nécessaire pour nous qu’exercent le pouvoir politique des hommes qui affichent des choix idéologiques proches des nôtres.

Ainsi le citoyen naïf cherche-t-il sur les panneaux électoraux « le-candidat-qui-se-rapproche-le-plus-de-ses-opinions ».

Il ne s’agit pas de priver le dirigeant d’opinions. Il y a droit, de même que tout homme moderne revendique l’affection de ses proches, des soins de qualité, et des loisirs culturels. Ses opinions, ses convictions même, peuvent d’ailleurs utilement renforcer ses capacités d’affirmation sur le marché.

Le concept de « commerce équitable » peut être considéré comme un exemple très positif de potentialisation du marché (réel) par son contraire symbolique (la justice). De manière équivalente, éthique et « développement durable » se combinent pour le meilleur marché possible. Comme le notait M. Kessler, « Gagner la bataille du développement durable, c’est aussi gagner la bataille de l’éthique : c’est assurer l’acceptabilité sur le long terme des activités industrielles[15] […]. »

Clairement, ou si l’on veut brutalement formulée, la question qui se pose à nous en cette période électorale doit s’entendre ainsi : quelle est, du strict point de vue de l’affermissement de notre position dans la société française dans les mois et les années qui viennent, la meilleure configuration politique ?

À cette question, nous répondons — avec la conscience d’inviter le lecteur à reconnaître une évidence —  que la meilleure configuration politique, du point de vue de la pérennité capitaliste, est sans conteste le maintien aux affaires de la gauche social-démocrate.

Cette affirmation posée, quelques nuances doivent être apportées.

Le choix de la gauche social-démocrate s’impose pour deux raisons, si étroitement liées qu’elles dépassent en se confondant le banal constat de la fin de l’opposition droite-gauche.

  • La gauche française (et européenne) a, dans les deux dernières décennies, modernisé le système économique plus efficacement que la droite n’a et n’aurait pu le faire.
  • La droite française ne dispose plus ni d’un programme ni d’hommes pour l’incarner devant l’opinion. Ironie de l’histoire, elle se voit réduite — mais au bénéfice de la gauche —, au rôle de « repoussoir soviétique » (qui fait tant défaut à l’Occident depuis la chute du mur).

L’apparente sévérité, pour la droite, de cette analyse doit être atténuée, au plan moral au moins, puisqu’en bonne justice on ne saurait lui reprocher d’être constitutionnellement plus mal équipée que la gauche pour assurer l’ordre dans la production privée, dans la fonction publique, et dans l’opinion.

En même temps qu’il le phagocytait et le vidait de sa substance, le Parti socialiste a su, sous la direction de François Mitterrand, utiliser au mieux les dernières influences dont disposait le Parti communiste, ce qu’aucun gouvernement de droite n’aurait pu se flatter de faire.

De même, les grands chantiers de la privatisation et du démantèlement des archaïsmes dudit « service public » ont pu être entrepris avec de bonnes chances de succès par un gouvernement dirigée par M. Jospin, là où M. Juppé a jeté et jetterait immanquablement demain des centaines de milliers de mécontents dans la rue. Lire la suite

Mai-Juin [1968], par Ngô Van

Décembre 2000 ph. C.G.

Décembre 2000 ph. C.G.

 

Ce texte de Ngô Van a été publié dans la revue Informations et Correspondances ouvrières (ICO) n° 76, décembre 1968.

Il est repris ici du site Chat qui pêche sur lequel on peut lire de nombreux autres articles de Van.

 

 

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Nous continuons à publier des textes rédigés par des travailleurs sur ce qui s’est passé réellement dans les entreprises en mai et juin 1968. Presque tous les livres parus concernent le mouvement étudiant, presque rien sur ce que fut la grève généralisée. Nous demandons à nouveau aux camarades d’ICO d’écrire ce qu’ils ont vécu dans leurs entreprises et de recueillir tous les témoignages de camarades avec lesquels ils sont en contact.

Chez Jeumont Schneider : Impressions de mai

Il nous paraît fastidieux en ce moment où tout est à la « normale » d’évoquer ce qui ne l’était pas moins « normal à rebours » à la fin du printemps dernier. D’ailleurs ce qui s’est passé ici n’est qu’une variante de ce qui s’est passé ailleurs, que tout le monde connaît. Cependant il n’est pas inutile de se pencher sur le miroir terni du passé pour essayer de se connaître soi-même.

L’après-midi du vendredi 17, dans les ateliers, on chuchote : les syndicats sont en train de mijoter quelque chose devant la montée de la vague ; cependant c’est une fin de semaine sans histoire.

Lundi matin, les travailleurs, qui ont parcouru l’avenue décorée de drapeaux rouges, se groupent devant les portes sans savoir s’ils doivent entrer ou rester dehors ; ils attendent un ordre. Les délégués le donnent : « Entrez, nous déciderons de ce qu’il faut faire ». Comme d’habitude les lourdes portes de fer se referment, après que tout le monde, d’un geste d’automate, a pointé son carton à la pendule, tandis qu’à l’usine voisine, la SIFA, fabrique d’antibiotique, il s’est déjà passé quelque chose : le drapeau rouge flotte au-dessus des portes de fer scellées par d’innombrables affiches blanches manuscrites qui pourraient se résumer ainsi : grève illimitée, pour que ça change, pour que le travail fasse partie de la vie et non de la destruction de la vie…

« Il va se passer quelque chose chez nous, tout à l’heure », nous prévient un jeune copain de la CFDT.

En effet, dans les ateliers, les gens ne travaillent pratiquement plus, certains se montrent impatients dans l’attente de ce quelque chose. Vers 9 heures les délégués syndicaux circulent et présentent un papier polycopié à signer : « Êtes-vous pour ou contre les revendications suivantes : salaires minimum 800 francs, semaines de 40 heures sans diminution de salaires, retraites à 60 ans, abrogation des ordonnances de la Sécurité Sociale, reconnaissance des droits syndicaux dans l’entreprise. Êtes-vous pour ou contre une assemblée générale du personnel ? » Quelle responsabilité aurons-nous à prendre, nous les éternels signataires de pétitions, de revendications, de requêtes destinées aux corbeilles à papier ?

À dix heures les ateliers se vident, et on se réunit à la menuiserie. Environ 500 personnes dont la majorité est formée d’ouvriers en bleu ; eux, les contremaîtres, chefs d’équipe, en blouse grise, ils sont là aussi cette fois-ci ; et quelques blouses blanches. Cet atelier d’emballage connaît depuis des années, de temps à autre, la routine des assemblées d’une heure, d’une demi-heure, des gens en débrayage à l’appel des syndicats, réunions où on n’a jamais vu tant de monde que ce matin du lundi 20 mai. Mais la routine n’a pas perdu ses droits, les mêmes mènent le jeux, et les autres jouent le jeu. Les délégués sont sur la plate-forme et la foule, comme toujours, est presque silencieuse. Prend la parole le premier un délégué de la CFDT, un tourneur, un gaillard entre deux âges, aux yeux profonds et luisants, l’air convaincu et passionné. Il fait l’éloge du courage des étudiants et estime que c’est le moment pour les ouvriers d’entrer dans la lutte pour « faire ouvrir les yeux au patronat et au gouvernement qui, depuis des lustres refusent de discuter avec les syndicats ». Timidement un petit drapeau rouge est déroulé puis dressé derrière le groupe des orateurs. « Je ne suis pas communiste, dit-il, mais je suis pour le drapeau rouge. » Puis il rappelle les origines de l’emblème : pendant les barricades de 1848, on a ramassé une chemise imprégnée du sang d’un ouvrier (…) elle a servi de drapeau, et cette chemise serait encore conservée dans un musée de Moscou. Ça étonne un peu tout de même. Les quêtes pour les grévistes des houillères, pour le Vietnam, s’étaient faites avec le drapeau tricolore : on l’étendait à la sortie de l’usine et chacun manifestait sa « solidarité agissante » en jetant son obole dans ce chiffon sacré de la patrie. Eh oui ! on aurait eu bonne mine, devant les étudiants des barricades avec leurs drapeaux rouges et leurs drapeaux noirs, si l’on avait sorti seulement le bleu-blanc-rouge. Après le délégué de la CFDT, celui de la CGT avoue n’avoir plus grand-chose à dire, et propose, comme moyen d’appuyer les revendications proposées par les syndicats, la grève illimitée avec occupation de l’usine. Les jeunes semblent être enthousiastes pour l’action, les vieux paraissent soucieux. La décision est prise par voie de scrutin : chacun marque le oui ou le non sur un petit papier ; 2/3 pour la grève, 1/3 contre ; une vingtaine pour la grève sans occupation de l’usine.

« Nous vous demandons, dit le délégué CGT, de ranger vos outils et de tenir les établis propres. » On sent l’autorité du « responsable ».

Ainsi fut rompu le quotidien, et chacun, secoué, fut tiré plus ou moins de l’apathie. Le problème était là, et chacun se le posait à sa manière.

« Maintenant, il faut discuter de ce qu’on va faire, dit G., un contremaître, vous voulez foutre par terre le gouvernement, et il faut savoir où l’on va. Demain il n’y aura plus de lait pour les bébés… »

Après le repas de midi, on se réunit à la cantine et on élit un comité de grève. La plupart des candidats présentés à l’approbation de l’assemblée sont des délégués ou syndiqués CGT et CFDT ; quelques jeunes « inorganisés » y sont admis. Un piquet de grèves de quarante personnes, toutes volontaires, assurera l’occupation jour et nuit. Le comité invite tout le monde à venir tous les jours pour participer à l’occupation. En réalité pour garder l’entrée de l’usine, car seul le piquet de grève peut circuler dans les ateliers. « Et pourquoi occuper l’usine ? Pour que le patron ne lock-out pas ; car une fois déjà il a joué ce mauvais tour et a fait convoquer un à un les travailleurs qu’il voulait reprendre. » Aux jeunes du comité est confiée la tâche « d’organiser les loisirs » en vue de tuer l’ennui des occupants, l’ennui prévu aussi illimité que la grève.

Chez les jeunes (infime minorité) se manifeste un sentiment confus de la nécessité d’un changement profond du mode de vie, ce qui implique un changement profond de la société entière dans ses structures. À certains qui descendent au quartier latin les nuits des barricades, il semble que le couvercle du vieux monde de plomb s’entrebâille au-dessus de nos têtes et que c’est le moment de le faire sauter ; la majorité vit l’événement passivement, comme en se laissant un peu emporter dans l’inconnu par la vague ; ceux qui ont déjà dépassé le demi-siècle d’âge, qui ont fait 36, ne s’illusionnent point, ils se rappellent bien comment on a su « terminer une grève ».

Durant la première semaine, on vient nombreux et les assemblées pour informations et discussions, organisées par le comité de grève, sont fréquentes.

Après Grenelle, la CGT et la CFDT ne se montrent pas chaudes pour les réunions du comité de grève et les assemblées générales et prétextent, pour en convoquer le moins possible, de réunions intersyndicales presque journalières. Ou bien on expédie prestement la réunion du comité de grève, on y parle de cantine ou de la garde de nuit, et c’est tout.

Le mercredi 21, des jeunes proposent de constituer des équipes de discussion sur les revendications et autres problèmes. À l’issue de l’assemblée une trentaine d’ouvriers se retrouvent dans la salle de conférences (accessible aux cadres seulement en temps normal), car la proposition leur a plu. Une discussion très sympathique se développe au sujet des revendications, des contradictions et des insuffisances ; on en arrive à la question des rapports entre syndicats et partis politiques mais la discussion tourne court, des délégués CGT intervenant, prenant la parole avec force et interrompant tout le monde.

Le premier jour, seul le drapeau rouge flotte au-dessus de la porte fermée de l’usine, porte scellée par une grande affiche rouge portant nos revendications. Mais dès le jour suivant, le drapeau tricolore est là, faisant la paire avec le rouge. Nous comprendrons ça plus tard, lorsque le PC se déclarera parti de l’ordre, « le premier à dénoncer les groupuscules extrémistes et provocateurs », et déclare qu’il a su associer « le drapeau de la révolution française » au « drapeau de la classe ouvrière ». Monsieur Waldeck Rocher charrie. Le drapeau des communards ne se mêle pas au drapeau des Versaillais. Le drapeau tricolore est celui de la bourgeoisie et de l’État bourgeois actuels. C’est sous ses couleurs que, depuis 1789, la bourgeoisie exploite les ouvriers et les envoie mourir au champ d’honneur ; sous ses couleurs qu’elle a asservi les noirs et les jaunes.

Est-il utile de le dire ? Nos camarades de la CGT, c’est la cellule à l’usine, tout comme le camarade Séguy fait partie du bureau politique.

Dans les assemblées les gens parlent peu, s’expriment avec difficulté. Nous notons au hasard les choses qui nous reviennent à la mémoire. Quelqu’un propose un jour de discuter sur les revendications formulées, en rappelant qu’en 36 on a obtenu la semaine de 40 heures, et que depuis on a toujours travaillé de 48 à 56 heures. Et puis maintenant, 32 ans après, nous nous retrouvons au même point. « Depuis 32 ans, la technique a évolué et la production s’est développée, s’est dit un vieil ouvrier, pourquoi revendiquer 40 heures au lieu de 35 heures ? » Et si demain patronat et gouvernement acceptaient les 40 heures, qu’est-ce qui les empêcheraient de nous rouler comme par le passé ? La retraite à 60 ans permettrait aux vieux de connaître un peu de repos et aux jeunes d’avoir du travail. La proposition n’a pas suscité beaucoup d’intérêt parmi l’assistance, et le comité déclare clos le débat qui n’est pas même commencé.

Dans la suite, après Grenelle, au comité de grève, on ne parle plus de 40 heures mais de la réduction progressive des heures de travail ; on ne parle plus de la retraite à 60 ans, mais de l’abaissement de l’âge de la retraite…

Des camarades évoquent l’union dans la lutte entre l’université et l’usine, proposant qu’on invite les étudiants de l’UNEF du mouvement du 22 mars à venir à l’usine nous informer de leur mouvement. Sur le refus du comité de grève, ils demandent que leur proposition soit soumise à un vote de l’assemblée, ce qui est classé sans réponse. Bien qu’il y ait un certain nombre de camarades favorables à cette idée, personne n’insiste. Les délégués et les jeunes membres de la CFDT, qui sont d’accord pour une telle liaison ouvrier-étudiants, n’ont pas voulu contrarier les délégués CGT, de crainte de « rompre l’unité d’action ».

Un groupe de jeunes se rend à la mairie « communiste » de St-Denis pour obtenir un local hors de l’usine où ils pourront discuter avec des étudiants. D’abord on leur refuse sous prétexte que chez J.S. il y a des gens suspects. Pour contenter ces jeunes un délégué (CGT) intervient et une salle est accordée au 120 avenue Wilson, à quelque cent mètres de l’usine. Mais la rencontre n’a pas lieu, les étudiants de l’UNEF ne sont pas venus.

Le jour de la manifestation à la gare St Lazare, organisée par la CGT pour un gouvernement démocratique (à participation communiste) à l’assemblée générale, le comité de grève, ou plutôt les délégués CGT, invitent les gens à participer à la manifestation pour « appuyer les pourparlers entre patronat et délégation syndicale de la métallurgie ». « Maintenant vous voulez politiser la grève, dit quelqu’un. Qu’est-ce que vous racontez, la manifestation est destinée à soutenir votre politique, hier soir à la télé Séguy l’a dit, et vous nous faîtes croire qu’elle est simplement destinée à soutenir nos revendications. » De son côté la déléguée CFDT propose le soutien d’un éventuel gouvernement Mendès-France.

Vers une heure, quatre ou cinq gars et filles du mouvement du 22 mars sont venus devant l’usine et cherchent à entrer en conversation avec les grévistes. Tout de suite les délégués CGT interviennent. Une femme prend à partie les intrus :

« Qu’est-ce que vous voulez ? Quel est votre programme ?

« Mais madame, nous ne sommes pas un parti politique, nous ne voulons pas le pouvoir, et nous n’avons pas de programme. Nous voulons simplement prendre contact pour information. »

Dans la discussion avec les ouvriers, lorsque le gars prononce le nom de Séguy, un délégué CGT, tout feu, veut lui sauter à la gorge. Comme si le bon dieu était profané. Une ouvrière, indignée du fanatisme du délégué, intervient : « Tu n’as pas le droit de l’empêcher de parler, laisse-le parler. Moi aussi je suis cégétiste, mais il faut que tout le monde puisse parler. Même les trotskistes qui étaient venus pour distribuer des tracts, vous n’avez pas le droit de les brutaliser. » Et elle continue : « On peut obtenir des améliorations ; pourquoi faire une révolution ? Pourquoi faire couler du sang ? »

Peu à peu les bouches s’ouvrent, surtout en dehors des assemblées, dans les piquets de grèves, la nuit. Comme disait un copain de la boîte : « Cette grève, elle aura eu au moins le mérite de faire parler les travailleurs. » On discute sur les événements, les étudiants, le fascisme, sur tout. Quelques-uns vont le soir à la Sorbonne, à l’Odéon, à l’école des Beaux-Arts, et reviennent le lendemain avec des idées et l’ambiance de liberté de ces lieux.

Bien souvent, devant le fiasco des revendications alimentaires de Grenelle, l’idée de l’autogestion, de la gestion ouvrière est lancée. Les réponses ne sont pas hostiles, mais l’on se considère incapable de mener une telle tâche à bien, on sent qu’il s’agit d’un problème à caractère global, qui dépasse le cadre de l’entreprise, et même de la France. Et on sent aussi que les syndicats ne sont pas pour la fin du régime social existant. La commission des loisirs a invité des artistes portugais qui viennent chanter des fados. À leur arrivée, le mercredi 21, devant la porte de l’usine, les copains portugais comparent la profondeur et l’ampleur du mouvement avec le piètre contenu de nos revendications, ce qui a pour effet d’éveiller la méfiance d’une déléguée CGT. Après les chants un dialogue s’amorce avec un délégué CFDT :

« Pourquoi êtes-vous en grève, et quelles sont vos revendications ?

« La société capitaliste nous exploite par le canal des imprésarios, des maisons de disque, la radio, au même titre qu’elle exploite les ouvriers par le moyen des patrons. Nous ne revendiquons pas la semaine de 40 heures (qu’on devrait avoir de plein droit depuis 36) ni un salaire minimum de 800 F (car il faut plus de 800 F pour vivre décemment) et pourquoi ici 800 F, plus loin 600 F et là-bas 1000 F ? Nous sommes en grève aussi par solidarité envers les ouvriers et les étudiants, nous allons dans les usines pour que s’engage le dialogue entre ouvriers et artistes, et qu’on voit bien qu’il n’existe qu’un problème pour tous : contester la société en place. »

Le copain achève en disant qu’il ne faut pas se laisser avoir. Réaction violente de la déléguée CGT : « Vous êtes là pour chanter, alors chantez. Quant aux ouvriers, nous, on s’en occupe. » Le dialogue se poursuit néanmoins, mais bientôt les copains sont priés de quitter l’usine sous la surveillance du gorille de service, et l’après-midi s’achève avec eux dans un café, à l’abri des réactions syndicales.

À part ces incidents, l’ordre syndical a bien régné dans l’usine. Les outils sont intacts, pas de destruction de machines par les étudiants. Pas de contestation, ni d’actes hostiles d’aucune sorte de la part des jeunes enthousiastes ou des vieux « anarchisants ». Le directeur est là tous les jours, dans son bureau ; il signe le déblocage des fonds pour la cantine, ordonne les avances de salaires aux grévistes, discute de temps à autre avec les délégués, ne prend aucune décision de lui-même, lui aussi, il attend et suit les ordres…

Un événement important : les ingénieurs ont fait la grève. Le premier jour ils se sont réunis séparément. Il leur a fallu quatre jours pour que, par une faible majorité, ils décident une grève de solidarité. Ils ont tenu pendant trois semaines, se réunissant presque tous les jours pour discuter, et élaborer leur propre cahier de revendications. Ensuite, ils ont demandé un vote secret de l’ensemble du personnel pour ou contre la reprise du travail. La majorité des grévistes votent contre le vote et les ingénieurs reprennent le travail. Comme l’usine est fermée et gardée par le piquet de grève, les ingénieurs travaillent dans des chantiers extérieurs à l’usine.

Au milieu de la dernière semaine de grève, le grand patron accepte la discussion avec les délégués. Les choses se précipitent. Le jeudi 13, à l’assemblée générale, le délégué CGT dit qu’il faut savoir reprendre le travail, et propose à son tour un vote secret sur cette question ; le vendredi 14, comme prévu, on passe tout de suite au vote. On sort les isoloirs, comme pour les élections de routine quand il s’agit de désigner le comité d’entreprise ou les délégués du personnel. La majorité des travailleurs est découragée et juge qu’une semaine de plus ou de moins ne changera rien, maintenant que les autres corporations sont déjà au travail, que le front des travailleurs est brisé, et que les métallos sont presque seuls à continuer à se battre.

La cantine est pleine quand on annonce le résultat : 423 voix pour la reprise, 135 pour la continuation de la grève, 3 votes nuls. L’assemblée est houleuse. Ceux qui veulent « continuer le combat » sont contents quand même de se trouver si nombreux.

La direction et les délégués ont hâte d’en finir. Ils proposent de recommencer le travail l’après-midi même, et la direction, généreuse, paiera la journée entière. De partout on crie : « lundi ! lundi ! » Une nette majorité semble refuser le marchandage. À 13 heures, quelle surprise ! Tout l’état-major CGT et CFDT est devant les portes grandes ouvertes de l’usine ; deux délégués portent les drapeaux, le rouge et le tricolore, et ils s’engagent dans l’usine, suivis timidement d’une minorité d’ouvriers… Arrivés à l’intérieur ils entonnent l’Internationale.

Le lundi matin, tout le monde est là, c’est le « retour à la normale ».

P. S. : Le mercredi 22, deux jours après notre début de grève, les syndicats se déclarèrent prêts à négocier avec le patronat et le gouvernement. À la nouvelle de l’ouverture des négociations avec Pompidou, tout le monde pensa qu’étant donné la paralysie du pays, l’agitation insurrectionnelle permanente des étudiants qui soulevait le monde du travail, il y avait beaucoup de chance pour que le patronat et l’État capitaliste lâchent quelque chose d’important. Quelques-uns poussaient plus loin l’espoir : ils vont céder rapidement, et probablement on reprendra le travail dans le courant de la semaine prochaine.

Mais dès que le fameux protocole d’accord du dimanche 26 eut été proclamé, et que Séguy et consorts eurent été hués chez Renault, tout le monde se sentit dupé et comprit que la lutte serait plus dure. À l’assemblée générale du mardi, après avoir informé les grévistes des modalités du protocole, les délégués eux-mêmes, comme pénétrés du malaise général, proposèrent tout simplement la continuation de la grève.

Le sentiment d’avoir été dupé se renforça lorsque le gouvernement brisa le mouvement en accordant des avantages aux secteurs clés (électricité, métro, SNCF, postes…) et que les syndicats se mirent à chanter victoire.