IL N’Y A [toujours] PAS D’“AFFAIRE BATTISTI”!

Cesare Battisti se trouve aujourd’hui dans une prison italienne. Le dossier des diverses instructions ouvertes contre lui lui a été communiqué. Il estime – à rebours de ce qu’il a toujours affirmé, notamment quand il était réfugié en France – que les accusations portés contre lui correspondent à la vérité des faits (voir ses déclarations sur Mediapart).

Il reconnaît donc avoir menti, non pas seulement aux juges et aux flics, ce qui est la moindres des choses! mais à toutes celles et tous ceux qui l’on soutenu politiquement et matériellement.

J’imagine, sans avoir tenté une recherche particulière dans ce sens, que ses «soutiens» d’alors ne se précipitent pas pour tirer le bilan d’une telle expérience. Si ces personnes se sentent à postériori trahies, elles n’auront guère envie d’en faire état. C’est compréhensible, mais c’est dommageable. Parce que Battisti n’était pas le seul Italien réfugié en France et parce que l’«innocentisme» qui a animé beaucoup de ses soutiens constituait déjà une erreur politique et stratégique avant qu’il soit ainsi démenti de manière tragi-comique.

J’invite donc ceux qu’intéresse le sort des réfugié·e·s politiques vivant en France à re·lire mon texte de 2004 disponible sur ce blogue: «Il n’y a pas d’“affaire Battisti”!»

LE TEMPS DE VIVRE (2004)

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Par l’aigri, par l’amer, par le sucré,

L’expérience, le fruit présent, l’espoir

Me menacent, m’affligent, m’apaisent

 Giordano Bruno

Notre temps n’est pas le leur.

Leur temps est celui de la faute, de l’aveu, du châtiment ou du repentir : c’est le temps des prêtres et des geôliers. C’est un temps d’oubli, un temps sans histoire, un temps de registres morts.

Un jour ils viennent vous chercher ; ils vous entravent les mains ; ils disent que vous devez embarquer dans une machine à remonter le temps. Ils font comme s’ils pouvaient vous transporter tel[le] que vous êtes aujourd’hui dans un temps de vingt-cinq ans en arrière ; comme si vous étiez pareil[le], inchangé[e], transposable, décalquable, démontable et remontable…

Il n’existe pas de mots pour dire ce qu’ils croient qu’ils peuvent faire de vous.

À chaque fois qu’ils se servent du mot « espace », c’est pour réduire l’espace réel. Ils disent « espace de Shengen » et ils construisent une nasse. Ils disent « espaces de libre expression » pour annoncer que l’expression sera réglementée. Ils veulent que le monde entier ressemble à un hall d’aéroport ; zone duty-free pour les riches, zone de rétention pour les pauvres.

Et la même « justice », partout. Pas pour tous ! Non ! Partout : deux poids, deux mesures. De toute façon, ce sont eux qui ont construit les instruments de mesure : codes, chronomètres, sondages.

Ça n’est pas difficile à comprendre. L’Europe par exemple ; c’est un espace qu’ils construisent (qu’ils réduisent, donc) ; ils le mesurent avec leurs instruments (ceux qu’ils ont construits). Donc, plus il y a de pays en Europe et moins il y a d’étrangers dans le monde qui peuvent demander l’asile, par exemple à la France. Donc, plus l’Europe est grande, moins il y a d’asile possible dans le monde. Comme cela vise les pauvres, les militants et les artistes, cela s’appelle une harmonisation.

Ils ont décidé le « mandat d’arrêt européen ». C’est un instrument avec lequel ils pourront arrêter le temps et réduire l’espace des pauvres, des militants et des artistes sans asile partout dans l’espace qu’ils calculent. C’est une machine nouvelle qui demande quelques réglages. On y procède en usant d’exilé[e]s qu’on avait mis de côté dans un coin de l’espace. Comme un vieux chiffon ; ça n’est pas joli mais ça peut servir. Ils ont utilisé, sans anicroche, un Paolo Persichetti ; ils essaieraient bien un Cesare Battisti, une Roberta Cappelli, et quelques autres. À chaque fois, ils améliorent le système. Quand tout sera au point, ils n’auront plus qu’à faxer : « Machin Chose », et hop ! le lendemain, Machin remontera le temps jusqu’à une prison, plus loin en Europe. Quelle harmonie ! Quelle paix sociale ! Quelle démocratie ! Ils en ont les larmes aux yeux…

Pas la larme facile pourtant, ou alors se retiennent, par pudeur. Mais immense grandeur d’âme, ça oui, du côté du deuxième poids de la deuxième mesure qui, bientôt, partout. Libèrent un Papon par ci, un Patron par là.

Mais les quatre d’Action directe ? Non, pas ceux-là ! Pas le temps ! Pas dans les temps ! « N’a qu’à se passer de jogging ! » dit le magistrat d’une Nathalie Ménigon diminuée par deux accidents vasculaires-cérébraux. Déjà hors du temps. Pas de machine disponible, et pour remonter jusqu’où ?

Vous entendez ce qu’ils nous disent ?

Ils disent que Ménigon, Cypriani, Rouillan et Aubron doivent d’ores et déjà être considéré[e]s comme des cadavres !

Critiquant (en 1985) l’absurdité de la stratégie armée d’AD, j’avais qualifié ses militants de « bouffons sanglants* ». Je le rappelle ici à destination de certains soucieux pétochards qui se taisent par crainte de paraître approuver des actes commis il y a vingt ans.

Qui, aujourd’hui, sont les bouffons sanglants ? qui sont les assassins ? Sinon ceux qui condamnent des exilés politiques à l’extradition après vingt-cinq ans de vie en France, et à une mort en cage — longue et douloureuse — quatre personnes gravement malades. Un aliéné, une hémiplégique et deux cancéreux, pitoyable tableau de chasse pour une loi du talion qui n’ose pas dire son nom !

Rien n’est donné ou acquis dans le monde du « droit ». Il n’est rien que nous ne devions arracher ; y compris l’espace et le temps de vivre.

Paris, le 9 avril 2004

* Cf. « Contre AD et contre l’État », sur ce blog.

Il n’y a pas d’« affaire Battisti » ! (2004)

Ce texte était destiné au quotidien Libération qui n’a pas jugé bon de le publier. Il a été rédigé au début juillet 2004, avant donc la décision prise par Battisti de ne plus se plier au contrôle judiciaire qui lui était imposé.

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Bien qu’écrivain moi-même, je n’ai jamais rencontré M. Battisti. En conséquence, je ne saurais dire s’il est ou a été un homme sympathique. Tout de même, je soupçonne que s’il était une femme (avec la plastique de Sylvana Mangano, par exemple) il y aurait moins de bonnes consciences pour lui trouver une gueule d’assassin. Passons. Si j’avais fréquenté M. Battisti, militant d’un groupe de lutte armée, j’aurais eu avec lui des rapports difficiles parce que j’ai toujours désapprouvé le type d’actions menées par ces groupes, comme j’ai désapprouvé Action directe en France. Peut-être même M. Battisti ou certains de ses camarades m’auraient-ils considéré comme un traître à la vraie lutte de classes, tout juste bon à être « jambisé », comme l’on disait alors. Bref, je ne crois pas avoir sur lui et d’autres qui lui ressemblent un regard empreint d’angélisme. Mais, je l’ai dit, il n’existe pas d’« affaire Battisti », dont nous devrions décider, comme dans les spectacles de Robert Hossein, s’il est ou non coupable et doit, en conséquence, être extradé. Il existe, en revanche, un problème politique, moral et humain : celui d’une centaine – au moins – de réfugié(e)s d’Italie vivant en France depuis plusieurs décennies, où elles et ils ont vécu, travaillé et fait des enfants. Ceux qui croient que l’extradition de M. Battisti réglera la question posée se trompent lourdement. Elle se reposera, d’autant plus vite et d’autant plus sûrement que M. Battisti sera livré à la justice italienne. Les magistrats et les gouvernants italiens pourront, au gré de leur fantaisie ou des nécessités de politique intérieure, désigner telle ou tel autre des dizaines d’exilé(e)s.

On peut conjecturer que l’extradition probable de M. Battisti facilitera beaucoup l’harmonisation d’un espace judiciaire européen auquel M. Berlusconi est encore réticent. Il lui sera loisible de faire figurer, avant ratification des textes concernant le mandat d’arrêt européen, les chefs d’inculpation qu’il redoute pour lui-même sur la liste d’exceptions à laquelle chaque État a droit. Cette difficulté une fois surmontée, les extraditions seront automatiques, « de droit », et le pays natal ou d’accueil de la personne faisant l’objet d’un mandat ne pourra s’opposer à son exécution. Alors, il suffira à n’importe quel magistrat italien d’ouvrir une instruction à propos de n’importe quelle affaire concernant telle ou tel réfugié(e) : son extradition sera automatique, et l’on « découvrira » opportunément à sa descente d’avion une condamnation par contumace à vingt ans de prison ou à la perpétuité, impossible à rejuger. En même temps que les frontières des États, l’espace judiciaire européen effacera les « affaires » et les êtres de chair et de sang qui en sont l’objet. Peut-être alors certains de ceux qui, aujourd’hui, baissent le pouce à l’évocation de M. Battisti, regretteront-ils le temps où ils avaient l’illusion que quelqu’un se souciait de leur opinion.

L’État français pourrait parfaitement mettre dans le traitement des dossiers des réfugié(e)s la même mauvaise volonté que met M. Berlusconi à la ratification du mandat d’arrêt européen. Il pourrait même considérer de son intérêt à long terme de contribuer à la nécessaire amnistie générale, qui seule permettra à l’Italie de comprendre son histoire. Réenfermer des dizaines de militant(e)s de la lutte armée (quand plusieurs milliers sont déjà passé par la prison), ne fait que retarder ce moment. On m’objectera que l’acharnement de l’État contre des militants est, même vingt ans après, de bonne guerre. C’est donc bien de guerre qu’il s’agit, et non d’un retour à la « paix sociale et démocratique » que quelques militants égarés loin de la civilisation n’auraient pas vu revenir.

Il y a déjà eu Paolo Persichetti, aujourd’hui Battisti, et demain d’autres noms italiens, dont on oubliera vite les visages auxquels ils correspondent (tout le monde n’est pas écrivain). Ainsi se construit une certaine Europe, en broyant des vies. Peut-être s’en rendra-t-on mieux compte lorsque la pratique ordinaire du mandat d’arrêt supranational aura fait arrêter des dizaines de militants, français ceux-là, syndicalistes ou activistes divers, par des flics aux uniformes italiens, allemands (nostalgie !) ou turcs. C’est cela qui, paradoxalement, commence avec M. Battisti, comme aussi avec les militants basques réclamés par l’Espagne.

Et de cela, qui nous concerne et dont nous peinons à prendre la mesure, M. Battisti est, incontestablement, la victime innocente.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Paris, le 7 juillet 2004 Claude Guillon (écrivain)