INSOUTENABLE CAPITALISME. Sur le «développement durable» (2005)

Cet article a été publié dans Le Monde libertaire (6 au 12 novembre 2003)

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Créer de nouveaux mots, en charger d’autres d’un sens inattendu sont autant de moyens communs à la poésie et à la propagande. Cette dernière dispose toutefois de moyens infiniment plus puissants de diffusion et de persuasion. Un beau matin, vous vient à l’esprit et aux lèvres un vocable, une expression, dont vous ignorez le sens exact et l’origine : chacun l’emploie autour de vous, à la radio, dans la presse et au café. Ainsi en va-t-il du concept de « développement durable », désormais d’usage courant chez les idéologues de la gestion capitaliste (en place ou postulants), d’Attac au gouvernement Raffarin, du MEDEF à la Confédération paysanne… C’est l’histoire et le sens de ce concept (parfois indiqué dans la suite sous les initiales DD) que je souhaite interroger ici.

 

Dirty Harry

Fin 1948, l’équipe du président américain Harry Truman, qui vient d’être réélu, prépare le discours d’investiture qu’il doit prononcer le 20 janvier de l’année suivante. Il est prévu qu’il annonce la contribution des USA à la reconstruction de l’Europe via le plan Marshall, le soutien à l’ONU et la création d’une nouvelle organisation de défense commune, l’OTAN. Un conseiller suggère d’ajouter à cette liste un quatrième point concernant « une extension aux nations défavorisées de l’aide technique […] jusqu’ici accordée à certains pays d’Amérique latine. […] Au lendemain du discours présidentiel, la presse américaine fit ses gros titres sur le “Point IV[1]”. »

Dans une tradition qui ne se démentira pas sous les gouvernements Bush, père et fils, le président plaide la pureté de ses motivations : « L’ancien impérialisme [tiens !] — l’exploitation au service du profit étranger — n’a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous envisageons, c’est un programme de développement fondé sur les concepts d’une négociation équitable et démocratique. » Si le sens aujourd’hui courant de « développement » apparaît dès le début du XXe siècle, on le trouve ici dans le voisinage des mots « équitable », que nous verrons accolé au mot « commerce », et « démocratie », mis à toutes les sauces. De plus, le texte du point IV parle d’aider « la croissance des régions sous-développées », et c’est, semble-t-il, l’une des premières apparitions du concept de « sous-développement ». Voici donc situé, à la Maison Blanche, la première mise en forme, un peu brouillonne, du concept politique de développement, présenté comme une solution de remplacement démocratiquement acceptable à l’« ancien impérialisme ». On peut d’ailleurs juger de la sincérité des présentations pédagogiques du DD à l’omission délibérée de cette origine[2].

Trente-cinq ans plus tard, en 1983, l’Assemblée générale des Nations unie réclame la création d’une Commission mondiale sur l’environnement et le développement. Celle-ci publie un rapport (1988) intitulé Our Common Future (Notre avenir à tous). Prétendant concilier le développement industriel capitaliste et les préoccupations écologiques, la commission propose le concept de sustainable development, qui se traduit littéralement par « développement soutenable », formule d’ailleurs retenue dans la traduction française réalisée par l’ONU[3].

En français, soutenable est d’un emploi rare. Le mot s’applique à un raisonnement ou à un argument. Il peut aussi être utilisé comme équivalent de supportable. Insoutenable se dit d’un spectacle affreux dont on détourne le regard. Bref, le rapprochement développement/soutenable n’était guère heureux dans la langue de Proudhon. L’usage journalistique et politicien lui a donc substitué « développement durable », qui frôle cette fois le pléonasme (même si durable est une traduction correcte de sustainable). En effet un développement suppose par définition un déroulement dans le temps, donc une durée minimale. Qu’importe ! Plus le concept est creux et plus il sera aisé d’emploi.

En 1990 encore, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) élabore une nouvelle variante : le « développement humain ». Il suppose rien moins que l’accès aux soins, à l’éducation, à un revenu suffisant, « la liberté politique, économique et sociale, […] la créativité, la productivité, le respect de soi et la garantie des droits humains fondamentaux. » En un mot : le bonheur, lequel, on l’aura compris cette fois, dépend du dé-ve-lo-ppe-ment ! Comme le souligne Gilbert Rist, « déclarer le “développement” “humain” c’était à nouveau le rendre souhaitable ».

 

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Le développement est à sens unique

On va voir que le discours des patrons libéraux est en pleine harmonie avec la doctrine Truman et celle des Nations unies. Il s’agit, pourrait-on dire, de renoncer, en paroles, à l’« ancien » capitalisme, celui de l’exploitation au service du profit d’où qu’il soit, pour une exploitation équitable et démocratiquement négociée. Comprenez qu’on va pouvoir licencier proprement, en limitant les rejets de colère dans l’atmosphère sociale…. C’est Denis Kessler qui l’explique, en 2001, aux adhérents du MEDEF, dont il est à l’époque vice-président[4] : « L’économique est essentiel, le profit est une condition nécessaire de tout développement, mais l’éthique du développement durable demande que l’on intègre les dimensions sociales et écologiques dans toutes nos décisions. […] Nous devons faire du développement durable un instrument de conquête du marché et de développement de l’entreprise. Nous n’avons d’ailleurs pas le choix dans le contexte actuel de mondialisation. Déjà certains de nos concurrents étrangers, mais aussi un certain nombre d’entreprises françaises, ont su s’emparer de ces thèmes pour conquérir des marchés, pour gagner dans la concurrence mondiale. […] En effet, la démarche de développement durable permet à terme la réduction des coûts. »

Selon John Elkington, créateur d’un cabinet d’expertise londonien spécialiste du DD, c’est après les émeutes de Seattle, en 1999, que les multinationales ont pris conscience de l’ampleur de la contestation « antimondialiste » et surtout de ce qu’elle était le fait de « personnes qui n’étaient pas toutes opposées à une certaine mondialisation, mais qui critiquaient la manière[5] » Il s’agissait donc pour les patrons de grandes firmes internationales de diviser le mouvement antimondialiste en séduisant son aile réformiste, dont ils reprendraient par ailleurs les slogans. Un an après Seattle, 200 entreprises (dont Monsanto, Shell, etc.) regroupées au sein du World Business Council for Sustainable Development signent ainsi un engagement à contribuer au DD. Le président de ce Conseil mondial des patrons répétait en 2003 que le développement durable résume les politiques nécessaires à l’élaboration d’un monde « prospère et politiquement stable », la seconde qualité étant favorable à la première. Comme l’explique le ministère français de l’Écologie et du DD, cette vision « repose en fait sur une nouvelle forme de gouvernance, où la mobilisation et la participation de tous les acteurs de la société civile aux processus de décision doit prendre le pas sur le simple échange d’informations [sic]. Le développement durable entend promouvoir la démocratie participative et rénover l’approche citoyenne. » Ce programme rejoint évidemment celui d’Attac, qui prétend convaincre les États de mettre en place un dispositif « de soumission de la finance aux exigences de la justice sociale et du développement soutenable[6]. » Selon l’économiste René Passet (celui qui se vantait, après l’assassinat de Carlo Giuliani, d’avoir négocié le parcours des manifs avec les flics de Gênes, pour isoler les « violents »), « il s’agit de modifier la logique du système ». Mais pas le système ! Aussi lorsqu’il intitule un article : « Néolibéralisme ou développement durable, il faut choisir », c’est le « choix » entre la classe économique et la classe « affaires » d’un même train, lancé sans conducteur dans une direction que les voyageurs n’ont pas choisie.

Or il ne suffit pas même, comme le pensent certains alternaïfs, de se demander : Quel développement voulons-nous ? Nous agissons et pensons dans un système déterminé, le capitalisme, dont le mouvement propre est précisément de se développer en contrôlant peu à peu— par l’économie, le salariat et la démocratie parlementaire — la totalité des activités humaines et la totalité de la planète. Dans ce cadre, le développement n’a qu’un seul sens possible. Il assigne comme but à l’humanité entière de participer à la croissance capitaliste. Il ne peut exister de multinationales douces, d’exploitation supportable, ou de croissance économique prudente. Nouvel habillage du « progrès », le développement est un slogan publicitaire pour un système qui n’a que trop duré ! Seule une rupture radicale avec l’exploitation et la dilapidation des ressources naturelles et humaines pourra nous permettre de poser autrement demain les questions dont le capitalisme fait aujourd’hui des pièges sans issue.

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[1] Gilbert Rist, Le Développement. Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Sciences-Po, 2001, p. 117. Je suis l’historique proposé par G. Rist ; les citations des déclarations de Truman et des textes des Nations unies en sont extraites.

[2] Un ex. parmi bien d’autres : la fiche mise en ligne par le ministère français de l’Écologie et du Développement durable (eh oui !) n’en souffle mot.

[3] On trouvait déjà l’expression dans un document des Nations unies (1979) et dans un document commun aux Nations unies et au WWF (1980), mais c’est de 1983 que date l’essor médiatique du concept.

[4] Discours à Clermont-Ferrand, 13 novembre 2001.

[5] Le Monde, 19 février 2002.

[6] Séminaire international Attac, Paris, 25 janvier 1999.

 

Euro-lois scélérates (2001)

La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire.

La question, riposta Humpty Dumpty, est de savoir qui sera le maître… un point c’est tout.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir

 

Ce texte, rédigé en octobre 2001, est le premier où j’analyse la législation « antiterroriste » européenne, intégrée par la suite au droit français. Il a été publié dans un hors série gratuit de la revue Oiseau-tempête diffusé en décembre 2001, dont l’article phare est intitulé « Le grand jeu » (4 pages, format A 3). « Fidèle à lui-même, dit le chapeau de présentation, l’Oiseau-tempête annonce l’ouragan où grondent les mutineries. » Le texte « Attac ? Assis ! Couché ! » figurait dans un encadré.

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uit jour après les attentats contre le Pentagone et le World Trade Center, bien avant donc que le gouvernement Jospin remette sur le métier l’œuvre du ministre Peyrefitte [1]dans une version social-démocrate de la loi « Sécurité et liberté », la Commission européenne publiait une « proposition de décision-cadre relative à la lutte contre le terrorisme », assortie d’une autre concernant un mandat d’arrêt européen. Ces dispositions, qui rappellent les lois scélérates de 1893-1894 visant les menées anarchistes, permettront de qualifier de « terroriste » tout acte de contestation. Elles éclairent le sens de l’état de guerre d’un nouveau genre décrété par G. W. Bush, relayé par les instances européennes : la paix des marchés, c’est la guerre sociale ! L’épouvantail du terrorisme aux mille visages permet au capitalisme de tomber le masque démocrate.

La commission européenne estime que dans l’esprit des législations actuelles, « la plupart des actes terroristes sont fondamentalement des infractions de droit commun qui prennent un caractère terroriste en raison des motivations de leur auteur. » Elle s’appuie notamment sur le récent Terrorism Act britannique qui définit le terrorisme comme une action « visant à influencer le gouvernement ou à intimider tout ou partie du public ». À rebours du sens commun qui perçoit immédiatement le caractère politique de telles « motivations », la commission rappelle que la Convention pour la répression du terrorisme de 1977 dénie tout caractère politique aux actes qualifiés de terroristes et aux motivations de leurs auteurs. Le dernier mot reste bien à Humpty Dumpty : qui détient le pouvoir décide du sens. Le « terroriste » est qualifié tel en fonction de ses « motivations », mais c’est le pouvoir qui décrète la nature réelle de celles-ci.

On comprend que par de tels amateurs de sémantique le 11 septembre ait été accueilli, au milieu de larmes de circonstance, comme une aubaine véritable. S’apprêtant à dresser la liste des infractions terroristes « les plus graves », les commissaires notent, bonhommes, que « nombre d’entre elles seront probablement considérées comme des infractions de droit commun dans les codes pénaux des États membres. » La décision-cadre prévoit que « lorsqu’elles sont commises intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leur population ([…] y compris les minorités), en vue de les menacer et de porter gravement atteinte aux structures politiques, économiques ou sociales de ces pays ou de les détruire, elles doivent être considérées comme des infractions terroristes. Il s’agit notamment du meurtre, des dommages corporels, de l’enlèvement, de la prise d’otages, de l’intimidation, du chantage, du vol simple ou qualifié ; de la fabrication, la possession, l’acquisition, le transport ou la fourniture d’armes ou d’explosifs; de la capture illicite d’installations publiques, de moyens de transport publics, d’infrastructures, de lieux publics et de biens (publics ou privés) [sont ici visées en jargon eurotraduit : les occupations] ou des dommages qui leur sont causés. Cela pourrait couvrir des actes de violence urbaine, par exemple. Lire la suite

Après déception des espoirs matinaux, par Gérard De Mai

Ce texte a été écrit en février 2005 pour répondre à la question « Quelle révolution souhaitez vous ? » posée par une revue littéraire affichant un sympathique angélisme.

Mais il est arrivé au moment où ladite revue venait de décider de supprimer cette « rubrique » qui, sans doute, laissait perplexe la plupart des littérateurs actuels.

Il est donc resté inédit.

Le relisant en 2006, j’ai considéré qu’il n’avait rien perdu de sa pertinence et que, au prix de quelques légères améliorations, il méritait d’être livré au « public ». Ce qui a été fait sous forme d’une brochure aujourd’hui épuisée.

Un an plus tard, voyant l’état de la société, je me dis que le rediffuser via le media qui met Oaxaca à la porte de Bobigny (et « Big brother » dans tous les foyers !) n’est pas superflu.

Gérard De Mai.

1er mai 2007.

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« Avec des cailloux, une sorte de boue, des arbres déchirés, et du sable fondu, on bâtit les palais de rêve. »

Scutenaire.

 

Évoquer l’idée d’une révolution quand pérore partout le cynisme câblé qui somme d’étouffer tout idéal sous la dérision, c’est fournir des verges pour se faire fouetter de sarcasmes. Qui vise, aujourd’hui, à remporter la « star ac’ » littéraire s’appliquera à fourbir de grinçantes caricatures des espoirs utopistes plutôt qu’à en fredonner la rengaine « démodée ». Et, qui refuse de s’inscrire à ce dépitant karaoké peut s’attendre à voir la machinerie spectaculaire s’appliquer à le ridiculiser pour défendre ses aveuglantes vessies cathodiques.

Il faut donc, pour parler sincèrement de révolution, partir d’un certain dégoût et même d’un écoeurement, d’une forte envie de « gerber ».

Qu’on ne se méprenne pas : Bien sûr, nous sourions et rions volontiers aux mises en scènes ironiques des velléités de changer le monde dans lesquelles notre jeunesse à généreusement donné, hier. La gravité est toujours l’armure des pédants et la sincérité répugne évidemment à l’endosser. Mais nous ne sommes pas stupides au point de ne pas voir que les ricanements désabusés, en « relativisant » tout ce qu’il y avait de généreux dans notre élan, prêtent la main à l’entreprise malsaine qui cherche à tuer cet élan par la bouffonnerie.

Après avoir bien ri de nos travers et de nos tics comiques, de nos outrances dogmatiques et de nos certitudes embrouillées, après avoir bien moqué les Saint Just de bistrot et les Guevara germanopratins, force est de constater que tout ce que nous avons voulu changer continue, et notre colère avec.

Il est grand temps de le dire : Nous en avons plus que mal soupé de ces désabusés confortables étalant leurs compromissions de caniches lécheurs dans toutes les antichambres du pouvoir, s’en parant comme d’une toge de « sagesse », apanage d’une « lucidité » qu’il faudrait admettre comme nécessairement désespérante. De « ce désespoir dont on fait vertu. Ce désespoir qui se boit ; se sirote à la terrasse des cafés ; s’édite… et ne demanderait qu’à nourrir très bien son homme[1] ».

Ce désespoir, trop rutilant pour être honnête, on sait qu’il peut, parfois, sans rougir, se faire nonchalamment complice des pires saloperies.

Alors, quel choix avons-nous ? Ricaner avec ça ? Ou dire que nous rêvons toujours d’un monde sur lequel ne régneraient pas la peur et le mensonge, la roublardise et la truanderie, l’oppression et la servitude, la misère et l’aliénation, la torture et les massacres guerriers.

Constatons le sans honte : Après déception des espoirs matinaux, la même envie reste à l’œuvre. L’envie de combattre ce despotisme qui, au nom du pognon roi, asservit les humains et ravage la planète. L’envie d’en finir avec le règne des tyrans, plus ou moins fardés de « démocratie ». L’envie de contribuer à faire une société plus sûrement vivable et agréable.

Certes, à regarder le monde tel qu’il est ces jours-ci, on s’attend plus à une explosion de toutes les barbaries qu’à l’avènement d’une « cité radieuse » (reléguant aux poubelles de l’urbanisme carcéral les bétonneries du Corbusier). On verrait plutôt, tout à l’heure, cette société sombrer dans son cloaque, s’étouffer des poisons qu’elle disperse à tous vents, s’étrangler dans les camisoles qu’elle passe à l’humain, mourir des haines qu’elle excite entre tous ses malheureux locataires.

Mais, alors même que tout invite au pessimisme, à commencer par les pénibles militants « révolutionnaires » engoncés dans leurs jargonneries indigestes et leurs incurables sectarismes, il faut répéter, avec Eduardo Galeano[2], que l’espoir fait vivre et peut même parfois faire gagner une vie meilleure pour peu qu’il s’accompagne de volonté.

À ceux, nombreux, qui m’objectent que le plaisir révolutionnaire a souvent été bref, et payé de grandes douleurs ; que les paradis des hommes libres, leurs collectivités, communes, soviets, n’ont jamais duré longtemps et ont toujours fini dans les affres, j’ai coutume de répondre que le Quilombo dos palmares, cette république d’esclaves s’étant libérés, a duré plus de cent ans, ce qui me semble déjà pas mal. Plus près de nous, les communautés zapatistes du Chiapas tiennent depuis plus de dix ans et certaines coopératives autogérées d’Argentine depuis quelques années. Mais aurait dit Istrati[3], un seul jour libre, c’est déjà mieux que toute une vie humiliée.

D’ailleurs, qu’importe si vouloir faire une révolution c’est essayer de labourer la mer[4]. Il n’est pas nécessaire d’être optimiste pour n’être pas du parti des requins, des hyènes et des cloportes. Il n’est pas nécessaire d’être l’archange Michel certain de terrasser le dragon pour être révolté par les crapuleries de nos califes et s’insurger contre leurs diktats.

L’envie de révolution se moque de tout calcul sur ses chances de succès. Elle ne suit pas un « plan de carrière ». Elle est le réflexe logique et sain de vouloir sortir du cachot, même si on doit y user toutes ses forces, même si c’est « utopique ». Elle est l’envie que le monde soit à la hauteur de nos rêves : Du pain et des roses sans mesure, le lait et le miel du paradis, sur terre, pour les vivants, nom de dieu !

De plus, ce n’est pas à nous qu’on fera le coup de l’impossible. Nous savons ce qui peut être. Nous l’avons vécu ce moment où la vie bouleverse tous les pronostics et ou l’élan des humains ressemble à la déferlante qui découvre sous les pavés la plage et redessine en un instant les contours du monde.

C’était un mois de mai… Vous avez dû en entendre parler. Nous avons vu, en un rien de temps, le peureux devenir audacieux, le crédule s’illuminer de lucidité, l’apathique soudain fougueux de volonté. Nous avons vu les tuniques de Nessus de la soumission jetées aux orties, les désirs se voulant réalité, les paralytiques se levant pour danser, mieux que dans la Bible car sur un rythme de rock endiablé. Nous avons vu des monstres changés en baudruches, des dinosaures transformés en libellules, et les poules ayant des dents, aussi charmantes qu’acérées.

Tout ce qui semblait immuable la veille était mis en question. La parole, émancipée de ceux qui habituellement l’accaparaient, ouvrait la porte à l’audace. Les mille débats spontanés qui agitaient les rues, les places et les bâtiments occupés réduisaient à néant le pouvoir hypnotique des saltimbanques de la politique et des ténors de la « pensée » servile, démontaient les carcans hiérarchiques et rôles sociaux qui maintiennent divisés et menottés. L’imagination osait se débrider avec l’impression que ça pouvait enfin servir. Les idées se frottant les unes aux autres allaient nourrir des gestes dont aucun Lénine n’aurait pu donner l’ordre. D’ailleurs, les professionnels de l’agitation militante erraient là dedans incrédules et complètement largués. « On ne renversait pas l’État, on le laissait tomber [5]. » . Dans les usines et les bureaux en grève, dans les écoles et dans les hôpitaux, dans les gares et les ports, dans les lieux « publics » repris par le public, on détricotait les mailles de l’ordre camisole et on commençait à construire une autre société, à réaliser l’utopie.

Par quelle bizarre alchimie en était on arrivé là ? Par ce mouvement qui prend toujours au dépourvu les despotes et leurs sbires : l’irruption soudaine, au grand jour, d’une révolte ayant longtemps mûri dans l’ombre. Pas un complot, non : l’explosion du « ras le bol » hors des galeries de la vieille taupe chère à un subversif d’antan (dont la barbe n’avait rien d’intégriste).

La bombe, chargée des humiliations mâchées et remâchées, des méfaits subis, des coups reçus, avait pété d’un seul coup en une émeute qui avait fait reculer les hordes matraqueuses de l’État. Et la barricade avait fermé la rue et ouvert « la voie ».

Et la joie, tranquille mais immense, de se sentir enfin maître de sa vie, responsable de ses actes et de leurs conséquences, « décideur » de son avenir, allait faire de ces jours ceux qui, de toute notre vie, nous sembleraient les plus beaux, et dont nous pleurerions la perte, au point même, pour certains, de ne pouvoir y survivre.

C’est d’ailleurs ce bonheur d’avoir pu jouir d’un tel orgasme de l’Histoire qui, plus encore que la peur qu’ils ont ressentie, est cause de la haine féroce que nous vouent nos ennemis depuis ce temps ; la cause de leur vindicte inextinguible.

Nous avons baisé avec l’éternité. Voilà ce qu’ils ne nous pardonneront jamais les petits hommes aux tristes pouvoirs. Voilà ce qui les a vexés et enragés contre nous, nos seigneurs chagrins. Voilà la cause de leur très bilieuse jalousie : Tous ces roublards au machiavélisme besogneux, tous ces Talleyrand aux bas de soie filés, tous ces fourbes tacticiens se rêvant Pharaons, tous ces tâcherons nabots se voulant Napoléon, finissent toujours, malgré leurs gesticulations fort médiatisées, par être contraints de se rendre compte qu’ils ne passent au guignol de l’Histoire que comme marionnettes interchangeables du show-biz démagogue, voués à être oubliés au rythme ou les peuples oublient les ministres, c’est-à-dire : plutôt vite. Ils doivent tôt ou tard encaisser la déplaisante évidence que leurs rêves de gloire s’achèveront au mieux en notules jamais consultées des manuels d’Histoire en marge desquels les écoliers gribouillent leurs rêves de grande récré. Et voilà qu’à nous, qui nous moquions de la postérité comme des mirages de la « réussite sociale » ; qui n’avions ni science ni goût de l’intrigue ; qui n’avions suivi aucune grande école de filouterie ni étudié l’art de l’arnaque politicarde, l’Histoire a ouvert grand ses bras, et le reste, « et le mois de mai ne reviendra jamais, d’aujourd’hui à la fin du monde du spectacle, sans qu’on se souvienne de nous [6] ».

Ils nous ont vaincus ensuite, c’est vrai. Et se sont empressés de reprendre et conforter le pouvoir qu’ils avaient momentanément perdu. Chaque jour leur joug se renforce en s’équipant de techniques « de pointe » d’autant plus efficaces qu’elles avancent grimées d’alibis démocrates et « libéraux ». Chaque jour, leur arrogance nous insulte un peu plus et se repaît de notre impuissance apparente.

Et nous nous sommes bronzé le cœur pour survivre dans cette jungle aux arbres à paillettes transgéniques où rôdent les prédateurs encravatés. Mais ils auront beau nous assommer de leur « réalisme » invitant à toutes les résignations, ils n’arriveront pas à nous convaincre que notre « utopie » avait tort. Nous avons touché sa réalisation possible. Nous avons tenu dans nos doigts cette félicité, fugace, mais suffisamment forte pour laisser à jamais son empreinte.

Nous nous souviendrons jusqu’à notre mort d’avoir vécu brièvement comme nous aurions voulu vivre toujours ; comme tous devraient pouvoir vivre toujours. Rien ne nous dissuadera de vouloir retrouver cela, ne serait-ce qu’un instant.

Nous sommes donc toujours prêts à embarquer sur la Santa Maria de la révolution, quelle qu’en soit l’apparente fragilité et l’hasardeuse destination.

Mais, quelle révolution ? Demandez vous. Eh bien, toujours la même, comme dit Burt Lancaster dans un délicieux western où les seins de Claudia Cardinale bombent l’écran : Les bons contre les méchants. Mais pas les bons « boys » du sultan Bush contre les méchants barbus d’Al-Caïda (ou vice-versa selon l’angle de tir). Non. Les méchants : ceux qui mentent, trompent, grugent, volent, asservissent, enchaînent, frappent, torturent, massacrent, détruisent, pour tirer un profit égoïste de leurs exactions. Les bons : ceux qui luttent contre tous les rapports qui avilissent l’humain ; ceux qui veulent une société de bien être et de plaisir pour tous, fondée sur la liberté de chacun.

« Mais c’est une vision grossièrement manichéenne ! » ne manqueront pas de hurler ceux qui aiment invoquer la « complexité » des relations humaines pour justifier leur résignation à l’ordure régnante. Oui. Mais si presque tous les humains ne sont réellement ni anges ni démons et vivent (comme le capitaine Haddock) constamment tiraillés entre ces deux tendances opposées, il n’en demeure pas moins vrai que leurs choix de s’orienter vers l’une ou l’autre manière d’être, vers l’un ou l’autre « parti », déterminent ce qu’ils vivent. Plus ils penchent d’un côté, moins ils risquent de tomber dans l’autre. Le grand philosophe La Palice n’est pas le seul à l’avoir constaté.

Quelle révolution ? Lambert et ses copains prennent leurs tracteurs pour aller porter à manger aux grévistes occupant l’usine de Sud-aviation ; Spartacus prête un glaive à Rosa Luxembourg ; Icarie s’installe en Catalogne ; Théroigne fesse Robespierre ; Rimbaud met la main au panier de Bretonw ; Varlet charge le chassepot de Varlin ; Bakounine pardonne à Marx ; Makhno chevauche avec Zapata ; Louise Michel offre une plume à Emma Goldman ; Pelloutier dépanne Mühsam ; Les conseils ouvriers de Budapest vengent ceux de Turin ; Pouget libère Sacco et Vanzetti ; Frantz Jung paye une chopine à Darien ; Khayyam trinque avec Sylvain Maréchal à la mort de tous les dieux ; Wei Jingsheng trinque avec La Boétie et Chalamov à la destruction de tous les cachots ; les portugais du 25 avril accrochent des œillets aux fusils crosse en l’air des lignards du 17 ème ; à Craonne on chante Le temps des cerises ; les Sans-terres serrent la pogne des Diggers et des Levellers ; les Aarchs de Kabylie reprennent l’exigence des Piqueteros d’Argentine : « Que se vayan todos » ; Solidarnosc salue Kronstadt en programmant la république autogérée ; à la Croix-Rousse les Canuts offrent à Autin-Grenier l’orchidée noire de l’anarchie[7] et Durruti l’en félicite ; à Moscou et à Londres on danse à l’annonce de la prise de La Bastille ; rue Gay Lussac, les seins de Marouchka dressent la plus ardente des barricades ; à Gênes Carlo Giuliani danse avec ses copains et copines sur les ruines du G8.

Quelle révolution ? Pas celle qui commencera demain. Pas celle du « grand soir ». Celle qui, parce qu’elle est la boussole de la vie quotidienne, rend l’existence plus exaltante.

« Si nous vivons, vivons pour marcher sur la tête des rois », ce précepte Shakespearien élogieusement salué par Debord n’est pas un programme pour l’avenir, mais le fondement d’un savoir-vivre quotidien. Non pas, certes, celui qui fait accéder aux palaces, sauf, rarement, au Palais d’Hiver ou aux Tuileries sous la mitraille. Non pas, non plus, celui qui rend la vie plus aisée. Mais celui qui mène loin des lieux où l’on rampe pour « s’élever » ; où il faut avaler des crapauds à longueur de journée pour trouver la vie supportable ; où l’on se contraint à « perdre sa vie à la gagner ».

C’est le principe qui met à l’abri de bien des soucis idiots et des compétitions stupides ; qui permet d’éviter bien des danses de canards se dandinant vers l’abattoir et bien d’autres « On à gaaaagné ! » vomitifs. C’est aussi le principe qui fait des amitiés fortes et des vies pleines, qui n’ont pas peur de se regarder dans la glace, même quand elles ont une gueule déglinguée par toutes les bacchanales et tous les deuils d’une existence.

Alors franchement, rien à foutre que la révolution ça ne soit pas très « tendance » !

Hasta l’Utopia ? Siempre !

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Gérard De Mai

Février 2005-Juillet 2006.

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[1] Laure (Colette Peignot), « D’où viens tu ? », 1938, Reproduit dans Écrits, Change Errant, 1976.

[2] Eduardo Galeano, Sens dessus dessous, l’école du monde à l’envers, Homnisphères, 2004.

[3] Panaït Istrati, dont les œuvres viennent heureusement d’être rééditées en trois volumes par les éditions Phébus.

[4] « Celui qui sert une révolution laboure la mer », Simon Bolivar, Lettre à Juan José Florès, 9 novembre 1830, cité par Patrick Deville dans Pura Vida, Seuil, 2004.

[5] Tocqueville, Souvenirs (de la révolution de 1848), 1850

[6] Guy Debord, Film La société du spectacle, Œuvres cinématographiques complètes, Champ Libre, 1978.

[7] Lisez L’éternité est inutile, L’arpenteur, 2002.