Correspondance entre Diego Camacho (Abel Paz) et Juan Garcia Oliver [“Balance” n° 38, en français]

La traduction du N° 38 de Balance est suivie de la traduction des «Thèses sur la guerre d’Espagne et la situation révolutionnaire créée le 19 juillet 1936 en Catalogne» d’Agustin Guillamon, inédites en français

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Ce numéro 38 de Balance (Bilan) rassemble la correspondance, de 1970 à 1979, entre Juan García Oliver, l’un des plus fameux militants anarcho-syndicalistes des années 1920 et 1930, et Diego Camacho Escámez, militant anarchosyndicaliste des années 1940 jusqu’à sa mort. Cet autodidacte et historien hors pair, est l’auteur, sous le pseudonyme d’Abel Paz, d’une biographie de Durruti, traduite en dix-sept langues et plagiée par une légion de plumitifs opportunistes, que l’industrie culturelle favorise et paye parce que, une fois édulcoré, tout peut et doit être récupéré, vendu, consommé.

La correspondance couvre la période pendant laquelle Diego Camacho termine la rédaction de son premier livre sur Durruti, et García Oliver rédige ses mémoires. Leur relation est difficile et, du moins au début, García Oliver a une attitude assez despotique et méprisante. Seules la patience, l’humilité et surtout la pertinence et l’intelligence des réflexions de Diego Camacho permettent de maintenir et de prolonger cette relation.

En 1978, Juan García Oliver publie chez Ruedo Ibérico son livre de mémoires, El eco de los pasos. La rédaction du livre donna lieu à une véritable bataille rangée, phrase après phrase, mot après mot, correction après correction, entre García Oliver et Martínez, son éditeur. Aux archives de l’Ateneu Enciclopèdic Popular (AEP) on peut consulter le manuscrit original dont les pages regorgent de corrections en tous genres : grammaire, syntaxe, style, etc. L’édition du livre déclencha, en effet, une guerre prolongée, épuisante et minutieuse entre l’éditeur et l’auteur.

Ce livre de mémoires a été rédigé sans avoir consulté aucune source dans les archives, l’auteur se fiant à sa mémoire prodigieuse, mais faillible, et pour cela source d’erreurs que nous n’allons ici ni détailler ni analyser. Le lecteur, dans ce même numéro de Balance, pourra lire le compte rendu qu’en fit Abel Paz, en 1979.
Nous avons respecté les majuscules et les mots soulignés dans les textes originaux de García Oliver et de Diego Camacho (Abel Paz), mais les caractères gras sont toujours de la responsabilité de la revue Balance, lorsque nous avons voulu mettre en valeur les affirmations de l’un ou de l’autre.

De la même façon, sauf indication contraire, les notes en bas de page sont de Balance et peuvent être de trois sortes :
– celles qui indiquent la source,
– celles qui complètent l’information ou rendent le texte plus compréhensible au lecteur,
– et celles qui présentent un commentaire.

Toutes les lettres reproduites dans ce numéro ont été déposées au Centro Ascaso-Durruti de Montpellier, centre d’archives et bibliothèque auquel Diego Camacho a consacré ses efforts durant des années, pour sa création et pour le soutenir. À ce centre il a donné le meilleur et la plus grande partie de sa bibliothèque et de ses archives personnelles, parce qu’à Barcelone il n’avait trouvé aucun centre d’archives ni aucune bibliothèque intéressés sérieusement à accueillir ses fonds et à les conserver. Il racontait souvent l’anecdote suivante : un jour, il avait viré de sa maison, à coups de pied, le directeur d’un centre d’archives barcelonais très connu, parce qu’il lui avait offert une somme d’argent ridicule pour ses archives et sa bibliothèque. Diego lui cria qu’il était et avait été dans la misère toute sa vie, mais n’avait jamais été un misérable, et ne le serait jamais, et que son offre était une insulte à son intelligence et son honnêteté. J’ignore si ce remarquable directeur de centre d’archives, effrayé par les bourrades et les coups de pied au cul, comprit alors la différence entre un miséreux et un misérable.

Cette correspondance entre García Oliver et Diego Camacho exprime bien la passion, parfois obsessionnelle, de deux militants anarchosyndicalistes, appartenant à deux générations différentes, pour une série de faits, de problèmes et de thèmes fondamentaux de la révolution et de la guerre de Juillet 1936, passion qui se concentre sur un point : le Plénum des fédérations locales et régionales de la CNT qui entérina la collaboration entre les anarchosyndicalistes et le reste des forces antifascistes et décida de la création du Comité central des milices antifascistes (CCMA). Le CCMA fut un organisme de collaboration de classes, par lequel on renonçait à « vouloir tout » et à la révolution totale qui se déroulait dans les rues de Barcelone.
Les réflexions exprimées par les deux protagonistes, dans cette correspondance, sont concises, mais d’un haut niveau intellectuel et d’une énorme valeur militante, comme ce numéro de Balance tentera de le montrer.

Capture d’écran 2015-01-15 à 14.38.41 Agustín Guillamón

146 pages, 10 € (frais de port compris). Pour toute commande écrire à yvescoleman@wanadoo.fr

Le soutien des révolutionnaires français à la Révolution espagnole : un livre de Daniel Aïache

 

Capture_d_e_cran_2014-03-09_a_19.44.44Daniel Aïache publie sous les couleurs d’une nouvelle maison d’édition baptisée Noir & Rouge La Révolution défaite. Les groupements révolutionnaires parisiens face à la Révolution espagnole. C’est un livre utile (et facile d’accès), d’abord comme synthèse sur un aspect mal connu de la Révolution espagnole telle qu’elle fut ressentie et soutenue à Paris, mais aussi par les éclairages nouveaux qu’il apporte, sauf pour quelques militant(e)s érudit(e)s, à la fois sur les anarchistes espagnols et sur le mouvement libertaire français. Ce travail s’inscrit dans un heureux regain des recherches sur l’Espagne libertaire, dont les publications d’Agustín Guillamón forment la meilleure part[1].

 

Nul doute, et c’est un bien, que ces travaux relanceront aussi les débats sur l’attitude des uns et des autres, et finalement sur le projet révolutionnaire lui-même et ses liens — nécessaires ? dépassés ? — avec l’utopie, point sur lequel Aïache semble exprimer dans sa conclusion un pessimisme sans argument.

Il est vrai, c’est à la fois sa qualité et sa relative faiblesse, ou si l’on veut la qualité de son défaut, que le livre (issu d’un mémoire de Master) est d’une particulière densité. Densité à laquelle contribue encore le choix des éditeurs, probablement dicté par des contraintes économiques, d’adopter un corps à la limite du confort de lecture (d’un sexagénaire, il est vrai[2]). On aimerait souvent voir une citation plus longue, une idée développée… C’est au point que le lecteur peu au fait de la question traitée aura bien du mal à discerner les apports originaux, que l’auteur n’a pris ni la peine ni l’espace nécessaire pour mettre en valeur. J’ai eu présente à l’esprit en cours de lecture l’image nostalgique des petites « éponges magiques » de mon enfance qui, une fois plongées dans l’eau, voyaient leur volume multiplié par dix… Cependant, je dois résister ici à la tentation de procéder à cette opération miraculeuse, et du même coup avouer d’avance que la présente recension ne donnera pas une idée complète du travail de Daniel Aïache.

Dès l’introduction, celui-ci écrit :

 Les révolutionnaires parisiens vont être les témoins, et parfois les acteurs, de cette dernière tentative de révolution à l’ancienne. Ils peuvent assister, enthousiasmés, à son éclosion, mais aussi à ses blocages, ses défaites, sa disparition et son oubli. C’est cette vision d’une révolution renaissante, ses espoirs, ses combats comme sa défaite qui est l’objet de cette recherche. Le but de ce travail est de comprendre le passage d’une utopie révolutionnaire aux constructions idéologiques qui l’ont peu à peu recouverte.  (p. 17)

Qu’est-ce exactement qu’une « révolution à l’ancienne » ? Une révolution prolétarienne ? une révolution nourrie des expériences antérieures (Révolution française comprise) et des projets utopiques élaborés au XIXe siècle ? Ou tout cela à la fois… J’y reviendrai au moment d’évoquer la conclusion de l’essai.

Le mouvement ouvrier espagnol présente une physionomie exceptionnelle dans l’Europe des années trente. Les anarchistes y sont en effet largement majoritaires, la Confederación Nacional del Trabajo, confédération anarcho-syndicaliste étant forte de 800 000 membres. Aïache évoque cependant l’hétérogénéité de ce mouvement à la veille du coup d’État militaire :

Les treintistas, ainsi nommés parce qu’ils se sont affirmés à partir d’un manifeste signé par trente militants, qui représentent une option strictement syndicaliste révolutionnaire et réfutent le fait qu’une révolution puisse être le fait d’une minorité agissante et insurrectionnaliste ; ils défendent principalement la construction d’une organisation structurée et un développement es actions revendicatives pour rassembler la classe ouvrière. Les treintistas représentent des sections syndicales bien implantées, notamment en Catalogne, et surtout leurs animateurs occupent des postes importants dans la structure du syndicat. Un temps exclus, les treintistas réintègrent le syndicat à la veille de la révolution lors du congrès de Saragosse en mai 1936.

Les partisans de la [Federación Anarquista Ibérica] FAI, qui cherchent à maintenir les traits principaux de l’idéologie anarchiste, soit le fédéralisme ou la constitution de groupes affinitaires, c’est-à-dire composés de membres souhaitant s’associer, sans aucune base locale ou de travail.

Enfin, l’influent groupe de Durruti et de García Oliver, qui a depuis pris le nom de Nosotros [Nous autres] ; un groupe, peut-être membre de la FAI ou constituant en lui-même une organisation, et dont la parole est écoutée par la direction de la CNT, qui défend l’idée que la révolution est imminente et que les anarcho-syndicalistes doivent se préparer à prendre tout le pouvoir. Ce même groupe, et García Oliver tout particulièrement, défend l’idée d’une “gymnastique révolutionnaire”, c’est-à-dire l’idée qu’il faut multiplier actions et insurrections partielles afin d’être prêt pour le déclenchement de la révolution. Dans cette période de nombreuses insurrections villageoises tentent d’instaurer le communisme libertaire après avoir désarmé la garde civile. Ce sont aussi de nombreuses actions armées et d’autres symboliques qui se succèdent, le plus souvent décidées à l’échelon local et sans aucune coordination au niveau national mais qui atteignent en partie leur but : inspirer la frayeur des classes possédantes. (p. 23)

 

Dans le même temps, le mouvement libertaire français est sur le déclin, depuis 1914 d’abord, la division entre partisans de l’Union sacrée et pacifistes de toutes tendances, et depuis la Révolution russe, qui fournit au parti communiste créé en 1920 une légitimité difficile à contester. Aïache avance le chiffre maximum de 10 000 militants, dont la majorité sont syndiqués à la CGT-SR[3] (voir ci-dessous). Il pourrait noter en passant que c’est au moins le double des anarchistes actifs/ves aujourd’hui…

 Il existe un grand nombre de revues et de groupes, mais qui peuvent être ramenés à trois organisations et tendances principales, qui regroupent l’essentiel des militants. La principale, en tout cas par son audience, et qui entretient les relations les plus étroites avec la CNT et la FAI, est l’Union anarchiste (UA) ; celle qui regroupe le plus grand nombre de militants et qui, comme les libertaires espagnols, a fait le choix de l’anarcho-syndicalisme est la Confédération générale du travail-syndicaliste révolutionnaire (CGT-SR) ; la plus minoritaire et la plus atypique est la Fédération anarchiste de langue française (FA ou FAF). » (p. 25)

L’Union anarchiste apparaît alors comme la principale organisation politique du mouvement libertaire français de l’entre-deux-guerres. Et, à coup sûr, celle que les dirigeants de la CNT cherchaient à privilégier après le déclenchement de la guerre civile. La création de l’UA, et son positionnement théorique principal, provient du débat sur l’organisation qui a traversé le courant anarchiste français à partir de 1926. À partir du texte de Pierre Archinov, exilé russe et ancien responsable du mouvement makhnoviste ukrainien, Plate-forme d’organisation de l’union générale des anarchistes, le mouvement français se scinde en partisans et opposants du renforcement de l’organisation dans le groupement anarchiste.  (p. 27)

Daniel Aïache passe ensuite en revue les groupes marxistes, dont le Partido obrero de unificación marxista (le POUM, en dissidence d’avec Trotski), les revues et intellectuel(le)s d’avant garde.

Il est un point qui aura une importance capitale sur l’attitude à suivre des anarchistes espagnols vis-à-vis de leurs camarades français et que je n’ai pas mémoire d’avoir vu aborder dans un ouvrage (en français) sur la Révolution espagnole. Ayant sondé les mouvements libertaires étrangers, les Espagnols sont convaincus, non sans quelque raison, de devoir bientôt combattre frontalement le fascisme, avec leurs propres forces :

Diego Abad de Santillán [envoyé de la CNT et de la FAI] parcourt huit pays [en 1935] et rencontre les représentants des différents mouvements anarchistes et syndicalistes révolutionnaires, tel Alexandre Shapiro à Paris en tant que représentant de l’AIT (l’Internationale anarcho-syndicaliste). À son retour en Espagne, son jugement est sans appel : “Nous étions seuls”. (p. 24)

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La « non-intervention » et le pacifisme

 

Au-delà de la description minutieuse du paysage des groupes révolutionnaires français ainsi que des « avant gardes » artistiques et intellectuelles, le texte de Daniel Aïache met en relief trois aspects de la situation qui sont autant de faiblesse du mouvement libertaire : a) l’importance du pacifisme ; b) la victoire progressive de l’idéologie antifasciste ; c) la stalinisation des esprits, accompagnant la supériorité militaire de l’URSS.

La politique de « non-intervention » officielle, précise utilement Daniel Aïache, n’empêcha pas le gouvernement de front populaire de livrer des armes à son homologue espagnol. « Léon Blum, assisté d’un cercle restreint, instaure une “non-intervention relâchée” qui permet de négocier le jour et d’envoyer des armes par trains entiers la nuit ; le rythme et l’importance des livraisons sont tels qu’il est possible de se demander ce que la France aurait pu livrer de plus si elle n’avait pas été contrainte par le cadre juridique de la “non-intervention”. » (p. 54)

Une grande partie de la gauche, y compris de la gauche révolutionnaire, et y compris une partie des libertaires est déchirée entre le désir de soutenir — au moins de manière autonome et plus ou moins clandestine — la Révolution, et un pacifisme ombrageux[4] issu du traumatisme de 14-18, et dont les militants espèrent religieusement l’éloignement du risque d’un nouveau conflit mondial. Tragique idéalisme.

Les gouvernements « démocratiques » n’ont pas de ces états d’âme. Comme le rapporte Aïache, « quand le 7 août [1936] l’ambassadeur de Grande-Bretagne est reçu à sa demande par Léon Blum, il lui pose la question qui résume la vision anglaise de la légalité gouvernementale en Espagne : “Comment êtes-vous sûr que le gouvernement de Madrid est le véritable gouvernement et non pas un écran derrière lequel les éléments anarchistes les plus extrémistes gèrent le cours de événements[5] ?” »

Les organisations révolutionnaires récoltent de l’argent, tentent de faire passer des armes ; des militant(e)s partent en Espagne, soit pour rejoindre les colonnes révolutionnaires (colonne du POUM, colonne Durruti, « colonne de fer ») soit pour participer à la révolution, notamment à Barcelone. « Le 2 octobre 1936, Le Libertaire révèle que le mouvement de solidarité a pu faire parvenir en Espagne trois ambulances ; une pour le groupe international de la colonne Durruti, une pour le groupe international de la colonne Ortiz-Ascaso et une pour la colonne de Fer à Valence. » (pp. 58-59)

Emportés, ou pour mieux dire empêtrés dans leur pacifisme, certains militants soutiennent la « non-intervention » :

 Le courant du pacifisme intégral, qui était devenu marginal, retrouve de la vigueur à partir de 1936 et se regroupe autour de trois revues Les Feuilles libres de la quinzaine de Léon Émery, Le Barrage dirigé par Félicien Challaye et, surtout, La Patrie humaine de Victor Méric. L’ensemble de ce courant se reconnaît par son refus de la guerre par-dessus tout et, en conséquence, dans la défense de la politique espagnole du gouvernement du Front populaire.  (p. 60)

Aïache choisit la figure de Simone Weil pour incarner cette shizophrénie : enrôlée volontaire dans le groupe international de la colonne Durruti, elle approuve la politique blumiste de « non-intervention ».

Une autre figure, centrale celle-là dans les événements d’époque, et à laquelle Aïache consacre de nombreuses pages, c’est celle de Pierre Besnard, secrétaire général de la CGT-SR, secrétaire de l’Association internationale des travailleurs (AIT) et du Comité anarcho-syndicaliste pour la défense et la libération du prolétariat espagnol (CASDLPE) par lequel les organisations libertaires françaises coordonnet leur action. Il tente d’organiser des livraisons d’armes, souhaite ouvrir de nouveaux fronts pour affaiblir Franco, au Portugal (mais la CGT portugaise est exsangue), et surtout au Maroc[6], mais les pressions françaises, britanniques, « et même soviétiques » souligne Aïache, font reculer le gouvernement de Madrid devant la déclaration symbolique d’indépendance d’une zone que, de toute manière, il ne contrôle pas !

Les efforts de Besnard et Durruti aboutissent à un accord avec le gouvernement Caballero pour l’achat d’armes, mais cet accord suscite une récation imémdiate de l’ambassade d’URSS à Madrid : l’aide militaire est garantie, à condition que l’accord avec les anarchistes soit abandonné. Le plus extraordinaire est que des leaders anarchistes comme Juan García Oliver se laissent prendre au mirage de l’aide soviétique et sabordent eux-mêmes les entreprises d’armement « autonomes ».

L’influence grandissante de l’URSS, via ses conseillers militaires, ses flics tortionnaires, ses livraison d’armes, et son idéologie d’unité antifascite au détriment du mouvement ouvrier et paysans révolutionanire, la décision des instances de la CNT-FAI de participer au gouvernement, de la Généralité de Catalogne d’abord, puis de Madrid et d’accepter la dissolution du Comité central des milices au profit d’une militarisation, elle-même largement contrôlée par les soviétiques, jettent les militants révolutionnaires français dans le trouble et dans l’impasse. Des militants commes Besnard et André Prudhommeaux (qui dirige, à Barcelone d’abord, puis à Paris, L’Espagne antifasciste) critiquent vivement ce qu’ils considèrent comme des fautes stratégiques, bien plus que comme des péchés contre l’orthodoxie anarchiste[7]. Conçue à l’origine pour être la version française de Solidaridad obrera, financée par la CNT, L’Espagne antifaciste sera confiée après janvier 1937 à des militants moins critiques. Sous la pression de la CNT, Besnard sera écarté du secrétariat de l’AIT.

En Espagne même, des militants révolutionnaires de toutes les nationalités sont arrêtés par la police politique stalinienne, détenus arbitrairement, torturés, assassinés (comme l’anarchiste Camillo Berneri) sans que les caciques de la CT-FAI se donnent beaucoup de mal pour prévenir ces crimes.

Les polémiques violentes, sur fond de guerre civile implacable, contribuent sans doute au « repli espagnol » des dirigeants anarchistes, ulcérés que des étrangers prétendent savoir mieux qu’eux-mêmes ce qu’il convient de faire à Madrid ou à Barcelone. Leur vocabulaire se teinte peu à peu d’une fierté nationaliste, parfois « racisée ». On décrit Durruti, dans tel film de propagande de la CNT, comme « le meilleur fils de notre race ».

Les révolutionnaires présents sur le sol espagnol ne se laissent pas abuser sans combattre. Aïache évoque, dans la dernière partie de son ouvrage, l’organisation Les Amis de Durruti, apparue en mai 1937, alors que les militants anarchistes et trotskistes de base s’opposent les armes à la main à la tentative des gardes d’assaut de reprendre le Central téléphonique de Barcelone, aux mains des ouvriers.

Ce très bref retour d’un épisode révolutionnaire voit l’émergence d’une nouvelle organisation politique, les Amis de Durruti, dans laquelle trois courants parisiens vont se reconnaître, l’Union communiste d’Henri Chazé, la Fédération anarchiste de langue française d’André Prudhommeaux et, plus tard, la revue Révision de Charles Ridel.

Le groupe est constitué au départ de plusieurs centaines de militants de la colonne Durruti qui refusent la militarisation et qui, en conséquence, quittent le front en emportant leurs armes et retournent à l’arrière. Ils rejoignent à ce moment un groupe d’oppositionnels de la CNT-FAI regroupé autour de Jaime Balius. Celui-ci, qui voue une admiration à la Révolution française, à laquelle il reprend le nom du journal du groupement, El Amigo del Pueblo (L’Ami du peuple), anime un certain nombre de meetings qui rencontrent de plus en plus de succès. Le 5 mai, les Amis de Durruti diffusent un tract qui résume leurs positions et qui leur vaut un succès retentissant à Paris, aussi bien dans les milieux anarchistes que dans les milieux trotskistes : « Travailleurs ! Une junte révolutionnaire. Exécution des coupables. Désarmement de tous les corps armés. Socialisation de l’économie. Dissolution des partis politiques, qui ont agressé la classe des travailleurs. Ne cédons pas la rue. La révolution avant tout. Nous saluons nos camarades du POUM qui ont fraternisé dans la rue avec nous. Vive la révolution sociale. À bas la contre-révolution[8].

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On peut certes considérer, d’un point de vue chronologique, qu’il s’agit là d’un « retour de la révolution ». Mais il s’agit surtout d’une tentative — hélas encore mal connue en France, et d’ont j’espère qu’une prochaine traduction du livre d’Agustín Guillamón Los Amigos de Durruti (Barcelone, 2013) viendra l’éclairer — de dépasser l’ornière théorique et pratique dans laquelle les anarchistes se sont enlisés. « Ornière » n’est peut-être pas le terme le plus adéquat, même s’il évoque assez bien les tranchées du front, pleines de boue et de sang.

L’anarchisme, en tant que tendance du mouvement ouvrier, combine une analyse de classe avec l’exigence morale d’une hérésie, cette dernière dimension étant particulièrement forte en Espagne (nécessité plus ou moins consciente de rivaliser avec le christianisme ou contamination ?). Du refus rationnel des rapports d’autorité, de la hiérarchie et de l’exploitation, l’anarchisme idéologique est passé à la stigmatisation religieuse du pouvoir. On connaît la formule de (ou attribuée à) Louise Michel : « Le pouvoir est maudit ! » Ce que la Révolution espagnole a montré, c’est que des militants de valeur, au courage indiscutable, nantis de cette seule amulette idéologique, se sont trouvés désarmés devant des situations concrètes où la seule question qui se posait était précisément de savoir comment inventer une forme d’exercice du pouvoir compatible avec les nécessités de la victoire sur la contre-révolution et avec leur position quasi hégémonique dans le mouvement ouvrier. La « réponse » retenue est une farce tragique : dépourvus d’outils théoriques sur la question du pouvoir, les dirigeants anarchistes de la CNT-FAI en ont accepté les formes bourgeoises les plus classiques. Le braqueur politique devenait ministre ! Ils endossaient par là le mensonge démocrate selon lequel des hommes purs pourraient modifier la nature d’institutions. Persuadés peut-être de se sacrifier, eux, leur réputation et leur idéal, aux nécessités de l’heure — et le Diable sait que les anarchistes espagnols étaient doués pour le sacrifice ! —, ils ont contribué à étouffer les réalisations concrètes de la révolution ouvrière et paysanne (collectivisations) et empêché que se créent les conditions (certes déjà limitées par les nécessités de la guerre civile) de l’invention de nouvelles pratiques démocratiques.

Il n’est pas indifférent que les Amis de Durruti aient eu recours — dans des formes et avec des limites sur lesquelles j’entends bien revenir dans de prochaines publications — à l’évocation de la Révolution française, non comme une « utopie de secours », mais comme expérience concrète de l’exercice du « pouvoir total ».

C’est dans cette expérience des Amis de Durruti qu’a été tentée, dans les pires conditions imaginables, le dépassement de l’anarchisme idélogique et de sa séparation absurde d’avec le marxisme antistalinien. C’est l’un des points de départ obligés de la réflexion contemporaine sur les révolutions du vingtième siècle, et sur celles à venir.

On comprendra que j’eusse préféré voir Daniel Aïache évoquer les Amis de Durruti dans sa conclusion, puisque que c’est, dans la Révolution espagnole, une des expériences qui sont ouvertes vers l’avenir. Le nôtre, et celui des générations futures.

Certes, cela dépassait sans doute les bornes fixées à un mémoire de Master. Mais, telle qu’elle est, la conclusion du livre (qui n’est plus un mémoire universitaire) souffre d’une intonation dépressive assez déplaisante. Certes, la défaite de la Révolution espagnole, suivie de la guerre mondiale contre le nazisme, ont brisé bien des espoirs et des personnalités. Ainsi, pendant la guerre, probablement en 1942, Aïache n’y fait pas allusion, Pierre Besnard, cinq ans plus tôt parmi les révolutionnaires les plus conséquents, est tombé dans une espèce d’infantilisme politique agitant de vagues projets de Société des Peuples, alternative à la Société des nations, inspirée de Proudhon, et imprimant une brochure[9] d’un réformisme pacifiste pitoyable quand certains — anarchistes espagnols compris ! — se battent dans les maquis. Il critique certes le fascisme italien et l’hitlérisme, mais il ne dit rien du régime de Vichy, peut-être dans l’espoir de diffuser sa brochure en zone non-occupée. Ce qui frappe, c’est qu’il ne souffle mot de l’Espagne et de la Révolution qui vient d’y être écrasée, et à laquelle il a consacré tous ses efforts plusieurs années durant !

Mais nous autres ne sommes ni tout à fait gâteux, ni morts ni ministres, que je sache ! Rien dans la Révolution espagnole ne saurait alimenter je ne sais quel fatalisme. Au contraire, les tentatives des Amis de Durruti fournissent, y compris par la réflexion en abîme qu’elles permettent sur la Révolution française, des pistes de renouvellement de la théorie révolutionnaire.

Malgré cette restriction, j’espère avoir fait comprendre tout l’intérêt du travail de Daniel Aïache, dont je sais qu’il pense le poursuivre et l’approfondir dans un avenir proche. Il faut tout de même que j’ajoute in fine un regret : l’absence de questionnement sur l’engagement collectif des femmes. Si des personnalités féminines apparaissent — Simone Weil, Émilienne Morin, Mika Etchebéhère[10] — on ignore tout d’une éventuelle organisation de soutien spécifiquement féminine, par exemple en liaison avec l’organisation anarchiste Mujeres libres (Femmes libres).

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La Révolution défaite. Les groupements révolutionnaires parisiens face à la Révolution espagnole, Noir & Rouge, 131 p., 16 €.

 

On ne peut que recommander, en complément de la lecture du livre de Daniel Aïache, celle de La CGT-SR et la Révolution espagnole, de Jérémie Berthuin, hélas épuisé, mais que les éditions Noir & Rouge rééditeront peut-être, puisqu’elles sont issues des Éditions CNT-Région parisienne, à l’origine de la première édition en l’an 2000.

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[1] Voir Barricades à Barcelone. La CNT de la victoire de juillet 1936 à la défaite de mai 1937, Spartacus, 2009.

[2] Et ce papier brillant, sur lequel la lumière du soleil comme celle de la lampe de chevet créent mille reflets désagréables !

[3] L’hebdomadaire de la CGT-SR, Le Combat syndicaliste, tire tout de même à 6 000 exemplaires.

[4] Il n’est cependant pas partagé par les trotskistes de la IVe Internationale, les bordiguistes de l’Union communiste, ni par la Fédération anarchiste française, dont André Prudhommeaux est un des militants les plus en vue.

[5] Berdah, Jean-François, La Démocratie assassinée, la République espagnole et les grandes puissances 1931-1939, 2000. [Note de D. A.]

[6] Le leader nationaliste Abd el-Krim est alors détenu en France, et Besnard tente de le faire libérer.

[7] Comme le souligne alors justement Voline, vieux militant anarchiste russe (voir son classique La Révolution inconnue), physiquement engagé aux côtés des révolutionnaires espagnols.

[8] Cité par Agustín Guillamón in Barricades à Barcelone, 1936-1937, Spartacus, 2009. [Note de D. A.].

[9] Pour assurer la paix. Comment organiser le monde (inconnue du catalogue la BN et des deux CIRA, mais présente à l’IIHS d’Amsterdam). Je possède un exemplaire portant la marque des Éditions sociales (Paris), probablement la seconde édition. La première a été assurée, en 1942 (ou 1943 ?) sans être distribuée semble-t-il, par les frères Henri et Raoul Lion, imprimeurs à Toulouse. Ils mourront en déportation. Selon Antonio Téllez Sola, c’est Francisco Ponzán Vidal qui a financé l’impression de la brochure (« Francisco Ponzán Vidal dit François Vidal (1911-1944) », in Républicains espagnols en Midi-Pyrénées. Exil, histoire et mémoire, Toulouse, 2005, pp. 162-168. Besnard n’était donc pas le seul à considérer sa brochure comme un acte militant.

[10] Dont les Éditions Milena viennent de rééditer Ma Guerre d’Espagne à moi (voir recension sur ce blog).

Après déception des espoirs matinaux, par Gérard De Mai

Ce texte a été écrit en février 2005 pour répondre à la question « Quelle révolution souhaitez vous ? » posée par une revue littéraire affichant un sympathique angélisme.

Mais il est arrivé au moment où ladite revue venait de décider de supprimer cette « rubrique » qui, sans doute, laissait perplexe la plupart des littérateurs actuels.

Il est donc resté inédit.

Le relisant en 2006, j’ai considéré qu’il n’avait rien perdu de sa pertinence et que, au prix de quelques légères améliorations, il méritait d’être livré au « public ». Ce qui a été fait sous forme d’une brochure aujourd’hui épuisée.

Un an plus tard, voyant l’état de la société, je me dis que le rediffuser via le media qui met Oaxaca à la porte de Bobigny (et « Big brother » dans tous les foyers !) n’est pas superflu.

Gérard De Mai.

1er mai 2007.

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« Avec des cailloux, une sorte de boue, des arbres déchirés, et du sable fondu, on bâtit les palais de rêve. »

Scutenaire.

 

Évoquer l’idée d’une révolution quand pérore partout le cynisme câblé qui somme d’étouffer tout idéal sous la dérision, c’est fournir des verges pour se faire fouetter de sarcasmes. Qui vise, aujourd’hui, à remporter la « star ac’ » littéraire s’appliquera à fourbir de grinçantes caricatures des espoirs utopistes plutôt qu’à en fredonner la rengaine « démodée ». Et, qui refuse de s’inscrire à ce dépitant karaoké peut s’attendre à voir la machinerie spectaculaire s’appliquer à le ridiculiser pour défendre ses aveuglantes vessies cathodiques.

Il faut donc, pour parler sincèrement de révolution, partir d’un certain dégoût et même d’un écoeurement, d’une forte envie de « gerber ».

Qu’on ne se méprenne pas : Bien sûr, nous sourions et rions volontiers aux mises en scènes ironiques des velléités de changer le monde dans lesquelles notre jeunesse à généreusement donné, hier. La gravité est toujours l’armure des pédants et la sincérité répugne évidemment à l’endosser. Mais nous ne sommes pas stupides au point de ne pas voir que les ricanements désabusés, en « relativisant » tout ce qu’il y avait de généreux dans notre élan, prêtent la main à l’entreprise malsaine qui cherche à tuer cet élan par la bouffonnerie.

Après avoir bien ri de nos travers et de nos tics comiques, de nos outrances dogmatiques et de nos certitudes embrouillées, après avoir bien moqué les Saint Just de bistrot et les Guevara germanopratins, force est de constater que tout ce que nous avons voulu changer continue, et notre colère avec.

Il est grand temps de le dire : Nous en avons plus que mal soupé de ces désabusés confortables étalant leurs compromissions de caniches lécheurs dans toutes les antichambres du pouvoir, s’en parant comme d’une toge de « sagesse », apanage d’une « lucidité » qu’il faudrait admettre comme nécessairement désespérante. De « ce désespoir dont on fait vertu. Ce désespoir qui se boit ; se sirote à la terrasse des cafés ; s’édite… et ne demanderait qu’à nourrir très bien son homme[1] ».

Ce désespoir, trop rutilant pour être honnête, on sait qu’il peut, parfois, sans rougir, se faire nonchalamment complice des pires saloperies.

Alors, quel choix avons-nous ? Ricaner avec ça ? Ou dire que nous rêvons toujours d’un monde sur lequel ne régneraient pas la peur et le mensonge, la roublardise et la truanderie, l’oppression et la servitude, la misère et l’aliénation, la torture et les massacres guerriers.

Constatons le sans honte : Après déception des espoirs matinaux, la même envie reste à l’œuvre. L’envie de combattre ce despotisme qui, au nom du pognon roi, asservit les humains et ravage la planète. L’envie d’en finir avec le règne des tyrans, plus ou moins fardés de « démocratie ». L’envie de contribuer à faire une société plus sûrement vivable et agréable.

Certes, à regarder le monde tel qu’il est ces jours-ci, on s’attend plus à une explosion de toutes les barbaries qu’à l’avènement d’une « cité radieuse » (reléguant aux poubelles de l’urbanisme carcéral les bétonneries du Corbusier). On verrait plutôt, tout à l’heure, cette société sombrer dans son cloaque, s’étouffer des poisons qu’elle disperse à tous vents, s’étrangler dans les camisoles qu’elle passe à l’humain, mourir des haines qu’elle excite entre tous ses malheureux locataires.

Mais, alors même que tout invite au pessimisme, à commencer par les pénibles militants « révolutionnaires » engoncés dans leurs jargonneries indigestes et leurs incurables sectarismes, il faut répéter, avec Eduardo Galeano[2], que l’espoir fait vivre et peut même parfois faire gagner une vie meilleure pour peu qu’il s’accompagne de volonté.

À ceux, nombreux, qui m’objectent que le plaisir révolutionnaire a souvent été bref, et payé de grandes douleurs ; que les paradis des hommes libres, leurs collectivités, communes, soviets, n’ont jamais duré longtemps et ont toujours fini dans les affres, j’ai coutume de répondre que le Quilombo dos palmares, cette république d’esclaves s’étant libérés, a duré plus de cent ans, ce qui me semble déjà pas mal. Plus près de nous, les communautés zapatistes du Chiapas tiennent depuis plus de dix ans et certaines coopératives autogérées d’Argentine depuis quelques années. Mais aurait dit Istrati[3], un seul jour libre, c’est déjà mieux que toute une vie humiliée.

D’ailleurs, qu’importe si vouloir faire une révolution c’est essayer de labourer la mer[4]. Il n’est pas nécessaire d’être optimiste pour n’être pas du parti des requins, des hyènes et des cloportes. Il n’est pas nécessaire d’être l’archange Michel certain de terrasser le dragon pour être révolté par les crapuleries de nos califes et s’insurger contre leurs diktats.

L’envie de révolution se moque de tout calcul sur ses chances de succès. Elle ne suit pas un « plan de carrière ». Elle est le réflexe logique et sain de vouloir sortir du cachot, même si on doit y user toutes ses forces, même si c’est « utopique ». Elle est l’envie que le monde soit à la hauteur de nos rêves : Du pain et des roses sans mesure, le lait et le miel du paradis, sur terre, pour les vivants, nom de dieu !

De plus, ce n’est pas à nous qu’on fera le coup de l’impossible. Nous savons ce qui peut être. Nous l’avons vécu ce moment où la vie bouleverse tous les pronostics et ou l’élan des humains ressemble à la déferlante qui découvre sous les pavés la plage et redessine en un instant les contours du monde.

C’était un mois de mai… Vous avez dû en entendre parler. Nous avons vu, en un rien de temps, le peureux devenir audacieux, le crédule s’illuminer de lucidité, l’apathique soudain fougueux de volonté. Nous avons vu les tuniques de Nessus de la soumission jetées aux orties, les désirs se voulant réalité, les paralytiques se levant pour danser, mieux que dans la Bible car sur un rythme de rock endiablé. Nous avons vu des monstres changés en baudruches, des dinosaures transformés en libellules, et les poules ayant des dents, aussi charmantes qu’acérées.

Tout ce qui semblait immuable la veille était mis en question. La parole, émancipée de ceux qui habituellement l’accaparaient, ouvrait la porte à l’audace. Les mille débats spontanés qui agitaient les rues, les places et les bâtiments occupés réduisaient à néant le pouvoir hypnotique des saltimbanques de la politique et des ténors de la « pensée » servile, démontaient les carcans hiérarchiques et rôles sociaux qui maintiennent divisés et menottés. L’imagination osait se débrider avec l’impression que ça pouvait enfin servir. Les idées se frottant les unes aux autres allaient nourrir des gestes dont aucun Lénine n’aurait pu donner l’ordre. D’ailleurs, les professionnels de l’agitation militante erraient là dedans incrédules et complètement largués. « On ne renversait pas l’État, on le laissait tomber [5]. » . Dans les usines et les bureaux en grève, dans les écoles et dans les hôpitaux, dans les gares et les ports, dans les lieux « publics » repris par le public, on détricotait les mailles de l’ordre camisole et on commençait à construire une autre société, à réaliser l’utopie.

Par quelle bizarre alchimie en était on arrivé là ? Par ce mouvement qui prend toujours au dépourvu les despotes et leurs sbires : l’irruption soudaine, au grand jour, d’une révolte ayant longtemps mûri dans l’ombre. Pas un complot, non : l’explosion du « ras le bol » hors des galeries de la vieille taupe chère à un subversif d’antan (dont la barbe n’avait rien d’intégriste).

La bombe, chargée des humiliations mâchées et remâchées, des méfaits subis, des coups reçus, avait pété d’un seul coup en une émeute qui avait fait reculer les hordes matraqueuses de l’État. Et la barricade avait fermé la rue et ouvert « la voie ».

Et la joie, tranquille mais immense, de se sentir enfin maître de sa vie, responsable de ses actes et de leurs conséquences, « décideur » de son avenir, allait faire de ces jours ceux qui, de toute notre vie, nous sembleraient les plus beaux, et dont nous pleurerions la perte, au point même, pour certains, de ne pouvoir y survivre.

C’est d’ailleurs ce bonheur d’avoir pu jouir d’un tel orgasme de l’Histoire qui, plus encore que la peur qu’ils ont ressentie, est cause de la haine féroce que nous vouent nos ennemis depuis ce temps ; la cause de leur vindicte inextinguible.

Nous avons baisé avec l’éternité. Voilà ce qu’ils ne nous pardonneront jamais les petits hommes aux tristes pouvoirs. Voilà ce qui les a vexés et enragés contre nous, nos seigneurs chagrins. Voilà la cause de leur très bilieuse jalousie : Tous ces roublards au machiavélisme besogneux, tous ces Talleyrand aux bas de soie filés, tous ces fourbes tacticiens se rêvant Pharaons, tous ces tâcherons nabots se voulant Napoléon, finissent toujours, malgré leurs gesticulations fort médiatisées, par être contraints de se rendre compte qu’ils ne passent au guignol de l’Histoire que comme marionnettes interchangeables du show-biz démagogue, voués à être oubliés au rythme ou les peuples oublient les ministres, c’est-à-dire : plutôt vite. Ils doivent tôt ou tard encaisser la déplaisante évidence que leurs rêves de gloire s’achèveront au mieux en notules jamais consultées des manuels d’Histoire en marge desquels les écoliers gribouillent leurs rêves de grande récré. Et voilà qu’à nous, qui nous moquions de la postérité comme des mirages de la « réussite sociale » ; qui n’avions ni science ni goût de l’intrigue ; qui n’avions suivi aucune grande école de filouterie ni étudié l’art de l’arnaque politicarde, l’Histoire a ouvert grand ses bras, et le reste, « et le mois de mai ne reviendra jamais, d’aujourd’hui à la fin du monde du spectacle, sans qu’on se souvienne de nous [6] ».

Ils nous ont vaincus ensuite, c’est vrai. Et se sont empressés de reprendre et conforter le pouvoir qu’ils avaient momentanément perdu. Chaque jour leur joug se renforce en s’équipant de techniques « de pointe » d’autant plus efficaces qu’elles avancent grimées d’alibis démocrates et « libéraux ». Chaque jour, leur arrogance nous insulte un peu plus et se repaît de notre impuissance apparente.

Et nous nous sommes bronzé le cœur pour survivre dans cette jungle aux arbres à paillettes transgéniques où rôdent les prédateurs encravatés. Mais ils auront beau nous assommer de leur « réalisme » invitant à toutes les résignations, ils n’arriveront pas à nous convaincre que notre « utopie » avait tort. Nous avons touché sa réalisation possible. Nous avons tenu dans nos doigts cette félicité, fugace, mais suffisamment forte pour laisser à jamais son empreinte.

Nous nous souviendrons jusqu’à notre mort d’avoir vécu brièvement comme nous aurions voulu vivre toujours ; comme tous devraient pouvoir vivre toujours. Rien ne nous dissuadera de vouloir retrouver cela, ne serait-ce qu’un instant.

Nous sommes donc toujours prêts à embarquer sur la Santa Maria de la révolution, quelle qu’en soit l’apparente fragilité et l’hasardeuse destination.

Mais, quelle révolution ? Demandez vous. Eh bien, toujours la même, comme dit Burt Lancaster dans un délicieux western où les seins de Claudia Cardinale bombent l’écran : Les bons contre les méchants. Mais pas les bons « boys » du sultan Bush contre les méchants barbus d’Al-Caïda (ou vice-versa selon l’angle de tir). Non. Les méchants : ceux qui mentent, trompent, grugent, volent, asservissent, enchaînent, frappent, torturent, massacrent, détruisent, pour tirer un profit égoïste de leurs exactions. Les bons : ceux qui luttent contre tous les rapports qui avilissent l’humain ; ceux qui veulent une société de bien être et de plaisir pour tous, fondée sur la liberté de chacun.

« Mais c’est une vision grossièrement manichéenne ! » ne manqueront pas de hurler ceux qui aiment invoquer la « complexité » des relations humaines pour justifier leur résignation à l’ordure régnante. Oui. Mais si presque tous les humains ne sont réellement ni anges ni démons et vivent (comme le capitaine Haddock) constamment tiraillés entre ces deux tendances opposées, il n’en demeure pas moins vrai que leurs choix de s’orienter vers l’une ou l’autre manière d’être, vers l’un ou l’autre « parti », déterminent ce qu’ils vivent. Plus ils penchent d’un côté, moins ils risquent de tomber dans l’autre. Le grand philosophe La Palice n’est pas le seul à l’avoir constaté.

Quelle révolution ? Lambert et ses copains prennent leurs tracteurs pour aller porter à manger aux grévistes occupant l’usine de Sud-aviation ; Spartacus prête un glaive à Rosa Luxembourg ; Icarie s’installe en Catalogne ; Théroigne fesse Robespierre ; Rimbaud met la main au panier de Bretonw ; Varlet charge le chassepot de Varlin ; Bakounine pardonne à Marx ; Makhno chevauche avec Zapata ; Louise Michel offre une plume à Emma Goldman ; Pelloutier dépanne Mühsam ; Les conseils ouvriers de Budapest vengent ceux de Turin ; Pouget libère Sacco et Vanzetti ; Frantz Jung paye une chopine à Darien ; Khayyam trinque avec Sylvain Maréchal à la mort de tous les dieux ; Wei Jingsheng trinque avec La Boétie et Chalamov à la destruction de tous les cachots ; les portugais du 25 avril accrochent des œillets aux fusils crosse en l’air des lignards du 17 ème ; à Craonne on chante Le temps des cerises ; les Sans-terres serrent la pogne des Diggers et des Levellers ; les Aarchs de Kabylie reprennent l’exigence des Piqueteros d’Argentine : « Que se vayan todos » ; Solidarnosc salue Kronstadt en programmant la république autogérée ; à la Croix-Rousse les Canuts offrent à Autin-Grenier l’orchidée noire de l’anarchie[7] et Durruti l’en félicite ; à Moscou et à Londres on danse à l’annonce de la prise de La Bastille ; rue Gay Lussac, les seins de Marouchka dressent la plus ardente des barricades ; à Gênes Carlo Giuliani danse avec ses copains et copines sur les ruines du G8.

Quelle révolution ? Pas celle qui commencera demain. Pas celle du « grand soir ». Celle qui, parce qu’elle est la boussole de la vie quotidienne, rend l’existence plus exaltante.

« Si nous vivons, vivons pour marcher sur la tête des rois », ce précepte Shakespearien élogieusement salué par Debord n’est pas un programme pour l’avenir, mais le fondement d’un savoir-vivre quotidien. Non pas, certes, celui qui fait accéder aux palaces, sauf, rarement, au Palais d’Hiver ou aux Tuileries sous la mitraille. Non pas, non plus, celui qui rend la vie plus aisée. Mais celui qui mène loin des lieux où l’on rampe pour « s’élever » ; où il faut avaler des crapauds à longueur de journée pour trouver la vie supportable ; où l’on se contraint à « perdre sa vie à la gagner ».

C’est le principe qui met à l’abri de bien des soucis idiots et des compétitions stupides ; qui permet d’éviter bien des danses de canards se dandinant vers l’abattoir et bien d’autres « On à gaaaagné ! » vomitifs. C’est aussi le principe qui fait des amitiés fortes et des vies pleines, qui n’ont pas peur de se regarder dans la glace, même quand elles ont une gueule déglinguée par toutes les bacchanales et tous les deuils d’une existence.

Alors franchement, rien à foutre que la révolution ça ne soit pas très « tendance » !

Hasta l’Utopia ? Siempre !

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Gérard De Mai

Février 2005-Juillet 2006.

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[1] Laure (Colette Peignot), « D’où viens tu ? », 1938, Reproduit dans Écrits, Change Errant, 1976.

[2] Eduardo Galeano, Sens dessus dessous, l’école du monde à l’envers, Homnisphères, 2004.

[3] Panaït Istrati, dont les œuvres viennent heureusement d’être rééditées en trois volumes par les éditions Phébus.

[4] « Celui qui sert une révolution laboure la mer », Simon Bolivar, Lettre à Juan José Florès, 9 novembre 1830, cité par Patrick Deville dans Pura Vida, Seuil, 2004.

[5] Tocqueville, Souvenirs (de la révolution de 1848), 1850

[6] Guy Debord, Film La société du spectacle, Œuvres cinématographiques complètes, Champ Libre, 1978.

[7] Lisez L’éternité est inutile, L’arpenteur, 2002.

1936-1938 Antoine Gimenez, ou la révolution vivante (2008)

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Les Fils de la nuit. Souvenirs de la guerre d’Espagne

Antoine Gimenez & les Giménologues, L’Insomniaque, 558 pages, 16 euros.

 

Cette note de lecture doit commencer par quelques mots d’excuses à l’adresse des « Giménologues » éditeurs du texte de Gimenez, que j’avais rencontrés quand ils mettaient la dernière main à leur travail. Même sans être soumis à la dictature moderne de l’« actualité » — je me flatte d’y résister — je devrais pouvoir rendre compte d’un livre dans un délai inférieur à deux ans après sa parution ! J’épargnerai au lecteur la liste de douteuses circonstances atténuantes (manie de lire vingt livres en même temps, problèmes de santé, commandes urgentes, etc.) pour en venir à une nouvelle consolante : ce livre n’avait nul besoin de moi pour rencontrer son public. Cet ouvrage, dont la lecture s’impose à quiconque souhaite s’informer sur la révolution espagnole, s’est en effet vendu à plusieurs milliers d’exemplaires.

Après une présentation sommaire, je me bornerai donc à esquisser quelques réflexions qui prennent pour prétexte la manière dont Gimenez évoque les épisodes érotiques et/ou amoureux de son aventure espagnole, et l’exercice de la violence par les anarchistes, telle qu’il la rapporte.

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Le volume, édité par L’Insomniaque et les Giménologues mérite bien de comporter la mention de ces derniers, outre celle de l’auteur du texte principal, sur la couverture. En effet, les éditeurs de Gimenez ont accompli un travail gigantesque, qui produit plus de la moitié de ce gros livre de 558 pages. Ce sont, en réalité, deux livres qui s’offrent au lecteur : d’abord le récit de Bruno Salvadori alias Antoine Gimenez, jeune anarchiste d’origine italienne engagé dans le Groupe international de la colonne Durruti, entre 1936 et 1938, qu’il rédige au milieu des années 1970, et l’étude de ce Groupe qui s’est imposée aux Giménologues, dès lors qu’ils ont voulu comprendre et présenter le récit du premier.

Les Giménologues poursuivent d’ailleurs leur travail sur un site Internet, constamment enrichi (ajoutons qu’il existe également un feuilleton radiophonique réalisé à partir des souvenirs de Gimenez ; voir sur le site).

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Gimenez n’est ni un théoricien ni un écrivain, et c’est sans doute ce qui rend son récit aussi précieux, et d’une lecture aussi aisée. Il raconte sa vie dans l’Espagne noire et rouge de la révolution qu’a suscitée le coup d’état fasciste. Il la raconte non sans forfanterie parfois, pas en tant que guerrier mais en tant que jeune homme sûr de sa force et de sa séduction. C’est en effet l’un des charmes du récit qu’il entremêle, comme ils le sont inextricablement dans la vie, les épisodes amoureux et/ou érotiques, les événements militaires et les considérations politiques. Les Giménologues expliquent dans leur introduction que certains éditeurs pressentis, en France et en Espagne, et parmi eux des libertaires, proposèrent à l’auteur d’élaguer son texte de passages jugés scabreux. C’est une question politique d’importance et qui mérite sans doute mieux que la pique envoyée à quelques curés anarchistes. En effet, l’imbrication de la vie incarnée et de la lutte révolutionnaire devrait aller de soi pour des militants anarchistes, et nous savons qu’il n’en a pas toujours été ainsi. De surcroît, le récit de Gimenez montre de manière très simple et très touchante comment la société espagnole est l’objet et le théâtre de bouleversements sociaux très profonds, qui concernent notamment la condition des femmes et leur liberté amoureuse et érotique. La seconde semble — est-ce un paradoxe ? — bien davantage étendue par l’atmosphère de la révolution que n’est bouleversée la première. Ce que l’on attend des femmes — y compris des femmes combattantes — c’est encore le plus souvent la cuisine et la lessive, même si on leur offre en retour une gratitude et une estime sincères.

Cela n’empêche pas de remarquer, sans ironie méchante, que Gimenez use, probablement en toute innocence, de clichés empruntés à la littérature érotique classique[1], ce qui peut contribuer à susciter l’agacement chez certains lecteurs déjà mal disposés. Je pense ici notamment à l’épisode où notre héros déshabille (mais c’est parce qu’elle est trempée par l’averse !) une jeune religieuse échappée d’un couvent, laquelle va naturellement s’éveiller au plaisir dans ses bras. Que l’épisode soit rigoureusement exact, ce dont je ne doute pas, n’empêche nullement qu’il s’agit d’un cliché, ici mis en scène de manière extrêmement flatteuse pour le narrateur. Il est permis au moins d’en sourire sans être bigot : une ou deux phrases de commentaire distancié auraient mis les Giménologues à l’abri du reproche de complaisance, sans pour autant verser dans la censure moraliste.

En écrivant les lignes qui précèdent, je prends conscience que le texte de Gimenez, de part son aspect « naïf » déjà mentionné, prête le flanc à une critique qui viserait son caractère « édifiant ». Il peut être rejeté en tant que tel. Cependant, ce serait me semble-t-il une erreur. Gimenez décrit ce qu’il voit, c’est-à-dire aussi bien entendu ce qu’il croit. Et sa description se fait toujours « en gros plan », au niveau de l’être humain ; il observe en même temps qu’il ressent. Exemple : le camarade tueur de curé (au sens propre), qui, en pleine visite domiciliaire et déchristianisatrice, glisse sous les draps de la vieille femme l’énorme christ qu’elle n’arrivait pas à décrocher pour le cacher : « Elle pourrait être ma grand-mère, et la tienne aussi…». C’est que le déchristianisateur aussi vit sa vie simplement et « en gros plan » : il tue les curés parce que ce sont des ennemis du peuple et qu’il ne veut pour lui-même ni dieu ni maître, mais il ne va pas priver une grand-mère de tous ses fétiches. Une balle, une émotion ; un coup de fusil, un coup de cœur… c’est tout le rythme du récit de Gimenez.

On peut tuer au combat, autre chose est d’appliquer une « peine de mort ». Les anarchistes ne s’en privent guère plus que les autres, mais lorsque deux membres du Groupe international se vantent d’avoir participé à un peloton d’exécution de prisonniers, Louis Berthomieux, le responsable désigné du Groupe demande leur exclusion en mettant son départ dans la balance.

Or le débat ne portera pas sur la question de savoir si l’on peut ou doit exécuter des prisonniers, mais sur la liberté des camarades d’agir selon leur bon plaisir. Comment leur reprocher de s’être fait assassins de sang froid puisqu’ils en ont eu envie ? Les membres du Groupe sortent, au moins pratiquement, de cette ornière théorique et morale en considérant qu’eux aussi ont le droit de choisir ceux avec qui ils combattent et risquent leur vie. Les fusilleurs seront donc exclus, non parce qu’ils ont commis un crime ou une faute, mais en raison dune espèce d’incompatibilité d’humeur avec le groupe.

Gimenez raconte encore que Durruti a fait juger un militant anarchiste qui a conservé, pour les offrir à sa compagne, des bijoux récupérés chez un richard barcelonais. Il est condamné à mort par les délégués réunis des centuries. Gimenez rapporte sans critique l’histoire, et sa morale assassine : « L’or, l’argent, les bijoux devaient servir à nous procurer les armes qui manquaient et non à parer les femmes… », etc. C’est qu’il n’y participe pas ; le fusillé n’est pas un camarade intimement connu dans le combat quotidien, même si c’est un militant anarchiste incontesté. Mais Gimenez, se retournant sur le passé pour écrire son récit, n’a pas un mot de regret pour l’homme assassiné, pas un mot de critique pour la doctrine de l’exemplarité de la peine de mort à la manière anarchiste. Il ne lui vient pas à l’esprit, semble-t-il, que le voleur qui a voulu épater sa compagne s’est rendu coupable d’une gaminerie, guère plus signifiante dans le registre de l’erreur politique que la « coupable » mansuétude du déchristianisateur négligeant de voler le crucifix à la vielle dame l’est dans celui de l’entorse bienvenue à une politique rigide.

Les anarchistes espagnols que décrit Gimenez sont religieux. Ils mènent la guerre sociale à coups de morale et de bons sentiments. Un coup de fusil, un coup de cœur. Il y a des gens qui s’écoutent, qui se regardent agir, ce sont des prétentieux. Les anarchistes se sentent vivre, ils suivent leurs émotions, un jour ceci, le lendemain cela. Ce sont des exaltés. Je récuse le meurtre d’un ennemi, j’assassine un camarade. Pour des breloques ? Non, pour un principe ! Les anarchistes sont des hérétiques. Malraux écrit quelque part qu’ils sont prêts à commettre toutes les erreurs pourvu qu’ils puissent les payer de leur vie. Cette formule m’a toujours agacé. Elle m’agace encore, mais j’ai longtemps pensé qu’elle manifestait la volonté d’un adversaire politique de discréditer les libertaires tout en se donnant l’air de comprendre et d’apprécier chez eux un « sens du tragique », certes condamné par l’histoire et ses philosophies scientifiques, mais tellement décoratif, et d’un excellent rapport littéraire. La lecture d’un texte comme celui de Gimenez confirme qu’elle correspond à une réalité profonde, au moins du mouvement anarchiste espagnol, même si elle n’en épuise pas la réalité.

De ce point de vue, la découverte en français des mémoires d’un militant d’abord proche compagnon de Durruti comme Garcia Oliver, permettra de donner — du même point de vue individuel, « en gros plan », et à la première personne — une autre image du mouvement. Je ne veux pas dire ici que nous ne sachions rien du rôle des anarchistes dans la révolution espagnole, mais que le contraste est important entre les études générales (sur les collectivisations, par exemple) et les témoignages personnels, nécessairement imprégnés d’une mystique idéologique, dont je ne suis pas certain qu’elle vaut toujours mieux que les idéologies froides.

J’imagine que ces lignes paraîtront sacrilèges (c’est bien le problème !) à certain(e)s lectrices et lecteurs libertaires. Comment se permettre de critiquer un homme qui a eu le courage d’aller risquer sa vie pour vivre une révolution anarchiste, qui a vécu des scènes aussi terribles que celle où un camarade doit achever de deux coups de fusils deux femmes du Groupe, dont les fascistes ont ouvert le ventre au couteau…

C’est que, s’il est possible (je ne dis pas « légitime ») de fusiller un camarade parce qu’il a conservé un bijou volé, alors on doit aussi pouvoir lui adresser, à lui et à ses camarades du peloton d’exécution, des critiques. Aussi dures soient-elles, elles ne sont pas mortelles[2].

Comme je feuillette le livre et retrouve les passages que j’y ai soulignés, je tombe sur l’évocation d’une salve non mortelle, précisément. On a arrêté, près de la tente de Durruti, trois ou quatre hommes qui venaient l’assassiner. On les fusille… et on leur jette un seau d’eau à la figure. Les fusils étaient chargés de cartouche à blanc. On leur explique que les anarchistes font la guerre à l’ignorance et non aux pauvres bougres.

Passons sur le fait que la fausse exécution serait considérée, si pratiquée par l’ennemi, comme une forme de torture et non de mansuétude. Les assassins ratés retourneront hébétés dans leurs foyers raconter que les anarchistes les ont exécutés pour de rire. Pour l’Arsène Lupin fusillé, il s’agissait de démontrer à tous les militants qu’on ne rigole pas avec les biens récupérés pour le peuple. Exemplarité toujours.

Il est possible qu’il s’agisse d’un piège difficile à éviter, surtout dans une période de crise révolutionnaire, où les nécessités de l’action laissent peu de temps à la réflexion et où l’on apparaît d’abord par ses actes. Cependant, il n’est pas inutile de relier, lorsque nous est donné le loisir du retour en arrière, ces événements avec les réflexions théoriques qui les ont précédés (je pense aux textes de Kropotkine sur la morale).

Le type de questionnement qui s’impose ici n’est en effet pas propre aux temps de guerre civile, dont on peut toujours — pour s’en réjouir ou le déplorer — juger le retour improbable ou très éloigné. En tous temps, des militants peuvent, au nom d’un prolétariat ou d’un mouvement révolutionnaire qu’ils prétendent incarner, décréter la peine de mort pour un policier, un politicien ou un patron de l’industrie. Il peut s’agir d’une «vengeance politique» (tel flic a tué un manifestant), mais le plus souvent il s’agit d’une action spectaculaire a visée exemplaire. Elle « montrera » que l’ennemi de classe lui aussi peut (doit) trembler ; elle « réveillera » un prolétariat engourdi par la répression et l’embourgeoisement (« Le peuple est vieux » disait une chanson anarchiste).

« Nous nous battons, mais nous n’assassinons pas », dit Berthomieux en demandant l’exclusion des deux membres d’un peloton aux membres du Groupe international de la colonne Durruti. Il est navrant que des militants qui se veulent révolutionnaires se mettent en situation de dire : « Certes, nous assassinons, mais c’est parce que nous nous battons. »

Amère ironie, dans ce cas de figure, c’est la victime — par sa qualité de patron, de fasciste, de « salaud » — qui donne son sens à l’acte de tuer, lequel est en quelque sorte déréalisé. L’assassin est le moyen neutre d’une justice immanente, que l’idéologie vient expliquer comme la physique explique la chute des corps. Si l’exemplarité s’avère un échec (le prolétariat ne s’est pas « réveillé »), l’acte lui-même — le meurtre — n’en est pas affecté, puisque le statut de la victime (patron) n’est pas modifié. Autrement dit : On ne peut pas se tromper en tuant un patron. La phrase sonne comme un slogan teinté d’humour noir. Elle redevient sinistre si l’on veut bien se souvenir qu’elle se décline nécessairement en : On ne peut pas se tromper en tuant un traître… un déviationniste… un violeur… un bourgeois… un imbécile… Chacun(e) imaginera aisément les catégories à ajouter, en fonction des ses propres détestations.

Le lecteur de 2008 m’objectera que je parle ici davantage de Jean-Marc Rouillan et du groupe Action directe que d’Antoine Gimenez, révolté anarchiste (selon ses propres termes) participant à une incontestable révolution. C’est sans doute l’une des qualités paradoxales du récit de Gimenez de nous amener, par sa sincérité et sa simplicité, à nous (re)poser des questions que lui-même n’affronte pas, parce qu’il les pose sans s’en rendre compte.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 On peut télécharger le texte du livre sur le site de l’Insomniaque (lien à droite sur votre écran).

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Capture d’écran 2014-11-13 à 14.20.56L’Insomniaque a publié en mai 2008 un roman de Ricardo Vasquez Prada, intitulé Dans un village d’Aragon dont je ne veux pas rappeler le nom…, qui n’est pas sans rapport avec le récit de Gimenez. Je reproduis le texte de quatrième de couverture :

« En juillet 1936, l’arrivée des troupes franquistes dans un village d’Aragon précipité dans l’horreur ses habitants, parmi lesquels la famille du menuisier don Pedro. Pour sa femme, dona Maria, et ses deux filles, il s’ensuivra une petite odyssée, tissée de tragédies, d’amours et d’espoirs, au gré des aléas d’une terrible lutte à mort. Parallèlement, un torero et un étudiant de leurs amis rejoignent la fameuse colonne Durruti, au-delà de la ligne de front toute proche…

En toile de fond se profile un affrontement entre les fascistes, auxquels se rallient les grands propriétaires terriens, et la nouvelle société égalitaire et communautaire que tentent d’instaurer les anarchistes. »

190 p. 12 euros

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On trouvera des textes, de Simone Weil et d’Albert Camus, sur les problèmes de la violence révolutionnaire, dans l’excellent Albert Camus et les libertaires (1948-1960), textes rassemblés par Lou Marin chez les jeunes éditions Égrégores de Marseille (361 pages, 15 euros).

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[1] « Les seins jaillirent blancs comme l’albâtre » ; « sa croupe s’offrit comme un énorme fruit porté par les colonnes de ses cuisses nerveuses » ; « cuisses écartées, offrant à ma vue une figue dont la chair gonflée par la sève aurait fait éclater la peau » etc.

[2] On lira, sur la variété et la complexité des réactions de la population sur la question de l’attitude vis-à-vis des prisonniers, la note 16, aux pages 243-246 du livre.